L'habitation comme vecteur de lien social
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L'habitation comme vecteur de lien social

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L'habitation comme vecteur de lien social

À propos de ce livre

En s'intĂ©ressant Ă  certaines populations socialement disqualifiĂ©es, soit les personnes ayant des problĂšmes de santĂ© mentale et les rĂ©sidents en habitation Ă  loyer modique, les auteurs Ă©tudient le logement non seulement comme l'un des dĂ©terminants de la santĂ© et du bien-ĂȘtre mais Ă©galement comme un lieu d'intervention majeur dans le domaine des services sociaux.

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Informations

Année
2011
ISBN de l'eBook
9782760528956
PARTIE 1
CHEZ-SOI, SANTÉ MENTALE ET LIEN SOCIAL
Paul Morin
L’habitation nous inscrit dans un territoire, dans un mode d’existence social. Pour les personnes exclues de la sphĂšre Ă©conomique, elle constitue d’ailleurs le mode d’inscription privilĂ©giĂ© dans un plus vaste rĂ©seau et, de ce fait, reprĂ©sente l’un des Ă©lĂ©ments clĂ©s de toute politique sociale visant Ă  contrer la pauvretĂ© et l’exclusion sociale (Ulysse et Lesemann, 2004). La problĂ©matique de l’habitation pose Ă©galement d’emblĂ©e des questions primordiales sur le rapport de l’ĂȘtre humain Ă  l’espace et Ă  l’appropriation de l’espace. ContrĂŽle, territorialitĂ©, sĂ©curitĂ©, ces concepts reviennent constamment dans la littĂ©rature sur l’habitation (Heywood, 2005). Tous et toutes nous souhaitons avoir un chez-soi; celui-ci reprĂ©sente une aspiration lĂ©gitime Ă  l’intimitĂ©, Ă  la sĂ©curitĂ©, Ă  la souverainetĂ© que procure un espace privĂ©. Et il en va de mĂȘme pour les personnes ayant des problĂšmes sĂ©vĂšres de santĂ© mentale ne font pas exception (Borg, 2007). À une Ă©poque oĂč l’hĂŽpital psychiatrique pouvait ĂȘtre assimilĂ© Ă  un lieu d’enfermement, Tranchina Ă©crivait justement que « L’asile est la destruction de la sphĂšre privĂ©e dans une sociĂ©tĂ© basĂ©e sur la propriĂ©tĂ© privĂ©e » (Tranchina, 1976, p. 108, notre traduction).
Si nous n’en sommes plus lĂ , force est de reconnaĂźtre que cette destruction de la sphĂšre privĂ©e se poursuit mais en se dĂ©clinant diffĂ©remment selon la logique de la transinstitutionnalisation; un nombre substantiel de personnes ayant des problĂšmes sĂ©vĂšres de santĂ© mentale sont alors tout simplement traitĂ©es comme des objets que l’on dĂ©place. DĂ©voilĂ©e dĂšs 1976, par Castel, Castel et Lovell, dans La sociĂ©tĂ© psychiatrique avancĂ©e, cette logique a malheureusement toujours cours au QuĂ©bec (Castel, Castel et Lovell, 1976).
Ainsi Ă  l’automne 2003, Ă  MontrĂ©al, les aspects sociaux de la santĂ© mentale ont occupĂ© le devant de la scĂšne mĂ©diatique Ă  la suite de la fermeture d’un pavillon affiliĂ© Ă  l’hĂŽpital psychiatrique Douglas et d’un foyer clandestin qui hĂ©bergeait six personnes psychiatrisĂ©es dont plusieurs y avaient Ă©tĂ© envoyĂ©es par le dĂ©partement de psychiatrie de l’hĂŽpital Jean-Talon. Dans les deux cas, les conditions insalubres dans lesquelles vivaient ces personnes ont provoquĂ© leur fermeture. Quelques mois plus tard, le vĂ©rificateur gĂ©nĂ©ral du QuĂ©bec, madame Paradis, a dĂ©noncĂ© Ă  son tour ces situations d’exclusion sociale oĂč isolement rime avec pauvretĂ©, humiliation et contrĂŽle: « PrĂ©sentement plusieurs personnes ayant des problĂšmes de santĂ© mentale sont en attente ou Ă  la recherche d’une ressource rĂ©sidentielle qui rĂ©pondent Ă  leurs besoins
 plusieurs personnes doivent vivre dans des conditions insalubres, voire dans la rue. » (VĂ©rificateur gĂ©nĂ©ral du QuĂ©bec, 2004, p. 35-36.) Pourtant le rapport DeschĂȘnes et Gagnon sur les personnes vulnĂ©rables susceptibles de bĂ©nĂ©ficier d’un rĂ©gime de protection avait dĂ©jĂ  clairement reconnu les chambreurs comme Ă©tant des « personnes extrĂȘmement fragiles qui ne sont pas dĂ©tectĂ©es par notre systĂšme sociosanitaire » (DeschĂȘne et Gagnon, 1998, p. 22).
Cela demeure pourtant hors de portĂ©e pour nombre de personnes ayant des problĂšmes de santĂ© mentale et surtout pour celles ayant des problĂšmes majeurs (Dorvil et al., 2005; Kushel et al., 2003). Ainsi, une recherche effectuĂ©e auprĂšs de 1 200 travailleurs sociaux aux États-Unis, intervenant auprĂšs de telles personnes, rĂ©vĂšle d’ailleurs que l’un des aspects les moins satisfaisants de leur profession est de les retourner dans des « [
] poverty stricken residences where they’ll be taken advantages of » (Newill et Korr, 2004, p. 304).

TENIR À DISTANCE

Plus globalement, le zonage, un mĂ©canisme de division des sols et de sĂ©grĂ©gation des populations, a jouĂ© un rĂŽle majeur dans la reproduction de rapports sociaux fondĂ©s sur une distance par rapport Ă  la folie. Il s’agit du contrĂŽle de l’action humaine par le contrĂŽle de l’espace. Le zonage, comme technique de contrĂŽle du territoire, est ainsi devenu l’instrument privilĂ©giĂ© d’exclusion des populations marginalisĂ©es, aux États-Unis comme au Canada. « Le zonage est une stratĂ©gie spatiale visant Ă  prĂ©server la propriĂ©tĂ© fonciĂšre et Ă  promouvoir l’harmonie sociale en sĂ©grĂ©guant des utilisations incompatibles de territoires. » (Herbert, 2000, p. 106.) Aux États-Unis et au Canada, c’est par le biais du zonage que l’administration municipale s’est occupĂ©e des rĂ©sultats locaux de la dĂ©sinstitutionnalisation et de la dĂ©centralisation des services de santĂ© mentale. Les valeurs du mouvement de dĂ©sinstitutionnalisation ont alors Ă©tĂ© confrontĂ©es aux normes dominantes de la sociĂ©tĂ©, telles que les normes familiales et le respect de la propriĂ©tĂ© privĂ©e. Les rĂšglements de zonage, conçus pour dĂ©terminer l’usage des terrains d’une municipalitĂ© et non pour servir d’instrument de politique sociale, se sont ainsi transformĂ©s en outils de discrimination envers les personnes aux prises avec un trouble d’ordre mental. Nous sommes donc passĂ©s d’un isolement de jure rĂ©alisĂ© par l’internement asilaire Ă  un isolement de facto induit par les normes de zonage. Un processus de ghettoĂŻsation non planifiĂ© s’est ainsi concrĂ©tisĂ© dans plusieurs grandes villes d’AmĂ©rique du Nord, tant amĂ©ricaines que canadiennes et quĂ©bĂ©coises (Morin, 2001, 1994).
Ces rapports sociaux distants s’appuient encore et toujours sur des stĂ©rĂ©otypes associant maladie mentale et dangerositĂ©. Cela est perçu de façon non Ă©quivoque par les personnes usagĂšres qui relĂšvent que la peur de la stigmatisation fait partie intĂ©grante de leur vie quotidienne (Corrigan, 2004; Wahl, 1999). Il ne suffit donc pas que la personne souffrant de problĂšmes sĂ©vĂšres de santĂ© mentale ait un chez-soi, encore faut-il que l’environnement concoure Ă  son inclusion dans la sociĂ©tĂ©. Ainsi, la recherche qualitative de Yanos, Barrow et Tsemberis (2004) auprĂšs de 80 personnes logĂ©es dans des appartements en raison de leur condition de sans-abri ayant des problĂšmes de santĂ© mentale a rĂ©vĂ©lĂ© qu’un tiers de celles-ci estimaient problĂ©matique leur intĂ©gration dans leur nouveau quartier, Ă  cause d’une intolĂ©rance Ă  l’égard de la diffĂ©rence. Une recension des Ă©crits prĂ©parĂ©e pour le Social Exclusion Unit par Watson et Hacker (2003) sur le thĂšme « Mental Health and Housing » a aussi permis de constater, en Grande-Bretagne Ă©galement, les limites de l’habitation comme vecteur d’inclusion social. Les recherches de Tarpey et Watson (1997) et de Ford et al. (1997) sont citĂ©es Ă  cet Ă©gard. Des 500 personnes suivies dans un quartier par des Ă©quipes de santĂ© mentale, 14 % vivant dans leur maison ou en appartement souhaitaient dĂ©mĂ©nager de mĂȘme que 26% de celles qui Ă©taient hĂ©bergĂ©es chez leurs parents ou des proches. Les disputes avec le voisinage ou des allĂ©gations de harcĂšlement Ă©taient le plus souvent mentionnĂ©es. Alors que les rĂ©sultats de recherches (Rog, 2004; Fakhoury et al., 2002) s’accumulent en faveur de la mise en Ɠuvre gĂ©nĂ©ralisĂ©e du modĂšle du logement avec soutien dans la communautĂ© et que le plan d’action en santĂ© mentale 2005-2010 du MSSS cherche notamment Ă  dĂ©velopper ce type de services, il est de premiĂšre importance de bien cerner les potentialitĂ©s et les limites de l’habitation comme vecteur de lien social.

UN POINT DE DÉPART

Les textes qui suivent ont justement pour objectif de contribuer Ă  mieux cerner quand et comment le logement peut devenir un point de dĂ©part pour les relations sociales (social networks) et mĂȘme parfois ĂȘtre Ă  l’origine de la crĂ©ation d’un petit rĂ©seau d’entraide et de voisinage (social support) selon la distinction classique renvoyant Ă  la qualitĂ© et au type de soutien fourni par un membre du rĂ©seau social (Stansfeld, 2006). Le premier texte (Morin et Dorvil), qui a comme cadre d’analyse l’approche des dĂ©terminants sociaux de la santĂ© mise en lien avec l’approche du rĂ©tablissement, illustre clairement – au-delĂ  de la provenance des personnes (QuĂ©bec, Ontario, Grande-Bretagne) – les conditions communes de logement. Celui-ci constitue une aspiration profonde mais les obstacles du marchĂ© du logement et les obstacles cognitifs, motivationnels et cliniques reprĂ©sentent des difficultĂ©s majeures. Il se dĂ©gage de cette recherche que plus la personne gagne en autonomie, plus son chez-soi devient relationnel et s’ouvre Ă  l’extĂ©rieur. Afin de contrer l’appauvrissement du rĂ©seau social, rĂ©sultante des troubles mentaux et de la rĂ©ponse de la sociĂ©tĂ© Ă  leur Ă©gard, l’accĂšs Ă  un logement est indispensable, mais les personnes interviewĂ©es sont explicites: l’adĂ©quation revenu/logement devient difficile quand on laisse le marchĂ© imposer ses lois. Les logements sociaux sont nettement insuffisants.
Morin et Dorvil prĂ©sentent ensuite un texte sur le pouvoir d’agir en maison de chambres, un lieu emblĂ©matique des transformations qui ont suivi la dĂ©sinstitutionnalisation puisque nombre de personnes ayant des problĂšmes sĂ©vĂšres loge maintenant dans ces lieux. Issu Ă©galement d’une recherche, ce texte nous fait pĂ©nĂ©trer dans cet univers peuplĂ© de marginaux oĂč certains d’entre eux arrivent tout de mĂȘme Ă  tirer leur Ă©pingle du jeu malgrĂ© les contrĂŽles exercĂ©s par les propriĂ©taires. Il s’agit d’un lieu oĂč l’espace rĂ©duit de la chambre, l’absence d’intimitĂ© et les contrĂŽles des propriĂ©taires font obstacle aux visites, que ce soient des parents ou des amis. Certains chambreurs frĂ©quentent les organismes communautaires ou encore des lieux publics bien prĂ©cis, par exemple des restaurants du type Tim Horton ou Dunkin’ Donuts. Toutefois, les chambreurs qualifiĂ©s de « dĂ©pendants dĂ©laissĂ©s » dans cette recherche forment une population fort vulnĂ©rable, n’ayant presque aucun contact avec l’extĂ©rieur. Nous sommes donc ici dans un espace oĂč les liens sociaux peuvent ĂȘtre gĂ©nĂ©ralement qualifiĂ©s de nĂ©gatifs.
Le texte suivant (Dorvil et Morin) a trait Ă  la rĂ©adaptation psychosociale des personnes usagĂšres dans leurs familles naturelles, les rĂ©sidences d’accueil et les logements sociaux avec support communautaire. L’utilisation d’une mĂ©thode comparative pour analyser ces trois milieux de vie permet de commencer Ă  apprĂ©hender les liens entre certaines formes d’hĂ©bergement (rĂ©sidence d’accueil) et de logement (famille naturelle, logement social avec soutien communautaire) et l’inclusion de ces personnes dans des rĂ©seaux sociaux hors de la famille. Lorsqu’elles habitent dans leur famille, celle-ci constitue vĂ©ritablement leur premier rĂ©seau et le nombre d’amis et de connaissances varie en fonction de la stabilitĂ© rĂ©sidentielle et de la frĂ©quence des activitĂ©s hors de la maison. En rĂ©sidence d’accueil, la famille joue aussi un rĂŽle central; en gĂ©nĂ©ral, ces personnes ont peu d’amis et de relations avec les membres de la communautĂ©. Finalement, les personnes en logement social s’insĂšrent dans le rĂ©seau d’organismes communautaires de leur quartier; ils ont Ă©galement un rĂ©seau d’amis sur lequel ils peuvent compter en cas de besoin. L’habitation semble donc un vecteur de lien social lorsqu’on n’habite pas chez autrui, par exemple lorsqu’on est hĂ©bergĂ© en rĂ©sidence d’accueil. Plus le milieu de vie est encadrĂ© et normĂ©, moins le lien social s’épanouit.
Boucher nous propose, quant Ă  lui, une Ă©tude de cas sur le « particularisme outaouais » qui a dĂ©veloppĂ© depuis plusieurs annĂ©es de nouveaux modes d’intervention en hĂ©bergement et en logement social avec support communautaire. Son texte dĂ©montre que pour contrer les risques qui guettent continuellement les personnes fragilisĂ©es, la mise en place de nouvelles filiĂšres d’intervention est indispensable. Ces nouveaux modes d’intervention insĂ©rĂ©s dans le tissu social permettent alors aux personnes usagĂšres d’avoir un logement qui sauvegarde leur intimitĂ© dans la communautĂ© des autres; d’oĂč l’importance de juxtaposer intervention individuelle et intervention collective afin que non seulement les personnes aient accĂšs Ă  une habitation, mais que celle-ci puisse devenir un vecteur de lien social.

BIBLIOGRAPHIE

BORG, M. (2007). The Nature of Recovery as Lived in Every Life: Perspectives of Individuals Recovering from Severe Mental Health Problems, Norwegian University of Science and Technology, Department of Soci...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. PAGE TITRE
  3. Copyright
  4. Table des matiĂšres
  5. INTRODUCTION GÉNÉRALE
  6. PARTIE 1 - CHEZ-SOI, SANTÉ MENTALE ET LIEN SOCIAL
  7. PARTIE 2 - HLM ET LIEN SOCIAL
  8. NOTICES BIOGRAPHIQUES
  9. DANS LA MÊME COLLECTION
  10. QUATRIÈME DE COUVERTURE

Foire aux questions

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