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Histoire de l’éjaculation féminine de la Chine ancienne à nos jours
- 313 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
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Histoire de l’éjaculation féminine de la Chine ancienne à nos jours
À propos de ce livre
Ce qui fascine dans l'histoire de l'éjaculation féminine, explique Stephanie Haerdle, c'est d'y découvrir que dans plusieurs cultures, et à plusieurs époques, elle était non seulement une expression parfaitement évidente de la sexualité, mais était révérée. Ce qui soulève une question tout aussi passionnante : pourquoi, à partir du XIXe siècle, l'éjaculation féminine a-t-elle été sans cesse ignorée, honnie ou reléguée au domaine du « fantasme sexuel masculin » ?
De l'ère préchrétienne à aujourd'hui, des traités érotiques de la Chine ancienne aux mouvements féministes de la troisième vague, en passant par l'Inde de V?tsy?yana et la Vienne de Freud, l'histoire culturelle et politique de l'éjaculation féminine compose un portrait étonnant et remarquable de la sexualité. Fruit d'une vingtaine d'années de recherche, ce minutieux travail interroge la nature politique de la biologie humaine, offre des perspectives critiques originales sur la médecine occidentale, dominée par les hommes, et rappelle en quoi le sexe de la femme est un champ de bataille.
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SociologieCHAPITRE 1 FRUIT DU MÛRIER ET EAU DE JADE L’éjaculation féminine dans les textes de la Chine ancienne
Le jeu des nuages et de la pluie
Dans la Chine ancienne, le sexe est très hautement considéré. La rencontre érotique et l’union sexuelle entre un homme et une femme relèvent à la fois de la technique culturelle, de l’art corporel, de la pratique médicale et de l’assouvissement voluptueux du désir. Des forces cosmiques universelles s’y rencontrent. C’est le ciel et la terre qui s’unissent. Yunyu, le jeu des nuages et de la pluie, est un concept millénaire, toujours en cours aujourd’hui, pour désigner l’amour physique, et le mélange des fluides sexuels est célébré tant dans les anciens manuels du sexe, datant de l’ère préchrétienne, que dans la littérature érotique médiévale[1]. Le sexe est bien plus qu’une activité destinée à la reproduction. Il maintient la santé de l’homme et de la femme et harmonise la relation entre les deux. Le plaisir physique est également spirituel et thérapeutique; il peut mener à l’illumination et garantit une longue vie.
Le monde repose sur deux aspects complémentaires: le yin et le yang. Le yin est le principe négatif, le yang le principe positif. Le yin symbolise la Terre, la Lune, l’eau, l’obscurité, l’hiver et la femme, alors que le yang réfère au ciel, au Soleil, au feu, à la lumière, à l’été et à l’homme. Yin et yang se répondent en créant un équilibre vivant, fluctuant, qui se retrouve dans la rencontre physique entre la femme et l’homme. Ensemble, on se complète et les contraires finissent par former un tout. Les liquides tels que la salive, la sueur, le lait ou les fluides sexuels circulent entre les corps. On se boit l’une l’autre, on respire le souffle et l’odeur de l’être aimé, on accueille l’énergie et la force de son amant·e par tous les orifices de son propre corps. Le sexe est essentiel pour garder la force et la santé, activer le flux de l’énergie ch’i, et peut-être même devenir immortel·le. Si l’homme reçoit trop peu de yin, il peut mourir[*]. Dans le sexe, la femme et l’homme se rencontrent d’égale à égal, aucun des deux corps n’est supérieur à l’autre. Ils se distinguent cependant clairement sur un point crucial, celui de l’éjaculation: si l’homme ne dispose que d’une quantité limitée de semence, les fluides sexuels de la femme jaillissent d’une source intarissable. L’homme se doit donc de contrôler son éjaculation, puisque la perte de sa semence l’affaiblit, lui coûte une force vitale précieuse, tandis que la femme multipliera les orgasmes et éjaculera aussi souvent que possible. Dans cette conception du sexe et de l’érotisme, la femme est puissante. Elle offre généreusement son précieux fluide et savoure un plaisir illimité. Le sexe idéal est fréquent, lent et varié, et la femme jouit et éjacule, tandis que l’homme prend du plaisir en régénérant ses énergies, éjaculant uniquement lorsqu’une grossesse est souhaitée (on considère que la période de fécondité comprend les cinq jours suivant la fin de la menstruation).
À quoi ressemble exactement ce sexe «idéal»? Comment se touche-t-on, comment s’embrasse-t-on pour faire jaillir les fluides féminins? Comment célèbre-t-on le plaisir commun, l’union des corps? Et comment se garde-t-on du «mauvais» sexe, où l’homme éjacule sans que la femme y trouve son compte? C’est ce qu’expliquent les manuels d’érotologie chinois, dont les plus anciens ont été écrits il y a plus de deux mille ans. Ouvrages d’éducation sexuelle et guides pratiques destinés aux membres de la haute société, ils étaient notamment offerts aux jeunes mariés. Des textes tels que le Manuel du sexe de maître Wucheng (Wuchengzi yin dao) ou Unir le yin et le yang (He yin yang) contiennent des descriptions très précises du corps humain, des réactions sexuelles et de l’orgasme, et exposent les effets bénéfiques de l’excitation et de l’union charnelle. Le texte Entretiens sur la suprême gouverne dans le monde (Tianxia zhi dao tan), rédigé il y a plus de deux mille deux cents ans, explique: «L’homme naît et il y a deux choses qu’il n’a pas besoin d’apprendre à faire: respirer et manger. En dehors de cela, il n’y a rien qui ne doive être appris et exercé. Manger est ce qui reproduit la vie, et les plaisirs des sens ce qui l’amoindrit; pour les êtres sages il est donc indispensable, lors de l’union entre l’homme et la femme, de disposer de règles de comportement[2].»
Le jing, ou «suc», fait partie des plus importants fluides corporels. Le concept englobe tous les fluides blancs ou translucides, épais ou visqueux. La salive, la sueur et le lait sont jing, les fluides sexuels masculins et féminins sont jing. L’éjaculat de l’homme est qualifié de yinjing, «suc des parties cachées[3]». L’essence jing de la femme comprend l’ensemble de ses fluides génitaux et sexuels: la lubrification du vagin, qui intervient dès le début des préliminaires, ainsi qu’un deuxième liquide, quantitativement bien plus important, qui coule ou jaillit de la vulve ou du méat urinaire juste avant ou pendant l’orgasme – c’est donc bien d’éjaculation féminine qu’il s’agit. L’éjaculat a de nombreux noms: yinjing, qi[4], eau du puits, ambroisie, eau de la fleur de lune, jus de melon ou de pêche[5], que l’homme peut «boire» (he), «consommer» (chi) ou «inhaler» (xi)[6] avec son pénis.
De l’ère préchrétienne au XVIIe siècle, il n’est pas un manuel d’érotologie chinois qui n’évoque cette différence essentielle entre les sexes. Le suc de l’homme, source de sa santé et de sa force de vie, doit être «géré» avec la plus grande attention. Chaque rencontre sexuelle peut l’affaiblir, le rendre malade et le faire vieillir avant l’heure. Un homme tire donc le plus grand avantage pour sa santé du coitus reservatus, et n’éjaculera que lorsqu’une grossesse est souhaitée. Le renoncement à l’éjaculation est récompensé par la santé et le rajeunissement. Une rencontre sexuelle réussie peut amener les cheveux blancs à redevenir noirs, et les dents à repousser. Si l’homme retient sa semence lors de l’orgasme, celle-ci peut monter jusqu’au cerveau le long de la colonne vertébrale et mener à l’«éclairement spirituel», à l’illumination. L’homme qui «fait remonter l’esprit [la semence masculine] voit enfin de manière durable et est l’égal du ciel et de la Terre[7]».
Le texte médiéval Le classique de la fille mystérieuse (Xuannü jing) promet à l’homme qui retient son éjaculation qu’il verra ses forces centuplées: «Une fois que la femme éprouve du plaisir, elle commence à bouger toute seule et ses fluides commencent à s’écouler libéralement. Il peut alors aller aussi loin que possible. Une fois qu’elle a atteint l’orgasme, ils s’arrêtent. Pratiquez ceci sans perdre [votre sperme] et vos forces croîtront au centuple[8].» Pour l’essence yin de la femme, inépuisable, c’est différent. Ses fluides constituent pour l’homme un aliment et un remède. Une femme est libre de se masturber autant qu’elle veut ou de coucher avec d’autres femmes: plus ses rapports sexuels seront fréquents, plus ses fluides seront riches en énergie, et son partenaire masculin en profitera. L’homme fait donc tout pour donner du plaisir sexuel à sa partenaire, pour faire jaillir ses liquides et prolonger le coït, afin qu’il puisse en «boire» et en «absorber» longuement et abondamment. D’autres substances féminines, telles que le souffle, la sueur, la salive ou le lait lui donnent également des forces. Mais rien ne lui apporte autant d’énergie que son essence yin[9]. Pendant le sexe, on assiste à un renversement des rôles sociaux: le pénis est «invité» dans le vagin de la femme. «Pauvres en semence», les hommes envient les femmes pour leur yin et découvrent dans l’acte sexuel de prodigues «donneuses de vie[10]».
Pendant l’acte sexuel, les femmes se réchauffent lentement, mais, comme l’eau, elles se refroidissent tout aussi lentement. C’est pourquoi elles aiment la «lenteur» (xu) et la «durée» (jiu), et détestent la «précipitation» (ji) ou la «violence» (bao)[11]. Dans les textes chinois, de longs préliminaires sont indispensables, et les hommes pénètrent leur partenaire tard, mais avec force variantes. Les mouvements peu ou très profonds, rapides et lents se succèdent. Les manuels d’érotologie décrivent jusqu’à 30 positions différentes pour la pénétration, telles que «Le Tigre marche», «Le Singe lutte» ou «Le Dragon bouleversé». Les textes chinois présentent l’acte sexuel comme un jeu plein de ruses, destiné à prendre à l’autre l’énergie qui prolonge la vie[2*]. Comme la femme tire elle aussi des bénéfices du suc de son partenaire, elle essaie de le lui «voler». Si elle parvient à le séduire, à le faire éjaculer, c’est elle qui a gagné. Rien n’est plus dangereux que le plaisir incontrôlé: «Quand la semence s’annonce, quittez le terrain rapidement! Coucher avec une femme, c’est comme monter un cheval au galop avec de mauvaises rênes, comme se promener au bord d’un gouffre dont les profondeurs sont hérissées d’épées et où l’on a peur de tomber. Économisez votre semence et votre vie ne s’achèvera pas[12]!» Une femme insatisfaite est «intenable», et celle qui ne trouve pas son plaisir dans le lit conjugal cocufiera son mari en couchant avec des amants plus compétents. En revanche, si une femme est comblée sexuellement, la vie du couple sera heureuse sur bien des plans. Pour l’homme, il vaut donc vraiment la peine d’être un bon amant, d’exercer et de perfectionner son endurance, la maîtrise de son corps, son don d’observation, son empathie et sa «technique».
Pour que l’homme et la femme puissent s’unir en toute harmonie, l’homme doit apprendre à «lire» le plaisir de la femme. Les textes chinois anciens décrivent jusqu’à la moindre de ses réactions sexuelles et indiquent précisément à l’homme comment réagir à quels signes. Est-ce que le visage de l’aimée rougit, est-ce qu’elle gémit, soupire, est-ce que ses orteils se recroquevillent, est-ce que son bassin se soulève, quel parfum ont ses fluides, est-ce qu’ils s’écoulent? Faut-il lui caresser les bras, souhaite-t-elle être pénétrée profondément ou non, lentement ou rapidement, souhaite-t-elle un changement de position ou une pause? Le corps de la femme est minutieusement observé; la couleur, la taille, la profondeur et les sécrétions de ses organes génitaux sont décrites dans les moindres détails, en termes poétiques. Ces textes cartographient des parties du vagin que nous désignons aujourd’hui, dans le meilleur des cas, sous leur nom scientifique. Mais qui connaît un terme érotique pour désigner la surface située de part et d’autre du col de l’utérus? Une image, un mot pour la paroi du canal vaginal, à l’exclusion de la zone G[3*]?
Deux textes chinois vieux de plus de deux mille deux cents ans, qui «comptent parmi les témoignages les plus anciens conservés, dans le monde entier, d’une connaissance sexuelle aussi détaillée[13]», nous donnent un exemple de ce regard porté sur le corps et la sexualité: il s’agit des lamelles de bambou de Mawangdui, traduites et commentées par le sinologue suisse Rudolf Pfister. Celui-ci y a découvert deux éléments qui, plus de deux mille ans plus tard, divisent toujours: l’éjaculation féminine et la zone G.
Fruit à lait et épanchement: les lamelles de bambou de Mawangdui
En 1973, dans la province chinoise du Hunan, on découvre trois tombeaux de l’ère préchrétienne. Les luxueuses sépultures de la famille Li renferment des pièces de soie, des instruments de musique, des cosmétiques, des paniers de nourriture, de la vaisselle en bois laqué – et une bibliothèque. Parmi les 20 textes conservés, on trouve des écrits sur la médecine et deux textes sur la sexualité. Rédigés au pinceau sur de petites lamelles de bambou, ce sont les plus anciens des témoignages qui nous sont parvenus de Chine «traitant du corps de la femme avec une telle profusion de détails[14]». Les auteurs anonymes, parmi lesquels se trouvaient peut-être des femmes, selon Pfister, décrivent minutieusement les postures, les mouvements, les bruits et les fluides. L’éjaculation féminine y est elle aussi évoquée: il s’agit là de l’une des plus anciennes représentations qui nous en soient parvenues.
Le premier texte, intitulé Entretiens sur la suprême gouverne dans le monde, comporte 56 lamelles de bambou, co...
Table des matières
- Couverture
- Page de titre
- Crédits
- Avant-propos
- 1. Fruit du mûrier et eau de jade: L’éjaculation féminine dans les textes de la Chine ancienne
- 2. Suc de volupté et eau d’amour: L’éjaculation féminine dans les textes indiens anciens
- 3. Du plaisir à la procréation: La semence féminine de l’Antiquité aux Temps modernes
- 4. Éjaculation et pollution nocturne, rêves humides et flux de joie
- 5. Nouvelles représentations anatomiques zone G, vagin, clitoris
- 6. «Éjaculation contrôlée» Les superhéroïnes de l’éjaculation féminine
- Épilogue
- Remerciements
- Notes
- Bibliographie
- Table
- Quatrième de couverture
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