
- 231 pages
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À propos de ce livre
L'histoire s'écrit de plus en plus au prisme de la subjectivité de l'auteur, comme si, pour l'écrire, il fallait révéler l'intériorité de ceux qui la font, mais aussi celle de ceux qui l'écrivent. Ni histoire au sens conventionnel du terme, ni autobiographie, c'est un nouveau genre hybride qui a pris forme en remportant un succès considérable.
La séparation entre histoire et roman est brouillée par une nouvelle interaction : les enquêtes historiques sont écrites comme des romans, avec des intrigues haletantes dont le héros est souvent l'auteur lui-même, et les romans sont de plus en plus inspirés par l'histoire. Il suffit de penser à des auteurs comme Laurent Binet, Emmanuel Carrère, Javier Cercas, Daniel Mendelsohn, W.G. Sebald, etc.
Cet essor du moi soulève des questions fondamentales sur le rapport entre vérité historique et vérité romanesque ou sur le statut épistémologique de l'écriture à la première personne. Il soulève aussi d'autres questions plus profondes concernant le monde dans lequel nous vivons. L'histoire est affectée par une nouvelle forme de vie axée sur l'individualisme. Ce texte, qui n'est ni un portrait à charge ni un pamphlet, interroge les tenants et les aboutissants de cette mutation dans l'histoire.
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Historiographiechapitre 1
Écrire à la troisième personne
Les historiens ont commencé à écrire à la troisième personne dès l’Antiquité, à une époque où il n’y avait pas de frontières nettes entre l’histoire, la poésie, la tragédie et l’éloquence, toutes étant «des institutions de paroles ancrées dans la cité[21]», pour reprendre les mots de Nicole Loraux.
Bien qu’ayant participé aux guerres du Péloponnèse, d’abord en tant que général athénien puis en tant qu’exilé, Thucydide ne voulait pas témoigner de cet événement. Il voulait faire un travail d’historien et reconstituer le conflit en décrivant les faits de manière objective, ce qui exigeait une narration à la troisième personne. Il n’écrivit donc pas La guerre du Péloponnèse en poète, car il ne voulait pas, «pour les besoins de l’art, [grandir] les événements de ce temps». Il prit aussi ses distances avec les «logographes» – c’est ainsi qu’il désignait les chroniqueurs des vie et ve siècles av. J.-C. – qui, en écrivant l’histoire, «étaient plus soucieux de plaire à leur public que d’établir la vérité», et parlaient de faits qui n’étaient pas vérifiables et ne pouvaient donc pas prétendre à une quelconque authenticité. Sa méthode à lui était différente, car il se proposait de produire «un savoir fondé sur des données absolument indiscutables». Aussi bien au sujet des événements dont il avait été témoin que pour ceux dont il avait une connaissance indirecte, il procédait «chaque fois à des vérifications aussi scrupuleuses que possible». Il demanda donc la bienveillance du lecteur qui risquait de «trouver peu de charme à [son] récit dépourvu de romanesque[22]», car ce travail de reconstitution rigoureuse et factuelle exigeait une narration impersonnelle. Selon le classiciste Luciano Canfora, c’est en introduisant soudainement un «je» narrateur que Xénophon, qui compléta l’œuvre de Thucydide, rendit sa propre écriture reconnaissable dans les chapitres 25 et 26 du livre VI. Ce passage de la troisième à la première personne visait lui aussi à renforcer la véridicité du récit par la caution du témoin oculaire: «Mon âge m’a permis d’assister de bout en bout au conflit avec la maturité d’esprit nécessaire pour comprendre ce qui se passait et j’ai pu suivre attentivement le cours des événements, afin de m’en faire une idée exacte[23].» Le successeur de Thucydide choisit donc un double registre narratif articulant le récit impersonnel de l’historien (Thucydide) avec celui, écrit à la première personne, du témoin (Xénophon lui-même).
Depuis la naissance de l’historiographie moderne comme discipline à prétention scientifique, vers la fin du xviiie siècle, l’écriture à la troisième personne est une de ses règles fondamentales et, du moins le supposait-on jusqu’à une époque récente, incontestables. Sa prémisse est assez simple: conçue comme une opération rationnelle de reconstitution factuelle et de description chronologique et contextualisée des événements du passé, l’histoire implique une distance, un regard extérieur que seule une narration impersonnelle peut assurer. Afin d’être rigoureusement recomposé et compris dans sa profondeur, le passé doit être délesté des strates de sentiments et d’émotions qui l’enveloppent, une tâche essentielle que seul un observateur extérieur – chronologiquement et même psychologiquement étranger aux faits qu’il décrit – peut accomplir. Leopold von Ranke, le fondateur de l’école historique allemande, concevait l’histoire comme un point de rencontre entre science (Wissenschaft) et formation (Bildung), entre les procédures rigoureuses de la recherche et la mission éducative implicite dans tout effort de production du savoir. À la fois métier et vocation – deux notions réunies dans le concept allemand de profession (Beruf), selon la définition wébérienne du travail scientifique –, l’histoire ne pouvait pas, selon lui, prendre la forme d’un récit subjectif, et encore moins intime[24]. Alors que les États-nations semblaient incarner, en termes hégéliens, son accomplissement, l’histoire devint un récit collectif et public, forcément impersonnel et objectif, qui risquait parfois de se confondre avec un acte notarial, un compte rendu prêt à être archivé. L’histoire conçue comme discours scientifique a codifié ses règles en assimilant et en fusionnant les procédés mis au point par d’autres disciplines, notamment la rhétorique du droit (un art de la persuasion fondé sur l’exhibition de preuves) et les pratiques expérimentales de la médecine (un diagnostic basé sur des observations empiriques). La connaissance du passé impliquait tout d’abord son objectivation et sa description rationnelle, selon une vision qui n’a que récemment été remise en cause avec l’avènement du tournant linguistique dans les sciences humaines et sociales.
Même l’irruption de la mémoire dans le domaine historiographique n’a pas modifié ces axiomes. Mettant l’accent sur son caractère éminemment subjectif, les historiens l’ont toujours abordée comme une source parmi d’autres qui demandent toutes à être validées, vérifiées et comparées. Bref, la mémoire s’est présentée à l’historien comme un nouvel objet d’investigation. Dans son introduction aux Lieux de mémoire (1984), Pierre Nora réaffirme une distinction quasiment ontologique – déjà fixée par Maurice Halbwachs dès les années 1920 – entre la mémoire et l’histoire, en soulignant leur dichotomie constitutive: la mémoire est faite de souvenirs tandis que l’histoire se base sur des sources; la mémoire est la présence d’un passé toujours vivant alors que l’histoire suppose l’absence et la froideur de ce qui est advenu et mort; la mémoire est la perception subjective d’un passé que l’histoire décrit comme une expérience réifiée et scellée[25]. Les chercheurs peuvent écrire une histoire de la mémoire collective, mais leur place se situe du côté de la première, pas de la seconde. Pour eux, on n’insistera jamais assez sur ce point, la mémoire n’est qu’une des sources qui encombrent leurs ateliers, à côté des documents d’archives, des textes, des lettres, des images, des films et de toutes sortes d’objets matériels. Inutile de préciser que, s’ils rencontrent ou recueillent des souvenirs, ils doivent les vérifier, les décrypter, les contextualiser et les interpréter, ce qui revient à dire qu’ils doivent les «réifier»; ils n’ont pas le droit de les remplacer ou de les mélanger avec leurs propres souvenirs, même s’ils sont tentés de le faire. L’expert en histoire orale rassemble les voix des acteurs du passé avec le respect, l’humilité et la pudeur que leurs témoignages exigent, mais aussi avec la distance critique nécessaire, puisqu’il doit vérifier scrupuleusement la correspondance entre les récits et les faits. Dans certains cas, lorsqu’il n’est pas confronté à des menteurs, c’est précisément le hiatus entre la parole des témoins et les faits attestés qui, une fois analysé et expliqué, permet une avancée dans la connaissance du passé[26]. L’objectif de l’historien est de comprendre ce qui est advenu, et non de montrer à quel point la découverte du passé l’affecte ou l’aide à sonder les profondeurs de son âme. Interroger le passé au prisme de ses propres souvenirs n’est pas le travail de l’historien, mais bien celui du mémorialiste. Celui qui ressent ce besoin ferait mieux de le satisfaire dans un lieu aussi discret que les pages d’un journal intime. C’est pourquoi Tocqueville, auteur de L’Ancien Régime et la Révolution (1856), avait conçu ses souvenirs de 1848 comme une sorte de «miroir» dans lequel il pouvait regarder ses contemporains et lui-même, et non comme un tableau destiné à être montré au public. Ce recueil d’observations avait un caractère strictement privé et ne pouvait devenir un témoignage que de manière posthume. Ses amis ne purent le lire et il ne fut publié qu’en 1893: «Le seul but que je me propose en le composant, écrivit-il, c’est de me procurer un plaisir solitaire, le plaisir de contempler seul un tableau vrai de la société humaine.» Il voulait que l’expression de ses souvenirs «soit sincère», et c’est pourquoi elle devait rester «entièrement secrète[27]».
Puisque l’écriture à la troisième personne constituait une règle partagée et incontestable de la discipline historique, rédiger ses propres mémoires devenait, pour un historien, une sorte de transgression. L’histoire, souligne Jeremy D. Popkin, «demande une sublimation notable du moi», ce qui revient à définir l’autobiographie comme l’expression d’un désir plus ou moins conscient de violer cette norme consolidée[28]. À l’âge du positivisme triomphant, les historiens français exhibaient de manière ostentatoire leur répugnance pour l’individualité. Gabriel Monod, le fondateur de la Revue historique, et ses héritiers, notamment Numa Denis Fustel de Coulanges et Charles Seignobos, concevaient leur discipline comme une sorte d’ascétisme radical qui effaçait complètement leur subjectivité. Une telle posture, déplorait Charles Péguy, un des premiers écrivains à rejeter la séparation entre histoire et littérature, revenait à ignorer le présent, l’environnement de l’historien, et à considérer cette ignorance comme une vertu, sinon comme «la condition même pour accéder à la connaissance du passé[29]». En tant que travail d’objectivation et mise à distance des événements, la narration historique devait être anonyme et l’historien devait s’effacer au lieu de s’exhiber.
Pendant la seconde moitié du xixe siècle, l’institutionnalisation de l’histoire comme discipline scientifique finalement émancipée de la littérature impliquait, selon les mots d’Ivan Jablonka, l’expulsion du «je», c’est-à-dire sa soumission progressive à un paradigme d’objectivité emprunté aux sciences naturelles – dont les fondements avaient été fixés par Claude Bernard dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865) –, qui exigeait la plus rigoureuse séparation entre, d’un côté, l’observation et l’analyse des événements et, de l’autre, le sujet qui l’effectue. Effaçant sa subjectivité, l’historien se dissimulait derrière une «absence-omniprésence» qui lui donnait l’illusion d’établir une narration objective, neutre; de s’exprimer, conclut Jablonka, comme une sorte de «narrateur-Dieu»[30]. La seule subjectivité qu’il pouvait admettre était celle des acteurs du passé. L’ambition de Jules Michelet, comme il l’expliquait dans ses principaux ouvrages, du Peuple (1846) à Histoire de la Révolution française (1850-1853), était de restituer et de revivre le passé avec ses émotions, ses passions, ses espoirs, ses tragédies et ses élans. Cela demandait à la fois un travail méticuleux de reconstitution fondé sur l’exploration des sources et l’identification empathique avec les acteurs d’une époque donnée. À ses yeux, le but de l’historien était la «résurrection» du passé; il voulait faire ressusciter ce qui était advenu en pénétrant l’esprit de ceux qui avaient participé à le faire advenir[31]. Derrière sa froideur apparente, le document d’archives cachait le secret de la vie: «Ces papiers ne sont pas des papiers, mais des vies d’hommes [...]. Doucement, messieurs les morts, procédons par ordre, s’il vous plaît. Tous, vous avez droit sur l’histoire. [...] Et à mesure que je soufflais sur leur poussière, je les voyais se soulever. Ils tiraient du sépulcre qui la main, qui la tête, comme dans le Jugement dernier de Michel-Ange, ou dans la Danse des morts. Cette danse galvanique qu’ils menaient autour de moi, j’ai essayé de la reproduire en ce livre[32].»
Selon François Hartog, l’approche de Michelet est, à plusieurs égards, aux antipodes de celle de Fustel de Coulanges: au lieu de se cacher, il essaie de dialoguer avec les morts. Fustel, écrit Hartog, «s’emploie à ne pas être, s’absentant de lui-même pour connaître le passé; l’autre construit un contrat avec l’absence et se fait le visiteur des morts. [...] Il y a là deux types d’absence, deux rapports au temps, deux stratégies de connaissance, deux modes d’écriture de l’histoire. Michelet est du côté de la mémoire, au sens où l’entendra Péguy, Fustel de celui de l’histoire[33]». Michelet, souligne Christophe Prochasson en citant son Journal, est l’inventeur du «moi-histoire[34]». Partant de prémisses différentes, les tenants de l’historicisme allemand voient eux aussi l’identification avec les acteurs du passé comme une condition nécessaire à la construction du récit historique. Ranke l’appelle «empathie» (Einfühlung) et Dilthey, «expérience vécue» (Erlebnis)[35]. Pour Michelet comme pour Wilhelm Dilthey, ce procédé permet à l’historien de s’imprégner du monde mental et émotionnel d’une société disparue pour le comprendre, mais cela ne permet certainement pas de confondre cet univers mental avec l’individualité de l’historien lui-même: l’«empathie» qu’ils recommandent n’est pas un dialogue entre des interlocuteurs interchangeables. Les deux historiens problématisent le récit à la troisième personne sans pour autant le remettre en question.
Cette tension entre l’émergence d’une subjectivité nouvelle et l’impératif positiviste d’une narration impersonnelle traverse tout le xixe siècle. Les débats historiographiques n’en sont qu’une expression parmi d’autres. À la même époque, la littérature aussi se déchire autour de ce nouveau «moi», dont les chercheurs font correspondre l’apparition avec les Confessions de Rousseau (1782), la première autobiographie moderne. Chateaubriand, Lamartine, George Sand et Alexandre Dumas suivent son exemple, mais se heurtent à des résistances et des incompréhensions. Chez le premier d’entre eux, l’éloquence l’emporte souvent sur la sincérité et ses Mémoires d’outre-tombe (1849-1850) sont souvent considérés comme les épanchements d’un Narcisse sénile. Les textes autobiographiques de Nerval, le premier poète à coucher sur papier ses propres rêves et à transformer sa maladie en source de création esthétique, plus d’un demi-siècle avant la psychanalyse et le surréalisme, sont considérés comme les délires d’un fou, objets d’intérêt pour la médecine davantage que pour la littérature.
Il faudra attendre l’avènement des avant-gardes, au début du xxe siècle, pour que le potentiel artistique de la subjectivité des écrivains soit pleinement reconnu[36]. La fin du naturalisme, l’épuisement du réalis...
Table des matières
- Page de titre
- Crédits
- Introduction
- chapitre 1 Écrire à la troisième personne
- chapitre 2 Les pièges de l’objectivité
- chapitre 3 Ego-histoire
- chapitre 4 Petit inventaire du «je» narratif
- chapitre 5 Discours sur la méthode
- chapitre 6 Modèles: l’histoire entre cinéma et littérature
- chapitre 7 Histoire et fIction
- chapitre 8 Présentisme
- Remerciements
- Table
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