CHAPITRE 1 /
De Dune à Daech
Le glossaire inspirant et inspiré de l’univers de Frank Herbert
Sami Aoun, Université de Sherbrooke
1 / La richesse de l’œuvre
Les œuvres de science-fiction qui ont comme objectif de créer un univers inconnu vont généralement l’enrober d’un vocabulaire riche et exotique pour bien marquer la différence avec le monde réel. Si certains auteurs misent d’abord et avant tout sur des sonorités alimentant l’imaginaire (George Lucas disait s’inspirer du verbiage de ses jeunes enfants pour les noms et les langages des différentes sociétés extraterrestres), Frank Herbert semble s’être nourri à la fois de son imagination et de son érudition pour enrichir l’univers de Dune. À dire vrai, la fascination à l’égard du roman Dune1 s’explique par le style brillant et attachant de son auteur, mais surtout par son usage de points d’ancrage qui interpellent ses lecteurs, et qui sont reliés, par des éléments factuels et idéels, à l’actualité du quotidien culturel et politique sur la scène-monde.
Dans Dune – roman culte classique et intemporel de science-fiction –, Herbert traite des liens inextricables entre la lutte pour la survie de l’humain (le Surhomme) dans un milieu aride, surtout désertique, et l’intervention de divinités dans la destinée humaine. Ces thématiques persistantes sont toujours au cœur des débats actuels sur l’absurdité de la violence en général, et de celle qui est religieuse en particulier, ou sur son apologie. Il en va de même de l’instrumentalisation idéologique du religieux et de ses textes sacrés dans les luttes du pouvoir et de la domination, dans l’absolutisme religieux, la tyrannie, etc., ou encore de cette demande omniprésente pour l’idéal de la liberté, toujours non atteint, au moins à un niveau satisfaisant quand on pense aux espoirs envolés du Printemps arabe, aux conflits sectaires, aux attentats-suicides…
Cette approche fait de Dune une exploration forte et presque illimitée des sens multiples et des formes ambivalentes inextricables des relations entre la religion et la politique. Ce roman offre aussi des sauts impressionnants dans le génie scientifique (dès les années 1950, les plans d’un avion supersonique – le Concorde – avaient été révélés), alors qu’aujourd’hui, les découvertes éblouissantes de l’intelligence artificielle ne cessent de se réaliser et d’impressionner. On y traite même de la centralité de l’Homme (le Surhomme, la sélection génétique) au détriment de la Machine (l’intelligence artificielle, les drones, les voyages interplanétaires), sujet qui nous renvoie à nos préoccupations actuelles, telle celle de faire voyager des passagers partout sur la planète en moins de 3 heures – un vol reliant New York à Londres pourrait bientôt prendre seulement 120 minutes plutôt que 7 heures2. Même la hantise de la dégradation de l’environnement (citons le débat autour de la campagne organisée par la jeune Greta Thunberg) et de la disparition de l’espèce humaine, l’obsession de la mentalité du complot pour comprendre et décrypter les réalités mondiales, les changements abrupts et imprévisibles dans le domaine de la diplomatie, des loyautés et des alliances instables dans des sociétés féodales, tribales, et des régimes impériaux, tout cela se retrouve dans Dune, comme un regard porté vers le devenir humain.
Sans doute Dune est prémonitoire et visionnaire, mais il reste aux prises dans une large mesure avec le lexique et les jugements de la littérature orientaliste de son milieu et de son temps sur les parcours et les particularités de l’espace non occidental. Dans les sensibilités et la terminologie actuelles, il lui serait assurément reproché d’être islamophobe, antisémite, antiarabe ou xénophobe (réduire l’islam au désert et au penchant des peuples du désert à la violence, et le définir comme religion conquérante), ou même de faire l’éloge des barbares qui rajeunissent la civilisation (cette idée déjà profondément et rigoureusement analysée par le fameux historien René Grousset dans son ouvrage L’Empire des steppes, en 1939).
La question incontournable qui se pose à nos yeux se formule ainsi : en quoi les événements politiques, géopolitiques, culturels et sociaux ont-ils influencé l’imaginaire de Dune de Herbert ? Et à quel degré sont-ils représentés dans le glossaire développé par l’auteur pour enrichir cet univers fictif ?
Ce chapitre prend comme point de départ cette observation que le monde fictif et épique de Frank Herbert garde toujours sa résonance et son attractivité en 2020. Ses points d’ancrage restent fréquents, voire omniprésents, dans les propos et les visées des mouvances religieuses messianiques actuelles (les mahdistes chez les chiites, les étendards noirs khorasanistes chez les sunnites, etc.) et dans l’espace musulman, surtout au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Cela est aussi vrai dans des récits millénaristes du monde chrétien développés au Moyen Âge et qui résonnent dans cette œuvre et dans notre monde actuel. En bref, la prétention de cette relecture de Dune à partir de son glossaire reste éclairante et même inspirante pour saisir les mutations, parfois inattendues ou imprévisibles, de l’actualité mondiale, et les relations de conflictualité entre les civilisations, de même que les tiraillements et les entrechoquements de leurs composantes en leur sein.
Dans le cadre de ce chapitre, nous abordons d’abord les inspirations de Frank Herbert qui trouvent une résonance dans l’univers de Dune. L’érudition de l’auteur se perçoit dans ses références scientifiques et culturelles d’abord, mais aussi dans le contexte sociopolitique qui l’influence et l’alimente. Ensuite, dans la seconde partie, nous mettons en relief le glossaire de Herbert comme des illustrations parlantes des emprunts et des concepts, aux sens multiples et ambivalents, des mots et des notions des langues et dialectes arabes, caucasiens, tamazight, touaregs ou berbères.
2 / Les inspirations intellectuelles
Les sources d’inspiration du génie de l’auteur de Dune sont innombrables, mais nous avons choisi de faire ressortir la parenté de certaines d’entre elles avec l’œuvre. Il s’agit là, pour nous, d’une illustration de la force des œuvres de science-fiction pour refléter les enjeux contemporains des artisans de ce genre. Nous aborderons dans un premier temps les influences de l’environnement scientifique et culturel de Frank Herbert, avant de nous pencher sur son contexte sociopolitique.
2.1 / Les sources du savoir de Frank Herbert
Carl Gustav Jung (1875-1961) a été une inspiration magistrale de Frank Herbert, qui, en 1952, se dirige vers la psychanalyse jungienne, puis devient analyste praticien pendant deux ans. La pensée jungienne se base sur le fait qu’il y a un lien entre la structure de la psyché (ou « âme » dans le vocabulaire jungien) et ses productions et manifestations culturelles. Herbert est fasciné par cette psychologie des profondeurs et par l’exploration de l’inconscient collectif dans les écrits de Jung, et par la centralité des mythes, des légendes, de la religion et de la mystique dans ses approches psychanalytiques thérapeutiques.
Cet emprunt central de Jung dans Dune se retrouve en particulier dans la Mémoire Seconde dont est dotée la Révérende Mère, qui est apte à communiquer avec ses lointaines ancêtres féminines et peut ainsi leur demander conseil3. Paul Atréides (Kwisatz Haderach) avait aussi ce privilège4. Mentionnons qu’en raison de son initiation psychiatrique, Frank Herbert a puisé des concepts utilisés par Jung dans son approche de l’inconscient collectif, notamment celui de l’archétype, que Jung postule comme un processus qui renferme les modèles de base façonnant l’imaginaire de l’individu et les représentations de l’expérience humaine à travers les époques. Cet archétype se manifeste dans les mythes (d’où ce recours massif à la mythologie grecque chez Jung), les visions et les rêves. À la manière de Jung, Frank Herbert rend ses personnages représentatifs des « archétypes trans-personnels », ayant des qualités émanant de leur culture, et des « archétypes personnels » propres aux individus (par exemple la tendance masculine Animus et féminine Anima)5.
Frank Herbert a été un ami proche d’Alan Wilson Watts (1915-1973) et il a été influencé par cet écrivain et conférencier anglo-américain autodidacte, auteur de 25 livres et de nombreux articles sur la spiritualité, les religions et philosophies d’Orient et d’Occident, surtout sur le bouddhisme zen, le taoïsme, le christianisme et l’hindouisme. Chroniqueur de radio et de télévision réputé en Californie, Watts se faisait l’apôtre d’un certain changement des mentalités quant à la société, la nature, les styles de vie et l’esthétique, et il est considéré comme l’un des pères de la contre-culture aux États-Unis. Son influence passait par les valeurs du bouddhisme, principalement le zen, et il s’était initié aux deux pôles de la paix : celui de la paix intérieure individuelle, qu’il découvrit par ses premières expériences du bouddhisme et du taoïsme de la contemplation chan (zen) ; mais surtout celui de la paix entre les peuples, les cultures et les nations, et c’est là qu’apparaît chez lui le phénomène de « jeteur de ponts » entre l’Orient et l’Occident. La référence aux origines des Fremen, un groupe religieux connu sous le nom de Zensunni Wanderers, a vraisemblablement été influencée par le bouddhisme zen de Watts, de même que l’intérêt de Herbert envers la culture orientale a pu créer ce « pont de Watts » entre l’Occident et l’Orient. Cela se reflète dans Dune dans cette alliance souhaitée entre les Atréides (peuple noble de descendance grecque) et les Fremen (peuple apparenté aux nomades Zensunni).
Encore, Frank Herbert était un initié des écrits de science-fiction de John Ronald Reuel Tolkien (1892-1973), écrivain, poète, philologue, essayiste et professeur d’université. Son grand succès est dû principalement à ses deux romans, Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux. Le Seigneur des anneaux est considéré par certains comme la naissance d’un nouveau genre, celui de la « fantasy moderne », dont Tolkien devient le père ou l’un des pères. Son œuvre a eu une influence majeure sur les auteurs ultérieurs de ce genre, comme Frank Herbert. Cela peut être vu par exemple dans le fait que les deux livres, Le Seigneur des anneaux et Dune, sont largement inspirés par les termes et les langues inventés, tout en utilisant des références suffisamment explicites pour que le lecteur attentif puisse y retrouver une parenté.
L’invention du langage est un élément vital de ce que Tolkien a appelé la sous-création d’un monde. Tolkien et Herbert ont tous deux consacré beaucoup d’efforts à la construction de vocabulaires particuliers. Toutefois, sur le plan religieux, les positions respectives des livres à l’égard de la religion sont très différentes. Tolkien était dans la vie réelle un catholique dévoué. Son intention était de minimiser la présence de religions fictives dans Le Seigneur des anneaux, en s’appuyant sur l’esprit général du travail pour véhiculer une sensibilité teintée de catholicisme traditionaliste. La trilogie a apparemment lieu dans le passé lointain de notre propre Terre. Par conséquent, le christianisme historique n’y est pas présent. Herbert, qui a plutôt une tendance à l’agnosticisme, fait référence aux religions du « monde réel » dans Dune, bien que la plupart d’entre elles se soient métamorphosées au cours des millénaires en de nouvelles croyances syncrétiques hybrides. Il utilise des termes tels que la Bible Catholique Orange, Zensunni et Bindu sous l’influence du catholicisme, de l’islam et du bouddhisme.
Plusieurs commentateurs ont aussi remarqué l’influence majeure de Lesley Blanch (1904-2007), auteure de l’ouvrage Les sabres du paradis (The Sabres of Paradise : Conquest and Vengeance in the Caucasus, 1960), sur le roman Dune, notamment sur le plan du langage. Bien que la source d’inspiration essentielle de Herbert ait été les sociétés et les cultures du Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et les traditions islamiques dans le Caucase, particulièrement la branche doctrinale sunnite, l’influence de Lesley Blanch est décisive, notamment sur ces aspects. Le « Chakobsa », une langue de chasse du Caucase, devient la langue d’une diaspora galactique dans l’univers de Herbert. De même, Herbert utilise des mots comme Kanly (d’origine caucasienne et désignant une « querelle de sang ») pour évoquer la vengeance dans le monde de Dune. Le kindjal, l’arme à double tranchant (ou le khandjali russe, le dragger ou le poignard arabe khanjar), aussi arme personnelle des guerriers russes et caucasiens, est privilégié dans la liste des armes chez Herbert. Finalement, Paul Atréides est adopté par une tribu du désert qui pratique des rituels présentant de fortes ressemblances avec la culture du Caucase, incluant celle des populations musulmanes. Paul Atréides devait s’engager dans le duel, connu par son appellation arabe, le Tahaddi (le défi), entre deux Fremen, duel qui est réclamé par les hommes comme par les femmes ; c’est un défi à mort, sans possibilité de s’y soustraire. Aussi, les Fremen portent les couleurs islamiques, le noir et le vert (tels les combattants musulmans de Shamyl contre les armées russes). Paul Atréides lui-même a été mis au défi de se hisser sur le Shai-Hulud, ce ver des sables, et de le chevaucher, ce qui est une évocation du rituel, populaire dans le Caucase et ailleurs, de la course périlleuse des chameaux et des chamelles6.
Frank Herbert ne s’interdit pas d’alterner les cadres réels et imaginés, à l’instar de l’écrivaine américaine de science-fiction et de fantasy Ursula K. Le Guin (1929-2018). Cette dernière a surtout été connue à partir des années 1960 pour ses nouvelles et ses romans de fantasy et de science-fiction, dans lesquels elle se distingue par son exploration des thèmes anarchistes, taoïstes, féministes, ethnologiques, psychologiques et sociologiques. Elle a remporté plusieurs prix aux États-Unis et en France. Sa science-fiction n’est pas tournée vers la technique ; elle y accorde plutôt une grande place aux sciences sociales comme la sociologie ...