Histoire de l'art
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Histoire de l'art

Tome I : l'art antique

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Histoire de l'art

Tome I : l'art antique

À propos de ce livre

RÉSUMÉ : "Histoire de l'art - Tome I : l'art antique" d'Élie Faure est une exploration Ă©rudite et captivante des dĂ©buts de l'art Ă  travers les civilisations anciennes. Ce premier tome nous plonge dans l'univers de l'art antique, en examinant les crĂ©ations artistiques des cultures Ă©gyptienne, mĂ©sopotamienne, grecque et romaine. Faure, avec son regard acĂ©rĂ© et sa plume Ă©lĂ©gante, rĂ©ussit Ă  rendre accessible la complexitĂ© des oeuvres et des styles qui ont façonnĂ© notre patrimoine culturel. L'ouvrage s'attache Ă  dĂ©crire non seulement les oeuvres elles-mĂȘmes, mais aussi le contexte historique et social dans lequel elles ont Ă©tĂ© créées. Faure discute de l'Ă©volution des techniques artistiques, des matĂ©riaux utilisĂ©s et des symbolismes cachĂ©s derriĂšre chaque sculpture, fresque ou monument. Il met en lumiĂšre les influences croisĂ©es entre les civilisations et comment celles-ci ont contribuĂ© Ă  une riche diversitĂ© artistique. L'auteur ne se contente pas de dĂ©crire les oeuvres, il cherche Ă  comprendre le message universel et intemporel que chaque oeuvre vĂ©hicule. Ce livre est une invitation Ă  un voyage dans le temps, Ă  la dĂ©couverte de l'humanitĂ© Ă  travers ses expressions artistiques les plus anciennes. Avec une approche Ă  la fois acadĂ©mique et poĂ©tique, Faure rĂ©ussit Ă  captiver autant les amateurs d'art que les spĂ©cialistes, offrant une perspective profonde et enrichissante sur l'art antique. L'AUTEUR : Élie Faure, nĂ© le 4 avril 1873 Ă  Sainte-Foy-la-Grande et dĂ©cĂ©dĂ© le 29 octobre 1937 Ă  Paris, est un historien de l'art et essayiste français reconnu pour ses contributions significatives Ă  la comprĂ©hension de l'art Ă  travers les Ăąges. MĂ©decin de formation, il se passionne trĂšs tĂŽt pour l'art, ce qui l'amĂšne Ă  rĂ©diger des ouvrages qui allient rigueur scientifique et sensibilitĂ© littĂ©raire. Sa sĂ©rie "Histoire de l'art" est considĂ©rĂ©e comme l'une des oeuvres majeures de l'historiographie artistique du dĂ©but du XXe siĂšcle. Faure est Ă©galement connu pour sa capacitĂ© Ă  rendre l'art accessible au grand public tout en conservant une profondeur acadĂ©mique. Outre son travail d'historien, il s'engage dans des rĂ©flexions plus gĂ©nĂ©rales sur la civilisation et la culture, contribuant Ă  plusieurs revues intellectuelles de son temps. Son style d'Ă©criture, souvent poĂ©tique, est apprĂ©ciĂ© pour sa capacitĂ© Ă  Ă©voquer des images vivantes et Ă  transmettre des Ă©motions.

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Informations

Éditeur
Books on Demand
Année
2021
Imprimer l'ISBN
9782322182602
ISBN de l'eBook
9782322414178
Édition
1
Sujet
Art

L’Égypte

I

L’Égypte est la premiĂšre de ces ondulations que sont les sociĂ©tĂ©s civilisĂ©es Ă  la surface de l’histoire et qui paraissent naĂźtre du nĂ©ant et retourner au nĂ©ant aprĂšs avoir passĂ© par une cime. Elle est la plus lointaine des formes dĂ©finies qui restent sur l’horizon du passĂ©. Elle est la vraie mĂšre des hommes. Mais bien que son action ait retenti dans toute l’étendue et la durĂ©e du monde antique, on dirait qu’elle a fermĂ© le cercle de granit d’une destinĂ©e solitaire. C’est comme une multitude immobile, et gonflĂ©e d’une clameur silencieuse.
Elle s’est enfoncĂ©e sans un cri dans le sable, qui a repris tour Ă  tour ses pieds, ses genoux, ses reins, ses flancs, mais que sa poitrine et son front dĂ©passent. Dans son visage Ă©crasĂ©, le sphinx a toujours ses yeux inexorables, ses yeux sertis de paupiĂšres rigides, et qui voient Ă  la fois au-dedans et au loin, de l’abstraction insaisissable Ă  la ligne circulaire oĂč sombre la courbe du globe. À quelle profondeur est-il assis, et autour de lui, au-dessous de lui, jusqu’oĂč l’histoire descend-elle ? Il semble ĂȘtre apparu avec nos premiĂšres pensĂ©es, avoir suivi notre long effort de sa mĂ©ditation muette, ĂȘtre destinĂ© Ă  survivre Ă  notre dernier espoir. Nous empĂȘcherons le sable de le recouvrir tout Ă  fait parce qu’il fait partie de notre terre, parce qu’il appartient aux apparences au milieu desquelles nous avons vĂ©cu, aussi loin que notre souvenir remonte. Avec les montagnes artificielles dont nous avons scellĂ© le dĂ©sert prĂšs de lui, il est la seule de nos oeuvres qui paraisse aussi permanente que le cercle des jours, les alternances des saisons, l’immense oscillation du ciel.
L’immobilitĂ© de ce sol, de ce peuple dont la vie monotone constitue les trois quarts de l’aventure humaine, semble avoir voulu tenir dans les lignes de pierre inflexibles qui nous les dĂ©finissaient avant mĂȘme que nous connussions leur histoire. Tout dure autour des Pyramides. Des Cataractes au Delta, le Nil est seul entre deux rives identiques, sans un courant, sans un affluent, sans un remous, poussant du fond des siĂšcles sa rĂ©guliĂšre masse d’eau. Des champs d’orge, de blĂ©, de maĂŻs, des palmeraies, des sycomores. Un impitoyable ciel bleu, d’oĂč le feu coule incessamment en nappes, presque sombre aux heures du jour oĂč l’oeil peut le regarder sans souffrance, plus clair la nuit, quand la marĂ©e montante des Ă©toiles y rĂ©pand sa lueur. Des vents torrides montent des sables, la lumiĂšre oĂč vibre l’air chaud dĂ©coupe les ombres sur le sol, et les couleurs inaltĂ©rables, indigos, rouges cuits, jaunes sulfureux, liquĂ©fiĂ©es en mĂ©tal par les crĂ©puscules de flamme, n’ont que le voile transparent des verts et des ors des cultures qui change pĂ©riodiquement. Un silence oĂč les voix hĂ©sitent comme si elles craignaient de briser des murs de cristal. Au-delĂ  de ces six cents lieues de vie fixe et puissante, le dĂ©sert, sans autre limite visible que ce cercle absolu qui est aussi l’horizon des mers.
Le dĂ©sir d’y chercher et d’y façonner l’éternitĂ© s’y impose Ă  l’esprit d’autant plus despotiquement que la nature retarde la mort elle-mĂȘme dans ses actes nĂ©cessaires de transformation et de refonte. Le granit ne s’entame pas. Il y a sous le sol des forĂȘts pĂ©trifiĂ©es. Dans cet air sec, le bois abandonnĂ© garde des siĂšcles ses fibres vivantes, les cadavres se dessĂšchent sans pourrir. L’inondation du Nil, maĂźtre de la contrĂ©e, y symbolise tous les ans les rĂ©surrections perpĂ©tuelles. Sa venue et sa dĂ©croissance sont aussi rĂ©guliĂšres que la marche apparente d’Osiris, l’éternel soleil, qui chaque matin sort des eaux et chaque soir disparaĂźt dans les sables. Du 10 juin au 7 octobre il verse aux campagnes calcinĂ©es le mĂȘme limon noir, le limon gras, le limon pĂšre de la vie.
Le peuple Ă©gyptien n’a pas cessĂ© de regarder la mort. Il a donnĂ© le spectacle sans prĂ©cĂ©dent, et sans lendemain, d’une race acharnĂ©e pendant quatre-vingts siĂšcles Ă  arrĂȘter le mouvement universel. Il a cru que les formes organisĂ©es seules mouraient, au milieu d’une nature immuable. Il n’a acceptĂ© le monde sensible qu’autant qu’il paraissait durer. Il a poursuivi la persistance de la vie dans ses changements d’aspect. Il a imaginĂ© pour elle des existences alternĂ©es. Et le dĂ©sir que nous avons de nous survivre lui a fait accorder Ă  son Ăąme l’éternitĂ© individuelle dont la durĂ©e des phĂ©nomĂšnes cosmiques lui donnait la vaine apparence.
L’homme qui meurt entrait pour lui dans la vraie vie. Mais pas plus que toutes les conceptions immortalistes qui succĂ©dĂšrent Ă  la sienne, le dĂ©sir d’immortalitĂ© des Égyptiens n’échappait Ă  l’irrĂ©sistible besoin d’assurer une enveloppe matĂ©rielle Ă  l’esprit toujours vivant. Il fallait lui construire un logis secret oĂč son corps embaumĂ© fĂ»t Ă  l’abri des Ă©lĂ©ments, des bĂȘtes de proie, surtout des hommes. Il fallait qu’il eĂ»t avec lui ses objets familiers, de la nourriture, de l’eau, il fallait surtout que son image, enveloppe immuable du double qui ne le quittera plus, l’accompagnĂąt dans l’ombre dĂ©finitive. Et puisque rien ne meurt, il fallait abriter pour toujours les divinitĂ©s symboliques exprimant les lois immobiles et la rĂ©surrection des apparences, Osiris, le feu et les astres, le Nil, les animaux sacrĂ©s qui rĂšglent le rythme de leurs migrations au rythme de ses crues et de ses silences.
L’art Ă©gyptien est religieux et funĂ©raire. Il est parti de la folie collective la plus Ă©trange de l’histoire. Mais, comme son poĂšme Ă  la mort vit, il touche Ă  la sagesse la plus haute. L’artiste a sauvĂ© le philosophe. Des temples, des montagnes Ă©levĂ©es par la main des hommes, ses propres falaises taillĂ©es en sphinx, en figures silencieuses, creusĂ©es en hypogĂ©es labyrinthiques font au fleuve une allĂ©e vivante de tombeaux. L’Égypte entiĂšre est lĂ , mĂȘme l’Égypte actuelle qui a voulu la plus immobile des grandes religions modernes. L’Égypte entiĂšre, Ă©nigmes Ă©crasĂ©es ; cadavres enfouis comme des trĂ©sors, peut-ĂȘtre un milliard de momies couchĂ©es dans les tĂ©nĂšbres. Et cette Égypte-lĂ , qui voulait Ă©terniser son Ăąme avec sa forme corporelle est morte. Celle qui ne meurt pas, c’est celle qui a donnĂ© au grĂšs, au granit, au basalte, la forme de son esprit. Ainsi, l’ñme humaine pĂ©rit avec son enveloppe humaine. Mais dĂšs qu’elle est capable de tailler son empreinte dans une matiĂšre extĂ©rieure, la pierre, le bronze, le bois, la mĂ©moire des gĂ©nĂ©rations, le papier qui se recopie, le livre qui se rĂ©imprime et transmet de siĂšcle en siĂšcle le verbe hĂ©roĂŻque et les chants, elle acquiert cette immortalitĂ© relative qui dure ce que dureront les formes sous lesquelles notre monde a suffisamment persistĂ© pour nous permettre de le dĂ©finir et de nous dĂ©finir par elles.

II

Le temple, qui rĂ©sume l’Égypte, a la force catĂ©gorique des synthĂšses primitives qui ne connaissaient pas le doute et par cela mĂȘme exprimaient la seule vĂ©ritĂ© que nous sachions durable, celle de la vie instinctive dans son irrĂ©sistible affirmation. FormĂ©e par l’oasis, l’ñme Ă©gyptienne en rĂ©pĂ©tait les enseignements essentiels sur les murs et dans les colonnes du temple. Elle pĂ©trissait son granit, dont les massifs rectangulaires montaient d’un bloc jusqu’aux arĂȘtes d’angles, avec le profit des falaises, avec le cours rectiligne du fleuve, avec la sĂšve brĂ»lante qui dressait les palmiers au-dessus des champs d’émeraude, d’or et de vermillon. Le dogme, qui est une Ă©tape, une certitude ancienne arrĂȘtĂ©e en formules sensibles pour le repos de notre esprit, prend un invincible pouvoir quand il se propose Ă  l’adoration des multitudes sous un pareil vĂȘtement, oĂč elles retrouvent leur vraie vie, leurs horizons familiers, la matiĂšre mĂȘme des lieux oĂč se dĂ©roule leur activitĂ© et d’oĂč naĂźt leur espĂ©rance. Le prĂȘtre peut faire sa maison du dogme que le dĂ©sir des hommes a matĂ©rialisĂ©. Il peut assurer son pouvoir en installant le dieu dans le rĂ©duit le plus petit, le plus obscur, le plus secret de l’édifice. Le fidĂšle l’acceptera, s’il reconnaĂźt le visage visible de son existence accoutumĂ©e aux milliers d’autres dieux muets qui bordent les avenues rigides conduisant aux pylĂŽnes gĂ©ants, qui peuplent les cours et les portiques et qui sont des hommes mĂȘlĂ©s aux monstres de l’oasis et du dĂ©sert, lions, bĂ©liers, chacals, cynocĂ©phales, Ă©perviers. Au milieu des colonnes Ă©paisses, aujourd’hui couchĂ©es par les conquĂ©rants et noyĂ©es sous les eaux et les sables, ou dressant encore dans le dĂ©sert le formidable squelette disloquĂ© des salles hypostyles, il se retrouvera dans ses palmeraies monotones, ses bois Ă©tranges, ses taillis Ă  intervalles vides, fĂ»ts droits et drus Ă  couronnes lourdes, matiĂšre opulente et pulpeuse Ă©crasĂ©e entre la boue durcie du sol et le poids vertical du soleil. Elles ont l’élan ramassĂ©, la rondeur rugueuse des palmiers, l’étalement court de leur cime. Des feuilles de lotus assemblĂ©es en bouquets, des feuilles de papyrus, des palmes, des rĂ©gimes de dattes gonflent leurs chapiteaux de la vie compacte et puissante des vĂ©gĂ©tations tropicales. En regardant Ă  ses pieds il reverra les nymphĂ©as, les lotus, lourdes plantes, la flore du fleuve fĂ©cond oĂč grouillent des poules d’eau, des canards, des poissons, des crocodiles, il apercevra les lĂ©zards, les vipĂšres, les urĂŠus qui se chauffent sur le sable ardent oĂč les Ă©lytres mordorĂ©s des scarabĂ©es sĂšment des morceaux de mĂ©tal. Et quand il lĂšvera les yeux, ce sera pour deviner au-dessous des constellations familiĂšres qui sĂšment le plafond bleu, les oiseaux des solitudes, le grĂȘle ibis, le vautour, l’épervier symbolique suspendus sur leurs ailes rigides entre le ciel et le dĂ©sert. Partout, sur la hauteur des murs, des colonnes, des obĂ©lisques, partout fleurira pour sa joie sensuelle, en bas-reliefs peints, en inscriptions hiĂ©roglyphiques, l’écriture vivante dont les Ă©meraudes opaques et les sombres turquoises, les rouges brĂ»lĂ©s, les soufres et les ors lui rediront la science, la littĂ©rature, l’histoire qu’ont si longuement Ă©difiĂ©es ses ancĂȘtres avec leur sang, leurs ossements, leur amour, leur mĂ©moire, les formes redoutables ou charmantes qui les accompagnaient.
RetranchĂ© derriĂšre ce langage formel, le prĂȘtre peut environner son action d’un mystĂšre qui lui profite. Il sait beaucoup. Il connaĂźt le mouvement du ciel. Il oriente en observatoire son temple protĂ©gĂ© de paratonnerres. Il possĂšde les grands principes de la gĂ©omĂ©trie et de la triangulation. Seulement sa science est secrĂšte. Tout ce que le peuple en sait se manifeste Ă  lui par quelques tours de spiritisme et de magie qui lui masquent le sens parfois puĂ©ril et souvent profond de la philosophie occulte que les hiĂ©roglyphes et les figures symboliques veulent Ă©terniser sur le visage du dĂ©sert.
Le Pharaon, forme humaine d’Osiris, est l’instrument de la caste thĂ©ocratique qui l’accable de puissance afin de le domestiquer. Audessous d’elle et de lui, avec quelques intermĂ©diaires, officiers, chefs de villes ou de villages, gouverneurs armĂ©s du bĂąton, la multitude. Pour quelques heures de repos dans la nuit brĂ»lante, sur le sol de boue durcie, pour le pain et l’eau, rien que la vie d’esclave laboureur ou moissonneur, maçon ou tailleur de pierre, le travail commandĂ©, les coups. Cent gĂ©nĂ©rations usĂ©es Ă  bĂątir des montagnes, hommes rompus de corvĂ©es au-dessus des forces de l’homme, femmes dĂ©formĂ©es avant l’ñge pour avoir Ă©tĂ© trop misĂ©rables et avoir portĂ© trop d’enfants, enfants dĂ©viĂ©s et dĂ©jetĂ©s avant de naĂźtre sous le poids invisible des servitudes sĂ©culaires. Un affreux cauchemar. À peine, tout au fond, l’espoir des mĂ©tamorphoses futures, lueur trouble et vacillante pour le pauvre qui n’aura pas de tombeau.
Comment, dans cet enfer, l’Égyptien n’a-t-il pas cherchĂ© et trouvĂ© la consolation dangereuse du spiritualisme absolu ? Le vivant dĂ©sir est plus fort que la mort. Naturiste et polythĂ©iste dĂšs l’origine, sa religion garda l’amour de la forme oĂč nous retrouvons notre espoir. Ses statues donnaient au mystĂšre un squelette indestructible et jamais il n’adora ses dieux que sous la forme humaine ou animale. Le milieu oĂč il avait Ă  vivre ne lui permit pas de s’absorber dans la contemplation sans frein. La lutte quotidienne pour le pain est la plus sĂ»re des Ă©ducations positives. Au fond, la nature de l’Égypte est ingrate. Ce n’est que par un effort incessant et grĂące Ă  des ressources toujours renouvelĂ©es d’ingĂ©niositĂ© et de vaillance, que l’Égyptien apprit Ă  utiliser Ă  son profit les excĂšs pĂ©riodiques du Nil. Il lui fallut mettre en oeuvre une Ă©tude sĂ©culaire des moeurs du fleuve, de la consistance et des qualitĂ©s du limon, entreprendre des travaux formidables, digues, terrassements, lacs artificiels, canaux d’irrigation, taille du grĂšs, du granit, les continuer sans cesse et les reprendre, pour les empĂȘcher d’ĂȘtre noyĂ©s sous les alluvions, de s’enliser et de disparaĂźtre. Les Pyramides rĂ©vĂšlent la puissance incomparable de ses ingĂ©nieurs. Et si la duretĂ© de sa vie le tourna vers la mort, il imprima du moins Ă  son passage sur la terre la marque d’un gĂ©nie gĂ©omĂ©trique profond.
Étrange peuple exprimant en thĂ©orĂšmes de basalte les plus vastes, les plus secrĂštes, les plus vagues aspirations de son monde intĂ©rieur ! L’esprit de l’Égypte est absolu et somnolent comme les colosses allongĂ©s sur sa pierre tombale. Et pourtant, hors le mystĂšre de la vie toujours recommençant, toujours semblable Ă  lui-mĂȘme, en tous temps, sous tous les ciels, il n’y a rien que d’humain et d’accessible Ă  notre Ă©motion dans le silence rayonnant qui paraĂźt sourdre de ces figures immobiles entre des plans dĂ©finitifs. L’artiste Ă©gyptien est un ouvrier, un esclave qui travaille sous le bĂąton, comme les autres. Il n’est pas initiĂ© aux sciences mystiques. Nous savons mille noms de rois, de prĂȘtres, de chefs de guerre et de villes, nous n’en savons pas un de ceux qui ont exprimĂ© la vraie pensĂ©e de l’Égypte, celle qui vit toujours dans la pierre des tombeaux. L’art Ă©tait la voix anonyme, la voix muette de la foule broyĂ©e et regardant au-dedans d’elle l’esprit et l’espoir tressaillir. SoulevĂ© par un sentiment irrĂ©sistible de la vie auquel il Ă©tait interdit de se dĂ©ployer en surface, il le laissait, de toute sa foi comprimĂ©e, brĂ»ler en profondeur.
Il n’est pas vrai, quelque saisissantes et divinatoires que puissent ĂȘtre les intuitions mĂ©taphysiques que les castes sacerdotales se transmettent Ă  travers les temps, en Égypte comme en ChaldĂ©e, avec le pouvoir – il n’est pas vrai que les mystĂ©rieuses images qui les symbolisent leur doivent leur beautĂ©. Chez l’artiste, l’instinct est au commencement de tout. C’est la vie, dans son mouvement prodigieux oĂč la matiĂšre et l’esprit se mĂ©langent sans qu’il songe Ă  les dĂ©sunir, qui allume en lui l’étincelle et dirige sa main. À nous de dĂ©gager de l’oeuvre d’art sa signification gĂ©nĂ©rale comme nous la dĂ©gageons de la vie sensuelle, sociale et morale qu’elle nous rĂ©sume en un Ă©clair. L’artiste Ă©gyptien obĂ©issait Ă  certaines indications plus souvent restrictives qu’actives que le prĂȘtre lui dictait. Quand il lui demandait de tailler dans le grana un lion Ă  tĂȘte humaine, un homme Ă  tĂȘte d’aigle aux mains ouvertes par oĂč la flamme de l’esprit semblait passer dans le monde, il gardait jalousement pour lui le sens occulte de la forme et du geste, et le sculpteur ne puisait l’enthousiasme qui faisait frĂ©mir la matiĂšre que dans la matiĂšre elle-mĂȘme et la foi qu’il avait en l’existence rĂ©elle des mythes animĂ©s par lui. Si le monstre Ă©tait beau, c’est que le sculpteur Ă©tait vivant. Le profond occultiste n’y Ă©tait pour rien, le naĂŻf artiste pour tout.
Nous ne savons rĂ©ellement que ce que nous avons appris par nous-mĂȘmes, et la dĂ©couverte personnelle est notre unique source d’enthousiasme. Les gĂ©nĂ©ralisations les plus hautes sont parties du sentiment le plus obscur et le plus fort pour se purifier de degrĂ© en degrĂ© en s’élevant vers l’intelligence. Elles sont ouvertes Ă  l’artiste qui doit logiquement et fatalement s’acheminer vers elles. Mais la facultĂ© de donner la vie au langage dans lequel ils nous les communiquent n’est ni logiquement ni fatalement impartie aux philosophes. La gĂ©nĂ©ralisation n’est jamais un point de dĂ©part, elle est une tendance, et si l’artiste avait commencĂ© par l’occultisme, il eĂ»t condamnĂ© ses oeuvres Ă  la raideur de la mort. Or, mĂȘme raide comme un cadavre de par la volontĂ© du prĂȘtre, la statue Ă©gyptienne vit de par l’amour du sculpteur. Seulement, l’évolution humaine marche d’un bloc, et l’instinct de l’artiste s’accorde Ă©troitement avec l’esprit du philosophe, pour donner Ă  leurs crĂ©ations abstraites ou concrĂštes le mĂȘme rythme qui exprime un mĂȘme besoin gĂ©nĂ©ral.

III

Quoi qu’il en soit, c’est la foule et rien qu’elle qui a rĂ©pandu sur le bois des sarcophages, sur le tissu compact des hypogĂ©es, les fleurs pures, les fleurs vivantes, les fleurs colorĂ©es de son Ăąme. Elle a chuchotĂ© sa vie dans les tĂ©nĂšbres pour que sa vie resplendĂźt Ă  la lumiĂšre de nos torches quand nous ouvririons les sĂ©pulcres cachĂ©s. La belle tombe Ă©tait creusĂ©e pour le roi ou le riche, sans doute, et c’était sa fastueuse existence qu’il fallait retracer sur les murs, en convois funĂšbres, en aventures de chasse ou de guerre, en travaux des champs. Il fallait le montrer entourĂ© de ses esclaves, de ses travailleurs agricoles, de ses animaux familiers, dire comment on faisait pousser son pain, comment on dĂ©peçait ses bĂȘtes de boucherie, comment on pĂȘchait ses poissons, comment on prenait ses oiseaux, comment on lui offrait ses fruits, comment on procĂ©dait Ă  la toilette de ses femmes. Et la foule des artisans travaillait dans l’obscuritĂ©, elle croyait dire le charme, la puissance, le bonheur, l’opulence de la vie du maĂźtre, elle disait surtout la misĂšre mais aussi l’activitĂ© fĂ©conde, l’utilitĂ©, l’intelligence, la richesse intĂ©rieure, la grĂące furtive de la sienne.
Quelle merveilleuse peinture ! Elle est plus libre que la statuaire, presque uniquement destinĂ©e Ă  restituer l’image du dieu ou du dĂ©funt. MalgrĂ© son grand style abstrait elle est familiĂšre, elle est intime, quelquefois caricaturale, toujours malicieuse ou tendre, comme ce peuple naturellement humain et bon, peu Ă  peu Ă©crasĂ© sous la force thĂ©ocratique et descendant en lui de plus en plus pour regarder son humble vie. Au sens moderne du mot, aucune science de la composition. Aucun sens de la perspective. Le dessin Ă©gyptien est une Ă©criture qu’il faut apprendre. Mais, quand on la connaĂźt bien, comme toutes ces silhouettes dont les tĂȘtes et les jambes sont toujours de profil, les Ă©paules et les poitrines toujours de face, comme toutes ces raides silhouettes remuent, comme elles vivent ingĂ©nument, comme leur silence se peuple d’animations et de murmures ! Un extrĂȘme schĂ©ma, sĂ»r, dĂ©cisif, prĂ©cis, mais tressaillant. Quand la forme apparaĂźt, surtout la forme nue ou devinĂ©e sous la chemise transparente, l’artiste suspend en lui toute sa vie, pour ne laisser rayonner de son coeur qu’une lumiĂšre spirituelle qui n’éclaire que les plus hauts sommets du souvenir et de la sensation. Vraiment ce contour continu, cette unique ligne ondulante, si pure, si noblement sensuelle, qui dĂ©nonce un sens si discret et si fort du caractĂšre, de la masse et du mouvement a l’air d’ĂȘtre tracĂ© dans le granit avec la seule intelligence, sans le secours d’un outil. LĂ -dessus des coulĂ©es brillantes, lĂ©gĂšres, jamais appuyĂ©es de bleus profonds, d’émeraudes, d’ocres, de jaunes d’or, de vermillons. C’est comme une eau tout Ă  fait claire oĂč on laisserait tomber, sans l’agiter d’un frisson, des couleurs inaltĂ©rables qui ne la troubleraient pas et permettraient d’apercevoir toujours les plantes et les cailloux du fond.
L’intensitĂ© du sentiment, la logique de la structure brisent les chaĂźnes du hiĂ©ratisme et de la stylisation. Ces arbres, ces fleurs raides, tout ce monde conventionnel a le mouvement sourd des saisons fĂ©condes qui s’ouvrent, la fraĂźcheur des germes renaissants. L’art Ă©gyptien est peut-ĂȘtre le plus impersonnel qui soit. L’artiste s’efface. Mais il a de la vie un sens si intĂ©rieur, si directement Ă©mu, si limpide, que tout ce qu’il dĂ©crit d’elle semble ĂȘtre dĂ©fini par elle, sortir du geste naturel et de l’attitude exacte dont on ne voit plus la raideur. Son impersonnalitĂ© ressemble Ă  celle des herbes qui frĂ©missent au ras du sol ou des arbres s’inclinant Ă  la brise, d’un seul mouvement et sans lutter, ou de l’eau qu’elle ride en cercles Ă©gaux qui vont tous dans le mĂȘme sens. L’artiste est une plante qui donne des fruits pareils Ă  ceux des autres plantes mais aussi savoureux et aussi nourrissants. Et la convention que le dogme lui impose n’apparaĂźt pas, parce que ce qui sort de son ĂȘtre est animĂ© de la vie mĂȘme de son ĂȘtre, sain et gonflĂ© de sucs comme un produit du sol.
Ce qu’il conte, c’est sa vie mĂȘme. Les ouvriers Ă  la peau tannĂ©e, aux Ă©paules musculeuses, aux bras nerveux, aux crĂąnes durs, travaillent de bon coeur, et mĂȘme quand le bĂąton parle, ils gardent leur douce figure, leur figure glabre Ă  pommettes saillantes, et ce n’est pas sans une sorte de fraternelle ironie que l’artisan dĂ©corateur ou statuaire qui s’est reprĂ©sentĂ© lui-mĂȘme si souvent, les montre affairĂ©s Ă  leur besogne, rameurs suant, bouchers coupant et sciant, maçons assemblant des briques de limon cuit, gardeurs de troupeaux conduisant leurs bĂȘtes passives, accouchant les femelles, pĂȘcheurs, chasseurs, valets de ferme goguenards soupesant les canards Ă©perdus par la base des ailes, les lapins soubresautant par les oreilles, gavant les oies obĂšses, portant dans leurs bras des grues dont ils serrent le bec Ă  pleine main pour les empĂȘcher de crier. Tout est moutonnements, trots roulants et serrĂ©s, bĂȘlements, meuglements, bruits d’ailes. Les bĂȘtes dome...

Table des matiĂšres

  1. Sommaire
  2. Introduction : à la premiÚre édition (1909)
  3. PrĂ©face Ă  l’édition de 1921
  4. Avant l’histoire
  5. Introduction à l’art oriental (1923)
  6. L’Égypte
  7. L’ancien Orient
  8. Introduction à l’art grec (1923)
  9. Les sources de l’art grec
  10. Phidias
  11. Le crépuscule des hommes
  12. La GrĂšce familiĂšre
  13. Rome
  14. Page de copyright

Foire aux questions

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