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L'économie psychique
À propos de ce livre
Depuis la conception vitaliste de l'« économie animale » en biologie et le travail spécifiquement philosophique de Sigmund Freud, l'« économie psychique » désigne les tensions qui s'observent entre l'affirmation pulsionnelle et les impératifs sociaux, moraux et anthropologiques qui s'interposent pour la censurer. Or, les structures sociales qui, jusqu'à il y a peu, assuraient encore l'organisation de la personne et le refoulement des pulsions ont disparu. Nous sommes désormais contraints de trouver en nous-mêmes d'autres modalités d'organisation, et l'ancienne personnalité qui se sentait perpétuellement en dette envers la société a cédé la place à un individu qui tend à croire que tout lui est dû. Alain Deneault décrit cette évolution de l'économie psychique qui, bien qu'étrangère aux sciences économiques, a été récupérée par ces dernières et par leurs domaines régionaux que sont le marketing et le management.
Informations
L’économie psychique
Mais comme nous ne pouvons pas rompre avec tout ce qui nous environne, quels seront les objets extérieurs auxquels nous laisserons des droits sur nous? Ceux dont il y aura plus à espérer qu’à craindre. Il n’est question que de calculer, et la sagesse doit toujours avoir les jetons à la main. Combien valent ces plaisirs-là, et combien valent les peines dont il faudrait les acheter, ou qui les suivraient? On ne saurait disconvenir que selon les différentes imaginations les prix ne changent, et qu’un même marché ne soit bon pour l’un et mauvais pour l’autre. Cependant il y a à peu près un prix commun pour les choses principales; et de l’aveu de tout le monde, par exemple, l’amour est un peu cher: aussi ne se laisse-t-il pas évaluer.
Bernard Le Bouyer de Fontenelle, Du bonheur
Les biologistes des xviie et xviiie siècles étudient minutieusement l’«économie animale». L’œconomia animalis porte sur la collaboration des organes générant le fonctionnement global d’un corps vivant, mais aussi sur le rôle du souffle, de la circulation du sang, voire des impulsions provenant de l’âme. Ce dernier point s’impose certes comme le plus énigmatique. Qu’est-ce qui anime, motive et innerve un corps de façon à le rendre vivant? Parmi ces biologistes, l’Anglais Peter M. Roget, le Français Georges Cuvier ou l’Allemand Georg Ernst Stahl refusent de réduire, comme cela se fait par ailleurs, cette division du travail des organes à une simple mécanique[1]. Ils y contemplent et scrutent plutôt le mystère d’une chimie. L’approche n’est pas radicalement différente, mais elle contribue à complexifier la problématique. «L’économie animale apparaît d’abord comme composée par un ensemble de fonctions qui commandent la disposition du corps vivant comme tel, et qui permettent de le distinguer du corps mort, livré à la corruption par la perte de ces fonctions, auxquelles se substitue le jeu des lois générales de la nature», résumera plus tard un de leurs exégètes, le philosophe Bernard Balan[2]. De ces considérations naîtra le principe de l’autorégulation du corps, son autonomie dans l’ordre contingent du monde. Une approche qui nous éloigne de celle postulant la simple complémentarité mécanique entre organes se divisant un travail objectivement observable. «L’économie organique est un pouvoir autocratique.» Elle s’intègre à une pensée de l’événement. «L’économie est au sens plein le sujet d’un combat permanent contre cette corruption chimique qui menace la vie dans ses conditions internes de manifestation, et parce que l’économie est un sujet, ce combat est une histoire ou un drame, et non pas un processus[3].»
Selon cette optique, différents théoriciens de l’«économie animale» associeront le fonctionnement du corps des animaux à un principe vitaliste, expliquant ainsi sa motivation à persister dans l’existence[4]. Durant les années 1770, dans la foulée de George Cheyne et de Robert Whytt, l’Anglais William Cullen révèle l’importance du système nerveux en tant que principe actif, tout en définissant le premier un phénomène appelé la «névrose», soit une altération du système nerveux[5]. Les Français Théophile de Bordeu et Paul-Joseph Barthez fondent pour leur part la théorie du vitalisme. Ils discourent sur le thème de la sensibilité et de l’autonomie des organes d’un corps. Le «principe vital» qu’ils défendent prête à chaque organe une sorte de pouvoir discrétionnaire, une vie se réalisant dans le tumulte des interactions. «Disons qu’une économie signifie: un ordre entre des instances et des échanges entre parties. Ces échanges, ici, sont assurés par la sensibilité de chacune des parties: selon le modèle des Recherches anatomiques sur la position des glandes et sur leur action de Bordeu, chaque fibre vivante a sa propre manière d’être sensible à des substances déterminées, et par cette espèce de discrimination crée une circulation des fluides à travers le corps[6]», résume le philosophe de la biologie Philippe Huneman.
À leur suite, Xavier Bichat pousse l’analyse de l’économie animale plus finement, en insistant sur la spécificité et la portée des tissus dans l’organisme vivant, subdivisant l’appréciation des organes en fonction de leurs différentes composantes. Surtout, il déplace le débat sur le plan de la critique, tournant son attention sur des questions lexicales, regrettant la mainmise de la physiologie, son approche mécaniste et son positivisme sur tout le vocabulaire de l’économie animale. «La science des corps organisés doit être traitée d’une manière toute différente de celles qui ont les corps inorganiques pour objets. Il faudrait, pour ainsi dire, y employer un langage différent; car la plupart des mots que nous transportons des sciences physiques dans celles de l’économie animale ou végétale nous y rappellent sans cesse des idées qui ne s’allient nullement avec les phénomènes de cette science[7].» Il regrette en revanche le vocabulaire flou qui subsiste, lorsqu’on met de côté les termes de disciplines scientifiques inappropriées[8].
Sont donc ainsi jetées les bases d’un concept d’économie pour penser la relation du corps et de la psyché.
La psyché comme cause des maladies
Ces auteurs influenceront des médecins comme Philippe Pinel au tournant des xviiie et xixe siècles. En étudiant les «lois constantes de l’économie animale considérées dans la manie comme dans d’autres maladies», en reléguant les psychopathologies à un «principe de la manie» et en fondant progressivement – pour le meilleur et pour le pire – l’institution psychiatrique, Pinel privilégiera davantage les approches morales et philosophiques, lorsque les situations le lui permettront, que le recours aux médicaments[9]. Aux yeux d’Huneman qui en retrace l’histoire, «la folie est un phénomène organique, et en même temps, la folie est un événement du sens. Ces deux dimensions sont solidaires car, précisément, Pinel aura inauguré le lieu spécifique de la médecine mentale[10]».
Un exemple tiré du début du xixe siècle témoigne de l’évolution de la conception qu’on se fait de la vie psychosomatique. Courby de Thiers soutient alors à l’École de médecine de Paris un mémoire sur l’influence que les passions peuvent avoir sur les femmes enceintes, surtout les passions excessives. La notion d’économie désigne alors un état souhaitable du corps et de la psyché, en tant qu’ils sont considérés aller de pair. Et c’est par une analyse des réactions du corps qu’on peut en venir à l’étudier ainsi. Les prémisses du travail de Courby sont parfaitement claires: «Le mot passion, pris dans son acception propre, désigne un état violent du principe sensitif, dans lequel l’économie se trouve dans une position souffrante. Mais cet état d’anxiété n’existe pas dans toutes les affections qu’on nomme habituellement passions, l’amour heureux, par exemple, la joie modérée, l’amitié, l’espérance, loin de faire éprouver ce sentiment pénible, donnent lieu à une satisfaction générale. Les affections tristes et violentes, comme la colère, la tristesse, la joie excessive, devraient donc seules mériter le nom de passions[11].» Écrire que «l’économie se trouve dans une position souffrante», c’est faire de l’économie elle-même le principe d’organisation du sujet vivant, la présenter comme sa modalité fondamentale. Et considérer en elle tout ce qui participe du vivant. Y compris les passions. Ainsi, le corps dans son «économie animale» s’ordonne lui-même, notamment quant aux affects qui le traversent. Un sujet en santé est alors dit mû par des passions «douces», qui lui permettent de persister dans son être. Et des passions devenues «excessives» peuvent le faire chavirer, le menacer. «L’ébranlement que reçoivent alors tous les organes, et principalement le cœur, peut devenir tel que la circulation est augmentée au point que la force du sang n’est plus en rapport avec la résistance des vaisseaux qui le contiennent: d’où naissent les engouements du poumon, des hémorragies violentes, des paralysies, et quelquefois la mort[12].» Une psychologie des plus élémentaires invite alors à intervenir sur un plan psychique pour provoquer une restauration physique de l’organisme. On estime pouvoir réaligner les organes, leurs tissus et l’ordre général de leur fonctionnement par un traitement-choc, comme le soutenait au xviiie siècle un certain Herman Boerhaave, médecin convaincu d’avoir subitement remis en ordre les corps d’une quinzaine d’orphelins en les terrorisant[13]…
À la fin du xixe siècle, le philosophe et biologiste Richard Avenarius aboutit au développement de plusieurs concepts annonciateurs de ceux que Sigmund Freud approfondira au titre de sa métapsychologie à partir des année 1900. Notamment l’idée que l’«Ökonomie» répond d’un principe de stabilisation de l’appareil psychique[14].
L’acte de penser est au centre des préoccupations économiques d’Avenarius: en termes d’énergie, il en coûte de composer avec la pensée. Qu’on entende autrui ratiociner, radoter ou s’embourber dans des suites de contradictions, ou encore se perdre dans ses mensonges, et voilà que le sujet s’impatiente. Il entre sous tension, il éprouve un fort désagrément. Ce déplaisir s’impose comme un signe immunitaire. Il pourrait mourir de souffrir trop longtemps de tels bégaiements de l’esprit. Cela rappelle au sujet psychique qu’il dispose d’un quantum d’énergie limité et force est pour lui d’en disposer avec précaution.
Penser soi-même suppose alors des tactiques économiques. La langue en est faite, avec par exemple les pronoms, les cooccurrences, les proverbes. Elle constitue une source d’«affirmations» pour éviter que le sujet doive, dans la pure singularité de toutes circonstances, produire à neuf un discours adapté à la seule part différentielle des situations, à leur stricte unicité, à leur ipséité. La «valeur» de ces «affirmations» en tant que schèmes standards tient à leur faculté de convenir aux situations les plus diverses, en s’adaptant à elles pour chaque cas moyennant un minimum d’investissement. Il s’agit de développer un ensemble de mesures pour associer les éléments occurrents que nous pouvons apercevoir à ce qui nous est déjà commun; c’est l’«Ökonomie der Apperzeptionsmassen[15]». De là, l’auteur développe tout un système algébrique reposant sur la conscience, dit le «système C», pour fonder sa capacité à ravaler les éléments singuliers qui se présentent à soi au rang du commun, à partir d’un dispositif de connaissances. Un «principe économique de stabilité et de réduction» des dépenses préside à l’adaptation aux changements. L’objectif: réduire en soi au minimum les renouvellements symboliques pour composer avec le monde.
Ces premières manifestations théoriques autour de l’économie psychique paraissent bien rudimentaires[16]. Les liens entre les plans psychique et physique sont loin de trouver une explication satisfaisante[17]. Si ces assertions témoignent de l’état de la culture scientifique au tournant des xixe et xxe siècles, elles annoncent aussi l’œuvre à venir de Freud.
Freud fondateur de l’«économie psychique»
À la fin du xixe siècle, Sigmund Freud se présente comme un neurologue[18], lecteur des thèses de Charles Darwin[19]. Il situe à son tour sa pratique au croisement de la biologie et de la psychiatrie[20], là où le terme «économie» organise déjà les réflexions.
Alors qu’il développe durant les deux premières décennies du xxe siècle sa métapsychologie (ou ce qu’on appellera, dans le champ de la psychanalyse, sa «première topique»), Freud adopte la notion d’économie de même que les termes afférents de «circulation», «dépense», «investissement»… On les retrouve dans ses toutes premières études, notamment le chapitre 7 de L’interprétation des rêves (1900)[21], ainsi que dans quelques pages du Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (1905)[22]. En 1915, les essais qui constituent le recueil intitulé Métapsychologie définiront pour leur part sans détour le terme «économie» en psychanalyse.
Partant de ces usages fort répandus, Freud recourt de surcroît à des métaphores pécuniaires et marchandes pour traiter d’économie psychique. Le chapitre 7 de L’interprétation des rêves compare directement la «force pulsionnelle» (Triebskraft) au capital. «Il est très possible qu’une pensée diurne joue le rôle d’entrepreneur (Unternehmer) de rêve; mais l’entrepreneur qui, comme on dit, a l’idée et veut la réaliser ne peut rien faire sans capital; il lui faut recourir à un capitaliste (Kapitalist) qui subvienne aux frais; et ce capitaliste qui engage la mise de fonds (Aufwand) psychologique nécessaire pour le lancement du rêve est toujours, absolument, quelle que soit la pensée diurne, un désir venant de l’inconscient[23].» La chaîne de référents au domaine de l’intendance sera lancée. Mais quinze années plus tard, dans la Métapsychologie, Freud revendiquera le caractère autonome de toutes ces références, au sens où la pensée psychanalytique les assimile et les fait siennes[24]. Dans un aparté méthodologique, Freud souligne que les termes notionnels changent fondamentalement de sens lorsqu’on les déloge de leur champ disciplinaire. Ils acquièrent en propre un nouveau statut. «Nous avo...
Table des matières
- Couverture
- Page de titre
- Crédits
- Manifeste
- L’économie psychique
- Césure – À mes amis «économistes»
- Quatrième de couverture
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