Histoire socialiste de la France contemporaine
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Histoire socialiste de la France contemporaine

Tome IX : La République de 1848 1848-1852

  1. 396 pages
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Histoire socialiste de la France contemporaine

Tome IX : La République de 1848 1848-1852

À propos de ce livre

Jean JAURES dĂ©crit dans "Histoire socialiste de la France contemporaine" la RĂ©volution française Ă  l'aube de l'Ă©mergence d'une nouvelle classe sociale: la Bourgeoisie. Il apporte un soin particulier Ă  dĂ©crire les rouages Ă©conomiques et sociaux de l'ancien rĂ©gime.C'est du point de vue socialiste que Jean JaurĂšs veut raconter au peuple, aux ouvriers et aux paysans, les Ă©vĂšnements qui se sont dĂ©roulĂ©s de 1789 Ă  la fin du XIXĂšme siĂšcle.Pour lui la rĂ©volution française a prĂ©parĂ© indirectement l'avĂšnement du prolĂ©tariat et a rĂ©alisĂ© les deux conditions essentielles du socialisme: la dĂ©mocratie et le capitalisme mais elle a Ă©tĂ© en fond l'avĂšnement politique de la classe bourgeoise.Mais en quoi l'Ă©tude de Jean JaurĂšs est une histoire socialiste?L'homme doit travailler pour vivre, il doit transformer la nature et c'est son rapport Ă  la transformation de la nature qui va ĂȘtre l'Ă©quation primordiale et le prisme par lequel l'humanitĂ© doit ĂȘtre Ă©tudiĂ©e. De cette exploitation de la nature va naĂźtre une sociĂ©tĂ© dans laquelle va Ă©merger des rapports sociaux dictĂ©s par la coexistence de plusieurs classes sociales: les forces productives. Ce nouveau systĂšme ne peut s'Ă©panouir qu'en renversant les structures politiques qui l'en empĂȘchent.La rĂ©volution française est nĂ©e des contradictions entre l'Ă©volution des forces productives "la bourgeoisie" et des structures politiques hĂ©ritĂ©es de la noblesse fĂ©odale.Il ne faut pas se mĂ©prendre "L'histoire socialiste" n'est pas une lecture orientĂ©e politiquement mais peut ĂȘtre aperçu comme une interprĂ©tation Ă©conomique de l'histoire. Il s'agit d'un ouvrage complexe. L'histoire du socialisme demande du temps et de la concentration mais c'est une lecture primordiale et passionnĂ©e de la RĂ©volution française.L'Histoire socialiste de 1789-1900 sous la direction de Jean JaurĂšs se compose de 12 tomes, Ă  savoir: Tome 1: Introduction, La Constituante (1789-1791)Tome 2: La LĂ©gislative (1791-1792)Tome 3: La Convention I (1792)Tome 4: La Convention II (1793-1794)Tome 5: Thermidor et Directoire (1794)Tome 6: Consulat et Empire (1799-1815)Tome 7: La Restauration (1815-1830)Tome 8: Le rĂšgne de Louis Philippe (1830-1848)Tome 9: La RĂ©publique de 1848 (1848-1852)Tome 10: Le Second Empire (1852-1870)Tome 11: La Guerre franco-allemande (1870-1871), La Commune (1871)Tome 12: Conclusion: le Bilan social du XIXe siĂšcle.

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Informations

Éditeur
Books on Demand
Année
2020
Imprimer l'ISBN
9782322258253
ISBN de l'eBook
9782322197491
Édition
1

Tome IX

La République de 1848

1848-1852

par Georges RENARD

Lettre préface par A. Millerand1

Paris, 1er Novembre 1905.
Mon cher Renard,
En demandant Ă  votre amitiĂ© de me dĂ©charger du poids d’obligations que de nouveaux devoirs ne me permettaient plus de remplir, je savais quel cadeau je faisais aux lecteurs de l’Histoire socialiste. L’Ɠuvre a dĂ©passĂ© mes prĂ©visions.
Vous avez Ă©levĂ© Ă  la gloire de nos devanciers un monument qui durera. Historien, vous ne vous ĂȘtes laissĂ© entraĂźner par aucun parti-pris. Les Ă©vĂ©nements et les hommes ont Ă©tĂ© jugĂ©s par vous sans haine et sans crainte, avec l’exclusif souci de la vĂ©ritĂ©.
Non que vous ayez abordĂ© l’étude de cette Ă©poque Ă©mouvante en observateur indiffĂ©rent. L’eussiez-vous tentĂ©, l’épreuve eĂ»t Ă©tĂ© au-dessus des forces d’un homme qui, soit dit Ă  votre honneur, n’a jamais isolĂ© l’écrivain du citoyen.
Les idĂ©es directrices qui ont de tout temps guidĂ© votre action, inspirĂ© vos Ă©crits comme votre enseignement, n’ont pas cessĂ© de vous animer lorsque vous Ă©criviez ces pages. Je ne crois pas me tromper en avançant que, de votre voyage dans ce passĂ© si proche, vous ĂȘtes revenu plus attachĂ©, s’il Ă©tait possible, Ă  notre idĂ©al, mieux persuadĂ© de l’excellence de notre mĂ©thode.
Quelle leçon pour l’homme d’État que l’histoire de cette pĂ©riode si brĂšve et si pleine qui s’ouvre par une rĂ©volution pour se clore par un coup d’État ! Quelle dĂ©monstration saisissante que le temps est un facteur nĂ©cessaire de toute Ă©volution !
Un peuple brusquement investi du pouvoir souverain, Ă  l’exercice duquel il ne lui a pas Ă©tĂ© permis de se prĂ©parer, est pour le cĂ©sarisme une victime fatale et aveugle. Il ouvrira les yeux au fond de l’abĂźme, trop tard.
Les masses populaires ne seront pas les seules Ă  s’abuser. EnivrĂ©s par la rapiditĂ© et l’éclat de la victoire, leurs guides ne seront que trop portĂ©s Ă  mĂ©connaĂźtre les difficultĂ©s de leur tĂąche pour s’abandonner Ă  une confiance qui touche Ă  la naĂŻvetĂ© et pour se bercer de dĂ©cevantes illusions.
Les « journĂ©es » dont les dates jalonnent l’histoire de la seconde RĂ©publique racontent leurs erreurs et de quelle cruelle rançon elles furent payĂ©es.
Mais ce serait considĂ©rer sous un angle bien Ă©troit les acteurs de ces scĂšnes tragiques et le drame lui-mĂȘme qu’y voir seulement des erreurs de conduite et de jugement, moins imputables Ă  des dĂ©faillances individuelles ou collectives qu’à la soudainetĂ© des Ă©vĂ©nements.
D’autres enseignements, et plus hauts, se dĂ©gagent de ce passionnant spectacle.
La proclamation de la RĂ©publique avait Ă©veillĂ© d’immenses espoirs. Une ivresse gĂ©nĂ©reuse s’empara des cerveaux et des cƓurs. On eut l’impression que commençait une Ăšre nouvelle.
En quelques mois tous les problĂšmes politiques et sociaux furent posĂ©s, dont la plupart attendent encore leur solution. Avec quel enthousiasme, quel dĂ©sintĂ©ressement, quelle abnĂ©gation les RĂ©publicains de 1848 luttĂšrent pour la rĂ©alisation de leurs rĂȘves, il faut l’apprendre et en garder pieusement la mĂ©moire.
Aucun souvenir n’est plus propre Ă  relever et Ă  rĂ©conforter les courages dans les difficultĂ©s et les hasards des luttes quotidiennes ; aucun ne fait plus d’honneur Ă  la dĂ©mocratie française.
Elle vous sera reconnaissante, mon cher ami, d’avoir en Ă©clairant son passĂ©, jetĂ© sur sa route des lueurs nouvelles.
Affectueusement vĂŽtre.
A. Millerand.

1 Cette partie de l’Histoire socialiste, qui devait primitivement ĂȘtre Ă©crite par le citoyen Millerand, a Ă©tĂ© confiĂ©e par ce dernier, en raison de ses multiples occupations, au citoyen Georges Renard, que ses Ă©tudes toutes particuliĂšres sur l’époque de 1848 dĂ©signaient spĂ©cialement pour ce travail.

LA DEUXIÈME RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

(1848-1851)
Par Georges RENARD
Il serait intĂ©ressant de suivre jour Ă  jour et, en quelque sorte, pas Ă  pas, les Ă©vĂ©nements qui remplissent cette Ă©poque tumultueuse et fĂ©conde, et d’en noter Ă  mesure les rĂ©percussions sur la vie de la sociĂ©tĂ© française. Mais il faudrait pour cela plus d’espace qu’on ne peut m’en accorder ici. Les limites qui me sont imposĂ©es me forcent Ă  sĂ©parer et Ă  distribuer par grandes masses l’histoire politique de l’époque et l’évolution Ă©conomique et sociale qui s’opĂšre en mĂȘme temps.
Je conterai donc d’abord les faits relatifs au gouvernement de l’État, en indiquant avec nettetĂ© les Ă©tapes qui ramĂšnent la France de la RĂ©publique Ă  l’Empire ; puis je suivrai, dans les thĂ©ories et dans la pratique, la grande et longue bataille dont le rĂ©gime du travail et de la propriĂ©tĂ© est alors l’objet et l’enjeu .

PremiĂšre partie

Histoire politique

Chapitre premier

Le gouvernement provisoire. La république sera-t-elle sociale?

La marche gĂ©nĂ©rale de la RĂ©volution de 1848 en France est Ă  la fois particuliĂšre et trĂšs simple. D’ordinaire, une rĂ©volution prĂ©sente dans son cours une courbe ascendante et une courbe descendante. C’est ainsi que le 9 thermidor marque dans la premiĂšre RĂ©volution française la fin du mouvement en avant et le commencement du retour en arriĂšre. Ici rien de pareil. Le point culminant est atteint dĂšs le dĂ©but. Il se livre, durant quelques semaines, une lutte indĂ©cise entre les forces qui veulent maintenir la France Ă  ce niveau et celles qui tendent Ă  lui faire redescendre la pente gravie en trois jours. Cette lutte de forces est, au fond, une lutte de classes, qui se rĂ©vĂšle dĂšs les premiers instants, s’envenime bientĂŽt en conflits aigus et donne leur sens aux « journĂ©es » Ă©chelonnĂ©es de mois en mois avec une Ă©trange rĂ©gularitĂ© : 25 fĂ©vrier, 17 mars, 16 avril, 15 mai, 22 juin. Pendant ces quatre mois chacune des deux classes et des deux tendances opposĂ©es l’emporte tour Ă  tour ; mais chaque victoire Ă©phĂ©mĂšre et incomplĂšte de l’une est suivie d’une revanche de l’autre, jusqu’au moment oĂč, dans le sang de la guerre civile, la classe et la tendance bourgeoises triomphent de la classe et de la tendance populaires. DĂšs lors, la rĂ©action victorieuse se prĂ©cipite et, de chute en chute, fait retomber le peuple et la bourgeoisie elle-mĂȘme au-dessous du point d’oĂč ils Ă©taient partis Ă  la conquĂȘte de la RĂ©publique Mais, malgrĂ© l’inutilitĂ© apparente de l’effort avortĂ©, il y a des choses abattues qui ne se relĂšvent pas, des progrĂšs rĂ©alisĂ©s qui subsistent, des idĂ©es lancĂ©es qui continuent leur mouvement Ă  travers le monde.
Le 24 fĂ©vrier 1848, pendant que Paris gronde, fume, bouillonne encore comme un volcan en Ă©ruption, la premiĂšre affaire Ă  rĂ©gler entre les vainqueurs surpris par la facilitĂ© de leur victoire, « arrivĂ©e, suivant l’expression de Gabet, comme une bombe ou un Ă©clair », est la constitution du nouveau gouvernement. Sera-ce la RĂ©gence ou la RĂ©publique ? Une bonne partie de la bourgeoisie se fĂ»t sans aucun doute accommodĂ©e d’un changement se bornant Ă  mettre la couronne sur une autre tĂȘte. Les rĂ©publicains modĂ©rĂ©s croyaient la RĂ©publique prĂ©maturĂ©e. L’avocat Marie, un des chefs de l’opposition sous Louis-Philippe, disait : « Son temps n’est pas venu. Je l’aime trop pour souhaiter qu’elle naisse avant terme. » BĂ©ranger a Ă©crit plus tard : « Nous voulions descendre marche Ă  marche ; on nous a fait sauver un Ă©tage. » Mais il fallait compter avec les combattants des barricades qui n’entendaient pas qu’on renouvelĂąt ce qu’ils appelaient l’escamotage de 1830. DĂ©jĂ  le peuple cĂ©lĂ©brait Ă  sa façon les funĂ©railles de la royautĂ©, en brĂ»lant les voitures de gala et le trĂŽne avec une allĂ©gresse gouailleuse. A la Chambre, la RĂ©gence disparaissait avant d’avoir existĂ© ; la duchesse d’OrlĂ©ans, le duc de Nemours suivaient Louis-Philippe sur le chemin de l’exil, et l’on dĂ©cidait de nommer un gouvernement provisoire.
Une liste est alors soumise en plein tumulte, je ne dirai pas au vote de l’AssemblĂ©e (car il n’y a plus, Ă  proprement parler, d’AssemblĂ©e), mais Ă  l’approbation de la foule bigarrĂ©e qui se presse dans la salle envahie. Lamartine, Arago, Ledru-Rollin sont nommĂ©s par acclamation ; avec eux passe sans encombre Dupont de l’Eure, le patriarche de la dĂ©mocratie, dans la vĂ©nĂ©rable majestĂ© de sa quatre-vingt-deuxiĂšme annĂ©e. Marie, CrĂ©mieux, Garnier-PagĂšs sont acceptĂ©s malgrĂ© des contestations assez vives. Le nom de Louis Blanc, le socialiste, prononcĂ© par quelques voix, est volontairement omis par Lamartine qui aide Ă  dresser la liste.
Mais il existe une tradition rĂ©volutionnaire, une sorte de cĂ©rĂ©monial rĂ©glĂ© d’avance. Le Gouvernement provisoire, aprĂšs ce simulacre d’élection parlementaire, doit aller Ă  l’HĂŽtel de ville se faire reconnaĂźtre et, pour ainsi dire, sacrer par le peuple. Il se trouve lĂ  en prĂ©sence d’un courant venant d’ailleurs, d’une autre liste Ă©manant de la presse avancĂ©e et des sociĂ©tĂ©s secrĂštes. On discute. Un semblant d’élection, dans la salle Saint-Jean, aboutit Ă  la rĂ©union des deux listes rivales. Marrast, Flocon, Louis Blanc, qui reprĂ©sentent le National et la RĂ©forme, Albert, un ouvrier mĂ©canicien qui a quittĂ© la veille sa blouse et ses outils de travail, et qui est le candidat des sociĂ©tĂ©s secrĂštes, sont adjoints aux dĂ©putĂ©s dĂ©jĂ  dĂ©signĂ©s. Les trois derniers Ă©lus reçoivent, ou plutĂŽt subissent d’abord, le titre de secrĂ©taires, et, dans les premiĂšres sĂ©ances, on oublie de convoquer Albert.
Ainsi se trahit, dĂšs l’origine, une sourde dissidence entre les onze hommes qui se chargent de prĂ©sider aux destinĂ©es de la France. On peut distinguer parmi eux trois groupes divers. Le plus nombreux comprend les rĂ©publicains modĂ©rĂ©s, ceux qui considĂšrent la rĂ©volution comme accomplie, du moment que la monarchie censitaire et la Chambre des Pairs ont Ă©tĂ© balayĂ©es par la nation. Ce sont : Dupont de l’Eure, Arago, CrĂ©mieux, Garnier-PagĂšs, Lamartine, Marie et Marrast. Le plus avancĂ© se compose des rĂ©publicains socialistes Albert et Louis Blanc, partisans dĂ©clarĂ©s d’une profonde transformation Ă©conomique. Entre ces deux extrĂȘmes se placent, poids mobile oscillant de droite Ă  gauche, des radicaux, des dĂ©mocrates. Flocon, Ledru-Rollin, qui veulent trĂšs sincĂšrement des rĂ©formes sociales sans trop savoir lesquelles, mais qui n’entendent pas qu’on touche Ă  la constitution de la propriĂ©tĂ© et au rĂ©gime du salariat.
Les premiers correspondent Ă  cette partie moyenne, instruite et aisĂ©e de la bourgeoisie, qui se sent majeure et capable de diriger, sans roi, sans cour et sans nobles, les affaires publiques ; les derniers rĂ©sument en eux les vellĂ©itĂ©s frondeuses et vaguement humanitaires des petits bourgeois, des petits boutiquiers, des petits artisans qui souffrent des impĂŽts mal assis, des inĂ©galitĂ©s consacrĂ©es par la loi et accrues par le dĂ©veloppement du grand commerce et de la grande industrie, mais sans ĂȘtre rĂ©duits Ă  la condition prĂ©caire des travailleurs contraints de louer leurs bras pour vivre. Les autres, enfin, sont les porte-voix de la classe ouvriĂšre proprement dite et de ses aspirations imprĂ©cises, mais nettement orientĂ©es vers un rĂ©gime plus Ă©galitaire qui doit s’établir par l’association des hommes et la socialisation des choses. Tous, d’ailleurs, reflĂštent les opinions et reprĂ©sentent les intĂ©rĂȘts des villes, non des campagnes.
Gouvernement de concentration, gouvernement de compromis, hĂ©tĂ©rogĂšne et discordant, capable de s’entendre sur quelques points d’un programme restreint, condamnĂ©, dĂšs qu’il se prĂ©sentera une question brĂ»lante, Ă  des tiraillements sans fin, Ă  des dĂ©fiances mutuelles, Ă  des dĂ©bats violents, Ă  des solutions Ă©quivoques et bĂątardes ! Amalgame d’élĂ©ments contraires, qui peut ĂȘtre bon pour la rĂ©sistance Ă  des ennemis communs et pour une Ă©poque rassise, mais qui l’est beaucoup moins pour l’action et pour un moment rĂ©volutionnaire ! Éclectisme pĂ©rilleux qui paralyse les initiatives hardies, empĂȘche toute politique Ă©nergique et suivie et qui, pratiquĂ© de nouveau en 1870, n’a pas mieux rĂ©ussi qu’en 1848 ; car l’unitĂ© de direction dans les grandes crises est une condition de salut. Les disputes inĂ©vitables de la majoritĂ© et de la minoritĂ© devaient conduire Ă  la neutralisation des volontĂ©s, Ă  l’impuissance qui naĂźt de l’incohĂ©rence. C’est de cette maladie originelle qu’allait pĂątir ce Gouvernement provisoire dont Proudhon a pu dire : « Il n’a pas su, voulu, osĂ©. »
A peine constituĂ©, il hĂ©site Ă  se qualifier, Ă  s’engager sans retour. RĂ©publicain de fait, le sera-t-il de nom ? Osera-t-il devancer le vote de la nation sur un sujet de pareille importance ? Les tĂ©moins de ces heures troubles s’accordent Ă  noter les scrupules et les tergiversations de Marie, de Garnier-PagĂšs, de Lamartine lui-mĂȘme. Mais toute la journĂ©e, du milieu des groupes armĂ©s qui fourmillent sur la place de GrĂšve montent des sommations d’en finir. Raspail donne deux heures au gouvernement pour se dĂ©cider. Lagrange et des insurgĂ©s, qui se sont improvisĂ©s DĂ©lĂ©guĂ©s du Peuple et installĂ©s dans l’HĂŽtel de ville, surveillent et harcĂšlent les maĂźtres du pouvoir. Lamartine propose une formule longue et embarrassĂ©e. On amende, on simplifie. Les modĂ©rĂ©s ne veulent pas de la rĂ©daction trop tranchante : Le gouvernement provisoire proclame la RĂ©publique. Les avancĂ©s ne veulent pas de la rĂ©daction trop timide : « Le gouvernement provisoire dĂ©sire la RĂ©publique. » CrĂ©mieux fait alors prĂ©valoir ce moyen terme : « Le gouvernement provisoire veut la RĂ©publique, sauf ratification par le peuple, qui sera immĂ©diatement consultĂ©. »
AussitĂŽt des ouvriers, sur une large bande de toile blanche, charbonnent ces mots en lettres Ă©normes : « La RĂ©publique une et indivisible est proclamĂ©e en France. » Ils grimpent sur le rebord d’une fenĂȘtre et dĂ©veloppent l’inscription Ă  la clartĂ© des torches. Une formidable acclamation retentit, suivie d’un cri de dĂ©tresse. Un des ouvriers venait de tomber sur la place et on l’emportait tout sanglant. Les anciens auraient vu lĂ  un prĂ©sage. HĂ©las ! La RĂ©publique de 1848, aprĂšs avoir suscitĂ© un Ă©lan d’enthousiasme, devait tomber, elle aussi, dans le sang ouvrier.
La RĂ©publique Ă©tait proclamĂ©e. Mais que devait-elle ĂȘtre ? Serait-elle un simple changement dans l’organisation politique de la France ? Toucherait-elle Ă  son organisation Ă©conomique ? Grave problĂšme qui se posait de façon obscure en cette heure critique, mais qui allait se dĂ©gager en pleine lumiĂšre et devenir la question essentielle du moment. Les bourgeois avaient entendu, pendant la bataille, un cri qu’ils ne comprenaient pas : « Vive la RĂ©publique dĂ©mocratique et sociale ! » Sociale ! Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Une estampe du temps figure la RĂ©volution de FĂ©vrier sous les traits du sphinx classique, dĂ©voreur d’hommes ; et c’était bien, en effet, une terrible, une mortelle Ă©nigme qu’elle posait Ă  la France et Ă  l’Europe.
Cela fut sensible dĂšs le matin du 25 fĂ©vrier. Des faubourgs et des quartiers pauvres Ă©taient descendus sur la place de GrĂšve des hommes armĂ©s de fusils, de sabres et portant, qui une ceinture rouge, qui un bonnet rouge, qui un ruban rouge au chapeau ; autour d’eux ils distribuaient des insignes rouges ; au-dessus d’eux ils faisaient claquer au vent des banniĂšres rouges ; les maisons, l’HĂŽtel de ville, la statue d’Henri IV furent bientĂŽt pavoisĂ©es de rouge, et le gouvernement provisoire fut sommĂ© de remplacer le drapeau tricolore par le drapeau rouge.
A considĂ©rer froidement les choses, il faut avouer que le drapeau tricolore n’a pas grand sens comme symbole rĂ©publicain, pour peu qu’on se reporte Ă  son origine. Chacun sait comment il fut formĂ© ; lorsque Louis XVI revint de Versailles dans sa capitale, le blanc, emblĂšme de la dynastie des Bourbons, fut insĂ©rĂ© entre le rouge et le bleu, couleurs du Tiers État et de Paris, pour marquer la rĂ©conciliation du peuple avec la royautĂ©. Mais la premiĂšre RĂ©publique l’avait gardĂ© quand mĂȘme ; l’Empire l’avait portĂ© sur mille champs de bataille ; la Restauration l’avait abattu ; la RĂ©volution de 1830 l’avait relevĂ©. C’étaient ses titres anciens. En revanche il avait abritĂ© la monarchie de Louis-Philippe, la domination exclusive de la bourgeoisie, le rĂ©gime qui venait de sombrer ; il pouvait passer pour compromis dans la dĂ©faite. C’étaient ses torts rĂ©cents.
Le drapeau rouge Ă©tait celui qui avait flottĂ© sur les barricades ; il avait figurĂ© dans mainte Ă©meute ; par cela seul qu’il devait ĂȘtre dĂ©ployĂ© chaque fois qu’au nom de la loi on sommait un attroupement de se disperser, il avait pris une signification rĂ©volutionnaire. Le drapeau de la rĂ©pression par la force Ă©tait devenu le drapeau de l’insurrection armĂ©e. Or l’insurrection Ă©tait victorieuse ; il semblait avoir le droit d’ĂȘtre Ă  l’honneur comme il avait Ă©tĂ© au combat.
Malheureusement les symboles sont vagues de leur nature ; ils ont surtout la signification qu’on leur prĂȘte et le drapeau rouge symbolisait deux choses diffĂ©rentes, que ne distinguaient pas toujours nettement ceux qui l’arboraient et que confondaient obstinĂ©ment, soit peur, soit calcul, tous ceux qui s’en effarouchaient. C’était, d’une part, un passĂ© tragique, vivant et flamboyant dans les mĂ©moires, Quatre-vingt-treize, la guerre civile et la guerre Ă  tous les trĂŽnes, l’échafaud, la Terreur ; c’était, d’autre part, l’avĂšnement du « peuple » au pouvoir, l’obligation pour le Tiers État de compter avec le quatriĂšme État, l’ascension des pauvres au rang des riches, le redressement du travail en face du capital, la poussĂ©e vers l’abolition des classes et du salariat, tout cet ensemble trĂšs vague qui, sous le nom de RĂ©publique sociale, s’esquissait Ă  demi voilĂ© dans la brume de l’avenir.
Ces deux significations du drapeau rouge, toutes deux Ă©galement dĂ©plaisantes Ă  la bourgeoisie, apparaissent clairement dans le conflit dont il est l’occasion. Lamartine, qui dirige la rĂ©sistance Ă  son adoption, lui reproche d’ĂȘtre un « symbole de sang », et, oubliant que le rouge est dans l’Église chrĂ©tienne l’emblĂšme de la charitĂ© et qu’il brilla sur l’oriflamme des rois de France, il proteste contre une couleur « qui excite les hommes comme les brutes » ; il l’accuse d’annoncer « une rĂ©publique convulsive » ; et quand, harmonieux magnĂ©tiseur delĂ  surexcitation populaire, il lance la phrase fameuse : « Le drapeau rouge n’a jamais fait que le tour du Champ de Mars, traĂźnĂ© dans le sang du peuple en 91 et 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la libertĂ© de la patrie
 », il ne commet pas seulement une Ă©loquente erreur historique, puisque Bailly, maire de Paris, fut prĂ©cisĂ©ment condamnĂ© pour avoir fait tirer sur des citoyens en omettant de dĂ©ployer le drapeau avertisseur du recours Ă  la force ; mais il laisse habilement dans l’ombre la moitiĂ© de la question ; il semble proscrire uniquement ce qu’il nomme « le drapeau de la Terreur » ; et pourtant il sait, il reconnaĂźt lui-mĂȘme qu’il y a autre chose dans le dĂ©bat engagĂ©, qu’en demandant le remplacement du drapeau tricolore ses adversaires entendent rĂ©pudier un rĂ©gime « oĂč le riche continue Ă  jouir et le pauvre Ă  souffrir, le fabricant Ă  exploiter l’homme en le condamnant au salaire ou Ă  la famine » ; en un mot il sent trĂšs bien qu’il s’agit lĂ  d’une lutte de classes qui sont en dĂ©saccord, non point seulement sur des moyens, mais sur le but Ă  poursuivre. « C’était, a-t-il Ă©crit la lutte ouverte des prolĂ©taires contre la bourgeoisie. »
Lamartine, racontant plus tard cette journĂ©e, qui fut sa journĂ©e, la fait finir dans une clartĂ© d’apothĂ©ose dont il est le centre rayonnant et, sur la foi de son rĂ©cit, l’histoire complaisante a docilement acceptĂ© la lĂ©gende d’une multitude en dĂ©lire soudainement apaisĂ©e par la puissance d’un grand charmeur et dupeur d’oreilles. La vĂ©ritĂ© est qu’il fallut autre chose pour calmer l’orage. ...

Table des matiĂšres

  1. Indication
  2. Histoire socialiste de 1789-1900 sous la direction de Jean JaurĂšs
  3. Sommaire
  4. Tome IX La République de 1848 1848-1852 par Georges RENARD
  5. Page de copyright

Foire aux questions

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