Orwell, à sa guise
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Orwell, à sa guise

La vie et l'œuvre d'un esprit libre

  1. 425 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Orwell, à sa guise

La vie et l'œuvre d'un esprit libre

À propos de ce livre

George Woodcock, critique littéraire, historien et anarchiste, a eu un accès privilégié à la complexe histoire personnelle de George Orwell, dont il fut un ami proche. Rassemblant souvenirs, lettres et divers témoignages, cette biographie situe l'œuvre d'Orwell dans son contexte personnel, politique et littéraire. Elle offre une perspective à la fois intimiste et documentée sur la vie et les écrits de cet esprit libre, ne faisant l'impasse sur aucun des paradoxes qui habitent l'une et l'autre.

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Informations

Éditeur
Lux Éditeur
Année
2020
ISBN de l'eBook
9782895967972
Deuxième partie
Une vie contre vents et marées
Les thèmes des romans d’Orwell

Chapitre 5

La figure mythique d’Orwell est celle d’un écrivain tourmenté et tragique, mort dans la force de l’âge après une vie jalonnée d’épreuves héroïques, dont le testament a mis le monde en garde contre le cauchemar effrayant d’un avenir dominé par le communisme. Par contre, ceux et celles qui l’ont fréquenté reconnaissent à peine l’écrivain dans ce personnage animé d’une vision apocalyptique, habité par le génie et doué pour les langues, tout en incarnant l’exemple même de l’homme ordinaire à l’ère démocratique, ce créateur de mots entrés dans l’usage courant comme «double-pensée», ce porteur d’une douloureuse révélation offerte aux fidèles dans un langage que ceux-ci croient comprendre.
Les fidèles dont il est ici question forment la cohorte d’admirateurs la plus hétéroclite qu’ait pu rassembler un écrivain. Celle-ci inclut, à droite, des conservateurs et des défenseurs de la libre entreprise de tout acabit, allant de Christopher Hollis et des partisans les mieux instruits de Barry Goldwater à la rédaction du magazine Time, en passant par ce misérable vendeur de journaux aveugle qui a mis un exemplaire de 1984 entre les mains d’Isaac Deutscher à New York en lui lançant: «Vous devez lire ça, monsieur. Après, vous comprendrez pourquoi il faut lâcher une bombe atomique sur les cocos!» À l’extrémité gauche du spectre politique, le cercle des néo-orwelliens inclut les anarchistes, qui voient dans 1984 la démonstration romanesque géniale de tout ce que Bakounine a pu reprocher à la conception marxiste de l’État; ils oublient que, dans un article sur Gandhi, Orwell a mis le doigt sur la dimension totalitaire que l’anarchisme comporte lui-même, à savoir le cauchemar d’une société dirigée par une opinion publique si puissante qu’elle se substituerait au droit. Entre ces deux extrêmes se tiennent les socialistes modérés, qui se souviennent des liens d’Orwell avec le Parti travailliste de Grande-Bretagne et sont tout aussi disposés que les conservateurs à dépeindre l’écrivain en ennemi juré du communisme, précisément parce qu’ils peuvent ainsi laisser leurs propres lacunes dans l’oubli; ils éclipsent le fait qu’Orwell discernait les germes du monde de 1984 dans tout régime socialiste et managérial et que, plus de dix ans auparavant, dans Le quai de Wigan[1], il s’est livré à l’attaque la plus virulente jamais lancée par une personne de gauche contre le socialisme doctrinaire.
Mentionnons enfin les intellectuels partisans ou universitaires qui se réclament d’Orwell. Parmi ceux-ci figurent les ex-trotskistes américains qui ont collaboré avec l’écrivain à Partisan Review ainsi que ces auteurs anglais, jeunes et ennuyeux que la presse a si abusivement baptisés les «Angry Young Men» (jeunes hommes en colère), qui perçoivent à tort dans le regard d’Orwell sur la classe ouvrière une affinité avec leur propre prédilection pour les aspects les plus désolants de l’existence dans la Grande-Bretagne des années 1950. Comparé à ces disciples douteux, Orwell brille encore, quinze ans après sa mort, en tant que figure sublime et colorée qui a démontré sa grandeur tant par ses actes que par sa vision – tout le contraire de ces universitaires à l’esprit étroit qui accablent aujourd’hui les milieux littéraires de Grande-Bretagne et des États-Unis. Même s’il était lui-même un intellectuel (autodidacte), ses diatribes contre cette caste, lesquelles se sont succédé depuis la parution d’Et vive l’aspidistra! au milieu des années 1930 jusqu’à sa mort en 1950 atteignant une intensité rare dans les «lettres de Londres» qu’il publiait dans Partisan Review, étaient tout à fait sincères. Orwell n’a jamais nié la nécessité de la fonction d’intellectuel dans une société alphabétisée et ne s’est jamais laissé séduire par les inepties héritées de D.H. Lawrence et consorts qui élèvent l’instinct au-dessus de la raison. D’un autre côté, il savait que les intellectuels courent toujours le risque de s’enfermer dans leurs propres constructions mentales, de sombrer dans des dérives sectaires ou de former des coteries. Il considérerait l’«orwellisme» superficiel qui les a gagnés ces dernières années comme une maladie intellectuelle non moins dangereuse que celle des sectes staliniennes ou pacifistes qu’il dénonçait dans les années 1940.
Quand des groupes aussi éloignés les uns des autres (conservateurs et anarchistes, socialistes et libéraux, universitaires vieillissants et jeunes écrivains nés déjà vieux) trouvent corroboration à leurs positions dans l’œuvre d’un même auteur, on peut raisonnablement présumer que quelque chose échappe à chacun d’eux et que ladite œuvre, considérée comme un tout, est beaucoup plus complexe qu’elle ne le paraît de prime abord. Orwell ne cherchait pas à plaire à tout le monde, loin de là. Et si son œuvre résonne aujourd’hui auprès d’esprits aussi divers, c’est paradoxalement parce que, en cherchant à rendre sa prose limpide, il produisait des textes dont la simplicité apparente masquait la complexité protéiforme qui, souvent, caractérisait ses idées et ses arguments.
Une bonne partie de cette complexité découle du fait qu’Orwell avait tendance à s’enorgueillir de ses contradictions et du caractère non systématique de sa pensée. Il est le dernier héritier d’une lignée de penseurs radicaux individualistes du xixe siècle, à laquelle ont appartenu des figures comme William Hazlitt, William Cobbett et Charles Dickens. Avec une touche d’excentricité, il naviguait furtivement entre les courants d’opinion auxquels la plupart des gens restent attachés pour de bon une fois qu’ils les ont adoptés à l’orée de l’âge adulte. Dans ses moments les plus intenses, Orwell ne craignait pas de tenir des propos dans lesquels ses détracteurs percevaient une touche de conservatisme. Opposé à tout sectarisme, il détestait ce qu’il appelait les «petites orthodoxies malodorantes[2]», à savoir tous les systèmes de pensée fermés, du catholicisme au communisme. Les limites de sa propre pensée et de ses propres sentiments, tout comme ses obsessions et ses passions, découlaient toujours de sa personnalité plutôt que de considérations partisanes ou théoriques. Il n’hésitait certes pas à se réclamer d’une étiquette politique (au début des années 1930, il se disait anarchiste, et, à la fin de la décennie, il se qualifierait de socialiste), mais il n’avait absolument rien d’un homme de parti; se réclamer de tel ou tel courant ne l’empêchait jamais de défendre des opinions dissidentes.
Les opinions d’Orwell semblent souvent incohérentes, car elles varient selon la perspective dans laquelle il envisage un sujet donné, c’est-à-dire selon qu’il aborde celui-ci comme un concept abstrait et général ou comme une réalité concrète et particulière. On l’entendra, par exemple, dénoncer vigoureusement les principes et institutions de l’impérialisme, puis, lorsqu’il sera question d’un cas particulier, il n’hésitera pas à soutenir que l’impérialisme britannique est supérieur à ceux qui lui ont succédé, et, s’il s’agit d’individus, il soulignera les vertus des bons administrateurs impériaux et affirmera que même les pires d’entre eux méritent notre sympathie. «La vie des fonctionnaires anglais en poste aux Indes n’est pas toujours rose», écrit-il dans Une histoire birmane. «Dans leurs campements sommaires, leurs bureaux étouffants, leurs sombres stations de relais à l’odeur de poussière et de pétrole, sans doute acquièrent-ils le droit d’être un tantinet maussades[3].» Il ira même jusqu’à avoir de bons mots pour Kipling.
C’est sans doute dans le regard qu’Orwell porte sur Adolf Hitler qu’on trouve l’illustration la plus frappante de sa volonté d’être juste envers ses adversaires, qu’il considère comme des personnes même s’il abhorre toutes leurs positions. L’écrivain condamne l’ensemble des principes et des pratiques du nazisme, et, s’il consacre plus d’énergie à mettre au jour les travers du communisme, c’est uniquement parce qu’il craint que les communistes soient mieux en mesure de berner et de dominer la gauche des pays démocratiques que leurs rivaux bruns. Pourtant, il est incapable de se montrer insensible à Hitler, l’être humain. Au début de la guerre, il a le courage d’écrire, dans The New English Weekly, un article qui représente un véritable modèle d’effort imaginatif de compréhension du caractère d’un ennemi:
Je me dois de signaler que Hitler ne m’a jamais inspiré de véritable aversion. Depuis qu’il est arrivé au pouvoir (jusque-là, je le tenais, à tort mais comme la plupart des gens, pour quantité négligeable), je me suis souvent dit que je le tuerais certainement si l’occasion m’en était offerte, mais je me suis trouvé incapable d’éprouver la moindre animosité personnelle à son égard. Le fait est qu’il a quelque chose d’envoûtant; on le sent sur les photographies. [...] Il a le visage pathétique d’un chien battu, le visage d’un homme victime d’intolérables vexations. Un visage où l’on retrouve, en plus viril, l’expression que d’innombrables peintres ont prêtée au Christ sur la croix, et il ne fait guère de doute que c’est ainsi que Hitler se voit lui-même. On ne peut qu’émettre des hypothèses sur ses raisons personnelles d’en vouloir au monde entier. Mais le tort qu’on lui a fait est bien là, perceptible. Hitler est le martyr, la victime; Prométhée enchaîné à son rocher, le héros avide de sacrifice qui livre à mains nues un combat sans espoir. S’il tuait une souris, il arriverait à lui donner les apparences d’un dragon. On a le sentiment, comme avec Napoléon, qu’il se bat contre le destin, qu’il ne peut pas gagner – et que pourtant, d’une certaine façon, il le mériterait. Une telle pose exerce, bien sûr, un violent attrait: la moitié des films qu’on peut voir tournent autour de ce thème[4].
Ce passage ne montre pas simplement qu’Orwell comprend l’envoûtement suscité par Hitler chez des millions d’Allemands, qui identifient ainsi leurs frustrations personnelles et collectives à celles du dictateur. Il révèle également bon nombre des traits constitutifs d’Orwell l’écrivain, à savoir une sincérité scrupuleuse, qui se manifeste notamment par son aveu d’avoir sous-estimé Hitler, une curiosité à l’égard de l’inusité dans la psyché humaine, une volonté d’aller à contre-courant des idées reçues et même un soupçon de bravade, qui lui fait défendre un peu trop résolument une opinion qu’il sait impopulaire. Par-dessus tout, Orwell présente Hitler non pas comme le créateur d’un parti de masse ou un chef d’État bien établi au sommet de la pyramide du pouvoir, mais comme un être esseulé, prisonnier de son affliction, condamné à l’échec.
Autrement dit, Hitler apparaît ici comme un antihéros typiquement orwellien. De Flory dans Une histoire birmane à Winston Smith dans 1984, le protagoniste de chaque roman d’Orwell est un solitaire, coupé du monde où il vit par quelque cicatrice héritée de son passé, contraint à la double vie du marginal et, suivant sa rébellion inévitable mais sans effet, voué à l’échec et à l’anéantissement ou, au mieux, à l’esclavage. C’est en examinant cet aspect qu’on voit les incohérences polémiques de l’artiste s’unir en une vision cohérente.

Chapitre 6

Dans 1984, ultime et plus ambitieux roman d’Orwell, la lutte d’un antihéros solitaire forme la trame narrative qui sous-tend le portrait sinistre et incisif d’une utopie achevée. Le particulier et le général s’y fondent, la tragédie de la société et celle de l’individu qui en est la victime s’y reflètent l’une dans l’autre et finissent par ne plus faire qu’une. Orwell y cherche à traduire l’idée qui le préoccupait de 1946 à 1948, selon laquelle toute société moderne, sans exception, recèle des tendances qui, si on les laisse s’accentuer sans frein, pourraient sacrifier en une génération les valeurs que sont la vérité et la justice, la compassion et la liberté, le sens moral et l’égalité, chéries depuis que Brutus a poignardé César, pour créer un monde où l’utopie deviendrait une caricature grossière et terrifiante d’elle-même, sous le signe d’«une botte piétinant un visage humain... éternellement[1]».
Ici, les tragédies générales et individuelles s’amalgament, car la botte qui s’écrase sur un visage n’est pas simplement une image politique. Elle symbolise un cauchemar qui hante Orwell depuis au moins 1937, année où il a eu un avant-goût de l’utopie totalitaire en participant à la guerre civile espagnole comme membre d’une milice associée à un parti de gauche dissident, le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), qui finirait par être traqué et presque anéanti par les communistes de Catalogne. Des images de bottes écrasant des visages et de compassion humaine annihilée par la violence politique ont commencé à apparaître dans les écrits et les propos d’Orwell bien avant qu’il n’imagine 1984. Alors que George Bowling, protagoniste d’Un peu d’air frais (écrit en 1938), participe à une réunion du Left Book Club dans un beau quartier de la banlieue de Londres, il se projette soudain dans l’esprit de l’antifasciste professionnel qui vient de prendre la parole:
Je vis la vision qui était la sienne. Et ce n’était pas du tout le genre de vision sur lequel on peut s’étendre. Ce qu’il disait, c’était seulement qu’Hitler en a après nous et que nous devons nous rassembler, et avoir une bonne séance de haine. Glissons sur les détails, restons entre gens de bonne compagnie. Mais ce qu’il voyait, c’était tout à fait autre chose. C’était une image de lui-même armé d’une clé anglaise, frappant les visages des gens. Des visages fascistes, bien entendu. Je sais que c’est ce qu’il était en train de voir. C’était ce que je vis moi-même, le bref instant où je fus à l’intérieur de lui. Vas-y! Frappe! Au beau milieu! Les os se brisent comme coquille d’œuf, et le visage de tout à l’heure n’est plus que gelée rouge. Frappe! Pan! prends encore celui-là! C’est ce qu’il a en tête, qu’il dorme ou qu’il veille, et plus il y pense, plus ça le tente. Et tout est très bien, du moment que les visages écrabouillés sont des visages fascistes. C’est ce que vous pouviez entendre dans le son même de sa voix[2].
Ce que Bowling décèle des pensées secrètes de l’orateur antifasciste devient explicite dans 1984, quand O’Brien, fonctionnaire du Parti intérieur, utilise l’image de la botte piétinant un visage pour décrire le régime permanent de terreur que sa classe impose comme fin en soi au peuple de l’Océania. Pour Winston Smith, ce moment représente le degré extrême de son échec personnel. À cet égard, il est intéressant et assez étonnant de constater qu’Orwell, en 1943, appliquait une image semblable à sa propre existence dans une lettre à un ami où il se plaignait du travail de propagande qu’il était tenu de faire à la BBC; la missive se concluait par cette remarque empreinte d’amertume: «En ce moment, je ne suis rien d’autre qu’une orange écrasée par une botte toute crottée[3]
De pareilles métaphores, présentes tant dans les œuvres de fiction d’Orwell que dans ses propos sur sa vie personnelle, apparaissent dès 1938 et reviennent régulièrement au fil des dix années suivantes, jusqu’à l’achèvement de 1984. L’argument voulant que le caractère lugubre de son dernier roman provienne de sa maladie ou de l’imminence de sa mo...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Page de titre
  3. Crédits
  4. Avant-propos
  5. Première partie – L’homme dont je me souviens
  6. Deuxième partie – Une vie contre vents et marées
  7. Troisième partie – Un patriote révolutionnaire
  8. Quatrième partie – Une prose limpide
  9. Notes et références
  10. Bibliographie sélective de George Orwell
  11. Table des matières
  12. Quatrième de couverture

Foire aux questions

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