Trajectoires d'innovation
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Trajectoires d'innovation

Des émergences à la reconnaissance

  1. 420 pages
  2. French
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Trajectoires d'innovation

Des émergences à la reconnaissance

À propos de ce livre

Dans un contexte de multiplication des expĂ©riences innovatrices, le prĂ©sent ouvrage veut faire reconnaĂźtre les pratiques Ă©mergentes comme Ă©tant valables et justes, et montrer leur capacitĂ© Ă  transformer le monde. Ainsi, les auteurs prĂŽnent le passage d'une vision minimaliste de l'innovation sociale, selon laquelle les acteurs sociaux et communautaires agissent de maniĂšre Ă  pallier l'«?austĂ©ritarisme?» gouvernemental et les insuffisances provoquĂ©es par le marchĂ©, Ă  une approche plus large, orientĂ©e vers une vĂ©ritable transformation sociale, Ă©conomique et territoriale. Cette approche rappelle que les objectifs du dĂ©veloppement Ă©conomique doivent ĂȘtre soumis aux impĂ©ratifs sociĂ©taux et environnementaux.Ainsi, lutter pour faire reconnaĂźtre le pouvoir de la sociĂ©tĂ© civile de rĂ©inventer le monde, c'est rĂ©agir au dĂ©ni de l'alternative, si prĂ©sent dans le discours des dĂ©cideurs. C'est aussi donner Ă  voir des initiatives peu valorisĂ©es par ces discours, parce qu'elles ne s'inscrivent pas dans leur logique Ă©conomique, laquelle est essentiellement productiviste et destructrice.Penser la transition, c'est rĂ©imaginer des institutions et des pratiques capables d'accroĂźtre la capacitĂ© des collectivitĂ©s Ă  favoriser le bien commun. C'est affirmer qu'une sociĂ©tĂ© crĂ©ative et innovatrice devrait adhĂ©rer Ă  une vision large de l'innovation, orientĂ©e vers le dĂ©veloppement Ă©conomique, mais aussi vers la crĂ©ation d'un Ă©cosystĂšme d'innovation oĂč les progrĂšs technologiques et sociaux se croisent et se complĂštent, Ă©cosystĂšme qui devrait repenser les rapports inĂ©galitaires entre les genres, les populations et les territoires.

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Informations

Année
2019
ISBN de l'eBook
9782760551084

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PARTIE 1

Approches transformatives de l’innovation sociale

1
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LA REFONDATION DU DÉBAT SUR L’INNOVATION SOCIALE1

Jean-Louis Laville
Dans les politiques publiques ou dans la recherche universitaire la notion d’innovation sociale bĂ©nĂ©ficie d’un consensus favorable. Qui aujourd’hui oserait critiquer ce qui semble avoir les atouts de la modernitĂ© et de la crĂ©ativitĂ© tout en rĂ©pondant Ă  des besoins sociaux rĂ©els ? NĂ©anmoins, s’il y a consensus, c’est parce que l’innovation sociale est une formule polysĂ©mique qui permet Ă  des acteurs diffĂ©rents de se l’approprier. Comme il a Ă©tĂ© exposĂ© dans des textes prĂ©cĂ©dents (Laville, 2014, 2016a), l’apparent accord sur la notion ne doit pas occulter le fait qu’elle renvoie Ă  deux acceptions contrastĂ©es : la premiĂšre a pour horizon un changement synonyme de dĂ©mocratisation de la sociĂ©tĂ© ; la seconde se contente d’une amĂ©lioration du modĂšle Ă©conomique dominant. En ce sens, l’innovation sociale actualise une opposition sĂ©culaire entre deux versions, forte et faible, de la solidaritĂ©.
La conception de l’innovation sociale reposant sur une solidaritĂ© forte et visant Ă  amener une transformation a Ă©tĂ© au centre des recherches pour lesquelles les approches du CRISES font rĂ©fĂ©rence tant en AmĂ©rique du Nord qu’en Europe (Klein, 2017). Toutefois, avec l’amplification des politiques d’austĂ©ritĂ©, visibles dans la deuxiĂšme dĂ©cennie du XXIe siĂšcle, une Ă©volution des politiques publiques donne la prioritĂ© Ă  une approche fonctionnelle correspondant Ă  la version plus faible de la solidaritĂ©. Cette orientation a profondĂ©ment dĂ©stabilisĂ© la version forte de l’innovation sociale. D’une part, la recherche de lĂ©gitimation conduit Ă  attĂ©nuer les diffĂ©rences avec la version faible pour se faire reconnaĂźtre de la part d’autoritĂ©s indiffĂ©rentes ou hostiles ; d’autre part, cette banalisation suscite des critiques dĂ©nonçant l’innovation sociale comme un leurre mis en place par les pouvoirs existants afin de maintenir leur emprise sur la sociĂ©tĂ©.
L’hypothĂšse dĂ©fendue dans cette contribution est que l’innovation sociale, pour ne pas ĂȘtre Ă©cartelĂ©e entre ces tendances contradictoires, doit faire l’objet d’un questionnement Ă©pistĂ©mologique, thĂ©orique et mĂ©thodologique renouvelĂ©.

1. L’innovation sociale, entre normalisation et dĂ©nonciation

La notion d’innovation sociale rĂ©actualise une vieille controverse entre deux conceptions, forte et faible, de la solidaritĂ©. L’architecture institutionnelle dominante du XXe siĂšcle a confondu solidaritĂ© forte et intervention de l’État social avec la mise en place de nombreuses politiques publiques. À la fin du siĂšcle dernier, le recours Ă  la notion d’innovation sociale tĂ©moigne de l’effacement de la synergie entre marchĂ© et État sous les effets cumulatifs des crises culturelle et Ă©conomique. Alors que la crise culturelle amĂšne les nouveaux mouvements sociaux sur le terrain des innovations sociales dans la sociĂ©tĂ© civile et des initiatives citoyennes, la crise Ă©conomique conduit Ă  une autre approche des innovations sociales comme Ă©largissement des innovations technologiques. Si les sĂ©parations entre les deux dĂ©marches ne sont plus Ă©tanches, au dĂ©but du XXIe siĂšcle, ce sont bien deux rĂ©gimes de production, de rĂ©gulation et d’appropriation (Pestre, 2006) de l’innovation sociale qui se sont mis en place. Ceux-ci correspondent Ă  deux modĂšles de dĂ©veloppement et de sociĂ©tĂ© diffĂ©rents.

1.1. Une inflexion en faveur de la version faible de l’innovation

Au QuĂ©bec, comme ailleurs, la pĂ©riode de crise du dĂ©but des annĂ©es 1980 a Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e comme « fertile en innovations sociales » et la recherche a permis d’amplifier « leur repĂ©rage et leur reconnaissance » grĂące en particulier Ă  « des partenariats de recherche avec les intervenants du milieu » (Bouchard, 2011, p. 11). Dans la mĂȘme veine, des innovations telles que l’insertion par l’activitĂ© Ă©conomique ont engendrĂ© des modes d’action publique inĂ©dits, ouvrant la voie Ă  un État social qualifiĂ© d’actif (Gardin, Laville et Nyssens, 2013). Dans ce contexte, l’économie sociale et solidaire est un vecteur important d’innovation sociale, susceptible d’influer sur le cadre institutionnel comme c’est le cas avec ce qui a Ă©tĂ© appelĂ© « le modĂšle quĂ©bĂ©cois » (LĂ©vesque et Petitclerc, 2008). Toutefois, les effets cumulatifs des politiques d’austĂ©ritĂ© des derniĂšres annĂ©es nous ont conduits vers un autre modĂšle. Cette trajectoire ne saurait ĂȘtre Ă©ludĂ©e alors qu’une seconde vague de nĂ©olibĂ©ralisme prĂ©sente un discours explicite sur la question sociale.
En effet, la premiĂšre vague de nĂ©olibĂ©ralisme (Hayek, 1983 ; Friedman, 2016) vise l’institution d’une concurrence gĂ©nĂ©ralisĂ©e par le transfert d’activitĂ©s publiques ou non lucratives vers le secteur marchand. L’isomorphisme marchand auquel est soumis l’ensemble des activitĂ©s productives est censĂ© produire une uniformisation dĂ©cisive pour aller vers une sociĂ©tĂ© de marchĂ©. Ce registre Ă©conomique est liĂ© Ă  un second, plus politique. Si l’objectif est de restreindre le pĂ©rimĂštre d’intervention de l’État, il s’agit Ă©galement d’endiguer les revendications Ă©manant des nouveaux mouvements sociaux et de contrecarrer par une remise en ordre Ă©conomique une « extension indĂ©finie de la dĂ©mocratie rendant les sociĂ©tĂ©s ingouvernables » (Crozier, Huntington et Watanuki, 1975). Autrement dit, la dĂ©mocratie ne vaut que si elle n’entrave pas la concurrence libre. Les prĂ©conisations nĂ©olibĂ©rales ont Ă©tĂ© largement adoptĂ©es par les gouvernants, comme en tĂ©moigne le consensus de Washington qui, en 1989, recommande le recours Ă  des mĂ©canismes de marchĂ©, une intervention publique minimale et l’ouverture accentuĂ©e Ă  la concurrence internationale. Les rĂ©sistances rencontrĂ©es, dont les rassemblements altermondialistes ont Ă©tĂ© emblĂ©matiques, alertent alors les pouvoirs Ă©conomiques et politiques sur les risques accrus de tensions avec les populations.
C’est pour se prĂ©munir contre ce danger que s’élabore le discours dans lequel le mĂ©canisme « froid » de la concurrence est complĂ©tĂ© par les valeurs « chaudes » (Foucault, 2004, p. 247-248) de l’entreprise sociale et de l’innovation sociale. À mesure que l’on avance dans le XXIe siĂšcle, la seconde vague de nĂ©olibĂ©ralisme affirme en effet que le capitalisme peut ĂȘtre moralisĂ© et que l’innovation sociale, par la mobilisation des outils de l’entreprise, peut mieux s’attaquer aux questions sociales. L’innovation sociale est dĂšs lors systĂ©matiquement convoquĂ©e dans son acception faible qui a vocation Ă  reconfigurer les initiatives citoyennes. Ce qui caractĂ©rise cette vague, c’est donc un recours explicite Ă  l’innovation sociale, avec une propension comme au XIXe siĂšcle Ă  privilĂ©gier la lutte contre la pauvretĂ©. Plusieurs Ă©coles thĂ©oriques (ressources marchandes, innovation, managĂ©rialisme) participent Ă  son dĂ©ferlement.
â–Ș L’école des ressources marchandes recommande la mobilisation accrue de ces ressources dans les associations sans but lucratif afin de mieux remplir leurs missions (Skloot, 1987 ; Young et Salamon, 2002).
â–Ș L’école de l’innovation insiste pour sa part sur la personnalitĂ© de l’entrepreneur, agent de changement privilĂ©giĂ© (Bornstein, 2004).
â–Ș Enfin, l’école du managĂ©rialisme combine les deux prĂ©cĂ©dentes et y ajoute une valorisation inĂ©dite du management censĂ© contrĂŽler le bon usage des ressources investies. Elle est fondĂ©e sur une croyance dans les vertus de la gestion pour rĂ©soudre les problĂšmes sociaux. Le managĂ©rialisme est en effet « un systĂšme de description, d’explication et d’interprĂ©tation du monde Ă  partir des catĂ©gories de la gestion » (Chanlat, 1998) ; il accorde une place prioritaire Ă  la performance, Ă  la rationalitĂ© instrumentale et Ă  l’auditabilitĂ© (Avare et Sponem, 2013, p. 142).
Cette troisiĂšme Ă©cole promeut une nouvelle normativitĂ© dans le social par mimĂ©tisme avec les entreprises privĂ©es, comme l’exprime nettement Yunus (2008) se rĂ©clamant d’un social business, qui est un capitalisme Ă  but social, pouvant s’autofinancer sur le marchĂ©. C’est bien l’épreuve marchande qui est privilĂ©giĂ©e par tout un appareillage qui va trĂšs fortement lier le social business Ă  de grandes entreprises. Des montages comme ceux faits au Bangladesh avec Danone et Veolia sont peu nombreux mais se prĂ©sentent comme l’expression d’un modĂšle gĂ©nĂ©ral qui permettrait d’éradiquer la pauvretĂ© et serait applicable dans la culture (Hearn, 2014), comme pour l’aide internationale (Faber et NaĂŻdo, 2014). Ce rĂ©cit du sauvetage des pauvres par leur retour sur le marchĂ© Ă  travers des formes de capitalisme Ă  but social est relayĂ© par de nouveaux instruments du marketing, ce que l’on appelle les techniques de bottom of the pyramid ou bas de la pyramide. Tout cela s’articule avec la venture philanthropy, c’est-Ă -dire une philanthropie beaucoup plus soucieuse de la rentabilitĂ© de ses investissements. Un outillage complĂ©mentaire est proposĂ© : les social impact bonds ou investissements Ă  impact social, qui permettraient de faire prendre en charge les actions sociales par des investisseurs privĂ©s, ceux-ci Ă©tant remboursĂ©s de leur prise de risque quand l’action rĂ©ussit et au contraire, perdant leur mise si l’action Ă©choue. Au total, c’est tout un appareillage du capitalisme Ă  but social qui s’impose comme une Ă©vidence Ă  travers ces outils. Social business, bottom of the pyramid, venture philanthropy, social impact bonds, tous ces termes Ă©manant de l’univers anglo-saxon sont repris par la Commission europĂ©enne dans les textes sur l’innovation sociale. L’hypothĂšse sous-jacente est claire : il n’y a qu’une seule maniĂšre de faire de l’économie, mais le capitalisme peut se doter d’un but social. L’innovation sociale, dans cette perspective de solidaritĂ© faible, va dans le sens d’un plaidoyer pour la capacitĂ© d’auto-rĂ©forme du capitalisme et de sa moralisation. Dans ce schĂ©ma, l’innovation sociale ne promeut pas la transformation sociale, mais Ɠuvre plutĂŽt en faveur de la seule rĂ©paration sociale.
Dans ce contexte, l’innovation sociale comporte diffĂ©rentes caractĂ©ristiques. La premiĂšre rĂ©side dans le parallĂšle entre capitalisme et nĂ©o-capitalisme. Au XIXe siĂšcle, la naturalisation du capitalisme comme Ă©conomie moderne a Ă©tĂ© sous-tendue par l’affirmation de sa capacitĂ© Ă  procurer la richesse aux nations et aux populations. La non-rĂ©alisation de cette promesse a entraĂźnĂ© une inflexion philanthropique, le dĂ©veloppement capitaliste devant s’accompagner d’une compassion envers les plus pauvres, indissociable d’un contrĂŽle de leur comportement. Cette « entreprise de moralisation des pauvres », selon les termes de Thompson (1988), a signifiĂ© une rĂ©duction de la question sociale Ă  celle de la pauvretĂ©. C’est cette mĂȘme Ă©volution en phases que l’on retrouve dans le nĂ©ocapitalisme. CentrĂ© dans la premiĂšre Ă©tape de la fin du XXe siĂšcle sur le rĂ©tablissement d’une concurrence gĂ©nĂ©ralisĂ©e, il l’a complĂ©tĂ©e au dĂ©but du XXIe siĂšcle par une rhĂ©torique de l’innovation sociale. Ciblant des groupes bĂ©nĂ©ficiaires, elle rĂ©introduit une forme de paternalisme Ă  leur Ă©gard. Avec les objectifs du millĂ©naire au dĂ©but du XXIe siĂšcle, les stratĂ©gies de rĂ©duction de la pauvretĂ© s’ajoutent aux programmes d’ajustement structurel gĂ©nĂ©ralisĂ©s dans le sillage du consensus de Washington. Des collectivitĂ©s publiques rĂ©duisent les coĂ»ts dans les dĂ©penses sociales tout en lançant des appels d’offres pour l’innovation sociale. Certes, le vocabulaire adoptĂ© s’enrichit de l’inclusion, de l’empowerment et de la sĂ©curitĂ© Ă©conomique mais sans que soient touchĂ©es la dĂ©rĂ©glementation des marchĂ©s et les politiques macroĂ©conomiques d’austĂ©ritĂ© (BacquĂ© et Biewener, 2015, p. 91). Dans ce modĂšle, l’innovation sociale a pour objet de gĂ©nĂ©rer des apprentissages et de faciliter l’acquisition de compĂ©tences au niveau microĂ©conomique sans que soient prises en compte les affectations de ressources au niveau macroĂ©conomique.
En consĂ©quence, la deuxiĂšme caractĂ©ristique importante tient Ă  ce que la forme de l’entreprise est privilĂ©giĂ©e comme mode d’action, Ă  tel point que l’on peut se demander avec Laval (2007) si celle-ci n’est pas devenue la seule forme lĂ©gitime de l’action collective. En tout cas, elle renvoie toutes les autres formes d’expression de la sociĂ©tĂ© civile au passĂ©isme. Cette invalidation symbolique Ă©voque encore celle qui, pendant des siĂšcles, a frappĂ© les cultures et Ă©conomies indigĂšnes, assimilĂ©es Ă  des formes d’organisation arriĂ©rĂ©es pour fonder la confusion entre Ă©conomie capitaliste et modernitĂ©. Cette attention Ă  l’entreprise fait le lien avec la figure de l’entrepreneur social. Cet entrepreneur est envisagĂ© comme un acteur rationnel et engagĂ© qui conduit et gĂšre l’entreprise sociale sous le double angle du social et de l’économique.
La troisiĂšme caractĂ©ristique dĂ©coule de la deuxiĂšme. L’argumentaire est un plaidoyer pour l’action privĂ©e, qui concilie rĂ©activitĂ© et proximitĂ©, s’opposant ainsi Ă  une action publique identifiĂ©e Ă  la bureaucratie. Le regroupement entre sociĂ©tĂ© civile et entreprises est encouragĂ© dans une dĂ©marche qui, en Grande-Bretagne, a rĂ©uni ces entitĂ©s dans l’idĂ©e d’un secteur indĂ©pendant dĂšs les annĂ©es 1980, puis d’une Big Society dans les annĂ©es 2000. La consĂ©quence, comme l’ont notĂ© Defourny et Nyssens (2013a, p. 31), peut en ĂȘtre « un processus de hiĂ©rarchisation et de sĂ©lection des dĂ©fis sociaux en fonction de leur possibilitĂ© Ă  ĂȘtre traitĂ©s sur un mode entrepreneurial et marchand ».
Ce faisant, et c’est la quatriĂšme caractĂ©ristique, s’opĂšre un choix contraire Ă  celui de l’État social ; la solidaritĂ© n’est plus un ensemble de rĂšgles dĂ©fini par les mĂ©canismes de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative, mais elle rĂ©sulte plutĂŽt de l’action Ă©clairĂ©e d’acteurs privĂ©s, entreprises, mĂ©cĂšnes ou fondations. Cette rĂ©solution privĂ©e de la question sociale induit une dĂ©politisation. Elle peut mĂȘme favoriser la dĂ©rive de la dĂ©mocratie vers la ploutocratie, si l’on reprend les craintes exprimĂ©es par Barkan (2013) et justifiĂ©es par la puissance de certaines fondations.
Ce constat ne signifie pas que les modalitĂ©s de coopĂ©ration entre entreprises, pouvoirs publics et sociĂ©tĂ© civile sont Ă  condamner. Toutefois, il alerte sur le formatage de ces partenariats suivant les buts poursuivis par des interlocuteurs privĂ©s en raison de leurs seuls moyens financiers. Surtout, cette approche faible dĂ©courage la rĂ©flexion sur les problĂšmes de pouvoir en optant pour l’empirisme et en se dĂ©fiant de toute thĂ©orie qui ne cadrerait pas avec le mainstream Ă©conomique et gestionnaire. Elle ignore les donnĂ©es sociologiques et anthropologiques sur la structure des rapports sociaux.

1.2. Un risque accru de normalisation et de dénonciation

L’engouement dont bĂ©nĂ©ficie cette vision auprĂšs des gouvernements subissant de fortes contraintes budgĂ©taires n’est pas sans consĂ©quences sur le discours de justification de l’ESS (Ă©conomie sociale et solidaire). Cette derniĂšre, on le sait, se dĂ©marque du rĂ©fĂ©rentiel philanthropique pour intĂ©grer la lutte contre les discriminations et les injustices ; elle insiste moins sur la personnalitĂ© des entrepreneurs et plus sur la dimension collective des entreprises ; elle s’ouvre Ă  l’articulation avec les politiques publiques. Cependant, elle souffre d’insuffisances.
Tout d’abord, en confondant ESS et entreprises d’ESS, elle adhĂšre Ă  cette survalorisation de l’entreprise vĂ©hiculĂ©e par le nĂ©olibĂ©ralisme. Ce faisant, elle marginalise certaines expĂ©riences actuelles significatives (circuits courts, monnaies sociales locales, etc.) ainsi que les composantes associatives (oĂč se situent la majoritĂ© des emplois et des activitĂ©s), bĂ©nĂ©voles et informelles (d’oĂč Ă©mergent une partie non nĂ©gligeable des actions de la sociĂ©tĂ© civile). Ensuite, la centralitĂ© accordĂ©e Ă  l’organisation dans la thĂ©orisation de l’économie sociale (type d’entreprise, distribution des bĂ©nĂ©fices, distribution du pouvoir) a entretenu un flou quant aux dĂ©finitions de l’économie et de la solidaritĂ© retenues. Cela se traduit par une variabilitĂ© des discours sur le positionnement Ă©conomique allant de la volontĂ© d’une rĂ©ussite sur le marchĂ© jusqu’au souhait de constituer une alternative au capitalisme, ainsi que par une apprĂ©hension rĂ©ductrice de la solidaritĂ© Ă  travers le prisme de l’intĂ©rĂȘt (intĂ©rĂȘt mutuel dans le cas de service aux membres, intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral dans le cas de service Ă  la collectivitĂ©). De plus, l’ESS doit expĂ©rimenter des modalitĂ©s d’action susceptibles de conforter des fonctionnements dĂ©mocratiques, qui ne peuvent pas ĂȘtre garantis uniquement par la propriĂ©tĂ© collective, et d’autoriser des nĂ©gociations sur le cadre institutionnel.
En somme, l’ESS se prĂ©sentant comme « large et inclusive » constitue un compromis politique nĂ©cessaire et rassembleur susceptible d’en favoriser la reconnaissance. Si l’on s’arrĂȘte lĂ , nĂ©anmoins, sa dimension conceptuelle n’est pas traitĂ©e. Sur ce plan, il importe de rappeler qu’il n’y a pas deux ensembles d’organisations, les unes d’économie sociale, les autres d’économie solidaire, qu’il s’agirait de rĂ©unir. La problĂ©matique de l’économie solidaire vient d’une rĂ©flexion sur l’incomplĂ©tude thĂ©orique de l’économie sociale : elle vise Ă  introduire des dĂ©finitions de l’économie et de la dĂ©mocratie qui autorisent une approche comprĂ©hensive des initiatives. Celles-ci sont des entreprises mais ne sont pas que des entreprises : elles ont une dimension citoyenne d’espace public dans la sociĂ©tĂ© civile, pour parler comme Habermas (1993), ou d’enquĂȘte sociale, pour parler comme Dewey (2010).
Le dĂ©ficit de problĂ©matisation de l’ESS dĂ©bouche sur un isomorphisme normatif et un alignement au moins partiel sur une visi...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Page de titre
  3. Copyright
  4. AVANT-PROPOS
  5. LISTE DES FIGURES ET TABLEAUX
  6. LISTE DES SIGLES ET ACRONYMES
  7. INTRODUCTION
  8. PARTIE 1
  9. PARTIE 2
  10. PARTIE 3
  11. PARTIE 4
  12. PARTIE 5
  13. PARTIE 6
  14. PARTIE 7
  15. PARTIE 8
  16. PARTIE 9
  17. CONCLUSION
  18. BIBLIOGRAPHIE
  19. NOTICES BIOGRAPHIQUES

Foire aux questions

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