Manuel pour changer le monde
  1. 169 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub

À propos de ce livre

De nos jours, il est devenu dangereusement banal d'affirmer que notre monde est en crise. Crise économique, crises humanitaires, crise de confiance envers les institutions, aggravation des inégalités sociales, précarité économique, montée de l'extrême droite : autant de symptômes d'un monde qui ne tourne pas rond. Dans ce contexte, plusieurs ressentent l'urgence d'agir, lancent une panoplie d'initiatives et suscitent une recrudescence des mobilisations pour la défense de l'égalité et de la dignité. À l'heure où les gens ne croient plus aux changements politiques « par le haut », cet ouvrage se veut un antidote à l'épuisement des énergies utopiques et à la morosité ambiante, en offrant un guide pratique pour aider à surmonter les multiples défis de notre temps.

Approuvé par les 375,005 étudiants

Accès à plus de 1,5 million de titres pour un prix mensuel raisonnable.

Étudiez plus efficacement en utilisant nos outils d'étude.

Informations

Éditeur
Lux Éditeur
Année
2020
ISBN de l'eBook
9782895967903
CHAPITRE 1

INNOVER AU-DELÀ DES BUZZWORDS

Petite histoire d’un mot
Rappelons d’abord que la notion d’«innovation» n’a pas toujours eu la connotation positive dont elle jouit aujourd’hui. En 1828, l’archéologue et critique d’art Antoine Chrysostome Quatremère de Quincy publie De l’invention et de l’innovation dans les ouvrages des beaux-arts, un livre dans lequel il établit une distinction nette entre invention et innovation. Alors que l’invention est définie de façon positive comme «l’action d’atteindre l’objectif que l’on poursuit et relève principalement de l’œuvre de l’imagination», le terme «innovation» est utilisé «dans le sens défavorable que nous associons généralement au mot innovateur[1]». Pour Quincy, l’innovateur «se concentre seulement sur la surprise du moment... sa supposée création n’est rien», car l’innovation n’est qu’une nouveauté superficielle «dans le sens industriel, ou dans le sens que nous attribuons à la mode et à tout ce qui est fait dans une optique de rendement. [...] Il n’y a rien de nouveau, excepté la date[2]».
Une telle distinction peut servir à nous mettre en garde contre les usages superficiels de ce mot par le marketing et les discours ambiants, friands de changements, de tendances et de buzzwords séduisants qui nous appellent à embrasser la nouveauté, et même l’obsolescence programmée. L’innovation sociale, telle que nous la concevons, doit être l’œuvre d’un véritable travail d’invention et de créativité, consistant à développer de nouveaux moyens, pratiques et formes d’organisation pour satisfaire des besoins sociaux, tout en contribuant à une réelle transformation des relations sociales. Or, même cet appel au changement social ne va pas de soi, car il a longtemps été synonyme de désordre, de confusion et de chaos. Comme le rappelle l’historien Benoît Godin: «[P]endant des siècles [...] le mot innovation était un mot damné, une étiquette péjorative[3]
Comment est-on passé d’un monde où l’innovation était perçue avec suspicion, comme une excentricité, voire un danger pour l’ordre établi, à une société qui en fait systématiquement l’apologie, l’innovation étant érigée en valeur suprême du développement technologique, économique et social? Selon Godin, cette transition d’une étiquette péjorative à une valeur positive s’est produite lors du passage des sociétés traditionnelles à la modernité.
L’innovation est prohibée par les décrets de l’Église [...] les discours et les sermons, religieux et politiques, dénoncent l’innovation. En Angleterre, le Livre de la prière enjoint les gens de ne pas prendre part à la «folie» de l’homme et de ne point se mêler aux «innovations dernier cri». À l’époque, les évêques visitaient les paroisses pour faire respecter ces interdits. La signification du concept change à l’époque moderne. Le sens se voit modifié au moment où l’on considère l’innovation comme contribuant à la satisfaction des besoins de l’homme et à l’atteinte de ses objectifs – moraux, politiques, sociaux et matériels. Dès lors, l’innovation s’avère un concept qui sert les récits, au sens large du terme, et qui permet d’interpréter, de manière positive, tant le passé que le futur[4].
Il faudra attendre la fin du XXe siècle pour que l’innovation se hisse au centre de notre modèle de développement. Durant les années 1980 et 1990, la libéralisation des marchés, la circulation des capitaux et des marchandises à l’échelle mondiale, puis la révolution des technologies de l’information et de communication accélèrent le processus de la mondialisation. Dans un contexte marqué par une forte concurrence entre les États, où les politiques scientifiques, la recherche et développement (R&D) et l’économie du savoir jouent un rôle grandissant, les impératifs de productivité, de croissance et de développement technologique placent l’innovation au cœur du système économique.
Durant cette période, «la notion d’innovation se développe à l’intérieur de l’univers de la technologie et s’inscrit dans une logique marchande où l’entreprise constitue le terreau par excellence. L’étroite proximité qui existe entre “innovation” et “technologie” est telle que l’on précise rarement nommément qu’il s’agit d’innovation technologique[5]». Par la suite, cette relation symbiotique entre innovation et technologie laisse place à une prolifération de significations dans une foule de domaines. On vient alors à parler d’innovations organisationnelles, médiatiques, culturelles, artistiques, territoriales, quitte à ne plus savoir exactement de quoi on parle.
Parallèlement aux innovations techniques, industrielles et économiques visant la commercialisation de nouveaux produits, services et gadgets, les sciences sociales, l’économie sociale et les initiatives citoyennes viennent clamer qu’elles font aussi de l’innovation, avec une finalité sociale. Les innovations ne sont plus seulement des moyens d’augmenter la productivité du processus de travail ou la compétitivité d’une entreprise, mais de nouvelles façons de favoriser la justice, de réduire la pauvreté, de protéger l’environnement et de recréer un lien social dans un monde marqué par l’isolement, la précarité et les inégalités.
Ainsi, les innovations sociales surgissent souvent dans un contexte de crise, où l’ordre socioéconomique établi ne parvient plus à répondre aux attentes des individus en matière d’emploi, d’inclusion et de qualité de vie. Les solutions existantes font défaut, le fonctionnement des institutions ne reflète plus la réalité, le système se fissure et de nouvelles aspirations émergent.
Une réponse au néolibéralisme?
Depuis les années 1980, les sociétés occidentales sont entrées dans l’ère du néolibéralisme. Projet économique et politique visant à donner une place centrale à la liberté d’entreprise, à la privatisation des biens publics, au libre-échange, à la responsabilité individuelle et à l’entrepreneuriat, le néolibéralisme a contribué à remettre en question les acquis de l’État social et la gestion publique de l’économie au profit des intérêts privés. Privilégiant une conception de l’être humain comme homo economicus, c’est-à-dire comme individu calculateur évoluant dans un monde de concurrence, le néolibéralisme représente une véritable vision du monde où il n’y a ni société ni alternative[6].
L’instauration progressive de ce modèle de développement au cours des quarante dernières années a favorisé la déréglementation du secteur financier, la concentration des richesses, la domination des grandes firmes multinationales et l’explosion des inégalités économiques[7]. Depuis les premières privatisations et reculs sociaux imposés par les réformes de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan dans les années 1980, une multitude de mesures d’austérité, de coupes dans les services publics, de partenariats public-privé et de mécanismes de marché dans les institutions ont contribué à la diffusion de la logique néolibérale. Au-delà de l’idéologie du déficit zéro et des quinze années de règne libéral au Québec[8], c’est tout un rapport au monde qui s’est progressivement imposé dans nos vies. Comme le soulignent Pierre Dardot et Christian Laval:
Ce qui est en jeu n’est ni plus ni moins que la forme de notre existence, c’est-à-dire la façon dont nous sommes pressés de nous comporter, de nous rapporter aux autres et à nous-mêmes. Le néolibéralisme définit en effet une certaine norme de vie dans les sociétés occidentales et, bien au-delà, dans toutes les sociétés qui les suivent sur le chemin de la “modernité”. Cette norme enjoint à chacun de vivre dans un univers de compétition généralisée, elle somme les populations d’entrer en lutte économique les unes contre les autres, elle ordonne les rapports sociaux au modèle du marché, elle transforme jusqu’à l’individu, appelé désormais à se concevoir comme une entreprise[9].
C’est dans ce contexte historique qu’ont émergé les innovations sociales. Le retrait de l’État dans le financement des programmes sociaux et les angles morts du marché ont contribué à l’essor d’initiatives locales, d’innovations citoyennes et d’expérimentations collectives pour répondre à de multiples besoins essentiels en matière de soins, d’alimentation, d’intégration sur le marché du travail et d’autres services de proximité. Face à l’individualisme triomphant, à la mondialisation et à l’impératif de compétitivité, une autre logique basée sur l’auto-organisation, l’entraide et la réciprocité a permis de développer des solutions pratiques aux urgences du moment. C’est pourquoi Jacques Nussbaumer et Frank Moulaert considèrent que l’innovation sociale «offre une réponse constructive à la vision économiste et technologiste du développement économique rêvée et réalisée par les protagonistes néolibéraux. Elle défend une [vision] de solidarité, de coopération et de diversité (humaine, culturelle, économique) et de solutions aux problèmes de développement humain. [...] Le concept d’innovation sociale cherche à reconstruire des liens sociaux, hors du marché ou en combinaison avec lui[10]».
Cela dit, la relation entre innovation sociale et néolibéralisme est complexe. Si l’innovation sociale apparaît souvent comme une réponse solidaire face aux problèmes causés par le «tout au marché», elle représente aussi une extension de la logique de l’entreprise à l’intérieur du secteur à but non lucratif et des pratiques qui souhaitent participer au changement social. Il faut rappeler ici que la popularité de l’expression «innovation sociale» depuis une dizaine d’années correspond précisément à la dernière grande crise financière mondiale de 2007-2008. L’échec du projet néolibéral amène ainsi le besoin de renouveler le capitalisme afin de le rendre plus «durable», «responsable», «moral» et «inclusif».
Depuis ce temps, la montée de l’entrepreneuriat social, de l’économie collaborative et de nouvelles formes organisationnelles, comme le social business, contribuent à brouiller les cartes entre l’entreprise privée, l’économie sociale et les projets traditionnels du milieu communautaire[11]. L’innovation sociale, maintenant promue par les écoles de commerce, les fondations privées, les gouvernements, les incubateurs de startups et les fonds d’investissement d’impact, semble aujourd’hui associée à d’autres phénomènes tels que la responsabilité sociale des entreprises et les plateformes numériques, comme Uber et Airbnb, dans un fourre-tout où il devient difficile de s’y retrouver. Si tout nouveau produit, service ou organisation qui a un impact positif sur la société peut être défini comme une innovation sociale, comment séparer le bon grain de l’ivraie?
À l’instar de mots en vogue comme «participation», «empowerment», «transition», «gouvernance» ou «développement durable», l’innovation sociale reçoit différentes significations selon les acteurs, institutions et discours qui mobilisent ce terme. Loin d’être un simple «signifiant vide», cette notion élastique semble présentement associée à trois types de discours ou visions: innovations néolibérales, social-démocrates et critiques-radicales. Traçons d’abord un bref portrait de ces trois conceptions, afin de mieux situer l’approche de l’École d’innovation sociale au sein de cette constellation.
Émergence du néolibéralisme social
Tout d’abord, la conception néolibérale de l’innovation sociale participe à un large processus de marchandisation, c’est-à-dire à une extension générale de la logique marchande aux institutions, pratiques sociales et relations interpersonnelles. Bien que les innovations sociales soient souvent perçues comme des réponses collectives aux effets destructeurs du néolibéralisme, la rationalité néolibérale a aussi pour effet de mouler l’innovation sociale dans la logique entrepreneuriale, en préconisant l’entreprise sociale et l’entrepreneuriat social comme solution magique aux grands maux de la société. Ainsi, cette vision préconise la création de nouvelles entreprises à visage humain pour répondre aux enjeux actuels, en dotant d’une finalité sociale le modèle traditionnel de l’entreprise privée.
Contrairement au néolibéralisme classique, qui mise exclusivement sur la compétition et l’intérêt individuel, une nouvelle forme de néolibéralisme social prend racine dans la transformation de l’État-providence, invitant les citoyen·ne·s à combiner leur intérêt économique et leur engagement pour la communauté afin de prendre en charge la solidarité sociale[12]. Dans un contexte d’austérité, cette responsabilisation des individus, qui les appelle à créer des entreprises sociales pour pallier les lacunes du marché et de la redistribution, participe à une marchandisation des demandes sociales, alors prises en charge par la forme-entreprise. Cette dynamique se construit comme un double mouvement d’humanisation de l’entreprise et d’entreprisation du social[13].
Certains auteurs, comme Nathan Farrell, vont même jusqu’à parler de l’émergence d’un capitalisme de conscience et d’une néolibéralisation du secteur à but non lucratif pour décrire ce phénomène de repositionnement du capitalisme et de l’entreprise sur le marché de la conscience morale, de l’inclusion et de l’impact social[14]. Cette dynamique favorise l’importation des théories de management et du lexique de l’entreprise privée au sein des organismes communautaires, des entreprises collectives et d’autres associations de la société civile. L’idée est de mettre le capitalisme au service de l’humanité, pour reprendre la célèbre formule ...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Faux-titre
  3. Page de titre
  4. Crédits
  5. Prologue
  6. Introduction – Apprendre à changer le monde
  7. Chapitre 1 – Innover au-delà des buzzwords
  8. Chapitre 2 – Comprendre le monde pour mieux le changer
  9. Chapitre 3 – Agir collectivement
  10. Chapitre 4 – Propulser le changement
  11. Chapitre 5 – Transformer l’économie
  12. Chapitre 6 – Entreprendre autrement
  13. Chapitre 7 – S’organiser démocratiquement
  14. Chapitre 8 – S’engager dans la communauté
  15. Conclusion – Changer d’échelle
  16. Table des matières
  17. Quatrième de couverture

Foire aux questions

Oui, vous pouvez résilier à tout moment à partir de l'onglet Abonnement dans les paramètres de votre compte sur le site Web de Perlego. Votre abonnement restera actif jusqu'à la fin de votre période de facturation actuelle. Découvrir comment résilier votre abonnement
Non, les livres ne peuvent pas être téléchargés sous forme de fichiers externes, tels que des PDF, pour être utilisés en dehors de Perlego. Cependant, vous pouvez télécharger des livres dans l'application Perlego pour les lire hors ligne sur votre téléphone portable ou votre tablette. Apprendre à télécharger des livres hors ligne
Perlego propose deux formules : Essential et Complete
  • Essential est idéal pour les apprenants et les professionnels qui aiment explorer une grande variété de sujets. Accédez à la Essential Library avec plus de 800 000 titres de confiance et best-sellers dans les domaines du business, du développement personnel et des sciences humaines. Inclut un temps de lecture illimité et la voix Standard Read Aloud.
  • Complete : Parfait pour les apprenants avancés et les chercheurs ayant besoin d'un accès total et sans restriction. Débloquez plus de 1,5 million de livres dans des centaines de sujets, y compris des titres académiques et spécialisés. Le forfait Complete inclut aussi des fonctionnalités avancées telles que Premium Read Aloud et Research Assistant.
Les deux formules sont disponibles avec des cycles de facturation mensuels, semestriels ou annuels.
Nous sommes un service déabonnement à des manuels scolaires en ligne, qui vous permet d'accéder à une bibliothèque en ligne entière pour moins que le prix d'un seul livre par mois. Avec plus de 1,5 million de livres sur plus de 990 thèmes, nous avons ce qu'il vous faut ! Découvrir notre mission
Recherchez le symbole Écouter sur votre prochain livre pour voir si vous pouvez l'écouter. L'outil Écouter lit le texte à haute voix pour vous, en surlignant le passage qui est en cours de lecture. Vous pouvez le mettre sur pause, l'accélérer ou le ralentir. En savoir plus sur la fonctionnalité Écouter
Oui ! Vous pouvez utiliser l'application Perlego sur les appareils iOS et Android pour lire à tout moment, n'importe où, même hors ligne. Parfait pour les trajets quotidiens ou lorsque vous êtes en déplacement.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application
Oui, vous pouvez accéder à Manuel pour changer le monde de École d'innovation sociale Élisabeth-Bruyère,Julie Chateauvert,Philippe Dufort,Jonathan Durand Folco,Anahi Morales Hudon,Jamel Stambouli,Simon Tremblay-Pepin,Amanda Wilson,École d’innovation sociale Élisabeth-Bruyère aux formats PDF et/ou ePub, ainsi qu'à d'autres livres populaires dans Scienze sociali et Sociologia. Nous avons plus de 1,5 million de livres disponibles dans notre catalogue pour vous.