Futurs proches
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Liberté, indépendance et impérialisme au XXIe siècle

  1. 392 pages
  2. French
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  4. Disponible sur iOS et Android
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Liberté, indépendance et impérialisme au XXIe siècle

À propos de ce livre

Dans ce livre empreint d'un sentiment d'urgence, Noam Chomsky dresse l'inventaire des horizons possibles, «menaçants» ou «exaltants», de ce jeune XXIe siècle. Au fil d'une analyse fine des événements politiques des dernières années, il met à nu les rouages de la mécanique implacable de l'impérialisme américain, mécanique qui plonge des peuples entiers dans le désarroi. Il montre ainsi que l'indépendance politique et l'État demeurent les plus solides remparts pour la défense de la liberté. En brossant ce portrait, Noam Chomsky explore les problèmes d'aujourd'hui : fossé grandissant entre le Nord et le Sud, exceptionnalisme aux États-Unis (qui perdure sous la présidence d'Obama), fiascos meurtriers d'Irak et d'Afghanistan, offensive israélo-états-unienne à Gaza, récentes crises financières. Chomsky ne sombre toutefois pas pour autant dans le désespoir. Il se réjouit du fait que les récentes percées de la démocratie en Amérique latine et les mouvements de solidarité internationale témoignent d'un « réel progrès vers la liberté et la justice ».

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Informations

Éditeur
Lux Éditeur
Année
2016
ISBN de l'eBook
9782895966913

Deuxième partie

L’Amérique du Nord…
et ailleurs

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Chapitre 5

De « bonnes nouvelles »
d’Irak et d’ailleurs

PEU DE TEMPS avant la campagne présidentielle américaine de 2008, on tenait pour acquis que la guerre d’Irak en serait l’enjeu principal, comme ç’avait été le cas lors des élections législatives de mi-mandat de 2006. Cependant, il n’en a pratiquement pas été question, ce qui a suscité une certaine incompréhension. Cela n’avait pourtant rien de surprenant.
La population considérait toujours l’Irak comme une question d’importance, mais la démocratie contemporaine n’a que faire de son avis. Les affaires du monde sont du ressort des « hommes responsables », qui doivent « vivre à l’abri du piétinement et des beuglements d’un troupeau en déroute », la population, constitué d’« observateurs ignorants et indiscrets » ayant une « fonction » de « spectateurs », et non de « participants ». Les spectateurs sont tenus d’éviter de se creuser la tête avec les enjeux. Le Wall Street Journal l’a presque confirmé dans un article sur le « super mardi » (le 5 février 2008, journée où avaient lieu de nombreuses primaires) publié à la une et ayant pour titre « Élections 2008 : Les électeurs privilégient la personnalité des candidats plutôt que les enjeux ». Plus précisément, disons que les enjeux s’estompent parce que les candidats, les organisateurs politiques et leurs agences de relations publiques mettent l’accent sur la personnalité des candidats (leurs qualités, etc.). Ils ont d’ailleurs de bonnes raisons de le faire. En s’approchant un peu trop de l’arène politique, le peuple peut devenir dangereux. Ceux qui « participent à l’action » sont assurément conscients du fait que, sur une foule d’enjeux cruciaux, les deux grands partis politiques se situent nettement plus à droite que la population en général et ont toujours défendu à peu près les mêmes positions au fil du temps. Benjamin Page et Marshall Bouton ont abordé le sujet récemment dans une recherche fort pertinente sur la politique étrangère. On peut néanmoins dire la même chose des questions de politique intérieure. Il est donc nécessaire de détourner l’attention du troupeau[ 1].
Les mises en garde dont je viens de faire état sont extraites d’un célèbre « essai progressiste sur la démocratie », rédigé par le plus grand intellectuel américain du XXème siècle, Walter Lippmann. Elles rendent bien les perceptions et opinions des intellectuels, largement partagées d’un bout à l’autre de l’étroit spectre idéologique de l’élite. Ce qui fait consensus s’exprime cependant davantage par la pratique que par les mots, bien que d’autres que Lippmann l’aient aussi énoncé : le président Woodrow Wilson, par exemple, qui soutenait qu’une élite constituée d’hommes du monde aux « nobles idéaux » doit avoir le pouvoir de perpétuer la « stabilité et la vertu[ 2] », ce qui revient pour l’essentiel à l’idée des pères fondateurs. Plus récemment, les hommes du monde se sont mués en « technocrates », en « intellectuels de l’action » sous John F. Kennedy, en néoconservateurs « straussiens », etc. Quelle que soit l’époque, c’est l’une ou l’autre variante de cette doctrine qui s’impose, non sans accents léninistes.
Pour l’avant-garde chargée de défendre ces nobles idéaux et de régenter la société et le monde, la disparition de l’Irak de l’écran radar n’a rien de bien mystérieux. Le distingué historien Arthur Schlesinger en avait expliqué les tenants et aboutissants de manière convaincante en 1966 dans son essai The Bitter Heritage[ 3], où il exposait la position des colombes alors que l’invasion américaine du Vietnam du Sud était dans sa quatrième année et que Washington s’apprêtait à ajouter 100 000 soldats aux 175 000 déjà en train de réduire le pays en lambeaux. Pourtant, Schlesinger et d’autres observateurs savaient sans doute que « ce qui a changé la nature de la guerre du Vietnam [ …] n’a pas été la décision d’envoyer des troupes terrestres au Vietnam du Sud » en 1965 ni de bombarder le Nord, « mais bien la décision de mener une guerre aérienne illimitée à l’intérieur [le Vietnam du Sud], au prix de sa dévastation totale ». Ces faits ont été ostensiblement rapportés par Bernard Fall, historien militaire de renom, spécialiste de l’Indochine et farouche anticommuniste, qui, très tôt, avait prédit que « le Vietnam en tant qu’entité culturelle et historique [ …] est menacé d’extinction [ …] [alors que] ses régions rurales meurent littéralement sous les coups de la plus colossale machine militaire jamais déployée dans une zone de cette taille ».
Au moment où Schlesinger écrivait ces lignes, l’invasion qu’avait déclenchée Kennedy faisait face à des difficultés et constituait un lourd fardeau budgétaire pour les États-Unis. Avec d’autres libéraux de l’entourage du défunt président, il a commencé, non sans réticence, à mettre en cause leur propre position belliciste. Parmi eux se trouvait même Robert Kennedy, qui, un an plus tôt, quand Fall avait publié son compte rendu amer de la guerre dans le Sud, avait condamné l’idée d’un retrait en qualifiant ce dernier de « désaveu des engagements pris et réaffirmés par trois administrations successives » risquant d’« affaiblir sérieusement – et peut-être irrémédiablement – la démocratie en Asie ». En 1966, cependant, Robert Kennedy, Schlesinger et d’autres faucons démocrates ont proposé d’essayer de parvenir à un règlement négocié, qu’il ne fallait surtout pas confondre avec un retrait des troupes, un retrait sans victoire n’ayant jamais été envisagé par John F. Kennedy, contrairement à ce que laissent entendre nombre d’idées reçues[ 4].
Tout en reconsidérant sa position antérieure, Schlesinger gardait espoir : bien entendu, écrivait-il, « nous prions tous » pour que les faucons aient raison de croire que l’escalade actuelle puisse « venir à bout de la résistance » ; si tel est le cas, « nous pourrons tous rendre hommage à la sagesse et au sens de l’État du gouvernement des États-Unis » pour sa victoire, qui aura laissé « ce tragique pays éviscéré et dévasté par les bombes, brûlé par le napalm, stérilisé par le défoliant chimique, une terre en ruines, une épave » dont le « tissu politique et institutionnel » aura été pulvérisé ; il est cependant probable que l’escalade n’aboutisse pas et s’avère trop coûteuse pour les États-Unis, d’où l’idée de revoir la stratégie.
L’opinion des citoyens les plus progressistes a été bien illustrée par la section du Massachusetts de l’organisme Americans for Democratic Action (ADA). Vers la fin de 1967, alors que l’opposition à la guerre prenait enfin l’envergure d’un mouvement de masse, la direction de l’ADA a déployé des efforts considérables (et plutôt ridicules) pour empêcher l’adhésion de personnes dont elle craignait l’éventuel appui à une résolution antiguerre proposée par cette section locale indocile (Howard Zinn et moi étions ces terrifiants candidats). Quelques mois plus tard aura lieu l’offensive du Têt, qui incitera le monde des affaires à se retourner contre la guerre à cause des coûts qu’elle imposait aux Américains. Les plus lucides prenaient conscience que Washington avait déjà atteint ses principaux objectifs : d’abord, détruire le « virus » du développement autonome, dont la réussite aurait pu « provoquer une contagion » dans toute la région, pour emprunter la rhétorique de Kissinger, puis vacciner ses victimes potentielles en leur imposant de brutales dictatures[ 5].
Tout à coup, on découvrait que tout le monde s’était toujours opposé farouchement à la guerre (dans un profond silence). Les biographes de Kennedy ont dû réviser en profondeur leurs comptes rendus pour les faire concorder avec le mythe voulant que ce président ait été une colombe inavouée, expédiant leur riche documentation (y compris leur propre version antérieure des événements) dans les poubelles de l’histoire, où les faits inopportuns se dissipent dans la paix et l’oubli[ 6]. Les autres ont préféré se taire, présumant avec raison que la vérité finirait par disparaître. L’interprétation à retenir s’est vite imposée : le mouvement antiguerre, radical et présomptueux, a nui aux tentatives plus sérieuses des « opposants de la première heure » de mettre fin à la guerre. Au début du XXIème siècle, on a même inversé le sens de certains termes. Dans les années 1960, on sermonnait les tenants du « révisionnisme » historique parce qu’ils osaient affirmer que les intentions motivant la guerre du Vietnam étaient loin d’être nobles et pures, voire parce qu’ils suggéraient que les États-Unis auraient joué un certain rôle dans le déclenchement et la poursuite de la guerre froide. Quarante ans plus tard, le « révisionnisme » désigne la doctrine selon laquelle la victoire des États-Unis au Vietnam était imminente, mais a été sabotée de l’intérieur. Une telle interprétation contredit la conception généralement admise voulant qu’une victoire de cette noble cause ait été impossible et qualifiant la guerre d’erreur de jugement. Le débat fait rage dans les cercles intellectuels. Ce glissement terminologique témoigne d’une mutation du spectre idéologique et constitue une grande victoire pour les gardiens de la culture impériale, du moins chez les élites cultivées.
À la fin de la guerre, en 1975, la position des colombes convaincues a été bien exprimée par Anthony Lewis, voix la plus critique de la presse écrite et des médias en général. Selon lui, la guerre avait commencé par des « tentatives maladroites de bien faire » – sous l’angle de l’idéologie dominante, l’expression « tentatives de bien faire » frise la tautologie, et l’adjectif « maladroites » renvoie aux coûts et aux échecs –, mais, dès 1969, il était « évident aux yeux du monde entier ou presque et de la plupart des Américains que cette intervention constituait une erreur catastrophique ». Contre la guerre, expliquait-il, on pouvait argumenter « que les États-Unis s’étaient avérés ignorants des forces culturelles et politiques à l’œuvre en Indochine, et qu’ils s’étaient trouvés dans une position où ils ne pouvaient imposer aucune solution à moins d’en payer le prix, trop élevé[ 7] ».
En 1975, année où Lewis écrivait ces lignes, « la plupart des Américains » voyaient les choses d’un tout autre œil. Environ 70 % d’entre eux considéraient la guerre comme « fondamentalement injustifiée et immorale », et non comme une « erreur ». Cette opinion n’est toutefois que celle d’« observateurs ignorants et indiscrets » qu’il convient de ne pas prendre au sérieux ; dans les rares cas où elle se fait entendre, on peut l’escamoter sans procès en lui attribuant des motivations égoïstes et un manque de fondements moraux[ 8].
Dans les années 2000, ces raisonnements de l’élite, tout comme la mentalité dont ils témoignent, ont été resservis sans grand changement dans les commentaires critiquant l’invasion de l’Irak. Bien que les condamnations de la guerre contre l’Irak aient été beaucoup plus virulentes et radicales que celles qui avaient été exprimées à toutes les étapes équivalentes de la guerre du Vietnam, les principes articulés jadis par Schlesinger n’en persistent pas moins vigoureusement dans les médias et les analyses.
Fait intéressant : Schlesinger lui-même a adopté une position fort différente et nettement plus honorable à propos de l’invasion de l’Irak, se démarquant ainsi de ses semblables. Quand les bombes se sont mises à tomber sur Bagdad, il a écrit que la politique de Bush « ressemblait d’une manière alarmante à celle que l’empire du Japon avait appliquée à Pearl Harbor en “une date qui restera dans l’Histoire comme un jour d’infamie”, comme l’avait qualifiée un ancien président américain. Franklin D. Roosevelt avait raison, mais aujourd’hui nous, Américains, sommes ceux qui vivons dans l’infamie ». Il serait instructif de connaître le traitement accordé à cette objection de principe de Schlesinger dans les hommages qui lui ont été rendus après son décès, ainsi que dans les nombreuses recensions de ses Journals 1952-2000 (dans lesquels le Vietnam n’est mentionné qu’à partir des années Johnson, ce qui concorde avec le contenu des premières éditions de sa biographie de Kennedy). Il n’est pas vraiment nécessaire de mener une enquête[ 9].
Que l’Irak soit devenu « une terre en ruines, une épave », ne fait aucun doute. Il ne devrait plus être nécessaire d’énumérer les faits en détail. La maison de sondages britannique Opinion Research Business a récemment mis à jour son estimation du nombre de morts qu’a faits la guerre à 1,03 million, en excluant les provinces de Kerbala et d’Al-Anbâr, deux des régions où la situation est la pire[10]. Que cette évaluation soit juste ou que les vrais chiffres soient de loin inférieurs, comme certains le prétendent, il va sans dire que le coût en vies humaines est terrible. La guerre a aussi fait des millions de déplacés. Grâce à la générosité de la Jordanie et de la Syrie, les millions de réfugiés ayant fui la dévastation de leur pays, y compris la plupart des professionnels irakiens (du moins ceux qu’on n’a pas assassinés), n’ont pas été simplement éliminés. Toutefois, cet accueil a commencé à s’amenuiser, pour la simple raison que la Jordanie et la Syrie n’ont bénéficié d’aucun soutien digne de ce nom de la part de Washington et Londres, auteurs des crimes. L’idée que ces derniers puissent recevoir leurs victimes autrement qu’au compte-gouttes est trop saugrenue pour être prise en compte. Autrefois larvés, des conflits entre sectes ont éclaté à la suite de l’invasion, surprenant les Irakiens, qui les croyaient improbables, et embrasant le pays. Bagdad et d’autres régions ont fait l’objet d’odieux nettoyages ethniques et ont été laissées entre les mains des chefs de guerre et des milices, principal élément de la stratégie contre-insurrectionnelle actuelle du général David Petraeus, réputé pour sa pacification de Mossoul, ville qui allait devenir le théâtre d’épisodes d’une rare violence.
La réalité des faits n’a pas échappé aux observateurs les mieux informés et les plus respectés. David Gartner, correspondant pour le Moyen-Orient au Financial Times, a décrit la dévastation que Petraeus a semée à Mossoul. Il a aussi présenté les raisons du déclin de la violence au moment de l’« escalade » ainsi que le contraste saisissant entre la version livrée par le Pentagone et les médias et le « château de cartes » décrit par le Government Accountability Office (organisme indépendant chargé du contrôle des comptes publics et relevant du Congrès). Il poursuit en se penchant sur la « catastrophe » stra...

Table des matières

  1. FUTURS PROCHES. Liberté, indépendance et impérialisme au XXIe siècle
  2. Page de titre
  3. Avant-propos
  4. Première partie. L’Amérique latine
  5. Deuxième partie. L’Amérique du Nord... et ailleurs
  6. Notes et références
  7. Table
  8. Déjà parus dans la collection «Futur proche»
  9. Crédits de production
  10. Quatrième de couverture

Foire aux questions

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