Jean JAURES dĂ©crit dans "Histoire socialiste de la France contemporaine" la RĂ©volution française Ă l'aube de l'Ă©mergence d'une nouvelle classe sociale: la Bourgeoisie. Il apporte un soin particulier Ă dĂ©crire les rouages Ă©conomiques et sociaux de l'ancien rĂ©gime.C'est du point de vue socialiste que Jean JaurĂšs veut raconter au peuple, aux ouvriers et aux paysans, les Ă©vĂšnements qui se sont dĂ©roulĂ©s de 1789 Ă la fin du XIXĂšme siĂšcle.Pour lui la rĂ©volution française a prĂ©parĂ© indirectement l'avĂšnement du prolĂ©tariat et a rĂ©alisĂ© les deux conditions essentielles du socialisme: la dĂ©mocratie et le capitalisme mais elle a Ă©tĂ© en fond l'avĂšnement politique de la classe bourgeoise.Mais en quoi l'Ă©tude de Jean JaurĂšs est une histoire socialiste?L'homme doit travailler pour vivre, il doit transformer la nature et c'est son rapport Ă la transformation de la nature qui va ĂȘtre l'Ă©quation primordiale et le prisme par lequel l'humanitĂ© doit ĂȘtre Ă©tudiĂ©e. De cette exploitation de la nature va naĂźtre une sociĂ©tĂ© dans laquelle va Ă©merger des rapports sociaux dictĂ©s par la coexistence de plusieurs classes sociales: les forces productives. Ce nouveau systĂšme ne peut s'Ă©panouir qu'en renversant les structures politiques qui l'en empĂȘchent.La rĂ©volution française est nĂ©e des contradictions entre l'Ă©volution des forces productives "la bourgeoisie" et des structures politiques hĂ©ritĂ©es de la noblesse fĂ©odale.Il ne faut pas se mĂ©prendre "L'histoire socialiste" n'est pas une lecture orientĂ©e politiquement mais peut ĂȘtre aperçu comme une interprĂ©tation Ă©conomique de l'histoire. Il s'agit d'un ouvrage complexe. L'histoire du socialisme demande du temps et de la concentration mais c'est une lecture primordiale et passionnĂ©e de la RĂ©volution française.L'Histoire socialiste de 1789-1900 sous la direction de Jean JaurĂšs se compose de 12 tomes, Ă savoir: Tome 1: Introduction, La Constituante (1789-1791)Tome 2: La LĂ©gislative (1791-1792)Tome 3: La Convention I (1792)Tome 4: La Convention II (1793-1794)Tome 5: Thermidor et Directoire (1794)Tome 6: Consulat et Empire (1799-1815)Tome 7: La Restauration (1815-1830)Tome 8: Le rĂšgne de Louis Philippe (1830-1848)Tome 9: La RĂ©publique de 1848 (1848-1852)Tome 10: Le Second Empire (1852-1870)Tome 11: La Guerre franco-allemande (1870-1871), La Commune (1871)Tome 12: Conclusion: le Bilan social du XIXe siĂšcle.

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Histoire socialiste de la France contemporaine
Tome IX : La République de 1848 1848-1852
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Histoire socialiste de la France contemporaine
Tome IX : La République de 1848 1848-1852
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Informations
Tome IX
La République de 1848
1848-1852
par Georges RENARD
Lettre préface par A. Millerand1
Paris, 1er Novembre 1905.
Mon cher Renard,
En demandant Ă votre amitiĂ© de me dĂ©charger du poids dâobligations que de nouveaux devoirs ne me permettaient plus de remplir, je savais quel cadeau je faisais aux lecteurs de lâHistoire socialiste. LâĆuvre a dĂ©passĂ© mes prĂ©visions.
Vous avez Ă©levĂ© Ă la gloire de nos devanciers un monument qui durera. Historien, vous ne vous ĂȘtes laissĂ© entraĂźner par aucun parti-pris. Les Ă©vĂ©nements et les hommes ont Ă©tĂ© jugĂ©s par vous sans haine et sans crainte, avec lâexclusif souci de la vĂ©ritĂ©.
Non que vous ayez abordĂ© lâĂ©tude de cette Ă©poque Ă©mouvante en observateur indiffĂ©rent. Lâeussiez-vous tentĂ©, lâĂ©preuve eĂ»t Ă©tĂ© au-dessus des forces dâun homme qui, soit dit Ă votre honneur, nâa jamais isolĂ© lâĂ©crivain du citoyen.
Les idĂ©es directrices qui ont de tout temps guidĂ© votre action, inspirĂ© vos Ă©crits comme votre enseignement, nâont pas cessĂ© de vous animer lorsque vous Ă©criviez ces pages. Je ne crois pas me tromper en avançant que, de votre voyage dans ce passĂ© si proche, vous ĂȘtes revenu plus attachĂ©, sâil Ă©tait possible, Ă notre idĂ©al, mieux persuadĂ© de lâexcellence de notre mĂ©thode.
Quelle leçon pour lâhomme dâĂtat que lâhistoire de cette pĂ©riode si brĂšve et si pleine qui sâouvre par une rĂ©volution pour se clore par un coup dâĂtat ! Quelle dĂ©monstration saisissante que le temps est un facteur nĂ©cessaire de toute Ă©volution !
Un peuple brusquement investi du pouvoir souverain, Ă lâexercice duquel il ne lui a pas Ă©tĂ© permis de se prĂ©parer, est pour le cĂ©sarisme une victime fatale et aveugle. Il ouvrira les yeux au fond de lâabĂźme, trop tard.
Les masses populaires ne seront pas les seules Ă sâabuser. EnivrĂ©s par la rapiditĂ© et lâĂ©clat de la victoire, leurs guides ne seront que trop portĂ©s Ă mĂ©connaĂźtre les difficultĂ©s de leur tĂąche pour sâabandonner Ă une confiance qui touche Ă la naĂŻvetĂ© et pour se bercer de dĂ©cevantes illusions.
Les « journĂ©es » dont les dates jalonnent lâhistoire de la seconde RĂ©publique racontent leurs erreurs et de quelle cruelle rançon elles furent payĂ©es.
Mais ce serait considĂ©rer sous un angle bien Ă©troit les acteurs de ces scĂšnes tragiques et le drame lui-mĂȘme quây voir seulement des erreurs de conduite et de jugement, moins imputables Ă des dĂ©faillances individuelles ou collectives quâĂ la soudainetĂ© des Ă©vĂ©nements.
Dâautres enseignements, et plus hauts, se dĂ©gagent de ce passionnant spectacle.
La proclamation de la RĂ©publique avait Ă©veillĂ© dâimmenses espoirs. Une ivresse gĂ©nĂ©reuse sâempara des cerveaux et des cĆurs. On eut lâimpression que commençait une Ăšre nouvelle.
En quelques mois tous les problĂšmes politiques et sociaux furent posĂ©s, dont la plupart attendent encore leur solution. Avec quel enthousiasme, quel dĂ©sintĂ©ressement, quelle abnĂ©gation les RĂ©publicains de 1848 luttĂšrent pour la rĂ©alisation de leurs rĂȘves, il faut lâapprendre et en garder pieusement la mĂ©moire.
Aucun souvenir nâest plus propre Ă relever et Ă rĂ©conforter les courages dans les difficultĂ©s et les hasards des luttes quotidiennes ; aucun ne fait plus dâhonneur Ă la dĂ©mocratie française.
Elle vous sera reconnaissante, mon cher ami, dâavoir en Ă©clairant son passĂ©, jetĂ© sur sa route des lueurs nouvelles.
Affectueusement vĂŽtre.
A. Millerand.
1 Cette partie de lâHistoire socialiste, qui devait primitivement ĂȘtre Ă©crite par le citoyen Millerand, a Ă©tĂ© confiĂ©e par ce dernier, en raison de ses multiples occupations, au citoyen Georges Renard, que ses Ă©tudes toutes particuliĂšres sur lâĂ©poque de 1848 dĂ©signaient spĂ©cialement pour ce travail.
LA DEUXIĂME RĂPUBLIQUE FRANĂAISE
(1848-1851)
Par Georges RENARD
Il serait intĂ©ressant de suivre jour Ă jour et, en quelque sorte, pas Ă pas, les Ă©vĂ©nements qui remplissent cette Ă©poque tumultueuse et fĂ©conde, et dâen noter Ă mesure les rĂ©percussions sur la vie de la sociĂ©tĂ© française. Mais il faudrait pour cela plus dâespace quâon ne peut mâen accorder ici. Les limites qui me sont imposĂ©es me forcent Ă sĂ©parer et Ă distribuer par grandes masses lâhistoire politique de lâĂ©poque et lâĂ©volution Ă©conomique et sociale qui sâopĂšre en mĂȘme temps.
Je conterai donc dâabord les faits relatifs au gouvernement de lâĂtat, en indiquant avec nettetĂ© les Ă©tapes qui ramĂšnent la France de la RĂ©publique Ă lâEmpire ; puis je suivrai, dans les thĂ©ories et dans la pratique, la grande et longue bataille dont le rĂ©gime du travail et de la propriĂ©tĂ© est alors lâobjet et lâenjeu .
PremiĂšre partie
Histoire politique
Chapitre premier
Le gouvernement provisoire. La république sera-t-elle sociale?
La marche gĂ©nĂ©rale de la RĂ©volution de 1848 en France est Ă la fois particuliĂšre et trĂšs simple. Dâordinaire, une rĂ©volution prĂ©sente dans son cours une courbe ascendante et une courbe descendante. Câest ainsi que le 9 thermidor marque dans la premiĂšre RĂ©volution française la fin du mouvement en avant et le commencement du retour en arriĂšre. Ici rien de pareil. Le point culminant est atteint dĂšs le dĂ©but. Il se livre, durant quelques semaines, une lutte indĂ©cise entre les forces qui veulent maintenir la France Ă ce niveau et celles qui tendent Ă lui faire redescendre la pente gravie en trois jours. Cette lutte de forces est, au fond, une lutte de classes, qui se rĂ©vĂšle dĂšs les premiers instants, sâenvenime bientĂŽt en conflits aigus et donne leur sens aux « journĂ©es » Ă©chelonnĂ©es de mois en mois avec une Ă©trange rĂ©gularitĂ© : 25 fĂ©vrier, 17 mars, 16 avril, 15 mai, 22 juin. Pendant ces quatre mois chacune des deux classes et des deux tendances opposĂ©es lâemporte tour Ă tour ; mais chaque victoire Ă©phĂ©mĂšre et incomplĂšte de lâune est suivie dâune revanche de lâautre, jusquâau moment oĂč, dans le sang de la guerre civile, la classe et la tendance bourgeoises triomphent de la classe et de la tendance populaires. DĂšs lors, la rĂ©action victorieuse se prĂ©cipite et, de chute en chute, fait retomber le peuple et la bourgeoisie elle-mĂȘme au-dessous du point dâoĂč ils Ă©taient partis Ă la conquĂȘte de la RĂ©publique Mais, malgrĂ© lâinutilitĂ© apparente de lâeffort avortĂ©, il y a des choses abattues qui ne se relĂšvent pas, des progrĂšs rĂ©alisĂ©s qui subsistent, des idĂ©es lancĂ©es qui continuent leur mouvement Ă travers le monde.
Le 24 fĂ©vrier 1848, pendant que Paris gronde, fume, bouillonne encore comme un volcan en Ă©ruption, la premiĂšre affaire Ă rĂ©gler entre les vainqueurs surpris par la facilitĂ© de leur victoire, « arrivĂ©e, suivant lâexpression de Gabet, comme une bombe ou un Ă©clair », est la constitution du nouveau gouvernement. Sera-ce la RĂ©gence ou la RĂ©publique ? Une bonne partie de la bourgeoisie se fĂ»t sans aucun doute accommodĂ©e dâun changement se bornant Ă mettre la couronne sur une autre tĂȘte. Les rĂ©publicains modĂ©rĂ©s croyaient la RĂ©publique prĂ©maturĂ©e. Lâavocat Marie, un des chefs de lâopposition sous Louis-Philippe, disait : « Son temps nâest pas venu. Je lâaime trop pour souhaiter quâelle naisse avant terme. » BĂ©ranger a Ă©crit plus tard : « Nous voulions descendre marche Ă marche ; on nous a fait sauver un Ă©tage. » Mais il fallait compter avec les combattants des barricades qui nâentendaient pas quâon renouvelĂąt ce quâils appelaient lâescamotage de 1830. DĂ©jĂ le peuple cĂ©lĂ©brait Ă sa façon les funĂ©railles de la royautĂ©, en brĂ»lant les voitures de gala et le trĂŽne avec une allĂ©gresse gouailleuse. A la Chambre, la RĂ©gence disparaissait avant dâavoir existĂ© ; la duchesse dâOrlĂ©ans, le duc de Nemours suivaient Louis-Philippe sur le chemin de lâexil, et lâon dĂ©cidait de nommer un gouvernement provisoire.
Une liste est alors soumise en plein tumulte, je ne dirai pas au vote de lâAssemblĂ©e (car il nây a plus, Ă proprement parler, dâAssemblĂ©e), mais Ă lâapprobation de la foule bigarrĂ©e qui se presse dans la salle envahie. Lamartine, Arago, Ledru-Rollin sont nommĂ©s par acclamation ; avec eux passe sans encombre Dupont de lâEure, le patriarche de la dĂ©mocratie, dans la vĂ©nĂ©rable majestĂ© de sa quatre-vingt-deuxiĂšme annĂ©e. Marie, CrĂ©mieux, Garnier-PagĂšs sont acceptĂ©s malgrĂ© des contestations assez vives. Le nom de Louis Blanc, le socialiste, prononcĂ© par quelques voix, est volontairement omis par Lamartine qui aide Ă dresser la liste.
Mais il existe une tradition rĂ©volutionnaire, une sorte de cĂ©rĂ©monial rĂ©glĂ© dâavance. Le Gouvernement provisoire, aprĂšs ce simulacre dâĂ©lection parlementaire, doit aller Ă lâHĂŽtel de ville se faire reconnaĂźtre et, pour ainsi dire, sacrer par le peuple. Il se trouve lĂ en prĂ©sence dâun courant venant dâailleurs, dâune autre liste Ă©manant de la presse avancĂ©e et des sociĂ©tĂ©s secrĂštes. On discute. Un semblant dâĂ©lection, dans la salle Saint-Jean, aboutit Ă la rĂ©union des deux listes rivales. Marrast, Flocon, Louis Blanc, qui reprĂ©sentent le National et la RĂ©forme, Albert, un ouvrier mĂ©canicien qui a quittĂ© la veille sa blouse et ses outils de travail, et qui est le candidat des sociĂ©tĂ©s secrĂštes, sont adjoints aux dĂ©putĂ©s dĂ©jĂ dĂ©signĂ©s. Les trois derniers Ă©lus reçoivent, ou plutĂŽt subissent dâabord, le titre de secrĂ©taires, et, dans les premiĂšres sĂ©ances, on oublie de convoquer Albert.
Ainsi se trahit, dĂšs lâorigine, une sourde dissidence entre les onze hommes qui se chargent de prĂ©sider aux destinĂ©es de la France. On peut distinguer parmi eux trois groupes divers. Le plus nombreux comprend les rĂ©publicains modĂ©rĂ©s, ceux qui considĂšrent la rĂ©volution comme accomplie, du moment que la monarchie censitaire et la Chambre des Pairs ont Ă©tĂ© balayĂ©es par la nation. Ce sont : Dupont de lâEure, Arago, CrĂ©mieux, Garnier-PagĂšs, Lamartine, Marie et Marrast. Le plus avancĂ© se compose des rĂ©publicains socialistes Albert et Louis Blanc, partisans dĂ©clarĂ©s dâune profonde transformation Ă©conomique. Entre ces deux extrĂȘmes se placent, poids mobile oscillant de droite Ă gauche, des radicaux, des dĂ©mocrates. Flocon, Ledru-Rollin, qui veulent trĂšs sincĂšrement des rĂ©formes sociales sans trop savoir lesquelles, mais qui nâentendent pas quâon touche Ă la constitution de la propriĂ©tĂ© et au rĂ©gime du salariat.
Les premiers correspondent Ă cette partie moyenne, instruite et aisĂ©e de la bourgeoisie, qui se sent majeure et capable de diriger, sans roi, sans cour et sans nobles, les affaires publiques ; les derniers rĂ©sument en eux les vellĂ©itĂ©s frondeuses et vaguement humanitaires des petits bourgeois, des petits boutiquiers, des petits artisans qui souffrent des impĂŽts mal assis, des inĂ©galitĂ©s consacrĂ©es par la loi et accrues par le dĂ©veloppement du grand commerce et de la grande industrie, mais sans ĂȘtre rĂ©duits Ă la condition prĂ©caire des travailleurs contraints de louer leurs bras pour vivre. Les autres, enfin, sont les porte-voix de la classe ouvriĂšre proprement dite et de ses aspirations imprĂ©cises, mais nettement orientĂ©es vers un rĂ©gime plus Ă©galitaire qui doit sâĂ©tablir par lâassociation des hommes et la socialisation des choses. Tous, dâailleurs, reflĂštent les opinions et reprĂ©sentent les intĂ©rĂȘts des villes, non des campagnes.
Gouvernement de concentration, gouvernement de compromis, hĂ©tĂ©rogĂšne et discordant, capable de sâentendre sur quelques points dâun programme restreint, condamnĂ©, dĂšs quâil se prĂ©sentera une question brĂ»lante, Ă des tiraillements sans fin, Ă des dĂ©fiances mutuelles, Ă des dĂ©bats violents, Ă des solutions Ă©quivoques et bĂątardes ! Amalgame dâĂ©lĂ©ments contraires, qui peut ĂȘtre bon pour la rĂ©sistance Ă des ennemis communs et pour une Ă©poque rassise, mais qui lâest beaucoup moins pour lâaction et pour un moment rĂ©volutionnaire ! Ăclectisme pĂ©rilleux qui paralyse les initiatives hardies, empĂȘche toute politique Ă©nergique et suivie et qui, pratiquĂ© de nouveau en 1870, nâa pas mieux rĂ©ussi quâen 1848 ; car lâunitĂ© de direction dans les grandes crises est une condition de salut. Les disputes inĂ©vitables de la majoritĂ© et de la minoritĂ© devaient conduire Ă la neutralisation des volontĂ©s, Ă lâimpuissance qui naĂźt de lâincohĂ©rence. Câest de cette maladie originelle quâallait pĂątir ce Gouvernement provisoire dont Proudhon a pu dire : « Il nâa pas su, voulu, osĂ©. »
A peine constituĂ©, il hĂ©site Ă se qualifier, Ă sâengager sans retour. RĂ©publicain de fait, le sera-t-il de nom ? Osera-t-il devancer le vote de la nation sur un sujet de pareille importance ? Les tĂ©moins de ces heures troubles sâaccordent Ă noter les scrupules et les tergiversations de Marie, de Garnier-PagĂšs, de Lamartine lui-mĂȘme. Mais toute la journĂ©e, du milieu des groupes armĂ©s qui fourmillent sur la place de GrĂšve montent des sommations dâen finir. Raspail donne deux heures au gouvernement pour se dĂ©cider. Lagrange et des insurgĂ©s, qui se sont improvisĂ©s DĂ©lĂ©guĂ©s du Peuple et installĂ©s dans lâHĂŽtel de ville, surveillent et harcĂšlent les maĂźtres du pouvoir. Lamartine propose une formule longue et embarrassĂ©e. On amende, on simplifie. Les modĂ©rĂ©s ne veulent pas de la rĂ©daction trop tranchante : Le gouvernement provisoire proclame la RĂ©publique. Les avancĂ©s ne veulent pas de la rĂ©daction trop timide : « Le gouvernement provisoire dĂ©sire la RĂ©publique. » CrĂ©mieux fait alors prĂ©valoir ce moyen terme : « Le gouvernement provisoire veut la RĂ©publique, sauf ratification par le peuple, qui sera immĂ©diatement consultĂ©. »
AussitĂŽt des ouvriers, sur une large bande de toile blanche, charbonnent ces mots en lettres Ă©normes : « La RĂ©publique une et indivisible est proclamĂ©e en France. » Ils grimpent sur le rebord dâune fenĂȘtre et dĂ©veloppent lâinscription Ă la clartĂ© des torches. Une formidable acclamation retentit, suivie dâun cri de dĂ©tresse. Un des ouvriers venait de tomber sur la place et on lâemportait tout sanglant. Les anciens auraient vu lĂ un prĂ©sage. HĂ©las ! La RĂ©publique de 1848, aprĂšs avoir suscitĂ© un Ă©lan dâenthousiasme, devait tomber, elle aussi, dans le sang ouvrier.
La RĂ©publique Ă©tait proclamĂ©e. Mais que devait-elle ĂȘtre ? Serait-elle un simple changement dans lâorganisation politique de la France ? Toucherait-elle Ă son organisation Ă©conomique ? Grave problĂšme qui se posait de façon obscure en cette heure critique, mais qui allait se dĂ©gager en pleine lumiĂšre et devenir la question essentielle du moment. Les bourgeois avaient entendu, pendant la bataille, un cri quâils ne comprenaient pas : « Vive la RĂ©publique dĂ©mocratique et sociale ! » Sociale ! Quâest-ce que cela pouvait bien signifier ? Une estampe du temps figure la RĂ©volution de FĂ©vrier sous les traits du sphinx classique, dĂ©voreur dâhommes ; et câĂ©tait bien, en effet, une terrible, une mortelle Ă©nigme quâelle posait Ă la France et Ă lâEurope.
Cela fut sensible dĂšs le matin du 25 fĂ©vrier. Des faubourgs et des quartiers pauvres Ă©taient descendus sur la place de GrĂšve des hommes armĂ©s de fusils, de sabres et portant, qui une ceinture rouge, qui un bonnet rouge, qui un ruban rouge au chapeau ; autour dâeux ils distribuaient des insignes rouges ; au-dessus dâeux ils faisaient claquer au vent des banniĂšres rouges ; les maisons, lâHĂŽtel de ville, la statue dâHenri IV furent bientĂŽt pavoisĂ©es de rouge, et le gouvernement provisoire fut sommĂ© de remplacer le drapeau tricolore par le drapeau rouge.
A considĂ©rer froidement les choses, il faut avouer que le drapeau tricolore nâa pas grand sens comme symbole rĂ©publicain, pour peu quâon se reporte Ă son origine. Chacun sait comment il fut formĂ© ; lorsque Louis XVI revint de Versailles dans sa capitale, le blanc, emblĂšme de la dynastie des Bourbons, fut insĂ©rĂ© entre le rouge et le bleu, couleurs du Tiers Ătat et de Paris, pour marquer la rĂ©conciliation du peuple avec la royautĂ©. Mais la premiĂšre RĂ©publique lâavait gardĂ© quand mĂȘme ; lâEmpire lâavait portĂ© sur mille champs de bataille ; la Restauration lâavait abattu ; la RĂ©volution de 1830 lâavait relevĂ©. CâĂ©taient ses titres anciens. En revanche il avait abritĂ© la monarchie de Louis-Philippe, la domination exclusive de la bourgeoisie, le rĂ©gime qui venait de sombrer ; il pouvait passer pour compromis dans la dĂ©faite. CâĂ©taient ses torts rĂ©cents.
Le drapeau rouge Ă©tait celui qui avait flottĂ© sur les barricades ; il avait figurĂ© dans mainte Ă©meute ; par cela seul quâil devait ĂȘtre dĂ©ployĂ© chaque fois quâau nom de la loi on sommait un attroupement de se disperser, il avait pris une signification rĂ©volutionnaire. Le drapeau de la rĂ©pression par la force Ă©tait devenu le drapeau de lâinsurrection armĂ©e. Or lâinsurrection Ă©tait victorieuse ; il semblait avoir le droit dâĂȘtre Ă lâhonneur comme il avait Ă©tĂ© au combat.
Malheureusement les symboles sont vagues de leur nature ; ils ont surtout la signification quâon leur prĂȘte et le drapeau rouge symbolisait deux choses diffĂ©rentes, que ne distinguaient pas toujours nettement ceux qui lâarboraient et que confondaient obstinĂ©ment, soit peur, soit calcul, tous ceux qui sâen effarouchaient. CâĂ©tait, dâune part, un passĂ© tragique, vivant et flamboyant dans les mĂ©moires, Quatre-vingt-treize, la guerre civile et la guerre Ă tous les trĂŽnes, lâĂ©chafaud, la Terreur ; câĂ©tait, dâautre part, lâavĂšnement du « peuple » au pouvoir, lâobligation pour le Tiers Ătat de compter avec le quatriĂšme Ătat, lâascension des pauvres au rang des riches, le redressement du travail en face du capital, la poussĂ©e vers lâabolition des classes et du salariat, tout cet ensemble trĂšs vague qui, sous le nom de RĂ©publique sociale, sâesquissait Ă demi voilĂ© dans la brume de lâavenir.
Ces deux significations du drapeau rouge, toutes deux Ă©galement dĂ©plaisantes Ă la bourgeoisie, apparaissent clairement dans le conflit dont il est lâoccasion. Lamartine, qui dirige la rĂ©sistance Ă son adoption, lui reproche dâĂȘtre un « symbole de sang », et, oubliant que le rouge est dans lâĂglise chrĂ©tienne lâemblĂšme de la charitĂ© et quâil brilla sur lâoriflamme des rois de France, il proteste contre une couleur « qui excite les hommes comme les brutes » ; il lâaccuse dâannoncer « une rĂ©publique convulsive » ; et quand, harmonieux magnĂ©tiseur delĂ surexcitation populaire, il lance la phrase fameuse : « Le drapeau rouge nâa jamais fait que le tour du Champ de Mars, traĂźnĂ© dans le sang du peuple en 91 et 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la libertĂ© de la patrie⊠», il ne commet pas seulement une Ă©loquente erreur historique, puisque Bailly, maire de Paris, fut prĂ©cisĂ©ment condamnĂ© pour avoir fait tirer sur des citoyens en omettant de dĂ©ployer le drapeau avertisseur du recours Ă la force ; mais il laisse habilement dans lâombre la moitiĂ© de la question ; il semble proscrire uniquement ce quâil nomme « le drapeau de la Terreur » ; et pourtant il sait, il reconnaĂźt lui-mĂȘme quâil y a autre chose dans le dĂ©bat engagĂ©, quâen demandant le remplacement du drapeau tricolore ses adversaires entendent rĂ©pudier un rĂ©gime « oĂč le riche continue Ă jouir et le pauvre Ă souffrir, le fabricant Ă exploiter lâhomme en le condamnant au salaire ou Ă la famine » ; en un mot il sent trĂšs bien quâil sâagit lĂ dâune lutte de classes qui sont en dĂ©saccord, non point seulement sur des moyens, mais sur le but Ă poursuivre. « CâĂ©tait, a-t-il Ă©crit la lutte ouverte des prolĂ©taires contre la bourgeoisie. »
Lamartine, racontant plus tard cette journĂ©e, qui fut sa journĂ©e, la fait finir dans une clartĂ© dâapothĂ©ose dont il est le centre rayonnant et, sur la foi de son rĂ©cit, lâhistoire complaisante a docilement acceptĂ© la lĂ©gende dâune multitude en dĂ©lire soudainement apaisĂ©e par la puissance dâun grand charmeur et dupeur dâoreilles. La vĂ©ritĂ© est quâil fallut autre chose pour calmer lâorage. ...
Table des matiĂšres
- Indication
- Histoire socialiste de 1789-1900 sous la direction de Jean JaurĂšs
- Sommaire
- Tome IX La République de 1848 1848-1852 par Georges RENARD
- Page de copyright
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