En lisant ce roman, le deuxième de la littérature groenlandaise, le lecteur découvrira la vision de l'avenir de l'Arctique en 2021 telle qu'imaginée en 1931 par Augo Lynge, auteur né à Qeqertarsuatsiaat. Selon Per Kunuk Lynge, qui en signe l'avant-propos, «?à la lecture de ses anticipations, dont certaines se sont réalisées longtemps après la publication de son roman, on ne peut s'empêcher de voir en l'auteur le chaman inuit d'autrefois, qui voyageait librement autour du monde et était capable de prédire l'avenir?». La vision que nous offre Augo Lynge dans cette intrigue policière entre les villages et l'immense inlandsis glacé est celle d'un pays technologiquement avancé et socialement serein, où les personnages inuits sont devenus ce que sont les Groenlandais d'aujourd'hui?: une preuve vivante d'un peuple qui a la capacité de «?s'adapter à l'un des climats les plus froids et les plus rudes de la planète?» tout en conservant sa langue et sa culture.Avec un avant-propos de Per Kunuk Lynge et une introduction de Jean-Michel Huctin, anthropologue à l'Obser-vatoire de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.Traduction du danois par Inès Jorgensen et validation linguistique à partir du texte original groenlandais par Jean-Michel Huctin.

- 176 pages
- French
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Informations
TROIS CENTS ANS APRÈS
(Grønlandshavn en 2021)
Kalaallit inuusuttortaanut tunngatitaq
Aux jeunes Groenlandais
CHAPITRE I
« Je t’offre quoi ? Une chique ?
— Non – ça me paraît trop amer maintenant.
— Un cigare, plutôt ? Ça alors, dire que tu n’aimes plus le tabac à chiquer ! » L’éleveur Jensen sortit du bureau une boîte à cigares joliment brodée et la tendit à son invité. Le pêcheur Frederiksen en retira un cigare avec une grosse bague.
« Merci, Jensen. Oui, j’aime mieux ça – mes habitudes ont changé sur mes vieux jours. Je n’aime plus le tabac à chiquer –peut-être parce que j’ai les moyens de m’acheter des cigarillos. Mais au bon vieux temps, quand nous étions ici à l’école professionnelle, il fallait bien tout essayer, hein…
— Ces années-là, ce sont mes plus beaux souvenirs. J’ai souvent pensé à toi, surtout ces dernières années, depuis que nous avons cessé de nous écrire.
— Oui, je suis vraiment trop paresseux pour ce qui est d’écrire, mais, il faut le dire, ça fait un sacré nombre d’années… Oui, combien au fond ? Vingt-cinq ?
— Vingt-six. Et d’ailleurs, tu ne m’as pas raconté ce que tu faisais ici. Est-ce que la pêche n’est pas tout aussi bonne dans le Sud qu’ici ?
— Si, il y a beaucoup de flétans noirs, mais, par contre, au printemps et en été, il n’y a pas autant de morues et de flétans blancs – surtout quand les glaces s’approchent des côtes –alors les pêcheurs montent ici. Je les ai souvent enviés, mais mon bateau était trop vieux pour un tel voyage. Maintenant, enfin, j’ai pu m’en acheter un neuf, alors me voilà ! Et puis, on s’apprête à fêter les trois cents ans de l’arrivée de Hans Egede1… Oui, et ça me manquait bien sûr de vous revoir et de revoir la ville… Nous ne sommes arrivés qu’hier, mais ça tombait bien, puisque c’est dimanche aujourd’hui et que nous avons pu profiter de la journée pour faire une excursion dans le fjord. Nous avons fait un saut chez mon frère Anders, tu sais qu’il élève des moutons là-bas. Et au retour, j’ai juste voulu te dire un petit bonjour. Mais nous pourrons nous revoir plus tard. »
Frederiksen était un homme solidement bâti, aux cheveux noirs et rasé de près, habillé d’un pull islandais. Jensen était un peu plus mince, blond et vêtu d’un costume tout neuf, aux plis si nets qu’on aurait presque pu s’y couper. Et comme ses bottes brillaient !
« Tu es bien élégant ! Mais ce sont peut-être tes habits de tous les jours… »
Frederiksen ne put s’empêcher de taquiner l’autre un peu.
« Allez, tu ne peux pas te plaindre, me semble-t-il… Non, je suis en train de partir, je vais à une réunion du conseil paroissial à Grønlandshavn2. Mais quel dommage que tu arrives juste au moment où je m’en vais ! Ils sont sûrement en train de mettre mon bateau en route. Bon, mais il faudra que tu me rendes une vraie visite plus tard.
— Oui, et moi aussi j’ai à faire aujourd’hui.
— Ah, mais tu sais quoi, on pourrait y aller ensemble ! Ton fils conduit ton bateau et toi, tu viens avec moi.
— Oui, bonne idée, en virée tous les deux, comme dans le bon vieux temps ! » Frederiksen sauta tout de suite sur la proposition. « Par où est-ce qu’on sort ? Par ici ?
— Oui, mais passons de l’autre côté, il faut quand même que tu voies comment on habite. C’est lamentable qu’on ne t’ait même pas offert une tasse de thé. Mais, bon, il n’y a rien à faire puisque tu ne peux pas rester. D’ailleurs, ma femme et mes filles ne sont pas là, elles sont parties faire la traite.
— De toute façon, je n’ai besoin de rien, on a déjeuné chez mon frère et j’ai eu tout ce qu’il me faut. Allez, montre-moi ta maison. »
Ils traversèrent une série de grandes pièces, toutes joliment installées. Le séjour était meublé en acajou, dans un coin se trouvait un piano à queue, dans l’autre une radio. Les chambranles étaient remplis de fleurs. Tout en faisant la visite, Jensen expliqua qu’ils avaient agrandi et rénové la maison l’année précédente. Toutes les pièces avaient été agrandies et ils avaient installé l’électricité.
« Que c’est beau ! » Frederiksen s’arrêta devant un grand tableau.
— C’est une peinture d’Ole Johansen.
— Ah oui, c’est de lui qu’on parle tant. Il a vraiment profité de son séjour au Danemark. Il est à l’Académie des Beaux-Arts, non ?
— Oui, il a reçu la bourse du directeur Danielsen, qui aide les gens talentueux en peinture et en dessin à se rendre au Danemark, et il en tire un grand profit, c’est vrai.
— De quelle montagne s’agit-il ? Il me semble l’avoir déjà vue.
— C’est très possible, elle se trouve là-bas dans le Sud. On m’a dit qu’elle s’appelle Kuinnginngecq, et ça, ça devrait être Tusarluarnaqaaq.
— Mais oui… c’était le coin de chasse favori de notre vieux grand-père – c’est ce qu’on dit en tout cas. Elle servait de repère, quand on chassait le phoque à capuchon au large de la côte. « Dos à Kuinnginngecq, hampe du harpon vers Tusarluarnaqaaq, tu es exactement là où remontent les phoques. » Ce tableau a dû être peint depuis un des bateaux côtiers.
— Oui, et même s’il était cher, il me le fallait.
— Combien l’as-tu payé ?
— 1 000 couronnes.
— Ouh… voilà qui allège un peu le portefeuille !
— D’ailleurs, si j’ai mis la main à la poche, c’est parce que ça me déplaît que toutes les œuvres de nos artistes partent à l’étranger.
— Bon, mais tu étais pressé. Je ne veux pas te retenir davantage. »
Ils enfilèrent leurs vêtements dans l’entrée et sortirent.
Devant la maison s’étendait un vaste et beau jardin où poussaient diverses plantes et un potager. Dans un coin se dressait une serre sur laquelle grimpaient toutes sortes de jolies fleurs de toutes les couleurs. En haut du mât, le drapeau danois flottait au vent du fjord ; c’était beau contre tout ce vert.
À côté, un grand pré pentu d’herbe grasse était clôturé et le long de la maison, il y avait des étables et de grandes bergeries. Des vaches à robe pie noire broutaient à l’extérieur de la clôture et à proximité galopaient quelques chevaux bruns et leurs poulains – soit qu’ils s’ébrouaient, soit qu’ils étaient tourmentés par les moustiques. Un peu plus loin, on entrevoyait ici et là des maisons et, dans la même direction, une route où un homme à cheval disparaissait lentement de leur vue, tandis que deux enfants à vélo s’approchaient.
« Combien de vaches laitières avez-vous ?
— Cinq. Pour le moment, je ne peux pas en avoir plus, mais à mesure qu’on agrandit les prés, on augmente le troupeau.
— Et combien de moutons as-tu ?
— On en est à mille, et il y a tellement d’agneaux que je vais pouvoir en vendre à l’automne… en plus de ceux qu’on abat toujours en été, quand il y a des clients.
— C’est toi qui en as le plus ici ?
— Oui, je suis parmi ceux qui en ont le plus. La plupart des troupeaux sont plus petits.
— Ça ne doit pas être facile de s’occuper de tout ça !
— J’ai deux employés qui m’aident, en plus de mes deux fils. L’aîné est en ce moment à l’École supérieure d’agriculture au Danemark. Avec les impôts élevés, tout ça revient assez cher, quand on additionne toutes les dépenses. Mais j’ai peu de dettes, alors je suis malgré tout content d’avoir pu arranger la maison l’année dernière », conclut Jensen en soufflant avec fierté et satisfaction de petits nuages de fumée.
« Il me semble avoir vu que tu avais aussi des chevaux ?
— Ma foi, oui, on en a plusieurs. Ils aident bien pour le travail des champs et pour aller voir les moutons. Mais je vais devoir en vendre quelques-uns, je n’en ai pas besoin d’autant.
— Vous l’avez vraiment bien cultivé, ce terrain !
— Oui, tout a avancé lentement mais sûrement. Mon grand-père avait commencé avec un petit pré clôturé, puis on a agrandi peu à peu. Ça a représenté un gros travail de défricher, nous avons dû enlever un nombre invraisemblable de pierres, pour ne rien dire de tout l’engrais nécessaire. C’est pour ça qu’on ne s’est agrandi que petit à petit. Mais je te le dis : oui, nous avons trimé et nous avons été dévorés par les moustiques, mais ensuite est venue la récompense. Et je peux te dire aussi en toute honnêteté que jamais je n’ai regretté d’avoir refusé le poste qui m’avait été proposé, quand j’ai terminé mes études –mais allons-y maintenant, le soir approche et le vent est en train de se coucher. Ah, tiens, voilà ma femme et mes filles, on va quand même les attendre. »
Une femme d’un certain âge et deux jeunes filles gaies aux joues rouges arrivaient, portant des seaux de lait.
« C’est Frederiksen – celui avec...
Table des matières
- Couverture
- TABLE DES MATIÈRES
- INTRODUCTION : « Un roman d’anticipation et un manifeste politique groenlandais »
- TROIS CENTS ANS APRÈS (Grønlandshavn en 2021)
- CHRONOLOGIE CULTURELLE DU GROENLAND
- BIBLIOGRAPHIE
Foire aux questions
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