
- 217 pages
- French
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eBook - ePub
À propos de ce livre
L'antispécisme – la lutte contre toute discrimination fondée sur l'appartenance à une espèce animale – est plus explicitement politique que le végétarisme ou le véganisme, qui sont essentiellement des modes de vie. Dès la fin du XIXe siècle, des communautés végétariennes et des groupes de pression ont lutté contre l'exploitation des animaux, mais c'est en Grande-Bretagne, au milieu du XXe siècle, qu'une autre forme de militantisme radical est née, notamment avec la création du Front de libération animale (ALF).
Le présent ouvrage remonte aux origines de la cause animale et analyse la diversité des mouvements qui s'en réclament en étudiant de plus près l'antispécisme en France, au Canada et en Israël. L'auteur y aborde les points les plus sensibles de ce discours, tels que la comparaison entre les abattoirs et les centres d'extermination ou encore les liens avec l'esclavage et le sexisme. Il traite aussi du veganwashing, qui consiste à utiliser le véganisme pour occulter des injustices. L'ouvrage évalue ainsi les progrès de la cause animale et, plus globalement, de l'ouverture de nos sociétés aux questions liées à notre rapport aux animaux. Il a été écrit par un militant antispéciste, mais il ne s'agit pas d'un manifeste. C'est un portrait honnête fondé sur une trentaine d'entretiens et qui ne craint pas d'aborder les côtés moins reluisants du mouvement.
Informations
PREMIÈRE PARTIE
AUX ORIGINES DE L’ANTISPÉCISME RADICAL
CHAPITRE 1
SOCIALISTES ET ANARCHISTES: LES PREMIERS ANTISPÉCISTES
Le 4 juin 1900, dans la commune de Deuil (aujourd’hui Deuil-la-Barre), à une dizaine de kilomètres au nord de Paris, une course de taureaux est organisée. Les matadors arrivent en landau, cet attelage à quatre places tiré par des chevaux. Un homme se détache de la foule et tire deux balles en direction des toréadors, blessant l’un des deux. L’étudiant suédois, Ivan Aguéli, est jugé le 21 juillet au tribunal correctionnel de Pontoise. Le lendemain, le quotidien fondé par Victor Hugo, Le Rappel, de tradition radicale-républicaine, rapporte en première page ce dialogue:
Le président: Est-ce que vous faites partie de la Ligue contre la vivisection?
M. Yvan Aguéli: Je ne fais partie d’aucune ligue, mais je veux qu’on protège les animaux.
Le président: Quelque méritant que soit le but que vous poursuivez, laissez-moi vous dire que vous n’aviez pas le droit de tirer sur des hommes pour protéger des animaux.
M. Yvan Aguéli: Ce ne sont pas des hommes, pour moi, ce sont des brutes sanguinaires qu’on doit renier.
Le président: Je comprends l’idée philosophique au nom de laquelle vous avez agi, mais mon devoir de magistrat est de vous rappeler que personne n’a le droit de se faire justice soi-même par des moyens violents, et que vous avez enfreint la loi. Encore un mot: persistez-vous à dire que vous n’avez visé aucun des toréadors et que votre intention n’était pas de tuer?
M. Yvan Aguéli: Oui, Monsieur le Président. Je répète au tribunal que j’espérais provoquer un éclat qui eût permis à l’administration d’interdire les courses séance tenante.
Ivan Aguéli sera incarcéré pendant trois semaines, et les matadors seront punis avec les organisateurs pour avoir enfreint l’arrêté préfectoral interdisant les courses de taureaux dont les cornes ne sont pas protégées par des boules ou au cours desquelles on pratique la mise à mort.
La radicalité caractérise ici aussi bien l’acte accompli par l’étudiant suédois que son discours face au juge. Ce fait divers, anecdotique au premier abord, traduit en réalité un phénomène qu’on a pu observer durant la seconde moitié du XIXe siècle, la transformation d’un mouvement de protection des animaux en un mouvement bien plus combatif axé sur la défense active et la mise en pratique des théories anarchistes relevant de l’action directe.
De la protection à la défense des animaux
À la fin du XIXe siècle, en France, ceux qui luttent pour la protection des animaux s’organisent en s’inspirant directement de ce qui se fait en Angleterre. Outre-Manche, c’est dès 1809 que quelques notables de Liverpool fondent la Société pour la suppression de la cruauté gratuite sur les animaux. Quinze ans plus tard, la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux (SPCA) naît dans un milieu analogue, proche de l’aristocratie, avant tout pour protéger les chevaux d’attelage. En 1840, la reine Victoria apporte son soutien à l’organisme, qui devient alors la Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals (Société royale pour la prévention de la cruauté envers les animaux, RSPCA, et qui existe toujours sous cette appellation). En France, les statuts de la Société protectrice des animaux (SPA) sont déposés en décembre 1845. Son fondateur, le vicomte Pinon Duclos de Valmer, est très lié à l’Angleterre: il a été profondément marqué par un séjour à Londres et son épouse est britannique. Dans les statuts de la SPA, il est d’ailleurs fait mention que des sociétés analogues existent en Grande-Bretagne et en Bavière[1].
La protection des animaux devient alors un enjeu de société et, en 1850, à l’initiative d’un général, Jacques-Philippe Delmas de Grammont, une loi importante est votée, la loi Grammont: «Seront punis d’une amende de 5 à 15 francs, et pourront l’être d’un à cinq jours de prison, ceux qui auront exercé publiquement et abusivement des mauvais traitements envers les animaux domestiques.» Officier de cavalerie, Grammont reprend essentiellement les arguments de la SPA pour défendre le projet de loi: les chevaux maltraités meurent plus tôt, ce qui nuit à l’économie nationale; les animaux de boucherie entassés sur des charrettes pour être abattus décèdent souvent pendant le transport, ce qui représente un risque pour la santé humaine; enfin, banaliser la violence envers les animaux est une façon de banaliser toute forme de violence, y compris celle perpétrée contre les citoyens. À l’époque, les charretiers ont mauvaise réputation (comme en témoigne l’expression «jurer comme un charretier»), et il en va de même des équarrisseurs, qui soumettent les chevaux de rebut à de véritables supplices avant d’en débiter les carcasses. L’historien Maurice Agulhon rapporte que «[d]ans la présentation de sa proposition de loi, Grammont citera un épouvantable “fait divers”, l’histoire d’un petit garçon qui, à la campagne, après avoir assisté avec fascination à la saignée d’un cochon, était allé s’emparer d’un couteau et, par jeu, avait fait jouer le rôle du cochon à sa petite sœur[2]».
Grammont, bien que député de droite, obtient le soutien de la gauche, notamment de Victor Schœlcher, qui vient de remporter son combat pour l’abolition de l’esclavage et envisage alors de mettre fin à la peine de mort. Ce sont les catholiques, à droite, qui sont les plus réticents à adopter la loi Grammont. Pour eux, la morale est enracinée dans la religion, bien plus que dans la loi, et ils se montrent donc peu enclins à accepter une loi pouvant concerner la morale, mais sans lien avec la Bible. Par ailleurs, dans leur perspective, la reconnaissance des crimes contre les animaux risquerait de minimiser la gravité des crimes contre les hommes. C’est sans doute en réponse à ces objections que la loi Grammont prévoyait des peines minimes, sinon ridicules, en cas d’infraction. Il importe, dans l’esprit du législateur, de montrer que la violence contre les animaux est infiniment moins grave que la violence à l’encontre des hommes.
Le passage d’une protection légaliste des animaux à une défense plus active se fait notamment avec la création en 1883 de la Ligue populaire contre l’abus de la vivisection, sous la houlette de Marie Huot (1846-1930) et avec Victor Hugo comme président d’honneur. L’acte inaugural est sans doute l’intervention au Collège de France de la fondatrice qui, munie de son ombrelle, tente de mettre fin à la vivisection d’un singe. Lors du deuxième congrès de la Ligue tenu à Paris, le député Clovis Hugues, qui préside la séance devant 700 personnes, tient des propos qui enjoignent à aller au-delà de la protection: «Savons-nous, lorsque nous sommes en présence de l’animal, si cet être qui nous entend, qui nous comprend, n’est pas notre égal, ou même notre supérieur, par la bonté et par la patience. Ce qu’il faut vivisecter, s’écrie-t-il, c’est la bête qui est dans l’homme, c’est la férocité et la lâcheté humaines[3].»
Marie Huot intervient peu après, pour distinguer la Ligue de la SPA:
La Ligue populaire contre l’abus de la vivisection n’a rien de commun avec la SPA, qui est administrée par des vivisecteurs bien connus et qui, en conséquence, n’a jamais voulu prendre parti dans cette question. […] [L]a Ligue, née l’année dernière à Paris, n’a pas besoin, pour mener la campagne qu’elle a entreprise, d’aller prendre son mot d’ordre ni à Londres, ni ailleurs. La France a semé sur le monde assez d’idées généreuses pour n’avoir pas à rougir de suivre un noble exemple. C’est le souffle de socialisme, parti de chez nous, qui a porté, sous cette forme, jusque dans l’Albion monarchique et dans l’Allemagne impériale, le germe des idées de justice qui sont de toutes les patries et franchissent toutes les frontières.
La question animale se politise autour de l’intérêt pour la défense des animaux, qu’à l’époque on appelle «zoophilie», terme à ne pas confondre avec «bestialité», qui, dans le vocabulaire de la fin du XIXe siècle, désigne l’attirance sexuelle envers les animaux non humains. Marie Huot commence à inquiéter. Trois ans plus tard, une revue pour vétérinaires publie un compte rendu moqueur d’une de ses conférences publiques dans lequel il est dit que Mme Huot «appartient […] à une secte qui, s’inspirant des idées de Pythagore, voudrait nous faire renoncer aux rumsteaks et aux aloyaux pour l’escarole et les pois mange-tout[4]». Marie Huot incarne effectivement la rencontre de deux traditions, celle des philosophes qui agissent en fonction de leurs convictions, dans la lignée de Pythagore, et celle des socialistes qui œuvrent pour le progrès social, inscrivant leurs actions dans une politique. En outre, la dame à l’ombrelle pratique l’action directe et, ce faisant, pose la question d’une légitimité qui dépasserait le cadre de la légalité.
La Ligue évoque, dès 1887, l’existence d’un droit des animaux. La Revue socialiste, organe du parti, publie un article de Marie Huot intitulé «Le droit des animaux», dans l’introduction duquel elle salue le fait qu’en Europe, des lois permettent à l’État d’agir «contre ceux qui maltraitent les animaux domestiques» (on note ici l’exclusion des animaux de boucherie)[5]. Mais, poursuit-elle, cette législation est insuffisante, et elle compte sur les socialistes pour la faire évoluer:
Certes, pour ne parler que de la France, notre loi Grammont est loin de donner satisfaction aux desiderata des groupes zoophiles qui ont entrepris la mission d’enseigner la bienveillance envers les animaux. Et il faut avouer que, sur ce point, aucune garantie sérieuse n’est accordée à ceux qui veulent les protéger d’une façon vraiment morale et efficace.
L’animal, en effet, y est simplement considéré comme une chose en propriété et non comme individu et comme être sentant. Les cruautés dont il est trop souvent l’objet sont assimilées à de simples délits, n’entraînant aucune peine infamante, et la jurisprudence n’en fait pas plus de cas que des infractions aux ordonnances de police.
Il y a là une lacune que l’avenir, nous l’espérons, comblera prochainement par une législation nouvelle plus en harmonie avec les aspirations modernes et plus conforme à l’idéal poursuivi par les socialistes.
Avec le recul, on constate que la définition de l’animal comme individu «sentant» laisse présager les débats nés dans les années 1970 en éthique animale sur les conséquences de la «sentience». Outre cette intuition, Marie Huot pèche un peu par optimisme en annonçant aussi que «la question du droit des animaux est aujourd’hui discutée et prise en considération par la plupart des théoriciens socialistes». Or, le directeur de la revue, Benoît Malon, un ancien communard, lui demande: «A-t-on à s’occuper des bêtes, quand tant d’êtres humains sont encore écrasés par la vie?» Huot lui répondra sans ambages, comme de nombreux antispécistes ont encore à le faire au XXIe siècle: «le souci des bêtes n’enlève pas le souci des hommes» et «qui est cruel envers les animaux n’est jamais doux à ses semblables».
Lors d’une conférence donnée le 13 avril 1890 au théâtre du Paradis latin, Huot raconte qu’elle a été arrêtée pour avoir distribué des tracts sur les boulevards parisiens et que les policiers l’ont traitée d’anarchiste. La militante croit que c’est dans la rue que le combat de la cause animale doit se gagner et met peu d’espoir dans les structures de l’État, ce qui la rapproche évidemment des anarchistes. Grâce à la Ligue, affirme-t-elle, la «compatissance envers les animaux, […] de platonique, est devenue pratique» et «la zoophilie est le commencement de la fraternité universelle[6]». Deux mois plus tard, en parlant de l’ancien président de la Ligue, qui, depuis qu’il a été élu député de Paris, a abandonné sa promesse électorale visant à supprimer les courses de taureaux: «[V]ous savez ce que c’est que les programmes électoraux aujourd’hui: cela sert généralement de coussins sur les bancs du Palais Bourbon[7].» Sa remise en cause des représentants du peuple s’accompagne hélas d’un antisémitisme ouvert, très courant à l’époque. Elle entend s’élever contre le fait que «grâce à toute cette juiverie interlope qui nous envahit, banquisme et rastaquouèrisme, chantage et marchandage ont conquis le droit de cité dans ce Paris qui n’est plus qu’une Constantinopolis».
Elle mentionne par ailleurs que, dans la lutte contre la tauromachie, la Ligue a été aidée par «[s]es amis Félix Pyat et Louise Michel». Louise Michel est l’une des grandes figures de l’anarchisme en France, déportée pendant sept ans en Nouvelle-Calédonie pour avoir participé à la Commune de Paris et emprisonnée à Paris de 1883 à 1886 pour son rôle dans des manifestations de «sans-travail» ayant viré à l’émeute. Il y a donc manifestement, à l’époque, des liens entre l’anarchisme et la cause animale. Mais quels sont-ils, plus précisément?
Anarchisme et cause animale
La préoccupation pour le bien-être des animaux (ou, pour être plus précis, des animaux domestiques) est véhiculée par les «sociétés protectrices» créées à l’initiative d’aristocrates, dans une visée avant tout réformiste. En réaction, Marx et Engels raillent ce mouvement dans Le manifeste du Parti communiste (1847): «Une partie de la bourgeoisie cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin de consolider la société bourgeoise. Dans cette catégorie se rangent les économistes, les philanthropes, les humanitaires, les gens qui s’occupent d’améliorer le sort de la classe ouvrière, d’organiser la bienfaisance, de protéger les animaux, de fonder des sociétés de tempérance, bref les réformateurs en chambre de tout acabit[8]…»
Que ce soit chez Marx ou Engels, on ne trouve pas de position forte sur d’éventuels droits qu’il conviendrait d’octroyer aux animaux. Ils travaillent avant tout à l’avènement d’une société plus égalitaire pour les hommes. En 1864, l’Association internationale des travailleurs (AIT), ou Première Internationale, est ainsi fondée. On compte parmi ses membres des anarchistes comme Élisée Reclus (1830-1905), qui se dissocieront, cinq ans plus tard, des marxistes partisans d’un pouvoir centralisé. En 1871, comme Louise Michel, Reclus lutte du côté des Fédérés pendant la Commune, ce qui lui vaut d’être incarcéré pendant un an, puis forcé à s’exiler en Suisse. Il échappe à la déportation en Nouvelle-Calédonie grâce à une campagne internationale de soutien mise en place par des scientifiques britanniques, notamment par Charles Darwin[9].
Le géographe entretient une longue correspondance avec son confrère et historien de la paysannerie britannique Richard Heath, dans laquelle les deux hommes abordent entre autres la question animale. Le 8 juillet 1882, Reclus écrit: «Sans doute, cette idée chrétienne qui leur refuse une âme et qui en fait de pures machines a été pour une forte part dans les abominations qui s’accomplissent chaque jou...
Table des matières
- Couverture
- Faux-titre
- Page de titre
- Crédits
- Introduction
- Première partie – Aux origines de l’antispécisme radical
- Deuxième partie – Vers une sociologie de l’antispécisme radical
- Pour ne pas conclure…
- Sigles et acronymes
- Notes et références
- Table
- Quatrième de couverture
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