Histoire socialiste de la France contemporaine
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Histoire socialiste de la France contemporaine

Tome XII : La Troisième République 1871-1900, La Conclusion: Le Bilan social du XIXème siècle

  1. 328 pages
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Histoire socialiste de la France contemporaine

Tome XII : La Troisième République 1871-1900, La Conclusion: Le Bilan social du XIXème siècle

À propos de ce livre

ean JAURES décrit dans "Histoire socialiste de la France contemporaine" la Révolution française à l'aube de l'émergence d'une nouvelle classe sociale: la Bourgeoisie. Il apporte un soin particulier à décrire les rouages économiques et sociaux de l'ancien régime.C'est du point de vue socialiste que Jean Jaurès veut raconter au peuple, aux ouvriers et aux paysans, les évènements qui se sont déroulés de 1789 à la fin du XIXème siècle.Pour lui la révolution française a préparé indirectement l'avènement du prolétariat et a réalisé les deux conditions essentielles du socialisme: la démocratie et le capitalisme mais elle a été en fond l'avènement politique de la classe bourgeoise.Mais en quoi l'étude de Jean Jaurès est une histoire socialiste?L'homme doit travailler pour vivre, il doit transformer la nature et c'est son rapport à la transformation de la nature qui va être l'équation primordiale et le prisme par lequel l'humanité doit être étudiée. De cette exploitation de la nature va naître une société dans laquelle va émerger des rapports sociaux dictés par la coexistence de plusieurs classes sociales: les forces productives. Ce nouveau système ne peut s'épanouir qu'en renversant les structures politiques qui l'en empêchent.La révolution française est née des contradictions entre l'évolution des forces productives "la bourgeoisie" et des structures politiques héritées de la noblesse féodale.Il ne faut pas se méprendre "L'histoire socialiste" n'est pas une lecture orientée politiquement mais peut être aperçu comme une interprétation économique de l'histoire. Il s'agit d'un ouvrage complexe. L'histoire du socialisme demande du temps et de la concentration mais c'est une lecture primordiale et passionnée de la Révolution française.L'Histoire socialiste de 1789-1900 sous la direction de Jean Jaurès se compose de 12 tomes, à savoir: Tome 1: Introduction, La Constituante (1789-1791)Tome 2: La Législative (1791-1792)Tome 3: La Convention I (1792)Tome 4: La Convention II (1793-1794)Tome 5: Thermidor et Directoire (1794)Tome 6: Consulat et Empire (1799-1815)Tome 7: La Restauration (1815-1830)Tome 8: Le règne de Louis Philippe (1830-1848)Tome 9: La République de 1848 (1848-1852)Tome 10: Le Second Empire (1852-1870)Tome 11: La Guerre franco-allemande (1870-1871), La Commune (1871)Tome 12: La Troisième République (1871-1900), La Conclusion: le Bilan social du XIXe siècle.

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Informations

Année
2020
Imprimer l'ISBN
9782322260188
ISBN de l'eBook
9782322216154
Édition
1

Chapitre XXXII

Le ministère Waldeck Rousseau et les travailleurs. — La grève de Saint-Étienne. — Interventions socialistes. — M. Millerand à Saint-Mandé. — Le travail des femmes et des enfants. — Inauguration de l’Exposition internationale. — Les élections municipales à Paris. — Les événements de Châlon-sur-Saône. — La guerre en Chine. — Le Congrès international socialiste. — Les lois ouvrières et le Parlement. — L’affaire Dreyfus.
Voici l’année 1900, la dernière d’un siècle tourmenté, fécond entre tous ceux qui marquent révolution de notre pays, l’histoire du monde. Né en pleine épopée guerrière, parmi une griserie de gloire meurtrière, stérile, après la formidable secousse de la Révolution, il caractérise d’une empreinte grandiose, indélébile, le rôle de notre pays dans l’œuvre de collaboration générale au développement, aux progrès de l’esprit humain. Ce rôle est indéniable : chaque mouvement révolutionnaire qui s’y produit a sa répercussion dans toute l’Europe dont les trônes se trouvent ébranlés et les peuples émus. La bourgeoisie française, en parachevant ses conquêtes politiques avec l’aide du prolétariat qu’elle utilise pour cette entreprise, comme elle l’emploie, dans le domaine du travail, à développer et à asseoir sa puissance économique, entraîne à suivre son exemple la bourgeoisie des autres pays. Mais, à pousser l’élément populaire aux luttes révolutionnaires qu’elle juge utiles à ses intérêts et qu’elle canalise à son profit exclusif, elle lui apprend, bien malgré elle, à combattre pour lui-même. L’apprentissage de ce rôle du prolétariat est lent, difficile, douloureux. Toujours groupé et guidé par d’autres, il lui faut s’accoutumer à se grouper de lui-même pour lui-même et à se guider de lui-même.
Le siècle finissant le trouve engagé dans cette voie, en minorité encore il est vrai, mais en minorité qui compte dans l’orientation politique du pays, dans son fonctionnement économique et, à la rapidité de son accroissement on peut déjà prévoir que le jour se rapproche où la classe dirigeante sera obligée de compter avec lui. D’autant plus que les militants ont abandonné les allures, le langage du socialisme romantique et purement sentimental ; qu’ils ont étudié, vu les réalités de près et adopté le programme qui lentement s’est dégagé et est devenu le programme du prolétariat socialiste universel ; il ne reste de divergences que dans le domaine de la tactique, cette dernière étant subordonnée aux traditions, au tempérament, aux conditions politiques de chaque collectivité humaine.
L’année 1900, ainsi que nous le verrons par la suite, restera une année mémorable dans l’histoire du socialisme français et du socialisme international.
Ce n’est que dans les premiers jours de janvier que la Haute-Cour avait liquidé, dans les conditions précédemment indiquées, le procès qu’elle avait eu à juger ; les polémiques, loin de désarmer, restaient toujours d’une rare violence. La « cause nationaliste » paraissait perdue en France ; à Paris il n’en allait pas de même, en raison surtout des hésitations de nombreux républicains qui, de crainte de froisser leurs électeurs, le renouvellement du Conseil municipal devant s’effectuer en mai, n’osaient pas émettre une opinion ferme sur l’affaire Dreyfus, toujours pendante. Toutefois, les manifestations s’étaient apaisées, la rue était calme et c’était là un point essentiel.
Le cabinet Waldeck-Rousseau allait subir sa première épreuve, importante en raison de sa constitution, de la présence d’un socialiste au ministère du Commerce. Dans la seconde quinzaine du mois de décembre, une grève se déclarait à Saint-Étienne parmi les tisseurs réclamant des conditions moins dures quant au travail et aux salaires. Tout d’abord, il fut permis aux grévistes de se réunir, puis de former des cortèges dans les rues et sur les places publiques ; mais cette attitude tolérante des pouvoirs publics ne devait pas durer. Sur les réclamations et les excitations de la presse modérée ou conservatrice, le 26 décembre, le Gouvernement avait cru devoir donner l’ordre de réprimer des manifestations que, jusqu’alors, il n’avait pas considérées comme dangereuses. Ainsi qu’il était à prévoir, cette brusque transition aggravée par l’attitude de la police déchaîna des colères parmi les grévistes dont s’étaient rendus solidaires de nombreux ouvriers. L’arrivée de la troupe, l’intervention des dragons porta à son comble l’exaspération ; les manifestations pacifiques d’abord dégénérèrent en manifestations fatalement tumultueuses ; le 4 janvier, des rixes violentes se produisirent entre la police, la cavalerie et les grévistes, sur la place Marengo et aux abords. Si, heureusement, personne ne fut tué, les blessés, plus ou moins grièvement, furent nombreux. L’« ordre » régna, une fois de plus ; mais ce fut comme un premier nuage entre le ministère et le parti socialiste, il ne devait pas être le dernier.
La situation politique, du reste, était fort paradoxale, pleine de contradictions, et, à l’évoquer, on se demande comment le Cabinet put y résister aussi longtemps. Le Parlement en faisant au nouveau ministère un accueil en apparence favorable, n’était pas sans inquiétude sur sa composition ; la présence de M. Millerand qui avait développé le programme « collectiviste » de Saint-Mandé, excitait ses défiances, tout en lui procurant la satisfaction de voir son arrivée au Gouvernement devenir un sujet de discorde entre socialistes ; mais il envisageait surtout la nécessité de lutter contre la faction nationaliste et il laissait au ministère le soin d’en accepter les lourdes responsabilités. La Chambre se réservait de marquer son orientation en matière sociale et elle le fit en élisant, une fois de plus, contre M. Brisson, M. Paul Deschanel comme président de la Chambre. C’était surtout l’homme politique qui avait prononcé de vastes discours contre le socialisme collectiviste qu’elle désignait, pour marquer son sentiment dominant en matière sociale. Au Sénat, M. Fallières était réélu président.
La première question importante qui se présenta au Palais-Bourbon, fut une double interpellation sur les grèves qui s’étaient produites au cours de l’intersession ; celles de Saint-Étienne et celles du Doubs. Ce fut un membre du parti socialiste, Dejeante, qui développa l’interpellation relative aux grèves du Doubs dans lesquelles la troupe était intervenue. La responsabilité de cette intervention il ne la faisait pas remonter au gouvernement mais à l’administration préfectorale qu’il accusa, documents en mains, de s’être montrée d’une partialité évidente en faveur des patrons, en logeant les soldats dans les locaux patronaux. Sous cette pression militaire, compliquée de la pression administrative et judiciaire — des condamnations avaient été prononcées contre certains grévistes — les travailleurs avaient dû céder, reprendre leur travail, sans avoir obtenu la moindre satisfaction. En termes très énergiques, l’orateur socialiste, après avoir protesté contre la neutralité violée, s’éleva contre les mesures d’intimidation prises au mépris de toute équité et il manifesta la vive surprise que pouvaient provoquer de tels actes de la part d’un gouvernement qui comptait dans ses rangs un ministre recruté dans les rangs socialistes.
L’interpellation sur la grève et les « troubles » de Saint-Étienne fut développée par M. Victor Gay qui s’attacha plus particulièrement à mettre en cause M. Millerand, l’accusant d’avoir fréquemment agi « seul », sans consulté ses collègues du Cabinet. Il manifesta le vif regret de ce que le Gouvernement, après avoir toléré les réunions, les cortèges, les chants des grévistes sur la voie publique, les eut brusquement interdits. Cette attitude avait été la cause la plus certaine des troubles graves qui s’étaient produits. Au demeurant, M. Gay rendait le Cabinet responsable d’une situation au cours de laquelle l’ordre avait été profondément troublé, la liberté des travailleurs ouvertement violée, et du grand préjudice causé, affirmait-il, à l’industrie, non-seulement de Saint-Étienne, mais encore dans les départements voisins.
M. Millerand, ministre du Commerce, répondit, réfutant les accusations portées contre lui et affirmant que jamais il n’avait agi sans en avoir avisé ses collègues. C’était, en réalité, au président du Conseil, ministre de l’Intérieur, que s’adressait l’interpellation et il y répondit en un discours au cours duquel, tout en étudiant les événements de Saint-Étienne, il exposa l’attitude que comptait prendre le Gouvernement en matière de grève. Cette attitude serait « ferme et prévoyante », la neutralité la plus stricte s’imposait, puisque le droit de grève est un droit légal, mais cette neutralité ne pouvait aller jusqu’à laisser porter atteinte à « la liberté du travail ». Quant au rôle de la troupe, il ne pouvait commencer que quand la tranquillité publique était menacée par un des deux partis en conflit. Était-il possible au ministre de l’Intérieur d’exercer, même indirectement, une pression matérielle ou morale sur des travailleurs réclamant contre un abaissement plus que sensible des salaires ? C’était là la cause principale de la grève des tisseurs de Saint-Étienne, puisque le prix d’une pièce était descendu de 6 et 7 francs à 2 francs et même à 1 fr.
25. Cette neutralité il ne l’avait abandonnée que le jour où il lui avait semblé nécessaire, urgent, de prendre de sérieuses mesures de précaution. Il déclara du reste, que ce que l’on appelait l’émeute du 4 janvier « avait été exagérée à plaisir » et que « l’ordre matériel n’avait jamais été sérieusement troublé ».
Le président du Conseil prononça un vif éloge des syndicats considérés comme régulateurs de la vie et des revendications des travailleurs ; il se félicita d’avoir pu mettre un terme au différend qui, un instant, avait désuni patrons et ouvriers. Le député socialiste Dejeante avait déposé un ordre du jour exprimant le regret « de l’intervention de l’armée dans les grèves » ; il ne put grouper que 101 voix, et un ordre du jour de confiance en le Cabinet fut adopté par 384 voix contre 74.
Parmi les plus graves reproches adressés par M. Victor Gay au ministre du Commerce, figurait celui d’avoir donné à des ouvriers plaidant contre les patrons, de véritables consultations sur la loi relative aux accidents de travail et sur l’interprétation qui pouvait lui être donnée. Grand crime, en effet, que de donner des avis à des travailleurs, en pareille matière !
Nous ne citerons que pour mémoire la scandaleuse discussion qui se déroula à la Chambre à propos du procès intenté aux Assomptionnistes et, plus particulièrement, de l’attitude de M. Bulot, procureur de la République, qui, au cours de son réquisitoire, avait donné lecture de lettres saisies dans lesquelles les « pères » se réjouissaient de l’élection de certains députés. M. Motte, le puissant industriel qui, grâce à l’appui d’une formidable coalition dans laquelle les conservateurs figuraient au premier plan, avait remplacé Jules Guesde comme député du Nord, avait adressé une question, transformée en interpellation par M. Gourd. Sur la demande du Gouvernement, la Chambre avait ajourné l’interpellation ; mais les Assomptionnistes, sur ces entrefaites, avaient été condamnés à des peines très légères et dissous et il s’en était suivi de véritables manifestations de la part de membres de l’épiscopat français, de l’archevêque de Paris et autres dignitaires de province. Blâme, suppression de traitements avaient été la réponse du Gouvernement, et les attaques de la presse cléricale, de la presse progressiste, en avaient pris une rare acuité.
Quelques jours après avait lieu le renouvellement triennal du Sénat : il fut marqué, dans le département de la Seine, par l’échec de M. A. Ranc qui avait mené, dès la première heure, une ardente campagne en faveur du capitaine Dreyfus. Par contre, dans la Loire-Inférieure, le général Mercier fut élu sénateur ; — il est ainsi des collèges électoraux qui ne sont vraiment pas difficiles dans le choix de leurs représentants !
Le budget de l’exercice 1900 n’ayant pu être voté en temps prescrit, on vivait sous le régime des douzièmes provisoires — les contribuables n’en sentaient leurs charges ni alourdies, ni allégées — on en reprit la discussion et le budget de la guerre donna au député socialiste Sembat l’occasion d’un discours sur une série de graves abus relevés dans l’administration de l’armée. Dans un langage éloquent, à l’aide de documents précis, il dressa un émouvant réquisitoire contre les compagnies de discipline et les bataillons d’Afrique ; puis il dénonça les tares constatées dans la gestion militaire. Ce discours fut le point de départ d’une discussion qui, sans la souplesse du président du Conseil, aurait pu être funeste au cabinet, car une polémique acerbe, virulente, s’éleva entre M. Camille Pelletan, rapporteur de ce budget spécial et le général Galliffet, ministre de la guerre. C’était la menace d’une irréparable rupture entre le gouvernement et l’extrême-gauche. A M. Camille Pelletan qui avait tracé un tableau assez sombre du rôle joué dans l’armée par les cadres supérieurs transformés en une « aristocratie de plus en plus fermée », le général de Galliffet avait brutalement riposté par un discours sans mesure, au cours duquel il avait dit : « Le discours et le rapport de M. Pelletan, auront produit un effet que n’aura certainement pas voulu M. le Rapporteur du budget de la guerre. Ils auront semé l’inquiétude dans le pays, l’indiscipline dans l’armée et causé la joie de nos ennemis ».
La droite et le centre avaient fort applaudi le ministre de la Guerre et la situation ministérielle devenait périlleuse, d’autant que les socialistes, à l’appui de la thèse soutenue par M. Pelletan, avaient déposé une demande d’enquête parlementaire. Le président du Conseil intervint avec une grande habileté, ménageant à la fois les susceptibilités du rapporteur et du ministre de la Guerre. La demande d’enquête soutenue par les socialistes fut repoussée par 440 voix contre 58. Le général de Galliffet devenait l’enfant terrible du Cabinet ; c’était là un prisonnier décidé à ne pas « lâcher » ceux qui croyaient l’avoir capturé.
Des discussions passionnées se produisirent encore au sujet de l’armée, à tous moments mise à l’ordre du jour, soit dans le Parlement, soit dans la presse, et l’on sentait bien que chaque parti déployait envers elle un zèle rare, afin de l’attirer dans son jeu.
Dans le courant de février, à Saint-Mandé, avait lieu le banquet des Associations ouvrières de production qui, quelques mois auparavant, avaient si puissamment collaboré à l’érection de la statue de Fourier, un des précurseurs les plus puissants du socialisme contemporain. Dans cette salle, au lendemain des élections municipales de 1896, M. Millerand avait prononcé le discours dans lequel il traçait le programme socialiste ; il s’y retrouvait, cette fois, avec le président du Conseil, et comme ministre.
Tous deux avaient des idées bien différentes en matière économique et sociale. Il leur était impossible de se confiner sur le terrain politique et de ne parler que de la concentration nécessaire des forces républicaines dans une assemblée surtout préoccupée de questions économiques ; leur accord parut d’autant plus complet que leurs désaccords doctrinaux avait paru devoir être plus profonds ; la politique a de ces mystères. M. Waldeck-Rousseau accentua un brin ses idées et M. Millerand atténua les siennes : toutefois, le président du Conseil après avoir tracé la tâche incombant aux syndicats ouvriers, après avoir indiqué que les associations professionnelles devenaient en situation de posséder, développa cette pensée, que, dans un avenir non éloigné, « le travail demanderait sa rémunération de moins en moins au salaire proprement dit, de plus en plus à une perception directe des bénéfices de ses produits ». A son avis, le jour viendrait « où le capital ne se suffisant plus à lui-même, il faudrait qu’il travaille, comme il faudrait que le travail possède ».
Quant à M. Millerand, il ne fallait pas s’attendre à ce qu’il rééditât le discours dont le retentissement avait été si grand ; néanmoins, il déclara aux travailleurs, qui l’écoutaient, que c’était à eux seuls qu’il appartenait de réaliser leur idéal et il paraphrasa, ou pour mieux dire, il commenta dans les termes suivants la formule socialiste : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Cette formule « il faut l’entendre, déclara-t-il, non pas dans le sens étroit et ridicule qui conduirait — et par quels procédés ? — à diviser la nation en je ne sais quelles catégories, mais dans ce sens large, élevé et fervent que c’est l’homme qui se fait à lui-même sa destinée ; que le temps des miracles est passé, et que c’est à la fois la charge et l’honneur des travailleurs, par leurs efforts incessants, par leur éducation constante, de s’élever, de s’émanciper, de conquérir le bonheur qui est devant eux et qu’ils prendront eux-mêmes dans leurs mains ».
C’était là un commentaire de « concentration politique ». Il ne pouvait avoir qu’une portée temporaire et secondaire. Il fut ainsi considéré par les socialistes qui, sans abdiquer leurs convictions, dans un intérêt de défense républicaine, donnaient leur appui au ministère Waldeck-Rousseau.
Des élections complémentaires dans l’Aube et dans l’Isère marquèrent de sensibles progrès pour le parti socialiste. Mans la 2e circonscription de Troyes, le citoyen Pedron, un des plus fidèles amis de Jules Guesde, obtenait 3.795 voix alors qu’en 1898 le candidat socialiste n’en avait obtenu que 1.606 et dans la 2e circonscription de l’arrondissement de la Tour-du-Pin, le candidat socialiste en gagnait près de 1.300 depuis la même époque où le parti n’en avait obtenu que 343.
La discussion du budget s’accusait de plus en plus lente et le vote d’un quatrième douzième provisoire allait s’imposer, tant les incidents se greffaient sur une foule de points, l’opposition faisant flèche de tout bois pour battre en brèche le gouvernement plus particulièrement chargé d’une mission de défense républicaine. L’initiative des députés en matière de finances avait provoqué un amendement de M. Berthelot, député de Paris, tendant à leur enlever ce droit et, sauf de légères modifications, cet amendement à la loi de finances avait été adopté, grâce à l’appui donné par MM. Jules Roche et Ribot. Cette résolution fort discutable n’a pas, du reste, empêché les dépenses de se développer, surtout celles qui figurent parmi les moins utiles.
Une très vive discussion se déroula le 23 mars à propos d’une interpellation adressée par un membre de la droite, M. d’Aulan, sur les promotions récemment faites dans la Légion d’honneur. M. d’Aulan visait le ministre du commerce au sujet de deux décorations dont l’une accordée à un grand couturier, M. Paquin, qui ne remplissait pas les conditions requises au point de vue industriel et commercial et qui avait, en outre, été frappé de nombreuses contraventions pour violation flagrante des lois du travail. Les explications du ministre firent peu d’impression sur la Chambre et il lui fallut se contenter du vote de l’ordre du jour pur et simple. Les socialistes, qui d’ordinaire, soutenaient le nouveau gouvernement s’abstinrent et le député socialiste de l’Isère, Zévaès, pour affirmer la protestation des irréductibles du parti, déposa une proposition réservant « aux actes de bravoure et de dévouement accomplis en présence de l’ennemi » la décoration de la Légion d’honneur. En janvier 1895, lors de la discussion du budget de la Légion d’honneur, Jaurès, Millerand et Guesde avaient déposé un amendement de tous points identique. L’urgence, à laquelle ne s’opposa pas le gouvernement, fut adoptée et la proposition renvoyée à une Commission spéciale… elle n’en est jamais revenue !
Des incidents graves et douloureux s’étaient produits à la Martinique dans le courant du mois de février, au cours d’une grève d’ouvriers agricoles réclamant contre un abaissement notable des salaires. Un drame poignant s’était déroulé à l’usine du François où un lieutenant, envoyé avec un détachement de vingt-cinq hommes, avait fait exécuter des feux de salve sur les grévistes dont plusieurs avaient été tués ou blessés. Ce tragique événement avait provoqué une vive émotion et une interpellation avait été adressée au ministre des Colonies. Après MM. Duquesnay et Gerville-Réache, députés des Antilles, Fournière, député soci...

Table des matières

  1. Source
  2. Histoire socialiste de la France contemporaine
  3. Tome XII
  4. La Troisième République 1871-1900
  5. Sommaire
  6. Introduction
  7. Chapitre premier
  8. Chapitre II
  9. Chapitre III
  10. Chapitre IV
  11. Chapitre V
  12. Chapitre VI
  13. Chapitre VII
  14. Chapitre VIII
  15. Chapitre IX
  16. Chapitre X
  17. Chapitre XI
  18. Chapitre XII
  19. Chapitre XIII
  20. Chapitre XIV
  21. Chapitre XIV bis
  22. Chapitre XV
  23. Chapitre XVI
  24. Chapitre XVII
  25. Chapitre XVIII
  26. Chapitre XIX
  27. Chapitre XX
  28. Chapitre XXI
  29. Chapitre XXII
  30. Chapitre XXIII
  31. Chapitre XXIV
  32. Chapitre XXV
  33. Chapitre XXVI
  34. Chapitre XXVII
  35. Chapitre XXVIII
  36. Chapitre XXIX
  37. Chapitre XXX
  38. Chapitre XXXI
  39. Chapitre XXXII
  40. La Conclusion Le Bilan Social du XIXème siècle
  41. Page de copyright

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