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L'habitation comme vecteur de lien social
Ă propos de ce livre
En s'intĂ©ressant Ă certaines populations socialement disqualifiĂ©es, soit les personnes ayant des problĂšmes de santĂ© mentale et les rĂ©sidents en habitation Ă loyer modique, les auteurs Ă©tudient le logement non seulement comme l'un des dĂ©terminants de la santĂ© et du bien-ĂȘtre mais Ă©galement comme un lieu d'intervention majeur dans le domaine des services sociaux.
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Sociology PARTIE 1
CHEZ-SOI, SANTĂ MENTALE ET LIEN SOCIAL
Paul Morin
Lâhabitation nous inscrit dans un territoire, dans un mode dâexistence social. Pour les personnes exclues de la sphĂšre Ă©conomique, elle constitue dâailleurs le mode dâinscription privilĂ©giĂ© dans un plus vaste rĂ©seau et, de ce fait, reprĂ©sente lâun des Ă©lĂ©ments clĂ©s de toute politique sociale visant Ă contrer la pauvretĂ© et lâexclusion sociale (Ulysse et Lesemann, 2004). La problĂ©matique de lâhabitation pose Ă©galement dâemblĂ©e des questions primordiales sur le rapport de lâĂȘtre humain Ă lâespace et Ă lâappropriation de lâespace. ContrĂŽle, territorialitĂ©, sĂ©curitĂ©, ces concepts reviennent constamment dans la littĂ©rature sur lâhabitation (Heywood, 2005). Tous et toutes nous souhaitons avoir un chez-soi; celui-ci reprĂ©sente une aspiration lĂ©gitime Ă lâintimitĂ©, Ă la sĂ©curitĂ©, Ă la souverainetĂ© que procure un espace privĂ©. Et il en va de mĂȘme pour les personnes ayant des problĂšmes sĂ©vĂšres de santĂ© mentale ne font pas exception (Borg, 2007). Ă une Ă©poque oĂč lâhĂŽpital psychiatrique pouvait ĂȘtre assimilĂ© Ă un lieu dâenfermement, Tranchina Ă©crivait justement que « Lâasile est la destruction de la sphĂšre privĂ©e dans une sociĂ©tĂ© basĂ©e sur la propriĂ©tĂ© privĂ©e » (Tranchina, 1976, p. 108, notre traduction).
Si nous nâen sommes plus lĂ , force est de reconnaĂźtre que cette destruction de la sphĂšre privĂ©e se poursuit mais en se dĂ©clinant diffĂ©remment selon la logique de la transinstitutionnalisation; un nombre substantiel de personnes ayant des problĂšmes sĂ©vĂšres de santĂ© mentale sont alors tout simplement traitĂ©es comme des objets que lâon dĂ©place. DĂ©voilĂ©e dĂšs 1976, par Castel, Castel et Lovell, dans La sociĂ©tĂ© psychiatrique avancĂ©e, cette logique a malheureusement toujours cours au QuĂ©bec (Castel, Castel et Lovell, 1976).
Ainsi Ă lâautomne 2003, Ă MontrĂ©al, les aspects sociaux de la santĂ© mentale ont occupĂ© le devant de la scĂšne mĂ©diatique Ă la suite de la fermeture dâun pavillon affiliĂ© Ă lâhĂŽpital psychiatrique Douglas et dâun foyer clandestin qui hĂ©bergeait six personnes psychiatrisĂ©es dont plusieurs y avaient Ă©tĂ© envoyĂ©es par le dĂ©partement de psychiatrie de lâhĂŽpital Jean-Talon. Dans les deux cas, les conditions insalubres dans lesquelles vivaient ces personnes ont provoquĂ© leur fermeture. Quelques mois plus tard, le vĂ©rificateur gĂ©nĂ©ral du QuĂ©bec, madame Paradis, a dĂ©noncĂ© Ă son tour ces situations dâexclusion sociale oĂč isolement rime avec pauvretĂ©, humiliation et contrĂŽle: « PrĂ©sentement plusieurs personnes ayant des problĂšmes de santĂ© mentale sont en attente ou Ă la recherche dâune ressource rĂ©sidentielle qui rĂ©pondent Ă leurs besoins⊠plusieurs personnes doivent vivre dans des conditions insalubres, voire dans la rue. » (VĂ©rificateur gĂ©nĂ©ral du QuĂ©bec, 2004, p. 35-36.) Pourtant le rapport DeschĂȘnes et Gagnon sur les personnes vulnĂ©rables susceptibles de bĂ©nĂ©ficier dâun rĂ©gime de protection avait dĂ©jĂ clairement reconnu les chambreurs comme Ă©tant des « personnes extrĂȘmement fragiles qui ne sont pas dĂ©tectĂ©es par notre systĂšme sociosanitaire » (DeschĂȘne et Gagnon, 1998, p. 22).
Cela demeure pourtant hors de portĂ©e pour nombre de personnes ayant des problĂšmes de santĂ© mentale et surtout pour celles ayant des problĂšmes majeurs (Dorvil et al., 2005; Kushel et al., 2003). Ainsi, une recherche effectuĂ©e auprĂšs de 1 200 travailleurs sociaux aux Ătats-Unis, intervenant auprĂšs de telles personnes, rĂ©vĂšle dâailleurs que lâun des aspects les moins satisfaisants de leur profession est de les retourner dans des « [âŠ] poverty stricken residences where theyâll be taken advantages of » (Newill et Korr, 2004, p. 304).
TENIR Ă DISTANCE
Plus globalement, le zonage, un mĂ©canisme de division des sols et de sĂ©grĂ©gation des populations, a jouĂ© un rĂŽle majeur dans la reproduction de rapports sociaux fondĂ©s sur une distance par rapport Ă la folie. Il sâagit du contrĂŽle de lâaction humaine par le contrĂŽle de lâespace. Le zonage, comme technique de contrĂŽle du territoire, est ainsi devenu lâinstrument privilĂ©giĂ© dâexclusion des populations marginalisĂ©es, aux Ătats-Unis comme au Canada. « Le zonage est une stratĂ©gie spatiale visant Ă prĂ©server la propriĂ©tĂ© fonciĂšre et Ă promouvoir lâharmonie sociale en sĂ©grĂ©guant des utilisations incompatibles de territoires. » (Herbert, 2000, p. 106.) Aux Ătats-Unis et au Canada, câest par le biais du zonage que lâadministration municipale sâest occupĂ©e des rĂ©sultats locaux de la dĂ©sinstitutionnalisation et de la dĂ©centralisation des services de santĂ© mentale. Les valeurs du mouvement de dĂ©sinstitutionnalisation ont alors Ă©tĂ© confrontĂ©es aux normes dominantes de la sociĂ©tĂ©, telles que les normes familiales et le respect de la propriĂ©tĂ© privĂ©e. Les rĂšglements de zonage, conçus pour dĂ©terminer lâusage des terrains dâune municipalitĂ© et non pour servir dâinstrument de politique sociale, se sont ainsi transformĂ©s en outils de discrimination envers les personnes aux prises avec un trouble dâordre mental. Nous sommes donc passĂ©s dâun isolement de jure rĂ©alisĂ© par lâinternement asilaire Ă un isolement de facto induit par les normes de zonage. Un processus de ghettoĂŻsation non planifiĂ© sâest ainsi concrĂ©tisĂ© dans plusieurs grandes villes dâAmĂ©rique du Nord, tant amĂ©ricaines que canadiennes et quĂ©bĂ©coises (Morin, 2001, 1994).
Ces rapports sociaux distants sâappuient encore et toujours sur des stĂ©rĂ©otypes associant maladie mentale et dangerositĂ©. Cela est perçu de façon non Ă©quivoque par les personnes usagĂšres qui relĂšvent que la peur de la stigmatisation fait partie intĂ©grante de leur vie quotidienne (Corrigan, 2004; Wahl, 1999). Il ne suffit donc pas que la personne souffrant de problĂšmes sĂ©vĂšres de santĂ© mentale ait un chez-soi, encore faut-il que lâenvironnement concoure Ă son inclusion dans la sociĂ©tĂ©. Ainsi, la recherche qualitative de Yanos, Barrow et Tsemberis (2004) auprĂšs de 80 personnes logĂ©es dans des appartements en raison de leur condition de sans-abri ayant des problĂšmes de santĂ© mentale a rĂ©vĂ©lĂ© quâun tiers de celles-ci estimaient problĂ©matique leur intĂ©gration dans leur nouveau quartier, Ă cause dâune intolĂ©rance Ă lâĂ©gard de la diffĂ©rence. Une recension des Ă©crits prĂ©parĂ©e pour le Social Exclusion Unit par Watson et Hacker (2003) sur le thĂšme « Mental Health and Housing » a aussi permis de constater, en Grande-Bretagne Ă©galement, les limites de lâhabitation comme vecteur dâinclusion social. Les recherches de Tarpey et Watson (1997) et de Ford et al. (1997) sont citĂ©es Ă cet Ă©gard. Des 500 personnes suivies dans un quartier par des Ă©quipes de santĂ© mentale, 14 % vivant dans leur maison ou en appartement souhaitaient dĂ©mĂ©nager de mĂȘme que 26% de celles qui Ă©taient hĂ©bergĂ©es chez leurs parents ou des proches. Les disputes avec le voisinage ou des allĂ©gations de harcĂšlement Ă©taient le plus souvent mentionnĂ©es. Alors que les rĂ©sultats de recherches (Rog, 2004; Fakhoury et al., 2002) sâaccumulent en faveur de la mise en Ćuvre gĂ©nĂ©ralisĂ©e du modĂšle du logement avec soutien dans la communautĂ© et que le plan dâaction en santĂ© mentale 2005-2010 du MSSS cherche notamment Ă dĂ©velopper ce type de services, il est de premiĂšre importance de bien cerner les potentialitĂ©s et les limites de lâhabitation comme vecteur de lien social.
UN POINT DE DĂPART
Les textes qui suivent ont justement pour objectif de contribuer Ă mieux cerner quand et comment le logement peut devenir un point de dĂ©part pour les relations sociales (social networks) et mĂȘme parfois ĂȘtre Ă lâorigine de la crĂ©ation dâun petit rĂ©seau dâentraide et de voisinage (social support) selon la distinction classique renvoyant Ă la qualitĂ© et au type de soutien fourni par un membre du rĂ©seau social (Stansfeld, 2006). Le premier texte (Morin et Dorvil), qui a comme cadre dâanalyse lâapproche des dĂ©terminants sociaux de la santĂ© mise en lien avec lâapproche du rĂ©tablissement, illustre clairement â au-delĂ de la provenance des personnes (QuĂ©bec, Ontario, Grande-Bretagne) â les conditions communes de logement. Celui-ci constitue une aspiration profonde mais les obstacles du marchĂ© du logement et les obstacles cognitifs, motivationnels et cliniques reprĂ©sentent des difficultĂ©s majeures. Il se dĂ©gage de cette recherche que plus la personne gagne en autonomie, plus son chez-soi devient relationnel et sâouvre Ă lâextĂ©rieur. Afin de contrer lâappauvrissement du rĂ©seau social, rĂ©sultante des troubles mentaux et de la rĂ©ponse de la sociĂ©tĂ© Ă leur Ă©gard, lâaccĂšs Ă un logement est indispensable, mais les personnes interviewĂ©es sont explicites: lâadĂ©quation revenu/logement devient difficile quand on laisse le marchĂ© imposer ses lois. Les logements sociaux sont nettement insuffisants.
Morin et Dorvil prĂ©sentent ensuite un texte sur le pouvoir dâagir en maison de chambres, un lieu emblĂ©matique des transformations qui ont suivi la dĂ©sinstitutionnalisation puisque nombre de personnes ayant des problĂšmes sĂ©vĂšres loge maintenant dans ces lieux. Issu Ă©galement dâune recherche, ce texte nous fait pĂ©nĂ©trer dans cet univers peuplĂ© de marginaux oĂč certains dâentre eux arrivent tout de mĂȘme Ă tirer leur Ă©pingle du jeu malgrĂ© les contrĂŽles exercĂ©s par les propriĂ©taires. Il sâagit dâun lieu oĂč lâespace rĂ©duit de la chambre, lâabsence dâintimitĂ© et les contrĂŽles des propriĂ©taires font obstacle aux visites, que ce soient des parents ou des amis. Certains chambreurs frĂ©quentent les organismes communautaires ou encore des lieux publics bien prĂ©cis, par exemple des restaurants du type Tim Horton ou Dunkinâ Donuts. Toutefois, les chambreurs qualifiĂ©s de « dĂ©pendants dĂ©laissĂ©s » dans cette recherche forment une population fort vulnĂ©rable, nâayant presque aucun contact avec lâextĂ©rieur. Nous sommes donc ici dans un espace oĂč les liens sociaux peuvent ĂȘtre gĂ©nĂ©ralement qualifiĂ©s de nĂ©gatifs.
Le texte suivant (Dorvil et Morin) a trait Ă la rĂ©adaptation psychosociale des personnes usagĂšres dans leurs familles naturelles, les rĂ©sidences dâaccueil et les logements sociaux avec support communautaire. Lâutilisation dâune mĂ©thode comparative pour analyser ces trois milieux de vie permet de commencer Ă apprĂ©hender les liens entre certaines formes dâhĂ©bergement (rĂ©sidence dâaccueil) et de logement (famille naturelle, logement social avec soutien communautaire) et lâinclusion de ces personnes dans des rĂ©seaux sociaux hors de la famille. Lorsquâelles habitent dans leur famille, celle-ci constitue vĂ©ritablement leur premier rĂ©seau et le nombre dâamis et de connaissances varie en fonction de la stabilitĂ© rĂ©sidentielle et de la frĂ©quence des activitĂ©s hors de la maison. En rĂ©sidence dâaccueil, la famille joue aussi un rĂŽle central; en gĂ©nĂ©ral, ces personnes ont peu dâamis et de relations avec les membres de la communautĂ©. Finalement, les personnes en logement social sâinsĂšrent dans le rĂ©seau dâorganismes communautaires de leur quartier; ils ont Ă©galement un rĂ©seau dâamis sur lequel ils peuvent compter en cas de besoin. Lâhabitation semble donc un vecteur de lien social lorsquâon nâhabite pas chez autrui, par exemple lorsquâon est hĂ©bergĂ© en rĂ©sidence dâaccueil. Plus le milieu de vie est encadrĂ© et normĂ©, moins le lien social sâĂ©panouit.
Boucher nous propose, quant Ă lui, une Ă©tude de cas sur le « particularisme outaouais » qui a dĂ©veloppĂ© depuis plusieurs annĂ©es de nouveaux modes dâintervention en hĂ©bergement et en logement social avec support communautaire. Son texte dĂ©montre que pour contrer les risques qui guettent continuellement les personnes fragilisĂ©es, la mise en place de nouvelles filiĂšres dâintervention est indispensable. Ces nouveaux modes dâintervention insĂ©rĂ©s dans le tissu social permettent alors aux personnes usagĂšres dâavoir un logement qui sauvegarde leur intimitĂ© dans la communautĂ© des autres; dâoĂč lâimportance de juxtaposer intervention individuelle et intervention collective afin que non seulement les personnes aient accĂšs Ă une habitation, mais que celle-ci puisse devenir un vecteur de lien social.
BIBLIOGRAPHIE
BORG, M. (2007). The Nature of Recovery as Lived in Every Life: Perspectives of Individuals Recovering from Severe Mental Health Problems, Norwegian University of Science and Technology, Department of Soci...
Table des matiĂšres
- Couverture
- PAGE TITRE
- Copyright
- Table des matiĂšres
- INTRODUCTION GĂNĂRALE
- PARTIE 1 - CHEZ-SOI, SANTĂ MENTALE ET LIEN SOCIAL
- PARTIE 2 - HLM ET LIEN SOCIAL
- NOTICES BIOGRAPHIQUES
- DANS LA MĂME COLLECTION
- QUATRIĂME DE COUVERTURE
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