Dans un contexte de multiplication des expĂ©riences innovatrices, le prĂ©sent ouvrage veut faire reconnaĂźtre les pratiques Ă©mergentes comme Ă©tant valables et justes, et montrer leur capacitĂ© Ă transformer le monde. Ainsi, les auteurs prĂŽnent le passage d'une vision minimaliste de l'innovation sociale, selon laquelle les acteurs sociaux et communautaires agissent de maniĂšre Ă pallier l'«?austĂ©ritarisme?» gouvernemental et les insuffisances provoquĂ©es par le marchĂ©, Ă une approche plus large, orientĂ©e vers une vĂ©ritable transformation sociale, Ă©conomique et territoriale. Cette approche rappelle que les objectifs du dĂ©veloppement Ă©conomique doivent ĂȘtre soumis aux impĂ©ratifs sociĂ©taux et environnementaux.Ainsi, lutter pour faire reconnaĂźtre le pouvoir de la sociĂ©tĂ© civile de rĂ©inventer le monde, c'est rĂ©agir au dĂ©ni de l'alternative, si prĂ©sent dans le discours des dĂ©cideurs. C'est aussi donner Ă voir des initiatives peu valorisĂ©es par ces discours, parce qu'elles ne s'inscrivent pas dans leur logique Ă©conomique, laquelle est essentiellement productiviste et destructrice.Penser la transition, c'est rĂ©imaginer des institutions et des pratiques capables d'accroĂźtre la capacitĂ© des collectivitĂ©s Ă favoriser le bien commun. C'est affirmer qu'une sociĂ©tĂ© crĂ©ative et innovatrice devrait adhĂ©rer Ă une vision large de l'innovation, orientĂ©e vers le dĂ©veloppement Ă©conomique, mais aussi vers la crĂ©ation d'un Ă©cosystĂšme d'innovation oĂč les progrĂšs technologiques et sociaux se croisent et se complĂštent, Ă©cosystĂšme qui devrait repenser les rapports inĂ©galitaires entre les genres, les populations et les territoires.

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Trajectoires d'innovation
Des émergences à la reconnaissance
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Trajectoires d'innovation
Des émergences à la reconnaissance
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Sociology 
PARTIE 1

Approches transformatives de lâinnovation sociale
1 
LA REFONDATION DU DĂBAT SUR LâINNOVATION SOCIALE1

Dans les politiques publiques ou dans la recherche universitaire la notion dâinnovation sociale bĂ©nĂ©ficie dâun consensus favorable. Qui aujourdâhui oserait critiquer ce qui semble avoir les atouts de la modernitĂ© et de la crĂ©ativitĂ© tout en rĂ©pondant Ă des besoins sociaux rĂ©els ? NĂ©anmoins, sâil y a consensus, câest parce que lâinnovation sociale est une formule polysĂ©mique qui permet Ă des acteurs diffĂ©rents de se lâapproprier. Comme il a Ă©tĂ© exposĂ© dans des textes prĂ©cĂ©dents (Laville, 2014, 2016a), lâapparent accord sur la notion ne doit pas occulter le fait quâelle renvoie Ă deux acceptions contrastĂ©es : la premiĂšre a pour horizon un changement synonyme de dĂ©mocratisation de la sociĂ©tĂ© ; la seconde se contente dâune amĂ©lioration du modĂšle Ă©conomique dominant. En ce sens, lâinnovation sociale actualise une opposition sĂ©culaire entre deux versions, forte et faible, de la solidaritĂ©.
La conception de lâinnovation sociale reposant sur une solidaritĂ© forte et visant Ă amener une transformation a Ă©tĂ© au centre des recherches pour lesquelles les approches du CRISES font rĂ©fĂ©rence tant en AmĂ©rique du Nord quâen Europe (Klein, 2017). Toutefois, avec lâamplification des politiques dâaustĂ©ritĂ©, visibles dans la deuxiĂšme dĂ©cennie du XXIe siĂšcle, une Ă©volution des politiques publiques donne la prioritĂ© Ă une approche fonctionnelle correspondant Ă la version plus faible de la solidaritĂ©. Cette orientation a profondĂ©ment dĂ©stabilisĂ© la version forte de lâinnovation sociale. Dâune part, la recherche de lĂ©gitimation conduit Ă attĂ©nuer les diffĂ©rences avec la version faible pour se faire reconnaĂźtre de la part dâautoritĂ©s indiffĂ©rentes ou hostiles ; dâautre part, cette banalisation suscite des critiques dĂ©nonçant lâinnovation sociale comme un leurre mis en place par les pouvoirs existants afin de maintenir leur emprise sur la sociĂ©tĂ©.
LâhypothĂšse dĂ©fendue dans cette contribution est que lâinnovation sociale, pour ne pas ĂȘtre Ă©cartelĂ©e entre ces tendances contradictoires, doit faire lâobjet dâun questionnement Ă©pistĂ©mologique, thĂ©orique et mĂ©thodologique renouvelĂ©.
1. Lâinnovation sociale, entre normalisation et dĂ©nonciation
La notion dâinnovation sociale rĂ©actualise une vieille controverse entre deux conceptions, forte et faible, de la solidaritĂ©. Lâarchitecture institutionnelle dominante du XXe siĂšcle a confondu solidaritĂ© forte et intervention de lâĂtat social avec la mise en place de nombreuses politiques publiques. Ă la fin du siĂšcle dernier, le recours Ă la notion dâinnovation sociale tĂ©moigne de lâeffacement de la synergie entre marchĂ© et Ătat sous les effets cumulatifs des crises culturelle et Ă©conomique. Alors que la crise culturelle amĂšne les nouveaux mouvements sociaux sur le terrain des innovations sociales dans la sociĂ©tĂ© civile et des initiatives citoyennes, la crise Ă©conomique conduit Ă une autre approche des innovations sociales comme Ă©largissement des innovations technologiques. Si les sĂ©parations entre les deux dĂ©marches ne sont plus Ă©tanches, au dĂ©but du XXIe siĂšcle, ce sont bien deux rĂ©gimes de production, de rĂ©gulation et dâappropriation (Pestre, 2006) de lâinnovation sociale qui se sont mis en place. Ceux-ci correspondent Ă deux modĂšles de dĂ©veloppement et de sociĂ©tĂ© diffĂ©rents.
1.1. Une inflexion en faveur de la version faible de lâinnovation
Au QuĂ©bec, comme ailleurs, la pĂ©riode de crise du dĂ©but des annĂ©es 1980 a Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e comme « fertile en innovations sociales » et la recherche a permis dâamplifier « leur repĂ©rage et leur reconnaissance » grĂące en particulier à « des partenariats de recherche avec les intervenants du milieu » (Bouchard, 2011, p. 11). Dans la mĂȘme veine, des innovations telles que lâinsertion par lâactivitĂ© Ă©conomique ont engendrĂ© des modes dâaction publique inĂ©dits, ouvrant la voie Ă un Ătat social qualifiĂ© dâactif (Gardin, Laville et Nyssens, 2013). Dans ce contexte, lâĂ©conomie sociale et solidaire est un vecteur important dâinnovation sociale, susceptible dâinfluer sur le cadre institutionnel comme câest le cas avec ce qui a Ă©tĂ© appelĂ© « le modĂšle quĂ©bĂ©cois » (LĂ©vesque et Petitclerc, 2008). Toutefois, les effets cumulatifs des politiques dâaustĂ©ritĂ© des derniĂšres annĂ©es nous ont conduits vers un autre modĂšle. Cette trajectoire ne saurait ĂȘtre Ă©ludĂ©e alors quâune seconde vague de nĂ©olibĂ©ralisme prĂ©sente un discours explicite sur la question sociale.
En effet, la premiĂšre vague de nĂ©olibĂ©ralisme (Hayek, 1983 ; Friedman, 2016) vise lâinstitution dâune concurrence gĂ©nĂ©ralisĂ©e par le transfert dâactivitĂ©s publiques ou non lucratives vers le secteur marchand. Lâisomorphisme marchand auquel est soumis lâensemble des activitĂ©s productives est censĂ© produire une uniformisation dĂ©cisive pour aller vers une sociĂ©tĂ© de marchĂ©. Ce registre Ă©conomique est liĂ© Ă un second, plus politique. Si lâobjectif est de restreindre le pĂ©rimĂštre dâintervention de lâĂtat, il sâagit Ă©galement dâendiguer les revendications Ă©manant des nouveaux mouvements sociaux et de contrecarrer par une remise en ordre Ă©conomique une « extension indĂ©finie de la dĂ©mocratie rendant les sociĂ©tĂ©s ingouvernables » (Crozier, Huntington et Watanuki, 1975). Autrement dit, la dĂ©mocratie ne vaut que si elle nâentrave pas la concurrence libre. Les prĂ©conisations nĂ©olibĂ©rales ont Ă©tĂ© largement adoptĂ©es par les gouvernants, comme en tĂ©moigne le consensus de Washington qui, en 1989, recommande le recours Ă des mĂ©canismes de marchĂ©, une intervention publique minimale et lâouverture accentuĂ©e Ă la concurrence internationale. Les rĂ©sistances rencontrĂ©es, dont les rassemblements altermondialistes ont Ă©tĂ© emblĂ©matiques, alertent alors les pouvoirs Ă©conomiques et politiques sur les risques accrus de tensions avec les populations.
Câest pour se prĂ©munir contre ce danger que sâĂ©labore le discours dans lequel le mĂ©canisme « froid » de la concurrence est complĂ©tĂ© par les valeurs « chaudes » (Foucault, 2004, p. 247-248) de lâentreprise sociale et de lâinnovation sociale. Ă mesure que lâon avance dans le XXIe siĂšcle, la seconde vague de nĂ©olibĂ©ralisme affirme en effet que le capitalisme peut ĂȘtre moralisĂ© et que lâinnovation sociale, par la mobilisation des outils de lâentreprise, peut mieux sâattaquer aux questions sociales. Lâinnovation sociale est dĂšs lors systĂ©matiquement convoquĂ©e dans son acception faible qui a vocation Ă reconfigurer les initiatives citoyennes. Ce qui caractĂ©rise cette vague, câest donc un recours explicite Ă lâinnovation sociale, avec une propension comme au XIXe siĂšcle Ă privilĂ©gier la lutte contre la pauvretĂ©. Plusieurs Ă©coles thĂ©oriques (ressources marchandes, innovation, managĂ©rialisme) participent Ă son dĂ©ferlement.
âȘ LâĂ©cole des ressources marchandes recommande la mobilisation accrue de ces ressources dans les associations sans but lucratif afin de mieux remplir leurs missions (Skloot, 1987 ; Young et Salamon, 2002).
âȘ LâĂ©cole de lâinnovation insiste pour sa part sur la personnalitĂ© de lâentrepreneur, agent de changement privilĂ©giĂ© (Bornstein, 2004).
âȘ Enfin, lâĂ©cole du managĂ©rialisme combine les deux prĂ©cĂ©dentes et y ajoute une valorisation inĂ©dite du management censĂ© contrĂŽler le bon usage des ressources investies. Elle est fondĂ©e sur une croyance dans les vertus de la gestion pour rĂ©soudre les problĂšmes sociaux. Le managĂ©rialisme est en effet « un systĂšme de description, dâexplication et dâinterprĂ©tation du monde Ă partir des catĂ©gories de la gestion » (Chanlat, 1998) ; il accorde une place prioritaire Ă la performance, Ă la rationalitĂ© instrumentale et Ă lâauditabilitĂ© (Avare et Sponem, 2013, p. 142).
Cette troisiĂšme Ă©cole promeut une nouvelle normativitĂ© dans le social par mimĂ©tisme avec les entreprises privĂ©es, comme lâexprime nettement Yunus (2008) se rĂ©clamant dâun social business, qui est un capitalisme Ă but social, pouvant sâautofinancer sur le marchĂ©. Câest bien lâĂ©preuve marchande qui est privilĂ©giĂ©e par tout un appareillage qui va trĂšs fortement lier le social business Ă de grandes entreprises. Des montages comme ceux faits au Bangladesh avec Danone et Veolia sont peu nombreux mais se prĂ©sentent comme lâexpression dâun modĂšle gĂ©nĂ©ral qui permettrait dâĂ©radiquer la pauvretĂ© et serait applicable dans la culture (Hearn, 2014), comme pour lâaide internationale (Faber et NaĂŻdo, 2014). Ce rĂ©cit du sauvetage des pauvres par leur retour sur le marchĂ© Ă travers des formes de capitalisme Ă but social est relayĂ© par de nouveaux instruments du marketing, ce que lâon appelle les techniques de bottom of the pyramid ou bas de la pyramide. Tout cela sâarticule avec la venture philanthropy, câest-Ă -dire une philanthropie beaucoup plus soucieuse de la rentabilitĂ© de ses investissements. Un outillage complĂ©mentaire est proposĂ© : les social impact bonds ou investissements Ă impact social, qui permettraient de faire prendre en charge les actions sociales par des investisseurs privĂ©s, ceux-ci Ă©tant remboursĂ©s de leur prise de risque quand lâaction rĂ©ussit et au contraire, perdant leur mise si lâaction Ă©choue. Au total, câest tout un appareillage du capitalisme Ă but social qui sâimpose comme une Ă©vidence Ă travers ces outils. Social business, bottom of the pyramid, venture philanthropy, social impact bonds, tous ces termes Ă©manant de lâunivers anglo-saxon sont repris par la Commission europĂ©enne dans les textes sur lâinnovation sociale. LâhypothĂšse sous-jacente est claire : il nây a quâune seule maniĂšre de faire de lâĂ©conomie, mais le capitalisme peut se doter dâun but social. Lâinnovation sociale, dans cette perspective de solidaritĂ© faible, va dans le sens dâun plaidoyer pour la capacitĂ© dâauto-rĂ©forme du capitalisme et de sa moralisation. Dans ce schĂ©ma, lâinnovation sociale ne promeut pas la transformation sociale, mais Ćuvre plutĂŽt en faveur de la seule rĂ©paration sociale.
Dans ce contexte, lâinnovation sociale comporte diffĂ©rentes caractĂ©ristiques. La premiĂšre rĂ©side dans le parallĂšle entre capitalisme et nĂ©o-capitalisme. Au XIXe siĂšcle, la naturalisation du capitalisme comme Ă©conomie moderne a Ă©tĂ© sous-tendue par lâaffirmation de sa capacitĂ© Ă procurer la richesse aux nations et aux populations. La non-rĂ©alisation de cette promesse a entraĂźnĂ© une inflexion philanthropique, le dĂ©veloppement capitaliste devant sâaccompagner dâune compassion envers les plus pauvres, indissociable dâun contrĂŽle de leur comportement. Cette « entreprise de moralisation des pauvres », selon les termes de Thompson (1988), a signifiĂ© une rĂ©duction de la question sociale Ă celle de la pauvretĂ©. Câest cette mĂȘme Ă©volution en phases que lâon retrouve dans le nĂ©ocapitalisme. CentrĂ© dans la premiĂšre Ă©tape de la fin du XXe siĂšcle sur le rĂ©tablissement dâune concurrence gĂ©nĂ©ralisĂ©e, il lâa complĂ©tĂ©e au dĂ©but du XXIe siĂšcle par une rhĂ©torique de lâinnovation sociale. Ciblant des groupes bĂ©nĂ©ficiaires, elle rĂ©introduit une forme de paternalisme Ă leur Ă©gard. Avec les objectifs du millĂ©naire au dĂ©but du XXIe siĂšcle, les stratĂ©gies de rĂ©duction de la pauvretĂ© sâajoutent aux programmes dâajustement structurel gĂ©nĂ©ralisĂ©s dans le sillage du consensus de Washington. Des collectivitĂ©s publiques rĂ©duisent les coĂ»ts dans les dĂ©penses sociales tout en lançant des appels dâoffres pour lâinnovation sociale. Certes, le vocabulaire adoptĂ© sâenrichit de lâinclusion, de lâempowerment et de la sĂ©curitĂ© Ă©conomique mais sans que soient touchĂ©es la dĂ©rĂ©glementation des marchĂ©s et les politiques macroĂ©conomiques dâaustĂ©ritĂ© (BacquĂ© et Biewener, 2015, p. 91). Dans ce modĂšle, lâinnovation sociale a pour objet de gĂ©nĂ©rer des apprentissages et de faciliter lâacquisition de compĂ©tences au niveau microĂ©conomique sans que soient prises en compte les affectations de ressources au niveau macroĂ©conomique.
En consĂ©quence, la deuxiĂšme caractĂ©ristique importante tient Ă ce que la forme de lâentreprise est privilĂ©giĂ©e comme mode dâaction, Ă tel point que lâon peut se demander avec Laval (2007) si celle-ci nâest pas devenue la seule forme lĂ©gitime de lâaction collective. En tout cas, elle renvoie toutes les autres formes dâexpression de la sociĂ©tĂ© civile au passĂ©isme. Cette invalidation symbolique Ă©voque encore celle qui, pendant des siĂšcles, a frappĂ© les cultures et Ă©conomies indigĂšnes, assimilĂ©es Ă des formes dâorganisation arriĂ©rĂ©es pour fonder la confusion entre Ă©conomie capitaliste et modernitĂ©. Cette attention Ă lâentreprise fait le lien avec la figure de lâentrepreneur social. Cet entrepreneur est envisagĂ© comme un acteur rationnel et engagĂ© qui conduit et gĂšre lâentreprise sociale sous le double angle du social et de lâĂ©conomique.
La troisiĂšme caractĂ©ristique dĂ©coule de la deuxiĂšme. Lâargumentaire est un plaidoyer pour lâaction privĂ©e, qui concilie rĂ©activitĂ© et proximitĂ©, sâopposant ainsi Ă une action publique identifiĂ©e Ă la bureaucratie. Le regroupement entre sociĂ©tĂ© civile et entreprises est encouragĂ© dans une dĂ©marche qui, en Grande-Bretagne, a rĂ©uni ces entitĂ©s dans lâidĂ©e dâun secteur indĂ©pendant dĂšs les annĂ©es 1980, puis dâune Big Society dans les annĂ©es 2000. La consĂ©quence, comme lâont notĂ© Defourny et Nyssens (2013a, p. 31), peut en ĂȘtre « un processus de hiĂ©rarchisation et de sĂ©lection des dĂ©fis sociaux en fonction de leur possibilitĂ© Ă ĂȘtre traitĂ©s sur un mode entrepreneurial et marchand ».
Ce faisant, et câest la quatriĂšme caractĂ©ristique, sâopĂšre un choix contraire Ă celui de lâĂtat social ; la solidaritĂ© nâest plus un ensemble de rĂšgles dĂ©fini par les mĂ©canismes de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative, mais elle rĂ©sulte plutĂŽt de lâaction Ă©clairĂ©e dâacteurs privĂ©s, entreprises, mĂ©cĂšnes ou fondations. Cette rĂ©solution privĂ©e de la question sociale induit une dĂ©politisation. Elle peut mĂȘme favoriser la dĂ©rive de la dĂ©mocratie vers la ploutocratie, si lâon reprend les craintes exprimĂ©es par Barkan (2013) et justifiĂ©es par la puissance de certaines fondations.
Ce constat ne signifie pas que les modalitĂ©s de coopĂ©ration entre entreprises, pouvoirs publics et sociĂ©tĂ© civile sont Ă condamner. Toutefois, il alerte sur le formatage de ces partenariats suivant les buts poursuivis par des interlocuteurs privĂ©s en raison de leurs seuls moyens financiers. Surtout, cette approche faible dĂ©courage la rĂ©flexion sur les problĂšmes de pouvoir en optant pour lâempirisme et en se dĂ©fiant de toute thĂ©orie qui ne cadrerait pas avec le mainstream Ă©conomique et gestionnaire. Elle ignore les donnĂ©es sociologiques et anthropologiques sur la structure des rapports sociaux.
1.2. Un risque accru de normalisation et de dénonciation
Lâengouement dont bĂ©nĂ©ficie cette vision auprĂšs des gouvernements subissant de fortes contraintes budgĂ©taires nâest pas sans consĂ©quences sur le discours de justification de lâESS (Ă©conomie sociale et solidaire). Cette derniĂšre, on le sait, se dĂ©marque du rĂ©fĂ©rentiel philanthropique pour intĂ©grer la lutte contre les discriminations et les injustices ; elle insiste moins sur la personnalitĂ© des entrepreneurs et plus sur la dimension collective des entreprises ; elle sâouvre Ă lâarticulation avec les politiques publiques. Cependant, elle souffre dâinsuffisances.
Tout dâabord, en confondant ESS et entreprises dâESS, elle adhĂšre Ă cette survalorisation de lâentreprise vĂ©hiculĂ©e par le nĂ©olibĂ©ralisme. Ce faisant, elle marginalise certaines expĂ©riences actuelles significatives (circuits courts, monnaies sociales locales, etc.) ainsi que les composantes associatives (oĂč se situent la majoritĂ© des emplois et des activitĂ©s), bĂ©nĂ©voles et informelles (dâoĂč Ă©mergent une partie non nĂ©gligeable des actions de la sociĂ©tĂ© civile). Ensuite, la centralitĂ© accordĂ©e Ă lâorganisation dans la thĂ©orisation de lâĂ©conomie sociale (type dâentreprise, distribution des bĂ©nĂ©fices, distribution du pouvoir) a entretenu un flou quant aux dĂ©finitions de lâĂ©conomie et de la solidaritĂ© retenues. Cela se traduit par une variabilitĂ© des discours sur le positionnement Ă©conomique allant de la volontĂ© dâune rĂ©ussite sur le marchĂ© jusquâau souhait de constituer une alternative au capitalisme, ainsi que par une apprĂ©hension rĂ©ductrice de la solidaritĂ© Ă travers le prisme de lâintĂ©rĂȘt (intĂ©rĂȘt mutuel dans le cas de service aux membres, intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral dans le cas de service Ă la collectivitĂ©). De plus, lâESS doit expĂ©rimenter des modalitĂ©s dâaction susceptibles de conforter des fonctionnements dĂ©mocratiques, qui ne peuvent pas ĂȘtre garantis uniquement par la propriĂ©tĂ© collective, et dâautoriser des nĂ©gociations sur le cadre institutionnel.
En somme, lâESS se prĂ©sentant comme « large et inclusive » constitue un compromis politique nĂ©cessaire et rassembleur susceptible dâen favoriser la reconnaissance. Si lâon sâarrĂȘte lĂ , nĂ©anmoins, sa dimension conceptuelle nâest pas traitĂ©e. Sur ce plan, il importe de rappeler quâil nây a pas deux ensembles dâorganisations, les unes dâĂ©conomie sociale, les autres dâĂ©conomie solidaire, quâil sâagirait de rĂ©unir. La problĂ©matique de lâĂ©conomie solidaire vient dâune rĂ©flexion sur lâincomplĂ©tude thĂ©orique de lâĂ©conomie sociale : elle vise Ă introduire des dĂ©finitions de lâĂ©conomie et de la dĂ©mocratie qui autorisent une approche comprĂ©hensive des initiatives. Celles-ci sont des entreprises mais ne sont pas que des entreprises : elles ont une dimension citoyenne dâespace public dans la sociĂ©tĂ© civile, pour parler comme Habermas (1993), ou dâenquĂȘte sociale, pour parler comme Dewey (2010).
Le dĂ©ficit de problĂ©matisation de lâESS dĂ©bouche sur un isomorphisme normatif et un alignement au moins partiel sur une visi...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Page de titre
- Copyright
- AVANT-PROPOS
- LISTE DES FIGURES ET TABLEAUX
- LISTE DES SIGLES ET ACRONYMES
- INTRODUCTION
- PARTIE 1
- PARTIE 2
- PARTIE 3
- PARTIE 4
- PARTIE 5
- PARTIE 6
- PARTIE 7
- PARTIE 8
- PARTIE 9
- CONCLUSION
- BIBLIOGRAPHIE
- NOTICES BIOGRAPHIQUES
Foire aux questions
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