TOME VII
LA RESTAURATION
1814-1830
par René VIVIANI
PremiĂšre partie
De la premiĂšre Ă la seconde capitulation de Paris
Du 30 mars 1814 au 8 juillet 1815
Chapitre premier
La premiĂšre abdication
La premiĂšre capitulation de Paris. â Situation de la capitale. â La noblesse et la bourgeoisie. â DĂ©filĂ© des alliĂ©s. â RĂ©union chez Talleyrand. â M. de Vitrolles. â Le SĂ©nat et la dĂ©chĂ©ance. â NapolĂ©on Ă Fontainebleau. â Les marĂ©chaux. â DĂ©fection de Marmont. â Lâabdication. â LâIle dâElbe.
Le 1er janvier 1814, la coalition europĂ©enne avait jetĂ© prĂšs dâun million de soldats sur la France. Le flot sombre des uniformes lointains avait mis prĂšs de trois mois Ă recouvrir le pays, depuis la frontiĂšre de lâest jusquâĂ Paris. Les ennemis ne sâapprochaient quâavec une terreur mĂȘlĂ©e de respect de cette capitale jusquâalors inviolĂ©e, et qui semblait devoir tenir toujours en rĂ©serve quelque prodige. Mais le 30 mars, pour la premiĂšre fois depuis bien des siĂšcles, Paris aperçut la fumĂ©e dâun camp ennemi. EnserrĂ© par plus de deux cent mille hommes, il subit la mitraille continuelle. Ă lâintĂ©rieur de la ville, vingt mille hommes, dĂ©bris dâarmĂ©es Ă©puisĂ©es et refoulĂ©es, rĂ©sistaient encore, mĂȘlĂ©s de polytechniciens, aussi dâhommes du peuple. Les chefs, Mortier, Moncey, Marmont, coupĂ©s de lâempereur depuis des jours, dĂ©shabituĂ©s, par la formidable initiative du conquĂ©rant, de toute Ă©nergie propre, se battaient en soldats, ne commandaient pas en gĂ©nĂ©raux. Sous les pas de lâennemi, peu Ă peu ils reculaient, ayant sous leurs ordres, quelquefois contradictoires, exactement lâeffectif suffisant pour couvrir un cinquiĂšme de lâĂ©norme enceinte quâil eĂ»t fallu dĂ©fendre. De la ville morne aucun enthousiasme ne jaillissait ; aucune peur non plus nâapparaissait. Sauf en ses quartiers populaires les plus exposĂ©s, Paris semblait absent de lui-mĂȘme. Pendant la fusillade, alors que les obus tombaient sur les quartiers qui constituent maintenant la TrinitĂ©, la population, sur les boulevards, Ă©changeait Ă voix basse ses impressions.
Le matin du 30 mars, lâimpĂ©ratrice et le roi de Rome, sur la pression de Joseph et du conseil, en dĂ©pit de lâopposition calculĂ©e de Talleyrand, avaient quittĂ© Paris. Leur carrosse, suivi dâinnombrables voitures, avait amenĂ© hors de Paris, en Touraine, lâimpĂ©ratrice qui quittait sans une larme, sans un regret, un trĂŽne que la loi des diplomaties lui avait imposĂ©. Le long convoi, le triste convoi de lâEmpire, avait dĂ©filĂ© sous le regard de quelques passants, et cette fuite dâune dynastie attestait lâinutilitĂ© de la dĂ©fense. Joseph, il est vrai, restait, mĂ©diocre reprĂ©sentant de lâempereur, invisible et intolĂ©rable. Mais Ă qui nâavait pas su conserver Madrid et le trĂŽne dâEspagne, lâautoritĂ© manquait pour protĂ©ger Paris et le trĂŽne de NapolĂ©on. Du reste, au mĂ©pris dâune promesse solennelle, lui aussi devait fuir⊠Cependant, il avait laissĂ© Ă Marmont la latitude de capituler quand lâheure semblerait dĂ©cisive.
Le duc de Raguse, dont la capacitĂ© militaire aurait rĂ©pudiĂ©, si elle lâeĂ»t pu, la terrible tĂąche de dĂ©fendre Paris, continuait le combat. Mais le cercle noir des uniformes enserrait de plus en plus la ville, lâĂ©touffait, devenait son seul horizon. Rien que sous la pression physique de tant dâhommes, les combattants, peu Ă peu, reculaient. Les postes Ă©taient intenables. Les barriĂšres emportĂ©es et reprises, et emportĂ©es encore, ouvrirent au flot les rues de la ville. Maintenant on se battait de maison Ă maison, de porte Ă porte, et les fenĂȘtres Ă©taient des crĂ©neaux. Marmont, blessĂ©, les habits en lambeaux, lâĂ©pĂ©e dans sa seule main valide, nâĂ©tait plus que le chef dĂ©risoire dâune armĂ©e fictive⊠Vers les quatre heures, il dĂ©pĂȘcha vers lâennemi des parlementaires. Si vive Ă©tait la fusillade que le premier fut tuĂ©, les deux autres furent blessĂ©s. LabĂ©doyĂšre revint, ne pouvant se faire jour Ă travers la mitraille. Enfin, par la route oĂč commandait le gĂ©nĂ©ral Compan, et qui Ă©tait plus protĂ©gĂ©e, un parlementaire se put montrer. Il parla, offrit une suspension dâarmes. Le feu cessa vers les cinq heures du soir.
Ătait-ce lĂ tout lâeffort que pouvait tenter Paris ? Nâavait-il pas des hommes et des munitions ? Nâaurait-il pas dĂ» ĂȘtre organisĂ© en vue dâun siĂšge que la plus Ă©lĂ©mentaire prudence devait prĂ©voir ? Est-ce la trahison, est-ce lâinertie, est-ce lâanarchie, est-ce lâignorance qui furent les complices de la dĂ©faite ? NapolĂ©on, en tous cas, Ă©tait le premier coupable. Coupable de nâavoir pas prĂ©vu, dĂšs le mois de janvier 1814, que la coalition tendait vers Paris ; coupable de nâavoir pas armĂ© la capitale ; coupable de nâavoir pas compris que la reddition de Paris, ce nâĂ©tait pas seulement une dĂ©faite militaire, mais une catastrophe dynastique.
Il a prĂ©tendu, il est vrai, avoir laissĂ© des ordres, et le tĂ©moignage du gĂ©nĂ©ral Dejean, son aide de camp, par lui dĂ©pĂȘchĂ© Ă Joseph en fuite et quâil rejoignit au bois de Boulogne, demeure dĂ©cisif. Mais un chef tel que lui, habituĂ© Ă tout prĂ©voir et qui avait fait si souvent entrer la faiblesse humaine dans ses calculs, ne se contente pas de donner des ordres : il laisse des subordonnĂ©s capables de les comprendre et de les exĂ©cuter. Or, sur qui reposait, en ces journĂ©es dĂ©cisives, la confiance de NapolĂ©on ? Sur son frĂšre Joseph dont il avait mesurĂ© la mĂ©diocritĂ© en toutes matiĂšres et en toutes occasions ; sur le ministre de la guerre Clarke, duc de Feltre, quâune carriĂšre exclusivement menĂ©e dans les bureaux prĂ©disposait peu Ă des responsabilitĂ©s soudaines. Puis, prĂšs dâeux Hullin, en qui le gĂ©nĂ©ral nâavait pas effacĂ© le simple soldat, Savary, absorbĂ© par le contrĂŽle minutieux et policier que comportait sa charge. Et câest tout. Fallait-il sâĂ©tonner si ces mĂ©diocritĂ©s rĂ©unies nâavaient pu faire face au pĂ©ril ? Une seule explication peut ĂȘtre tentĂ©e : câest que NapolĂ©on espĂ©rait revenir Ă Paris. Mais cependant, sâil devait revenir, pourquoi avait-il donnĂ© des ordres inconciliables avec sa prĂ©sence ? Et, quand il a vu quâil ne pouvait se rejeter dans Paris, pourquoi nâavoir pas chargĂ© dâune mission de fermetĂ© et de rĂ©sistance un marĂ©chal ? Il y avait bien Mortier, il y avait bien Marmont. Mais ils Ă©taient venus, sans le savoir, sâengouffrer dans Paris, les Prussiens derriĂšre eux ; et si, au lieu de se jeter dans ses murs, ils eussent bifurquĂ© vers le centre ou vers la Loire, Paris nâavait pas un seul homme de guerre pour prĂ©parer sa dĂ©fense.
La responsabilitĂ© gĂ©nĂ©rale de NapolĂ©on est donc complĂšte : câest sur lui, Ă travers ses reprĂ©sentants mĂ©diocres et incapables, que pĂšse le poids de la capitulation qui se prĂ©pare. Il est vrai que, par certains dĂ©tails, la responsabilitĂ© de Joseph et celle de Clarke sont mises en suffisant relief. Il nâĂ©tait pas nĂ©cessaire dâĂȘtre un homme de guerre accompli, il suffisait dâĂȘtre un administrateur pour parer au pĂ©ril. Il y avait dans Paris plus de soixante mille hommes, si lâon veut compter les gardes nationales, les officiers sans emploi et qui en rĂ©clamaient, les ouvriers anciens soldats, au nombre de vingt mille, et qui, rebutĂ©s dans leur requĂȘte, ne purent quâerrer, lamentables et inutiles, Ă travers une ville oĂč, secrĂštement, tout ce qui Ă©tait riche et possĂ©dait prenait parti pour lâennemi. Tout cela manqua. ManquĂšrent aussi les canons. Il y en avait deux cents au parc de Grenelle : on en plaça six pour dĂ©fendre Montmartre, six piĂšces de six auxquelles on apporta des boulets de huit ! Le pain, le vin manquĂšrent : et plus de soixante mille rations de pain, vingt mille de vin Ă©taient rentrĂ©es dans Paris aprĂšs lâavoir quittĂ©. On put nourrir les alliĂ©s, on ne put nourrir les vingt et un mille combattants du dernier jour, qui, cependant, rĂ©sistĂšrent au delĂ de lâĂ©puisement humain.
Mais quâimporte ? Et mĂȘme si Paris eĂ»t prolongĂ© la rĂ©sistance, mĂȘme si lâempereur, tant attendu, eĂ»t pu se glisser parmi les dĂ©fenseurs de la ville, mĂȘme alors, le sort politique eĂ»t Ă©tĂ© semblable et semblable lâarrĂȘt du destin. Il Ă©tait trop tard pour lâempereur dont le gĂ©nie militaire avait besoin, pour prendre son essor, de sâappuyer aux rĂ©alitĂ©s vivantes qui, maintenant, faisaient dĂ©faut. CâĂ©tait peu de chose que lâarmĂ©e de Paris, presque un fantĂŽme errant sur les remparts Ă©brĂ©chĂ©s. Et pardessus tout manquait la grande Ăąme Ă qui la dĂ©faite souffle un enthousiasme hĂ©roĂŻque. OĂč Ă©tait-elle, en ces tristes journĂ©es dâhumiliation, la grande Ăąme de Paris ? OĂč Ă©tait le Paris des enrĂŽlements volontaires, oĂč Ă©taient sa flamme, son courage et son orgueil ? OĂč Ă©tait la France ? NapolĂ©on, qui a dĂ» poser la question, a dĂ» entendre la rĂ©ponse, et le million dâhommes que son geste de conquĂ©rant avait fauchĂ©s a dĂ» dĂ©filer, en un Ă©clair sinistre, devant sa mĂ©moireâŠ
Marmont avait donc signĂ© la suspension des hostilitĂ©s. Pour lui, la dualitĂ© effroyable des devoirs allait maintenant commencer. Chef militaire, il avait gagnĂ© des heures pour permettre Ă lâempereur, dont des Ă©missaires annonçaient lâapproche, de venir saisir dâune main souveraine les responsabilitĂ©s derniĂšres. Dans lâeffroyable tourmente de fer et de feu qui menaçait de dĂ©raciner Paris, il avait arrĂȘtĂ© une suspension dâarmes. Mais la trĂȘve Ă©tait de courte durĂ©e et le canon devait, dĂšs minuit, Ă nouveau retentir. Que faire ? Attendre ? Mais lâheure courait, courait avec les contradictions ironiques du temps, courait pour lui, Marmont, avec une rapiditĂ© meurtriĂšre, tandis que pour NapolĂ©on, en carriole de poste sur la route de Paris, les lentes et mortelles minutes Ă peine se succĂ©daient. Et puis, il subit le contact de la ville, la vue des habitants, entendit leurs plaintes. Il entendit les dolĂ©ances adroites du commerce, de la finance, et les arguments ingĂ©nieux de la haute banque surent, par la bouche de MM. Laffitte et Perregaux, trouver le chemin de son cĆur. Cependant, que faire ? Quâun chef militaire, submergĂ© pour ainsi dire par le destin, signe une suspension dâhostilitĂ©s, cela est possible. Quâun chef militaire signe mĂȘme une capitulation purement militaire, cela encore est dans son droit, opprimĂ© par la force. Mais pouvait-on se faire illusion sur la portĂ©e politique de la capitulation de Paris ? Ce nâĂ©tait pas seulement la ville ouverte Ă lâennemi, câĂ©tait le trĂŽne, câĂ©tait lâEmpire qui Ă©taient livrĂ©s⊠Cependant, lâheure courait : sur les hauteurs de Paris, la mort, la mort, encore la mort se dressait. Au bas, toutes les rumeurs tour Ă tour grondantes et adulatrices, la menace, la priĂšre, le sentiment, lâintĂ©rĂȘt, les hommes du monde, les hommes dâaffaires, tout ce qui cherchait en la paix le repos, le plaisir, le luxe, tout fut pour Marmont une intolĂ©rable contrainte. Dans cette ville, tout ce qui possĂ©dait dĂ©sirait secrĂštement la paix, et, puisque la paix dĂ©pendait du succĂšs des armes ennemies, souhaitait lâabominable triomphe : lâarmĂ©e Ă©puisĂ©e, le peuple silencieux, la bourgeoisie et lâautocratie impĂ©riale ardemment attachĂ©es Ă la capitulation, tel Ă©tait le spectacle qui sâoffrait Ă Marmont.
« Je ne suis pas le chef du gouvernement, disait-il.
â Mais vous avez eu le pouvoir de signer un armistice qui protĂšge les troupes, qui leur ouvre la route paisible de la Touraine ; allez-vous partir et livrer la population Ă ce bombardement ? »
CâĂ©tait lĂ la logique. De plus, Marmont se trompait sur ses pouvoirs : il avait reçu de Joseph lâautorisation de capituler, et quâĂ©tait Joseph, sinon le reprĂ©sentant de lâempereur, dĂ©positaire de ses ordres et de ses volontĂ©s ?
Et Joseph avait, par la fuite de Marie-Louise, par la sienne, attestĂ© deux fois que le gouvernement trouvait la ville intenable. Pourquoi des milliers dâĂȘtres auraient-ils pĂ©ri quand ceux qui avaient tirĂ© dâeux honneurs et pouvoir tournaient le dos au pĂ©ril? Tout se coalisait contre le duc de Raguse : il cĂ©da. Il choisit comme reprĂ©sentant dans les nĂ©gociations le colonel Fabvier et la capitulation de Paris fut signĂ©e. Ainsi, par un destin singulier, câĂ©tait Marmont qui assistait Ă lâagonie sanglante de lâEmpire : seize ans plus tard, toujours commandant en chef, il assistera Ă lâagonie sanglante de la Restauration. En seize ans, ses mains auront tenu et laissĂ© choir deux couronnes.
La capitulation avait Ă©tĂ© signĂ©e Ă minuit. Le lendemain devait marquer le dĂ©filĂ© Ă travers Paris des troupes alliĂ©es. La coalition allait enfin pouvoir chevaucher victorieuse dans les rues de cette capitale oĂč tant de merveilles Ă©taient accumulĂ©es. CâĂ©tait la capitale de la RĂ©volution, la capitale de lâEmpire, la citĂ© prodigieuse dâoĂč tant dâĂ©clairs avaient Ă lâEurope annoncĂ© la foudre. Au devant des cinquante mille hommes admis Ă cette fĂȘte de la victoire marchait lâempereur Alexandre. Il Ă©tait pĂąle et grave, sentant enfin quâil jouait le rĂŽle entrevu par un orgueil qui voulait se dĂ©guiser en bontĂ©, maĂźtre de Paris, touchant au but, rendant Ă NapolĂ©on la triomphale visite de Moscou qui avait vu les aigles victorieuses, comme Paris voyait maintenant les aigles vaincues. Ă sa droite, Schwartzenberg, le gĂ©nĂ©ralissime, reprĂ©sentant lâempereur dâAutriche, le pĂšre de Marie-Louise encore impĂ©ratrice des Français. Ă sa gauche, le roi de Prusse. Le cortĂšge impĂ©rial sâarrĂȘta Ă la porte Saint-Martin et de lĂ le dĂ©filĂ© commença. Il devait durer la journĂ©e entiĂšre et ne se terminer quâĂ cinq heures du soir. Un ciel de printemps par sa clartĂ© douce sâĂ©tait fait le complice de cette fĂȘte de la force. Jamais, dans une journĂ©e plus lumineuse, une plus Ă©clatante avalanche dâuniformes bariolĂ©s nâavait passĂ© ; jamais, sauf dans les autres capitales, en dâautres temps, quand lâambition napolĂ©onienne imposait aux vaincus la dure loi qui maintenant lâabaissait.
Une particularité, qui fut vite expliquée, causa, a-t-on dit, un malentendu politique, un peu trop grossier cependant. Tous les soldats de la coalition portaient un brassard blanc au bras droit.
Le bruit se rĂ©pandit que câĂ©tait un symbole de paix auquel la population opposa le mĂȘme symbole en arborant des mouchoirs blancs. On dit quâAlexandre prit ces mouchoirs blancs pour des symboles royalistes et fut frappĂ© de la sympathie subite dont Ă©taient entourĂ©s les Bourbons. Cela paraĂźt bien inadmissible, dâautant plus que la raison pour laquelle le brassard avait Ă©tĂ© placĂ© fut divulguĂ©e : les troupes de la coalition sâĂ©tant un jour, dans la mĂȘlĂ©e des uniformes, mĂ©connues au point de se fusiller, le brassard leur devait servir de signe de reconnaissance.
Une foule immense, sans cesse accrue, couvrait les rues, si bien que les colonnes ennemies, presque Ă©touffĂ©es, flottaient avant de retrouver leur route. La crainte des officiers, des officiers russes surtout, la crainte plus tard avouĂ©e par eux, fut trĂšs vive. Dans les quartiers populeux, aux environs de la Bastille, le peuple avait manifestĂ© Ă la fois sa tristesse et sa fureur. Des cris de : Vive lâEmpereur Ă©taient partis, moins pour saluer Ă lâagonie une dynastie condamnĂ©e que pour condenser dans une acclamation sonore toute la colĂšre et toute la protestation. MĂȘme un officier russe, saisi, dĂ©sarçonnĂ©, blessĂ©, nâavait Ă©tĂ© arrachĂ© des mains populaires que par la force. Mais, Ă mesure que le dĂ©filĂ© sâavançait dans Paris, ceux qui le guidaient perdirent leur crainte. DĂšs quâil eut pĂ©nĂ©trĂ© dans les quartiers riches, sur les boulevards, Ă la fureur marquĂ©e dans les quartiers populaires succĂ©da, sans mĂȘme la transition du silence, lâaccueil le plus chaleureux. Tous ceux qui possĂ©daient, toute la richesse, toute la noblesse acclamaient la coalition victorieuse de la patrie. Une atmosphĂšre dâadulation enveloppait les alliĂ©s.
Ă la Madeleine, ce fut du dĂ©lire, on criait : « Vivent les libĂ©rateurs ». Des cosaques libĂ©raient la France ! Mais on criait surtout : « Vivent les Bourbons ! » Une troupe de jeunes hommes, ardente, active, circulait, acclamait la royautĂ© dâautrefois. Ce cri nâavait aucun Ă©cho. Peu dâhommes, sauf les vieillards, avaient entendu crier : « Vive le Roi. » Quant aux Bourbons, la splendeur impĂ©riale avait fait tort au pĂąle souvenir que lâon aurait pu garder de princes mĂ©diocres. On criait tout de mĂȘme. Des balcons mondains, surchargĂ©s de femmes Ă©lĂ©gantes, descendaient des baisers. Quelques dames de lâaristocratie et de la bourgeoisie rompirent les rangs des soldats pour remercier plus tendrement « les libĂ©rateurs ». La comtesse de Dino, niĂšce de Talleyrand, monta en croupe sur le cheval dâun cosaque. Dâautres rivalisaient de bassesse, et, tandis que les filles publiques elles-mĂȘmes gardaient leur prostitution de cette souillure, les femmes du monde comblaient de leurs caresses les soldats meurtriers dâautres soldats â qui Ă©taient couchĂ©s aux portes de Paris.
Quatorze mille alliĂ©s, en effet, six mille Français Ă©taient morts, des blessĂ©s agonisaient sans soins ni remĂšdes, et la saturnale royaliste continuait. Les hommes ne furent pas infĂ©rieurs dans cette Ă©mulation des servitudes. Un Maubreuil attacha Ă la queue de son cheval la croix dâhonneur. Un SosthĂšne de La Rochefoucauld voulut, en vain, faire tomber sur la place VendĂŽme la colonne. Bien entendu, il avait reçu de NapolĂ©on un suprĂȘme bienfait : la restitution de ses biens confisquĂ©s par la RĂ©volution, aux temps de lâĂ©migration. Lâempereur Alexandre, le grand-duc Constantin, le roi de Prusse cachaient Ă peine leur dĂ©goĂ»t. Lâun se rappelait que la jeunesse allemande sâĂ©tait levĂ©e pour mourir en face de lâinvasion. Lâautre se rappelait que lâaristocratie russe avait fait de Moscou un dĂ©sert avant dâen faire un brasier. Et leurs yeux Ă©tonnĂ©s mesuraient, en cette journĂ©e dâhumiliation, la profondeur de la chute. CâĂ©tait bien la chute, en effet. La souillure nâĂ©tait pas dans la dĂ©faite qui suit la victoire, dans lâinvasion dâune France vidĂ©e par le despotisme, dans la reddition de la capitale, ni certes dans le triomphe Ă©phĂ©mĂšre de lâennemi. La souillure Ă©tait lĂ , dans lâaccueil que la bourgeoisie enrichie par la RĂ©volution, lâaristocratie impĂ©riale et lâaristocratie royaliste faisaient aux soldats envahisseurs. Certes la guerre avait Ă©tĂ© terrible, et la dĂ©faite napolĂ©onienne apparaissait Ă quelques-uns comme le gage du relĂšvement de la patrie. Jamais pays nâavait plus mĂ©ritĂ© le rĂ©pit que cette pauvre France. Depuis vingt ans, par mille plaies ouvertes, son sang avait coulĂ©, et ses veines, comme les yeux des mĂšres, Ă©taient taries. Le spectacle offert Ă©tait effroyable. Toute la jeunesse fauchĂ©e avant lâĂąge, lâadolescence elle-mĂȘme enrĂŽlĂ©e, les ateliers et les sillons vidĂ©s pour emplir la caserne et, dans les villes, seulement des vieillards et de tout jeunes hommes, la virilitĂ© ravie par la bataille incessante. Des rĂ©fractaires hĂąves, pĂąles, traquĂ©s ; des mĂšres dont les lĂšvres se chargeaient de malĂ©dictions muettes. Ni commerce ni industrie. CâĂ©tait lĂ que lâaviditĂ© dâun homme, lâambition dĂ©sordonnĂ©e, une fureur de conquĂȘtes avaient menĂ© la France. Câest vrai, et jamais on ne trouvera de trop sombres couleurs pour ce tableau⊠Mais qui avait acclamĂ©, au retour de ses chevauchĂ©es Ă travers lâEurope, lâhomme nĂ©faste par qui sombrait la patrie ? Qui avait trouvĂ© les flatteuses formules pour ajouter Ă lâaurĂ©ole du gĂ©nie qui venait de ravager le monde ? Les mĂȘmes femmes, les mĂȘmes hommes, la mĂȘme sociĂ©tĂ©, la mĂȘme lie qui, maintenant, dĂ©bordait dans les rues pour acclamer le vainqueur. Pendant tout le temps quâavait durĂ© lâinfernale conquĂȘte, aucun dâeux nâavait Ă©levĂ© la voix, et les parlementaires et les nobles avaient laissĂ© Ă une femme le bĂ©nĂ©fice immortel des invectives jetĂ©es au colosse. MĂȘme, ne pouvant ou nâosant protester, ils nâavaient pas gardĂ© devant cette dĂ©bauche de la force ce silence empreint de dignitĂ© et de dĂ©dain qui inquiĂšte la victoire elle-mĂȘme.
Câest seulement en 1814, aprĂšs sâĂȘtre tu devant les victoires impĂ©riales, quâĂ la veille des dĂ©faites de la patrie, M. LainĂ©, Ă la Chambre, avait osĂ© parler ; et mĂȘme, en M. LainĂ©, on sentit bien plus tard que seul le royaliste, et non le patriote, sâĂ©tait Ă©mu, quand on le vit, Ă Bordeaux, hisser le drapeau blanc sous la protection de Wellington, et accepter dâĂȘtre le prĂ©fet de la Gironde avec lâappui des baĂŻonnettes anglaises. Les uns avaient mendiĂ©, comme la famille des La Rochefoucauld, comme celle de Talleyrand. Dâautres avaient trafiquĂ©, comme les Laffite et les PĂ©rĂ©joux, et ce nâest pas eux qui avaient souffert de lâinterminable combat. Au contraire, le peuple avait protestĂ© ; un jour, dans le quartier Saint-Antoine, un jeune homme atteint par la conscription sâĂ©tait placĂ© derriĂšre lâempereur et avait injuriĂ© le tyran. En vain la police impĂ©riale lâavait voulu capturer. Dâautres fois, des conscrits criaient dans la capitale, appela...