Paradiplomatie identitaire
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Paradiplomatie identitaire

Nations minoritaires et politiques extérieures

  1. 250 pages
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Paradiplomatie identitaire

Nations minoritaires et politiques extérieures

À propos de ce livre

Pourquoi le QuĂ©bec est-il si actif sur la scĂšne internationale?? Qu'adviendra-t-il de la diplomatie catalane suite Ă  la rĂ©pression du mouvement sĂ©cessionniste par Madrid?? Comment expliquer la normalisation de la diplomatie flamande??Le prĂ©sent ouvrage propose un portrait comparatif et actualisĂ© de la diplomatie des nations dites «?minoritaires?», communĂ©ment entendue sous le vocable de «?paradiplomatie identitaire?». Il jette un regard novateur sur les relations internationales des États non souverains en Ă©tudiant l'influence du nationalisme minoritaire sur la politique extĂ©rieure. Rassemblant les contributions de spĂ©cialistes de renom, il examine les plus rĂ©centes activitĂ©s de l'Écosse, de la Catalogne, de la Flandre, de la Wallonie, du Pays basque et du QuĂ©bec.Il se dĂ©gage un constat commun de l'Ă©tude de ces États?: plus que la mondialisation ou le rĂ©gime constitutionnel dans lequel ils Ă©voluent, c'est le nationalisme qui s'avĂšre ĂȘtre la force structurante et l'Ă©lĂ©ment dĂ©terminant de l'intensitĂ© et de la nature de leur diplomatie. Ainsi, au grĂ© des dynamiques nationalistes et intercommunautaires, certaines nations non souveraines ont cherchĂ© Ă  Ă©prouver les limites de leur cadre constitutionnel ou sont devenues porteuses de revendications sĂ©cessionnistes. D'autres, par pragmatisme ou par nĂ©cessitĂ©, se sont recentrĂ©es sur des objectifs fonctionnels au dĂ©triment de leur dimension identitaire, allant parfois jusqu'Ă  accroĂźtre significativement leur degrĂ© de coopĂ©ration avec l'État souverain et leur niveau de conformitĂ© aux lois constitutionnelles. Cet ouvrage offre ainsi une grille d'analyse de la trajectoire que prennent plusieurs nations non souveraines sur la scĂšne internationale.

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CHAPITRE 1

PARADIPLOMATIE, NATIONALISME ET RÉFÉRENDUMS : L’ÉCOSSE ET LA CATALOGNE

André Lecours
La paradiplomatie dans les dĂ©mocraties libĂ©rales est une activitĂ© multidimensionnelle. Pour beaucoup de gouvernements rĂ©gionaux, elle consiste principalement en la recherche de nouveaux marchĂ©s pour les entreprises locales et d’investissements Ă©trangers. Elle implique aussi souvent des accords de coopĂ©ration de nature scientifique ou culturelle. Pour les rĂ©gions qui ont une identitĂ© distincte du reste du pays, cette dimension tend Ă  ĂȘtre au cƓur de la paradiplomatie. En effet, dans ces cas, la promotion de l’identitĂ© minoritaire devient normalement une logique fondamentale de l’activitĂ© paradiplomatique, entraĂźnant souvent les relations extĂ©rieures des gouvernements rĂ©gionaux sur le terrain de l’affirmation politique. Lorsque la « paradiplomatie identitaire » (Paquin, 2004a) est plus prĂ©cisĂ©ment le fruit d’un mouvement nationaliste fort, la dynamique politique de cette action extĂ©rieure est particuliĂšrement importante.
Les contours exacts de la paradiplomatie gĂ©nĂ©rĂ©e par le nationalisme sont hautement contextuels. La mobilisation nationaliste a bien entendu des hauts et des bas. Aussi, les gouvernements des communautĂ©s nationales minoritaires qui font de la paradiplomatie ne sont Ă©videmment pas toujours formĂ©s par le mĂȘme parti et, donc, n’ont pas tous les mĂȘmes objectifs d’autodĂ©termination. L’État est toujours plus mĂ©fiant de la paradiplomatie lorsqu’il existe un projet sĂ©cessionniste actif, et les conflits intergouvernementaux autour de la paradiplomatie s’en voient aggravĂ©s. Le contexte politique domestique de la communautĂ© nationale minoritaire influera donc beaucoup sur les objectifs et stratĂ©gies spĂ©cifiques de l’action paradiplomatique.
En Écosse au dĂ©but des annĂ©es 2010 et en Catalogne dans les derniĂšres annĂ©es, les objectifs sĂ©cessionnistes des partis au pouvoir voulaient dire des changements potentiels Ă  l’activitĂ© paradiplomatique, particuliĂšrement en Catalogne oĂč l’État espagnol cherchait Ă  contrecarrer les projets de rĂ©fĂ©rendum d’indĂ©pendance. Ce chapitre se penche sur les activitĂ©s paradiplomatiques en Écosse et en Catalogne en marge du rĂ©fĂ©rendum Ă©cossais de 2014 et du processus d’autodĂ©termination catalan qui a culminĂ©, sans se terminer, avec la dĂ©claration unilatĂ©rale d’indĂ©pendance de 2017. L’objectif de cet examen est de voir dans quelle mesure, comment et pourquoi la paradiplomatie change sous l’impulsion du nationalisme. Plus particuliĂšrement, il s’agit de comprendre comment les dynamiques politiques des communautĂ©s nationales minoritaires et leurs interactions avec l’État central conditionnent la paradiplomatie.
Ce chapitre est divisĂ© en trois parties. Dans la premiĂšre section, nous discutons briĂšvement de la relation entre nationalisme et paradiplomatie. Dans la deuxiĂšme section, nous examinons la paradiplomatie Ă©cossaise et catalane dans des contextes de radicalisation de demandes d’autodĂ©termination. Enfin, nous formulons certaines conclusions au sujet de l’impact des dynamiques nationalistes sĂ©cessionnistes sur la paradiplomatie et spĂ©culons sur l’avenir des paradiplomaties Ă©cossaise et catalane.

1.1 NATIONALISME, SÉCESSIONNISME ET PARADIPLOMATIE

Il existe plusieurs raisons diffĂ©rentes pour lesquelles un gouvernement rĂ©gional dĂ©veloppe, maintient, approfondit ou transforme ses relations extĂ©rieures (Lecours, 2002). Les contextes global et continental ne sont souvent pas Ă©trangers au dĂ©veloppement de la paradiplomatie, surtout lorsque celle-ci consiste principalement Ă  aider au dĂ©veloppement Ă©conomique et Ă  gĂ©rer des dĂ©fis (environnementaux, scientifiques, techniques, etc.) qui s’accommodent mal des frontiĂšres. Par exemple, d’un point de vue mondial, la libĂ©ralisation des marchĂ©s donne des incitatifs aux gouvernements rĂ©gionaux Ă  faire la promotion de leurs exportations. D’un point de vue continental, des mĂ©canismes d’intĂ©gration, Ă©conomiques ou politiques, facilitent la coopĂ©ration transfrontaliĂšre et transnationale. La prĂ©sence de structures d’opportunitĂ© Ă  l’intĂ©rieur de l’État, souvent par le biais de structures fĂ©dĂ©rales, qui donnent une agentivitĂ© importante Ă  des gouvernements rĂ©gionaux, facilite aussi le dĂ©veloppement de la paradiplomatie.
Dans les cas de paradiplomaties ayant un caractĂšre politique, c’est-Ă -dire ne se limitant pas Ă  la recherche d’occasions Ă©conomiques et d’accords de coopĂ©ration, la dynamique politique Ă  l’intĂ©rieur des sociĂ©tĂ©s est dĂ©terminante. Plus particuliĂšrement, les paradiplomaties issues de mouvements nationalistes tendent Ă  ĂȘtre fortement conditionnĂ©es par le parti politique au pouvoir ainsi que par l’objectif immĂ©diat d’autodĂ©termination de ce parti. On peut distinguer au moins trois cas de figure quant Ă  la relation entre, d’une part, la position et les stratĂ©gies d’autodĂ©termination d’un gouvernement et, d’autre part, la configuration de sa paradiplomatie.
Lorsque le parti politique au pouvoir dans la communautĂ© nationale minoritaire ne cherche pas la sĂ©cession, l’aspect plus spĂ©cifiquement politique de la paradiplomatie (par exemple, des rencontres entre chefs de gouvernement) tend Ă  ĂȘtre moindre. Si le parti au pouvoir s’affiche comme Ă©tant antinationaliste, l’aspect Ă©conomique et de coopĂ©ration de la paradiplomatie est habituellement favorisĂ© aux dĂ©pens des aspects politiques et identitaires. Par contre, la plupart du temps, la paradiplomatie identitaire est souvent trĂšs fortement enracinĂ©e dans les communautĂ©s nationales minoritaires, ce qui fait qu’il peut ĂȘtre difficile, mĂȘme pour un parti ouvertement antinationaliste, de l’éliminer complĂštement. Si le parti politique au pouvoir ne cherche pas la sĂ©cession mais s’affiche tout de mĂȘme comme nationaliste (c’est-Ă -dire qu’il considĂšre que son gouvernement reprĂ©sente une nation), il est probable que l’aspect identitaire de la paradiplomatie soit pleinement maintenu mais que sa dimension plus particuliĂšrement politique soit modeste. De plus, les rĂ©fĂ©rences Ă  l’autodĂ©termination seront gĂ©nĂ©ralement absentes de la paradiplomatie issue de ce type de parti. En effet, dans un contexte oĂč un parti politique nationaliste non sĂ©cessionniste gouverne, l’action extĂ©rieure sera gĂ©nĂ©ralement pensĂ©e en partie de maniĂšre Ă  ne pas susciter de conflits importants avec le gouvernement central et, le plus souvent, Ă  ne pas mettre en question la lĂ©gitimitĂ© des politiques de l’État. Par exemple, le Parti libĂ©ral du QuĂ©bec (PLQ), bien qu’il poursuive, lorsqu’au gouvernement, une paradiplomatie multidimensionnelle qui inclut des Ă©lĂ©ments identitaires importants, ne met pas de l’avant la question de l’avenir politique du QuĂ©bec1. Ainsi, lorsque le premier ministre Philippe Couillard est allĂ© en France en mars 2018, il a rencontrĂ© le prĂ©sident Emmanuel Macron et le premier ministre Édouard Philippe pour discuter de francophonie (un enjeu identitaire) et de commerce. La question nationale n’a Ă©tĂ© Ă©voquĂ©e qu’à la confĂ©rence de presse de clĂŽture.
Lorsqu’un parti sĂ©cessionniste forme le gouvernement d’une communautĂ© nationale minoritaire, mĂȘme s’il ne vise pas Ă  rĂ©aliser l’indĂ©pendance Ă  court terme, la paradiplomatie risque de s’en voir changĂ©e. Tout d’abord, l’aspect identitaire de la paradiplomatie sera possiblement soulevĂ© d’un cran. La singularitĂ© historique et culturelle et le caractĂšre national de la rĂ©gion seront probablement exprimĂ©s fortement. Dans ce contexte, la paradiplomatie, en particulier par le biais de l’expression d’une identitĂ© nationale distincte Ă  l’international, devient une activitĂ© fortement politique. Les politiciens sĂ©cessionnistes sont Ă  la recherche d’une reconnaissance de la nation qu’ils ne trouvent pas toujours au sein de l’État et ils peuvent se servir de la scĂšne internationale pour trouver des appuis Ă  cette position nationale de principe. La paradiplomatie issue d’un parti sĂ©cessionniste est aussi moins respectueuse des cadres Ă©tatiques. En effet, les gouvernements sĂ©cessionnistes profitent souvent de la scĂšne internationale pour dĂ©noncer des positions ou des politiques du gouvernement central, en partie pour justifier leur objectif d’indĂ©pendance. Ces gouvernements essaient aussi souvent d’étendre la portĂ©e de leur action internationale, c’est-Ă -dire de revendiquer une prĂ©sence dans des instances ou sur des questions que le gouvernement central considĂšre sa chasse gardĂ©e. Une des rĂ©sultantes de l’approche insistante des gouvernements sĂ©cessionnistes dans la paradiplomatie est une dynamique gĂ©nĂ©ralement conflictuelle avec le gouvernement central. Lorsque la premiĂšre ministre du Parti QuĂ©bĂ©cois (PQ) Pauline Marois s’est rendue en France en octobre 2012, elle a cherchĂ© Ă  ce que le prĂ©sident François Hollande rĂ©affirme la position française de « non-ingĂ©rence, non-indiffĂ©rence » envers le QuĂ©bec (position qui avait Ă©tĂ© largement abandonnĂ©e sous la prĂ©sidence Sarkozy), et ce, mĂȘme si le PQ n’avait alors aucun projet immĂ©diat de rĂ©fĂ©rendum sur l’indĂ©pendance. La premiĂšre ministre Marois avait aussi profitĂ© de cette visite pour faire valoir les positions communes de son gouvernement et de la prĂ©sidence (socialiste) française sur, entre autres choses, l’environnement et la culture. Cette insistance sur des positions communes contrastait fortement avec le discours du gouvernement fĂ©dĂ©ral conservateur de l’époque qui, selon les pĂ©quistes, Ă©tait en porte-Ă -faux avec les valeurs et prĂ©fĂ©rences des QuĂ©bĂ©cois.
Le changement le plus notable dans une paradiplomatie se produit lorsqu’un parti politique sĂ©cessionniste au pouvoir poursuit activement et immĂ©diatement l’objectif d’indĂ©pendance. Pour plusieurs auteurs, il y a, dans ce contexte, transition entre paradiplomatie et protodiplomatie (BĂ©langer, 1997, p. 40, note 1). La protodiplomatie aurait donc une logique diffĂ©rente, ou du moins additionnelle, Ă  la paradiplomatie, mĂȘme celle fortement identitaire et politique (Paquin, 2004a, p. 19).
L’activitĂ© internationale d’un gouvernement menĂ© par un parti politique sĂ©cessionniste cherchant activement l’indĂ©pendance, typiquement par le biais d’un rĂ©fĂ©rendum, recouvre potentiellement des dynamiques particuliĂšres.
PremiĂšrement, il peut ĂȘtre nĂ©cessaire pour le gouvernement sĂ©cessionniste de chercher des appuis extĂ©rieurs Ă  la lĂ©gitimitĂ© de sa dĂ©marche d’autodĂ©termination. En effet, plusieurs États, mĂȘme libĂ©raux-dĂ©mocratiques, n’acceptent pas que leur intĂ©gritĂ© territoriale soit potentiellement compromise par une sĂ©cession. Dans ces contextes, un gouvernement sĂ©cessionniste essaiera typiquement d’obtenir des appuis Ă  la lĂ©gitimitĂ© de son exercice d’autodĂ©termination qu’il pourra ensuite invoquer dans les discussions avec le gouvernement central.
DeuxiĂšmement, mĂȘme lorsque l’État reconnaĂźt la lĂ©gitimitĂ© et la constitutionnalitĂ© d’une dĂ©marche indĂ©pendantiste, le gouvernement sĂ©cessionniste doit convaincre la population des bienfaits de l’indĂ©pendance, une tĂąche typiquement ardue dans une dĂ©mocratie libĂ©rale industrialisĂ©e. Pour ce faire, il peut ĂȘtre utile d’obtenir certaines dĂ©clarations de l’extĂ©rieur. Par exemple, une des craintes de beaucoup de gens face Ă  la sĂ©cession est l’isolement potentiel qui peut s’ensuivre. Dans ce contexte, une dĂ©claration de la part d’un État Ă©tranger qu’il continuera Ă  commercer avec la communautĂ© nationale minoritaire aprĂšs un vote pour l’indĂ©pendance, par exemple, ou de la part d’une organisation rĂ©gionale qu’elle est ouverte Ă  accueillir un nouveau membre Ă  la suite d’une sĂ©cession, peut rassurer un certain nombre de gens portĂ©s Ă  voter pour l’indĂ©pendance. Par exemple, lors du rĂ©fĂ©rendum quĂ©bĂ©cois de 1995, le gouvernement pĂ©quiste cherchait Ă  ce que les États-Unis disent que l’espace de libre-Ă©change nord-amĂ©ricain serait toujours accessible pour le QuĂ©bec aprĂšs une Ă©ventuelle sĂ©cession. Le gouvernement sĂ©cessionniste peut aussi se voir interpellĂ© par des dĂ©clarations d’acteurs Ă©trangers hostiles Ă  la sĂ©cession.
TroisiĂšmement, un gouvernement sĂ©cessionniste tente souvent de s’assurer qu’une Ă©ventuelle dĂ©claration d’indĂ©pendance sera reconnue par un bon nombre d’États Ă©trangers. Cet exercice peut s’avĂ©rer particuliĂšrement important si le gouvernement central dĂ©cide de ne pas accepter qu’un rĂ©fĂ©rendum mĂšne Ă  l’indĂ©pendance, par exemple parce qu’il considĂšre que certaines conditions n’ont pas Ă©tĂ© respectĂ©es. En effet, une dĂ©claration d’indĂ©pendance ignorĂ©e par la communautĂ© internationale ne mĂšne pas Ă  l’indĂ©pendance. Un tel dĂ©nouement peut mĂȘme faire reculer l’option indĂ©pendantiste puisque les fenĂȘtres d’opportunitĂ©s pour des processus aussi complexes que la sĂ©cession se ferment souvent rapidement. Pour ces raisons, le gouvernement pĂ©quiste avait, en 1995, Ă©laborĂ© une stratĂ©gie de reconnaissance basĂ©e autour de la France et selon laquelle le gouvernement français utiliserait son influence auprĂšs des pays francophones pour commencer Ă  faire tomber les dominos de la reconnaissance d’un QuĂ©bec indĂ©pendant (Nossal, Roussel et Paquin, 2015, p. 366).
Il y a assez peu de cas de paradiplomatie menĂ©e par des gouvernements sĂ©cessionnistes cherchant Ă  rĂ©aliser immĂ©diatement l’indĂ©pendance dans des dĂ©mocraties libĂ©rales hautement industrialisĂ©es. En effet, les cas d’actions extĂ©rieures de gouvernements agissant dans ces circonstances se limitaient jusqu’à rĂ©cemment au QuĂ©bec lors des rĂ©fĂ©rendums de 1980 et de 1995. Dans la derniĂšre dĂ©cennie, la formation de gouvernements sĂ©cessionnistes cherchant activement Ă  rĂ©aliser l’indĂ©pendance en Écosse et en Catalogne a fourni des cas supplĂ©mentaires Ă  l’étude des dynamiques que prend l’action extĂ©rieure des gouvernements rĂ©gionaux dans ce contexte bien particulier.

1.2 PARADIPLOMATIE ET SÉCESSIONNISME : L’ÉCOSSE ET LA CATALOGNE

Comme le souligne l’introduction du prĂ©sent ouvrage, l’influence du nationalisme sur la paradiplomatie a souvent Ă©tĂ© remarquĂ©e dans la littĂ©rature (Lecours, 2007 ; Rioux Ouimet, 2015). Si le nationalisme reprĂ©sente une force majeure dans le dĂ©veloppement de plusieurs paradiplomaties, il est probable que des transformations dans les dynamiques nationalistes affectent les stratĂ©gies et objectifs de l’action extĂ©rieure. L’Écosse et la Catalogne ont toutes deux vĂ©cu des transformations importantes dans leurs dynamiques nationalistes au cours de la derniĂšre dĂ©cennie. En Écosse, le parti sĂ©cessionniste Scottish National Party (SNP), qui avait Ă©tĂ© une force politique marginale avant le rĂ©tablissement du Parlement Ă©cossais en 1999, a rĂ©ussi Ă  former un gouvernement majoritaire Ă  la suite des Ă©lections de 2011, ce qui lui permettait d’organiser un rĂ©fĂ©rendum sur l’indĂ©pendance. En Catalogne, le tournant sĂ©cessionniste de ConvergĂšncia i UnĂ­o (CiU), dans la foulĂ©e de la dĂ©cision de 2010 du Tribunal Constitutionnel sur la rĂ©forme du Statut d’autonomie de la Catalogne, a lancĂ© les gouvernements catalans dans un processus d’autodĂ©termination qui a provoquĂ© un conflit important avec l’État espagnol.

1.2.1 L’Écosse : rĂ©fĂ©rendum sur l’indĂ©pendance et rĂ©actions aux interventions extĂ©rieures

Avant 1999, la paradiplomatie Ă©cossaise Ă©tait des plus modestes. Sans institutions politiques autonomes, l’Écosse ne pouvait s’exprimer institutionnellement que par le biais du SecrĂ©tariat sur l’Écosse (Scottish Office) menĂ© par un ministre du gouvernement britannique. Le Scottish Office possĂ©dait une section sur les affaires europĂ©ennes qui pouvait faire entendre une voix Ă©cossaise en Europe. Dans le contexte d’une mobilisation nationaliste importante pour l’autonomie politique vers la fin des annĂ©es 1980 et dans les annĂ©es 1990, des initiatives modestes de paradiplomatie se sont dĂ©veloppĂ©es, par exemple la crĂ©ation d’agences vouĂ©es Ă  la promotion des exportations et une participation Ă  la crĂ©ation du ComitĂ© des rĂ©gions de l’Union europĂ©enne (UE). Étant donnĂ© l’absence d’institutions politiques autonomes Ă©cossaises Ă  cette Ă©poque, ces initiatives sont issues du gouvernement britannique qui, sentant que la pression pour une plus grande autonomie de l’Écosse s’accentuait Ă  tous points de vue, s’est engagĂ© Ă  en rehausser la visibilitĂ© en Europe (Rioux Ouimet, 2015, p. 115).
Le rĂ©tablissement en 1999 du Parlement Ă©cossais a donnĂ© Ă  l’Écosse un potentiel d’agentivitĂ© beaucoup plus grand en matiĂšre de relations extĂ©rieures. Par contre, les gouvernements de coalition des partis travailliste et libĂ©ral-dĂ©mocrate Ă©cossais (1999-2007) n’ont pas vraiment cherchĂ© Ă  dĂ©velopper l’action extĂ©rieure de l’Écosse. Dans ces premiĂšres annĂ©es de nouvelle autonomie politique, les gouvernements unionistes Ă©cossais sont non seulement demeurĂ©s prudents quant Ă  la portĂ©e de l’exercice des nouveaux pouvoirs mais ils sont restĂ©s proches des politiques du gouvernement britannique. Ainsi, la paradiplomatie de l’Écosse, dans la premiĂšre dĂ©cennie des nouvelles institutions, est demeurĂ©e limitĂ©e. Il y avait nĂ©anmoins un intĂ©rĂȘt certain pour promouvoir et appuyer les Ă©changes commerciaux avec l’étranger, activĂ© par les pouvoirs du nouveau gouvernement Ă©cossais en matiĂšre de dĂ©veloppement Ă©conomique. Par exemple, sous l’égide de la Scottish Development International, nouvellement formĂ©e Ă  la suite d’une fusion d’organisations prĂ©existantes, plus d’une vingtaine de bureaux Ă  l’étranger ont Ă©tĂ© ouverts (Rioux Ouimet, 2015, p. 12).
La paradiplomatie Ă©cossaise ne s’est guĂšre dĂ©veloppĂ©e davantage Ă  la suite de la formation d’un gouvernement minoritaire du SNP aprĂšs les Ă©lections de 2007. Avant son arrivĂ©e au pouvoir, le SNP n’avait pas l’activitĂ© paradiplomatique en trĂšs haute estime ; il y voyait une position mitoyenne entre le statu quo et l’indĂ©pendance, qui pouvait potentiellement porter ombrage Ă  son option politique2. Par exemple, le chef du SNP Alex Salmond parlait beaucoup, vers le milieu des annĂ©es 2000, d’un « arc de la prospĂ©ritĂ© », traçant des ressemblances entre, d’une part, l’Écosse, et, d’autre part, l’Irlande et les pays scandinaves. Toutefois, jamais le SNP n’a tentĂ©, une fois au pouvoir, de dĂ©velopper des relations avec ces pays. De plus, le parti n’en Ă©tait pas encore Ă  cette Ă©poque-lĂ  Ă  rĂ©flĂ©chir aux stratĂ©gies internationales de la sĂ©cession et de la reconnaissance. MĂȘme Ă  partir de 2007, la « conversation nationale » sur l’indĂ©pendance que le gouvernement du SNP a mise en branle portait surtout sur les diffĂ©rentes options constitutionnelles et un possible rĂ©fĂ©rendum plutĂŽt que sur les arguments qui pourraient ĂȘtre dĂ©ployĂ©s pendant une campagne rĂ©fĂ©rendaire ou sur la question de l’accĂšs Ă  l’indĂ©pendance Ă  la suite d’un vote positif sur cette question.
L’importance de l’international pour le gouvernement Ă©cossais augmente alors que le SNP gagne une majoritĂ© de siĂšges lors des Ă©lections de 2011 et qu’il entend tenir sa promesse d’organiser un rĂ©fĂ©rendum sur l’indĂ©pendance. Ceci Ă©tant dit, le fait que les gouvernements Ă©cossais et britannique se soient entendus, par le biais de l’accord d’Édimbourg signĂ© le 15 octobre 2012, sur les paramĂštres du rĂ©fĂ©rendum a rĂ©duit l’incitatif du gouvernement du SNP Ă  dĂ©ployer des efforts clairement protodiplomatiques (c’est-Ă -dire Ă  chercher des appuis internationaux pour une Ă©ventuelle dĂ©claration d’indĂ©pendance). En effet, dans l’accord d’Édimbourg, les deux parties s’engageaient explicitement Ă  respecter le rĂ©sultat, ce qui laissait prĂ©sumer que le Royaume-Uni reconnaĂźtrait qu’un appui de 50 % + 1 mĂšnerait Ă  l’indĂ©pendance de l’Écosse. Par contre, lorsque la campagne rĂ©fĂ©rendaire s’est vĂ©ritablement mise en branle en 2014, Ă  la suite de la publication du livre blanc sur l’avenir de l’Écosse, le gouvernement Ă©cossais s’est vu obligĂ© de rĂ©agir Ă  certains points de vue exprimĂ©s par des acteurs internationaux.
Un de ces points de vue portait sur la question de l’UE. Dans le livre blanc, le gouvernement Ă©cossais affirme Ă  plusieurs reprises qu’avec l’indĂ©pendance, l’Écosse deviendrait automatiquement membre de l’UE (Gouvernement Ă©cossais, 2013, par exemple, p. XVII, p. 3 et p. 12). En fĂ©vrier 2014, le prĂ©sident de la Commission europĂ©enne, JosĂ© Manuel Barroso, a dĂ©clarĂ© qu’une telle accession de l’Écosse Ă  l’UE serait « extrĂȘmement difficile, voire impossible ». Barroso a affirmĂ© qu’elle requerrait l’unanimitĂ© des membres et il a mĂȘme soulignĂ© la rĂ©ticence probable de l’Espagne qui n’avait pas reconnu le Kosovo. Le gouvernement Ă©cossais, par l’entremise du ministre des Finances John Swinney, a qualifiĂ© cet argument d’irraisonnĂ© (preposterous) soutenant que l’Écosse faisait partie de l’UE depuis 40 ans. M. Swinney a aussi ajoutĂ© que l’Espagne n’aurait aucun problĂšme Ă  accepter l’Écosse comme membre de l’UE puisque le rĂ©fĂ©rendum sur l’indĂ©pendance avait Ă©tĂ© approuvĂ© par le gouvernement britannique (BBC News, 2014).
Le gouvernement Ă©cossais a aussi dĂ» dĂ©fendre son option politique face Ă  une autre intervention Ă©trangĂšre dans la campagne, celle du prĂ©sident amĂ©ricain Barack Obama. En effet, en juin 2014, le prĂ©sident a donnĂ© son appui Ă  l’Union puis, Ă  24 heures du rĂ©fĂ©rendum, alors que le vote s’annonçait serrĂ©, il a dit espĂ©rer que le Royaume-Uni demeure « fort, robuste et uni » (Sanchez, 2014). Pour les États-Unis, l’unitĂ© politique d’un proche alliĂ© est non seulement, et de loin, prĂ©fĂ©rable Ă  l’incertitude d’une sĂ©cession, mais le SNP avait par le passĂ© Ă©mis des doutes sur l’utilitĂ© de l’O...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Page de titre
  3. Copyright
  4. LISTE DES SIGLES ET ACRONYMES
  5. INTRODUCTION – Paradiplomatie identitaire
  6. CHAPITRE 1 – Paradiplomatie, nationalisme et rĂ©fĂ©rendums : l’Écosse et la Catalogne
  7. CHAPITRE 2 – Catalogne en quĂȘte d’indĂ©pendance : l’outil de la diplomatie publique
  8. CHAPITRE 3 – Paradiplomatie vigoureuse mais non conflictuelle : l’action extĂ©rieure du Pays basque
  9. CHAPITRE 4 – De la paradiplomatie identitaire Ă  la diplomatie Ă  paliers multiples ? Le cas de la Belgique et de ses entitĂ©s fĂ©dĂ©rĂ©es
  10. CHAPITRE 5 – Paradiplomatie identitaire du QuĂ©bec
  11. CHAPITRE 6 – Par-delĂ  les champs de compĂ©tence : l’affirmation du QuĂ©bec en matiĂšre de guerre et de paix
  12. CHAPITRE 7 – Affirmation du nationalisme minoritaire : la paradiplomatie multilatĂ©rale du QuĂ©bec
  13. BIBLIOGRAPHIE
  14. NOTICES BIOGRAPHIQUES

Foire aux questions

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