Histoire socialiste de la France Contemporaine
eBook - ePub

Histoire socialiste de la France Contemporaine

Tome VII : La Restauration 1814-1830

  1. 268 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub

Histoire socialiste de la France Contemporaine

Tome VII : La Restauration 1814-1830

À propos de ce livre

Jean JAURES dĂ©crit dans "Histoire socialiste de la France contemporaine" la RĂ©volution française Ă  l'aube de l'Ă©mergence d'une nouvelle classe sociale: la Bourgeoisie. Il apporte un soin particulier Ă  dĂ©crire les rouages Ă©conomiques et sociaux de l'ancien rĂ©gime.C'est du point de vue socialiste que Jean JaurĂšs veut raconter au peuple, aux ouvriers et aux paysans, les Ă©vĂšnements qui se sont dĂ©roulĂ©s de 1789 Ă  la fin du XIXĂšme siĂšcle.Pour lui la rĂ©volution française a prĂ©parĂ© indirectement l'avĂšnement du prolĂ©tariat et a rĂ©alisĂ© les deux conditions essentielles du socialisme: la dĂ©mocratie et le capitalisme mais elle a Ă©tĂ© en fond l'avĂšnement politique de la classe bourgeoise.Mais en quoi l'Ă©tude de Jean JaurĂšs est une histoire socialiste?L'homme doit travailler pour vivre, il doit transformer la nature et c'est son rapport Ă  la transformation de la nature qui va ĂȘtre l'Ă©quation primordiale et le prisme par lequel l'humanitĂ© doit ĂȘtre Ă©tudiĂ©e. De cette exploitation de la nature va naĂźtre une sociĂ©tĂ© dans laquelle va Ă©merger des rapports sociaux dictĂ©s par la coexistence de plusieurs classes sociales: les forces productives. Ce nouveau systĂšme ne peut s'Ă©panouir qu'en renversant les structures politiques qui l'en empĂȘchent.La rĂ©volution française est nĂ©e des contradictions entre l'Ă©volution des forces productives "la bourgeoisie" et des structures politiques hĂ©ritĂ©es de la noblesse fĂ©odale.Il ne faut pas se mĂ©prendre "L'histoire socialiste" n'est pas une lecture orientĂ©e politiquement mais peut ĂȘtre aperçu comme une interprĂ©tation Ă©conomique de l'histoire. Il s'agit d'un ouvrage complexe. L'histoire du socialisme demande du temps et de la concentration mais c'est une lecture primordiale et passionnĂ©e de la RĂ©volution française.L'Histoire socialiste de 1789-1900 sous la direction de Jean JaurĂšs se compose de 12 tomes, Ă  savoir: Tome 1: Introduction, La Constituante (1789-1791)Tome 2: La LĂ©gislative (1791-1792)Tome 3: La Convention I (1792)Tome 4: La Convention II (1793-1794)Tome 5: Thermidor et Directoire (1794)Tome 6: Consulat et Empire (1799-1815)Tome 7: La Restauration (1815-1830)Tome 8: Le rĂšgne de Louis Philippe (1830-1848)Tome 9: La RĂ©publique de 1848 (1848-1852)Tome 10: Le Second Empire (1852-1870)Tome 11: La Guerre franco-allemande (1870-1871), La Commune (1871)Tome 12: Conclusion: le Bilan social du XIXe siĂšcle.

Foire aux questions

Oui, vous pouvez résilier à tout moment à partir de l'onglet Abonnement dans les paramÚtres de votre compte sur le site Web de Perlego. Votre abonnement restera actif jusqu'à la fin de votre période de facturation actuelle. Découvrez comment résilier votre abonnement.
Non, les livres ne peuvent pas ĂȘtre tĂ©lĂ©chargĂ©s sous forme de fichiers externes, tels que des PDF, pour ĂȘtre utilisĂ©s en dehors de Perlego. Cependant, vous pouvez tĂ©lĂ©charger des livres dans l'application Perlego pour les lire hors ligne sur votre tĂ©lĂ©phone portable ou votre tablette. DĂ©couvrez-en plus ici.
Perlego propose deux abonnements : Essentiel et Complet
  • Essentiel est idĂ©al pour les Ă©tudiants et les professionnels qui aiment explorer un large Ă©ventail de sujets. AccĂ©dez Ă  la bibliothĂšque Essentiel comprenant plus de 800 000 titres de rĂ©fĂ©rence et best-sellers dans les domaines du commerce, du dĂ©veloppement personnel et des sciences humaines. Il comprend un temps de lecture illimitĂ© et la voix standard de la fonction Écouter.
  • Complet est parfait pour les Ă©tudiants avancĂ©s et les chercheurs qui ont besoin d'un accĂšs complet et illimitĂ©. AccĂ©dez Ă  plus de 1,4 million de livres sur des centaines de sujets, y compris des titres acadĂ©miques et spĂ©cialisĂ©s. L'abonnement Complet comprend Ă©galement des fonctionnalitĂ©s avancĂ©es telles que la fonction Écouter Premium et l'Assistant de recherche.
Les deux abonnements sont disponibles avec des cycles de facturation mensuels, semestriels ou annuels.
Nous sommes un service d'abonnement Ă  des ouvrages universitaires en ligne, oĂč vous pouvez accĂ©der Ă  toute une bibliothĂšque pour un prix infĂ©rieur Ă  celui d'un seul livre par mois. Avec plus d'un million de livres sur plus de 1 000 sujets, nous avons ce qu'il vous faut ! DĂ©couvrez-en plus ici.
Recherchez le symbole Écouter sur votre prochain livre pour voir si vous pouvez l'Ă©couter. L'outil Écouter lit le texte Ă  haute voix pour vous, en surlignant le passage qui est en cours de lecture. Vous pouvez le mettre sur pause, l'accĂ©lĂ©rer ou le ralentir. DĂ©couvrez-en plus ici.
Oui ! Vous pouvez utiliser l'application Perlego sur les appareils iOS ou Android pour lire Ă  tout moment, n'importe oĂč, mĂȘme hors ligne. Parfait pour les trajets quotidiens ou lorsque vous ĂȘtes en dĂ©placement.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application.
Oui, vous pouvez accéder à Histoire socialiste de la France Contemporaine par Jean Jaures en format PDF et/ou ePUB ainsi qu'à d'autres livres populaires dans Histoire et Histoire du monde. Nous disposons de plus d'un million d'ouvrages à découvrir dans notre catalogue.

Informations

Éditeur
Books on Demand
Année
2021
Imprimer l'ISBN
9782322251995
ISBN de l'eBook
9782322197293
Édition
1

TOME VII

LA RESTAURATION

1814-1830

par René VIVIANI

PremiĂšre partie

De la premiĂšre Ă  la seconde capitulation de Paris

Du 30 mars 1814 au 8 juillet 1815

Chapitre premier

La premiĂšre abdication

La premiĂšre capitulation de Paris. — Situation de la capitale. — La noblesse et la bourgeoisie. — DĂ©filĂ© des alliĂ©s. — RĂ©union chez Talleyrand. — M. de Vitrolles. — Le SĂ©nat et la dĂ©chĂ©ance. — NapolĂ©on Ă  Fontainebleau. — Les marĂ©chaux. — DĂ©fection de Marmont. — L’abdication. — L’Ile d’Elbe.
Le 1er janvier 1814, la coalition europĂ©enne avait jetĂ© prĂšs d’un million de soldats sur la France. Le flot sombre des uniformes lointains avait mis prĂšs de trois mois Ă  recouvrir le pays, depuis la frontiĂšre de l’est jusqu’à Paris. Les ennemis ne s’approchaient qu’avec une terreur mĂȘlĂ©e de respect de cette capitale jusqu’alors inviolĂ©e, et qui semblait devoir tenir toujours en rĂ©serve quelque prodige. Mais le 30 mars, pour la premiĂšre fois depuis bien des siĂšcles, Paris aperçut la fumĂ©e d’un camp ennemi. EnserrĂ© par plus de deux cent mille hommes, il subit la mitraille continuelle. À l’intĂ©rieur de la ville, vingt mille hommes, dĂ©bris d’armĂ©es Ă©puisĂ©es et refoulĂ©es, rĂ©sistaient encore, mĂȘlĂ©s de polytechniciens, aussi d’hommes du peuple. Les chefs, Mortier, Moncey, Marmont, coupĂ©s de l’empereur depuis des jours, dĂ©shabituĂ©s, par la formidable initiative du conquĂ©rant, de toute Ă©nergie propre, se battaient en soldats, ne commandaient pas en gĂ©nĂ©raux. Sous les pas de l’ennemi, peu Ă  peu ils reculaient, ayant sous leurs ordres, quelquefois contradictoires, exactement l’effectif suffisant pour couvrir un cinquiĂšme de l’énorme enceinte qu’il eĂ»t fallu dĂ©fendre. De la ville morne aucun enthousiasme ne jaillissait ; aucune peur non plus n’apparaissait. Sauf en ses quartiers populaires les plus exposĂ©s, Paris semblait absent de lui-mĂȘme. Pendant la fusillade, alors que les obus tombaient sur les quartiers qui constituent maintenant la TrinitĂ©, la population, sur les boulevards, Ă©changeait Ă  voix basse ses impressions.
Le matin du 30 mars, l’impĂ©ratrice et le roi de Rome, sur la pression de Joseph et du conseil, en dĂ©pit de l’opposition calculĂ©e de Talleyrand, avaient quittĂ© Paris. Leur carrosse, suivi d’innombrables voitures, avait amenĂ© hors de Paris, en Touraine, l’impĂ©ratrice qui quittait sans une larme, sans un regret, un trĂŽne que la loi des diplomaties lui avait imposĂ©. Le long convoi, le triste convoi de l’Empire, avait dĂ©filĂ© sous le regard de quelques passants, et cette fuite d’une dynastie attestait l’inutilitĂ© de la dĂ©fense. Joseph, il est vrai, restait, mĂ©diocre reprĂ©sentant de l’empereur, invisible et intolĂ©rable. Mais Ă  qui n’avait pas su conserver Madrid et le trĂŽne d’Espagne, l’autoritĂ© manquait pour protĂ©ger Paris et le trĂŽne de NapolĂ©on. Du reste, au mĂ©pris d’une promesse solennelle, lui aussi devait fuir
 Cependant, il avait laissĂ© Ă  Marmont la latitude de capituler quand l’heure semblerait dĂ©cisive.
Le duc de Raguse, dont la capacitĂ© militaire aurait rĂ©pudiĂ©, si elle l’eĂ»t pu, la terrible tĂąche de dĂ©fendre Paris, continuait le combat. Mais le cercle noir des uniformes enserrait de plus en plus la ville, l’étouffait, devenait son seul horizon. Rien que sous la pression physique de tant d’hommes, les combattants, peu Ă  peu, reculaient. Les postes Ă©taient intenables. Les barriĂšres emportĂ©es et reprises, et emportĂ©es encore, ouvrirent au flot les rues de la ville. Maintenant on se battait de maison Ă  maison, de porte Ă  porte, et les fenĂȘtres Ă©taient des crĂ©neaux. Marmont, blessĂ©, les habits en lambeaux, l’épĂ©e dans sa seule main valide, n’était plus que le chef dĂ©risoire d’une armĂ©e fictive
 Vers les quatre heures, il dĂ©pĂȘcha vers l’ennemi des parlementaires. Si vive Ă©tait la fusillade que le premier fut tuĂ©, les deux autres furent blessĂ©s. LabĂ©doyĂšre revint, ne pouvant se faire jour Ă  travers la mitraille. Enfin, par la route oĂč commandait le gĂ©nĂ©ral Compan, et qui Ă©tait plus protĂ©gĂ©e, un parlementaire se put montrer. Il parla, offrit une suspension d’armes. Le feu cessa vers les cinq heures du soir.
Était-ce lĂ  tout l’effort que pouvait tenter Paris ? N’avait-il pas des hommes et des munitions ? N’aurait-il pas dĂ» ĂȘtre organisĂ© en vue d’un siĂšge que la plus Ă©lĂ©mentaire prudence devait prĂ©voir ? Est-ce la trahison, est-ce l’inertie, est-ce l’anarchie, est-ce l’ignorance qui furent les complices de la dĂ©faite ? NapolĂ©on, en tous cas, Ă©tait le premier coupable. Coupable de n’avoir pas prĂ©vu, dĂšs le mois de janvier 1814, que la coalition tendait vers Paris ; coupable de n’avoir pas armĂ© la capitale ; coupable de n’avoir pas compris que la reddition de Paris, ce n’était pas seulement une dĂ©faite militaire, mais une catastrophe dynastique.
Il a prĂ©tendu, il est vrai, avoir laissĂ© des ordres, et le tĂ©moignage du gĂ©nĂ©ral Dejean, son aide de camp, par lui dĂ©pĂȘchĂ© Ă  Joseph en fuite et qu’il rejoignit au bois de Boulogne, demeure dĂ©cisif. Mais un chef tel que lui, habituĂ© Ă  tout prĂ©voir et qui avait fait si souvent entrer la faiblesse humaine dans ses calculs, ne se contente pas de donner des ordres : il laisse des subordonnĂ©s capables de les comprendre et de les exĂ©cuter. Or, sur qui reposait, en ces journĂ©es dĂ©cisives, la confiance de NapolĂ©on ? Sur son frĂšre Joseph dont il avait mesurĂ© la mĂ©diocritĂ© en toutes matiĂšres et en toutes occasions ; sur le ministre de la guerre Clarke, duc de Feltre, qu’une carriĂšre exclusivement menĂ©e dans les bureaux prĂ©disposait peu Ă  des responsabilitĂ©s soudaines. Puis, prĂšs d’eux Hullin, en qui le gĂ©nĂ©ral n’avait pas effacĂ© le simple soldat, Savary, absorbĂ© par le contrĂŽle minutieux et policier que comportait sa charge. Et c’est tout. Fallait-il s’étonner si ces mĂ©diocritĂ©s rĂ©unies n’avaient pu faire face au pĂ©ril ? Une seule explication peut ĂȘtre tentĂ©e : c’est que NapolĂ©on espĂ©rait revenir Ă  Paris. Mais cependant, s’il devait revenir, pourquoi avait-il donnĂ© des ordres inconciliables avec sa prĂ©sence ? Et, quand il a vu qu’il ne pouvait se rejeter dans Paris, pourquoi n’avoir pas chargĂ© d’une mission de fermetĂ© et de rĂ©sistance un marĂ©chal ? Il y avait bien Mortier, il y avait bien Marmont. Mais ils Ă©taient venus, sans le savoir, s’engouffrer dans Paris, les Prussiens derriĂšre eux ; et si, au lieu de se jeter dans ses murs, ils eussent bifurquĂ© vers le centre ou vers la Loire, Paris n’avait pas un seul homme de guerre pour prĂ©parer sa dĂ©fense.
La responsabilitĂ© gĂ©nĂ©rale de NapolĂ©on est donc complĂšte : c’est sur lui, Ă  travers ses reprĂ©sentants mĂ©diocres et incapables, que pĂšse le poids de la capitulation qui se prĂ©pare. Il est vrai que, par certains dĂ©tails, la responsabilitĂ© de Joseph et celle de Clarke sont mises en suffisant relief. Il n’était pas nĂ©cessaire d’ĂȘtre un homme de guerre accompli, il suffisait d’ĂȘtre un administrateur pour parer au pĂ©ril. Il y avait dans Paris plus de soixante mille hommes, si l’on veut compter les gardes nationales, les officiers sans emploi et qui en rĂ©clamaient, les ouvriers anciens soldats, au nombre de vingt mille, et qui, rebutĂ©s dans leur requĂȘte, ne purent qu’errer, lamentables et inutiles, Ă  travers une ville oĂč, secrĂštement, tout ce qui Ă©tait riche et possĂ©dait prenait parti pour l’ennemi. Tout cela manqua. ManquĂšrent aussi les canons. Il y en avait deux cents au parc de Grenelle : on en plaça six pour dĂ©fendre Montmartre, six piĂšces de six auxquelles on apporta des boulets de huit ! Le pain, le vin manquĂšrent : et plus de soixante mille rations de pain, vingt mille de vin Ă©taient rentrĂ©es dans Paris aprĂšs l’avoir quittĂ©. On put nourrir les alliĂ©s, on ne put nourrir les vingt et un mille combattants du dernier jour, qui, cependant, rĂ©sistĂšrent au delĂ  de l’épuisement humain.
Mais qu’importe ? Et mĂȘme si Paris eĂ»t prolongĂ© la rĂ©sistance, mĂȘme si l’empereur, tant attendu, eĂ»t pu se glisser parmi les dĂ©fenseurs de la ville, mĂȘme alors, le sort politique eĂ»t Ă©tĂ© semblable et semblable l’arrĂȘt du destin. Il Ă©tait trop tard pour l’empereur dont le gĂ©nie militaire avait besoin, pour prendre son essor, de s’appuyer aux rĂ©alitĂ©s vivantes qui, maintenant, faisaient dĂ©faut. C’était peu de chose que l’armĂ©e de Paris, presque un fantĂŽme errant sur les remparts Ă©brĂ©chĂ©s. Et pardessus tout manquait la grande Ăąme Ă  qui la dĂ©faite souffle un enthousiasme hĂ©roĂŻque. OĂč Ă©tait-elle, en ces tristes journĂ©es d’humiliation, la grande Ăąme de Paris ? OĂč Ă©tait le Paris des enrĂŽlements volontaires, oĂč Ă©taient sa flamme, son courage et son orgueil ? OĂč Ă©tait la France ? NapolĂ©on, qui a dĂ» poser la question, a dĂ» entendre la rĂ©ponse, et le million d’hommes que son geste de conquĂ©rant avait fauchĂ©s a dĂ» dĂ©filer, en un Ă©clair sinistre, devant sa mĂ©moire

Marmont avait donc signĂ© la suspension des hostilitĂ©s. Pour lui, la dualitĂ© effroyable des devoirs allait maintenant commencer. Chef militaire, il avait gagnĂ© des heures pour permettre Ă  l’empereur, dont des Ă©missaires annonçaient l’approche, de venir saisir d’une main souveraine les responsabilitĂ©s derniĂšres. Dans l’effroyable tourmente de fer et de feu qui menaçait de dĂ©raciner Paris, il avait arrĂȘtĂ© une suspension d’armes. Mais la trĂȘve Ă©tait de courte durĂ©e et le canon devait, dĂšs minuit, Ă  nouveau retentir. Que faire ? Attendre ? Mais l’heure courait, courait avec les contradictions ironiques du temps, courait pour lui, Marmont, avec une rapiditĂ© meurtriĂšre, tandis que pour NapolĂ©on, en carriole de poste sur la route de Paris, les lentes et mortelles minutes Ă  peine se succĂ©daient. Et puis, il subit le contact de la ville, la vue des habitants, entendit leurs plaintes. Il entendit les dolĂ©ances adroites du commerce, de la finance, et les arguments ingĂ©nieux de la haute banque surent, par la bouche de MM. Laffitte et Perregaux, trouver le chemin de son cƓur. Cependant, que faire ? Qu’un chef militaire, submergĂ© pour ainsi dire par le destin, signe une suspension d’hostilitĂ©s, cela est possible. Qu’un chef militaire signe mĂȘme une capitulation purement militaire, cela encore est dans son droit, opprimĂ© par la force. Mais pouvait-on se faire illusion sur la portĂ©e politique de la capitulation de Paris ? Ce n’était pas seulement la ville ouverte Ă  l’ennemi, c’était le trĂŽne, c’était l’Empire qui Ă©taient livrĂ©s
 Cependant, l’heure courait : sur les hauteurs de Paris, la mort, la mort, encore la mort se dressait. Au bas, toutes les rumeurs tour Ă  tour grondantes et adulatrices, la menace, la priĂšre, le sentiment, l’intĂ©rĂȘt, les hommes du monde, les hommes d’affaires, tout ce qui cherchait en la paix le repos, le plaisir, le luxe, tout fut pour Marmont une intolĂ©rable contrainte. Dans cette ville, tout ce qui possĂ©dait dĂ©sirait secrĂštement la paix, et, puisque la paix dĂ©pendait du succĂšs des armes ennemies, souhaitait l’abominable triomphe : l’armĂ©e Ă©puisĂ©e, le peuple silencieux, la bourgeoisie et l’autocratie impĂ©riale ardemment attachĂ©es Ă  la capitulation, tel Ă©tait le spectacle qui s’offrait Ă  Marmont.
« Je ne suis pas le chef du gouvernement, disait-il.
— Mais vous avez eu le pouvoir de signer un armistice qui protĂšge les troupes, qui leur ouvre la route paisible de la Touraine ; allez-vous partir et livrer la population Ă  ce bombardement ? »
C’était lĂ  la logique. De plus, Marmont se trompait sur ses pouvoirs : il avait reçu de Joseph l’autorisation de capituler, et qu’était Joseph, sinon le reprĂ©sentant de l’empereur, dĂ©positaire de ses ordres et de ses volontĂ©s ?
Et Joseph avait, par la fuite de Marie-Louise, par la sienne, attestĂ© deux fois que le gouvernement trouvait la ville intenable. Pourquoi des milliers d’ĂȘtres auraient-ils pĂ©ri quand ceux qui avaient tirĂ© d’eux honneurs et pouvoir tournaient le dos au pĂ©ril? Tout se coalisait contre le duc de Raguse : il cĂ©da. Il choisit comme reprĂ©sentant dans les nĂ©gociations le colonel Fabvier et la capitulation de Paris fut signĂ©e. Ainsi, par un destin singulier, c’était Marmont qui assistait Ă  l’agonie sanglante de l’Empire : seize ans plus tard, toujours commandant en chef, il assistera Ă  l’agonie sanglante de la Restauration. En seize ans, ses mains auront tenu et laissĂ© choir deux couronnes.
La capitulation avait Ă©tĂ© signĂ©e Ă  minuit. Le lendemain devait marquer le dĂ©filĂ© Ă  travers Paris des troupes alliĂ©es. La coalition allait enfin pouvoir chevaucher victorieuse dans les rues de cette capitale oĂč tant de merveilles Ă©taient accumulĂ©es. C’était la capitale de la RĂ©volution, la capitale de l’Empire, la citĂ© prodigieuse d’oĂč tant d’éclairs avaient Ă  l’Europe annoncĂ© la foudre. Au devant des cinquante mille hommes admis Ă  cette fĂȘte de la victoire marchait l’empereur Alexandre. Il Ă©tait pĂąle et grave, sentant enfin qu’il jouait le rĂŽle entrevu par un orgueil qui voulait se dĂ©guiser en bontĂ©, maĂźtre de Paris, touchant au but, rendant Ă  NapolĂ©on la triomphale visite de Moscou qui avait vu les aigles victorieuses, comme Paris voyait maintenant les aigles vaincues. À sa droite, Schwartzenberg, le gĂ©nĂ©ralissime, reprĂ©sentant l’empereur d’Autriche, le pĂšre de Marie-Louise encore impĂ©ratrice des Français. À sa gauche, le roi de Prusse. Le cortĂšge impĂ©rial s’arrĂȘta Ă  la porte Saint-Martin et de lĂ  le dĂ©filĂ© commença. Il devait durer la journĂ©e entiĂšre et ne se terminer qu’à cinq heures du soir. Un ciel de printemps par sa clartĂ© douce s’était fait le complice de cette fĂȘte de la force. Jamais, dans une journĂ©e plus lumineuse, une plus Ă©clatante avalanche d’uniformes bariolĂ©s n’avait passĂ© ; jamais, sauf dans les autres capitales, en d’autres temps, quand l’ambition napolĂ©onienne imposait aux vaincus la dure loi qui maintenant l’abaissait.
Une particularité, qui fut vite expliquée, causa, a-t-on dit, un malentendu politique, un peu trop grossier cependant. Tous les soldats de la coalition portaient un brassard blanc au bras droit.
Le bruit se rĂ©pandit que c’était un symbole de paix auquel la population opposa le mĂȘme symbole en arborant des mouchoirs blancs. On dit qu’Alexandre prit ces mouchoirs blancs pour des symboles royalistes et fut frappĂ© de la sympathie subite dont Ă©taient entourĂ©s les Bourbons. Cela paraĂźt bien inadmissible, d’autant plus que la raison pour laquelle le brassard avait Ă©tĂ© placĂ© fut divulguĂ©e : les troupes de la coalition s’étant un jour, dans la mĂȘlĂ©e des uniformes, mĂ©connues au point de se fusiller, le brassard leur devait servir de signe de reconnaissance.
Une foule immense, sans cesse accrue, couvrait les rues, si bien que les colonnes ennemies, presque Ă©touffĂ©es, flottaient avant de retrouver leur route. La crainte des officiers, des officiers russes surtout, la crainte plus tard avouĂ©e par eux, fut trĂšs vive. Dans les quartiers populeux, aux environs de la Bastille, le peuple avait manifestĂ© Ă  la fois sa tristesse et sa fureur. Des cris de : Vive l’Empereur Ă©taient partis, moins pour saluer Ă  l’agonie une dynastie condamnĂ©e que pour condenser dans une acclamation sonore toute la colĂšre et toute la protestation. MĂȘme un officier russe, saisi, dĂ©sarçonnĂ©, blessĂ©, n’avait Ă©tĂ© arrachĂ© des mains populaires que par la force. Mais, Ă  mesure que le dĂ©filĂ© s’avançait dans Paris, ceux qui le guidaient perdirent leur crainte. DĂšs qu’il eut pĂ©nĂ©trĂ© dans les quartiers riches, sur les boulevards, Ă  la fureur marquĂ©e dans les quartiers populaires succĂ©da, sans mĂȘme la transition du silence, l’accueil le plus chaleureux. Tous ceux qui possĂ©daient, toute la richesse, toute la noblesse acclamaient la coalition victorieuse de la patrie. Une atmosphĂšre d’adulation enveloppait les alliĂ©s.
À la Madeleine, ce fut du dĂ©lire, on criait : « Vivent les libĂ©rateurs ». Des cosaques libĂ©raient la France ! Mais on criait surtout : « Vivent les Bourbons ! » Une troupe de jeunes hommes, ardente, active, circulait, acclamait la royautĂ© d’autrefois. Ce cri n’avait aucun Ă©cho. Peu d’hommes, sauf les vieillards, avaient entendu crier : « Vive le Roi. » Quant aux Bourbons, la splendeur impĂ©riale avait fait tort au pĂąle souvenir que l’on aurait pu garder de princes mĂ©diocres. On criait tout de mĂȘme. Des balcons mondains, surchargĂ©s de femmes Ă©lĂ©gantes, descendaient des baisers. Quelques dames de l’aristocratie et de la bourgeoisie rompirent les rangs des soldats pour remercier plus tendrement « les libĂ©rateurs ». La comtesse de Dino, niĂšce de Talleyrand, monta en croupe sur le cheval d’un cosaque. D’autres rivalisaient de bassesse, et, tandis que les filles publiques elles-mĂȘmes gardaient leur prostitution de cette souillure, les femmes du monde comblaient de leurs caresses les soldats meurtriers d’autres soldats — qui Ă©taient couchĂ©s aux portes de Paris.
Quatorze mille alliĂ©s, en effet, six mille Français Ă©taient morts, des blessĂ©s agonisaient sans soins ni remĂšdes, et la saturnale royaliste continuait. Les hommes ne furent pas infĂ©rieurs dans cette Ă©mulation des servitudes. Un Maubreuil attacha Ă  la queue de son cheval la croix d’honneur. Un SosthĂšne de La Rochefoucauld voulut, en vain, faire tomber sur la place VendĂŽme la colonne. Bien entendu, il avait reçu de NapolĂ©on un suprĂȘme bienfait : la restitution de ses biens confisquĂ©s par la RĂ©volution, aux temps de l’émigration. L’empereur Alexandre, le grand-duc Constantin, le roi de Prusse cachaient Ă  peine leur dĂ©goĂ»t. L’un se rappelait que la jeunesse allemande s’était levĂ©e pour mourir en face de l’invasion. L’autre se rappelait que l’aristocratie russe avait fait de Moscou un dĂ©sert avant d’en faire un brasier. Et leurs yeux Ă©tonnĂ©s mesuraient, en cette journĂ©e d’humiliation, la profondeur de la chute. C’était bien la chute, en effet. La souillure n’était pas dans la dĂ©faite qui suit la victoire, dans l’invasion d’une France vidĂ©e par le despotisme, dans la reddition de la capitale, ni certes dans le triomphe Ă©phĂ©mĂšre de l’ennemi. La souillure Ă©tait lĂ , dans l’accueil que la bourgeoisie enrichie par la RĂ©volution, l’aristocratie impĂ©riale et l’aristocratie royaliste faisaient aux soldats envahisseurs. Certes la guerre avait Ă©tĂ© terrible, et la dĂ©faite napolĂ©onienne apparaissait Ă  quelques-uns comme le gage du relĂšvement de la patrie. Jamais pays n’avait plus mĂ©ritĂ© le rĂ©pit que cette pauvre France. Depuis vingt ans, par mille plaies ouvertes, son sang avait coulĂ©, et ses veines, comme les yeux des mĂšres, Ă©taient taries. Le spectacle offert Ă©tait effroyable. Toute la jeunesse fauchĂ©e avant l’ñge, l’adolescence elle-mĂȘme enrĂŽlĂ©e, les ateliers et les sillons vidĂ©s pour emplir la caserne et, dans les villes, seulement des vieillards et de tout jeunes hommes, la virilitĂ© ravie par la bataille incessante. Des rĂ©fractaires hĂąves, pĂąles, traquĂ©s ; des mĂšres dont les lĂšvres se chargeaient de malĂ©dictions muettes. Ni commerce ni industrie. C’était lĂ  que l’aviditĂ© d’un homme, l’ambition dĂ©sordonnĂ©e, une fureur de conquĂȘtes avaient menĂ© la France. C’est vrai, et jamais on ne trouvera de trop sombres couleurs pour ce tableau
 Mais qui avait acclamĂ©, au retour de ses chevauchĂ©es Ă  travers l’Europe, l’homme nĂ©faste par qui sombrait la patrie ? Qui avait trouvĂ© les flatteuses formules pour ajouter Ă  l’aurĂ©ole du gĂ©nie qui venait de ravager le monde ? Les mĂȘmes femmes, les mĂȘmes hommes, la mĂȘme sociĂ©tĂ©, la mĂȘme lie qui, maintenant, dĂ©bordait dans les rues pour acclamer le vainqueur. Pendant tout le temps qu’avait durĂ© l’infernale conquĂȘte, aucun d’eux n’avait Ă©levĂ© la voix, et les parlementaires et les nobles avaient laissĂ© Ă  une femme le bĂ©nĂ©fice immortel des invectives jetĂ©es au colosse. MĂȘme, ne pouvant ou n’osant protester, ils n’avaient pas gardĂ© devant cette dĂ©bauche de la force ce silence empreint de dignitĂ© et de dĂ©dain qui inquiĂšte la victoire elle-mĂȘme.
C’est seulement en 1814, aprĂšs s’ĂȘtre tu devant les victoires impĂ©riales, qu’à la veille des dĂ©faites de la patrie, M. LainĂ©, Ă  la Chambre, avait osĂ© parler ; et mĂȘme, en M. LainĂ©, on sentit bien plus tard que seul le royaliste, et non le patriote, s’était Ă©mu, quand on le vit, Ă  Bordeaux, hisser le drapeau blanc sous la protection de Wellington, et accepter d’ĂȘtre le prĂ©fet de la Gironde avec l’appui des baĂŻonnettes anglaises. Les uns avaient mendiĂ©, comme la famille des La Rochefoucauld, comme celle de Talleyrand. D’autres avaient trafiquĂ©, comme les Laffite et les PĂ©rĂ©joux, et ce n’est pas eux qui avaient souffert de l’interminable combat. Au contraire, le peuple avait protestĂ© ; un jour, dans le quartier Saint-Antoine, un jeune homme atteint par la conscription s’était placĂ© derriĂšre l’empereur et avait injuriĂ© le tyran. En vain la police impĂ©riale l’avait voulu capturer. D’autres fois, des conscrits criaient dans la capitale, appela...

Table des matiĂšres

  1. Indication
  2. Histoire socialiste de la France contemporaine
  3. Sommaire
  4. TOME VII LA RESTAURATION 1814-1830
  5. Page de copyright