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Aux quatre chemins
Papineau, Parent, La Fontaine et le révolutionnaire Côté en 1837 et en 1838
- 245 pages
- French
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Aux quatre chemins
Papineau, Parent, La Fontaine et le révolutionnaire Côté en 1837 et en 1838
À propos de ce livre
Dans l'histoire du Québec, les événements de 1837 et 1838 tiennent une place d'une importance indiscutable. Révolution manquée, l'ombre de cet échec plane sur l'imaginaire politique jusqu'aux référendums de la fin du xxe siècle. Mais ces événements sont aussi un moment fondateur d'une importance insurpassée pour une idéologie qui a pourtant connu plusieurs mutations : le républicanisme québécois.
Pour Yvan Lamonde, ce moment, source d'une ambivalence identitaire profonde, se représente d'abord par deux personnages complémentaires mais opposés, comme les deux hémisphères d'un cerveau : Louis-Joseph Papineau, le « Grand Libérateur » qui exprime avec constance son opposition au régime colonial et son adhésion au projet républicain américain, et Étienne Parent, journaliste nationaliste et populiste avant la lettre, réformiste et modéré de la « famille de Québec ». Ce dernier est aussi le maître à penser de Louis-Hyppolite La Fontaine, ce Patriote convaincu devenu, après la défaite de Saint-Charles, le contempteur de Papineau et qui réussit bien à ostraciser celui-ci. S'ajoute à cette distribution le Dr Cyrille-Hector-Octave Côté, au sang chaud, figure plutôt rare du révolutionnaire anticlérical. C'est au croisement de ces quatre chemins que se sont trouvés les femmes et les hommes de l'époque. Cet ouvrage, d'une remarquable richesse et d'une grande clarté, présente pour la première fois la topographie des idées et des voies politiques proposées en 1837 et en 1838.
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HistoryCHAPITRE 1
LA NATURE ET L’ESCALADE DES REVENDICATIONS DE PAPINEAU AVANT 1837
LE CYCLE de cinquante ans de vie publique de Papineau commence en 1808 avec deux marqueurs d’importance: le règne du gouverneur Craig sous lequel se concocte un premier projet d’union du Bas et du Haut-Canada en 1809 et, l’année suivante, la saisie des presses du Canadien et l’emprisonnement de ses rédacteurs, commandés par ce même gouverneur qui vit dans la hantise d’une reconquête de la colonie par la France. Papineau commence à la meilleure école coloniale.
Les responsabilités viennent rapidement: les députés l’élisent orateur (président) de la Chambre d’assemblée en 1815 et ses collègues du Parti canadien le choisissent comme chef en 1817. À 31 ans, il voit à la cohérence de son parti, au programme, aux élections; il prépare les projets de loi, dirige les débats, fait face au gouverneur.
UNE PRISE DE CONSCIENCE IRRÉVERSIBLE EN 1822
Le deuxième projet d’Union, concocté dans le secret par des marchands de Montréal en 1822, déclenche une prise de conscience irréversible chez Papineau, au Parti canadien et chez des Canadiens même, comme on nomme encore à l’époque les descendants des colons de la Nouvelle-France. Avec ce projet, il ne s’agit plus d’angliciser, de protestantiser les francophones catholiques; la visée est plus radicale: unir le Haut et le Bas-Canada de façon à ce que le plus rapidement possible les Britanniques de la colonie prennent le contrôle de la Chambre d’assemblée, y deviennent majoritaires. Outre le pouvoir impérial du Colonial Office et le droit de véto du gouverneur, les Britanniques ont alors aussi recours au blocage par le Conseil législatif nommé par le gouverneur, Conseil qui doit entériner les lois votées par les députés élus, mais qui, précisément, refuse de les approuver. Une mobilisation civique délègue John Neilson et Papineau à Londres pour aller dénoncer le caractère non démocratique de ce projet d’Union méconnu du Parlement britannique.
Neilson et Papineau y plaident la cause des Canadiens[1]. Surtout, Papineau y fait un certain nombre de constats: méconnaissance en métropole de la situation coloniale, lobby des marchands coloniaux auprès du Parlement, désintérêt du Colonial Office. Le choc n’est pas que politique, il est aussi social. La révolution industrielle étale ses effets dans les rues et dans les droits restreints des citoyens. Papineau est frappé par les inégalités sociales, inscrites et perpétuées dans le système monarchique même et dans le système bicaméral des Communes et de la Chambre des lords. Tout seigneur qu’il soit, il ne se perçoit pas comme le membre d’une quelconque aristocratie; la propriété foncière en Amérique est d’une autre nature, Jefferson en est un cas de figure[2].
Le séjour à Londres est aussi l’occasion de se formuler à lui-même et au secrétaire d’État aux Colonies, lord Bathurst, sa vision de l’émancipation coloniale et de l’avenir des États-Unis. Ce dernier reconnaît que le Canada est à une époque de «transition orageuse» et «d’évolutions maladives» qui sera suivie d’une «organisation normale de la vie politique et de l’indépendance nationale». Lord Bathurst, qui estime «trompeuse» la prospérité des États-Unis, demande à Papineau vingt-cinq ans de «patiente résignation[3]».
Un changement s’opère dans la pensée de Papineau à son retour de Londres en 1823. Le scénario d’Union a certes été écarté pour le moment, mais après quinze ans de travail parlementaire et politique, Papineau n’attend plus grand-chose de la métropole. L’Europe, y compris la France, ne propose guère de voies d’avenir dans cette période antérieure à l’éveil des nationalités. C’est ailleurs que Papineau cherche une issue, une voie d’émancipation, lui qui a une honnête connaissance de l’histoire et surtout des institutions politiques de la République américaine.
Dès 1826, Papineau identifie, en accord avec sir James Mackintosh, le vice du système colonial: «Laisser le conseil [législatif] ce qu’il est, c’est avoir organisé le mécontentement public et par la suite l’anarchie.» Il cherche une alternative, au moment où le Parti canadien devient le Parti patriote. Le mot «patriote» est français, mais l’idée est étatsunienne; c’est celle des Patriots de 1776. Le Parti se veut dès lors plus inclusif: faire place non seulement aux Canadiens, mais aussi aux patriotes qui partagent les objectifs démocratiques des Canadiens.
Il y a une période de tâtonnement jusqu’à la fin des années 1820 à propos de la solution au problème du Conseil législatif aristocratique, qui est la voix du gouverneur et qui, pour Papineau, a été institué pour diviser. Il est en effet un ressort essentiel de l’administration coloniale: les Britanniques de la colonie, qui y sont très majoritairement nommés par le gouverneur, bloquent le travail des représentants élus, assurant une évidente limite à la souveraineté populaire. Ce Conseil est manifestement d’inspiration aristocratique.
La situation coloniale continue de pourrir malgré la création, en 1828 à la Chambre des communes de Londres, d’un Comité sur les affaires du Canada qui sert à gagner du temps en différant toute concession. C’est le propre du colonialisme, le moyen de maintenir le système en place. Diviser et maintenir le statu quo le plus longtemps possible, avant de recourir à d’autres moyens qui risqueraient d’entacher la réputation de la métropole sur la scène internationale.
DEUX REVENDICATIONS DURABLES
En mars 1831, Papineau commence à parler d’abolition du Conseil législatif et, bientôt, de son électivité, comme dans le cas de la Chambre d’assemblée. Dans une intervention en Chambre le 10 janvier 1833, il fait montre d’une remarquable connaissance de l’histoire coloniale et constitutionnelle des États-Unis et propose d’en tirer des «leçons instructives». Il évoque explicitement l’idée d’une «troisième constitution» au Canada qui étendrait le système électif à tous les domaines[4]. L’idée d’un Conseil législatif électif lui vient de certains États de l’est des États-Unis où les sénateurs, comme les représentants au Congrès, sont élus. Lui qui a misé dans la Chambre des communes en métropole et dans la Chambre d’assemblée de la colonie sur la composante représentative du système politique britannique et qui n’a eu de cesse de la valoriser en opposition à ses persistances aristocratiques entend pousser plus loin cette orientation démocratique. On imagine mal aujourd’hui le radicalisme de cette exigence nouvelle du début des années 1830. On devait avoir conscience au Colonial Office que cette revendication avait des relents de 1776. La révolution ici se voulait non violente, elle était politique et modifiait fondamentalement le gouvernement de la colonie. À Londres, on avait trop cherché un moyen de contrôle dans le Conseil législatif pour laisser échapper ainsi cette clé maîtresse du colonialisme. Sans qu’il y paraisse trop, Papineau avait trouvé une corde sensible et solide. Et puis, cette revendication était, sans qu’il y paraisse trop encore une fois, un moyen de contrôle politique par les Canadiens. Un Conseil législatif élu aurait toutes les caractéristiques de la Chambre d’assemblée élue: les Canadiens y seraient immanquablement majoritaires. Et, du coup, un scénario d’émancipation devenait concevable, naturel.
On comprend ainsi qu’il y ait eu de 1831 à 1840 un blocage politique décisif dans la colonie. L’enjeu était de taille: il était à la fois républicain et d’intention émancipatrice.
Parallèlement à cette revendication d’un Conseil législatif électif, Papineau mène un combat pour assurer une première et fondamentale indépendance de la colonie: le contrôle du budget par les représentants élus, par la Chambre d’assemblée. Depuis 1827, les débats en Chambre et lors d’élections portent sur les subsides, la liste civile et le budget. L’autorité britannique insiste pour que les postes budgétaires soient votés «pour la vie du Roi». Les députés du Parti patriote et Papineau arguent qu’il n’y a pas de roi dans la colonie et votent les postes budgétaires annuellement. C’est une autre source d’irritation. Les députés se plaignent aussi de l’usage arbitraire de fonds publics par le gouverneur qui maintient des fonctions inutiles et distribue des pensions et récompenses à des favoris inscrits sur la «liste civile». Mais c’est surtout la revendication d’un contrôle complet du budget de la colonie par les élus qui fait monter la pression. Car il faut bien voir que ces stratégies parlementaires sont autant de moyens constitutionnels de conquérir l’autonomie sinon l’indépendance de la colonie.
UN BILAN «ACCUSATEUR»:
LES 92 RÉSOLUTIONS DE 1834
Deux ans après l’émeute du 21 mai 1832 qui, en un événement, récapitulait bien la profondeur et l’ampleur des tensions coloniales, Papineau, Elzéar Bédard et Augustin-Norbert Morin dressent le bilan des doléances coloniales dans les 92 Résolutions[5].
Si le document s’ouvre sur un aveu de loyauté à l’empire britannique, il souligne du même souffle la détermination de la colonie à obtenir les mêmes pouvoirs que la métropole (résolutions 1, 2, 5, 6, 7, 8, 52). Ce qui n’est pas sans une évidente audace de la part de la Chambre d’assemblée coloniale, lieu et voix de la «volonté générale», qui exige un contrôle total sur les revenus de la colonie (résolutions 23, 32, 39).
Papineau et les députés dénoncent les «dépêches insultantes» du Colonial Office (résolutions 49, 51), la perte de crédibilité des gouverneurs qui se succèdent à un rythme éloquent (résolutions 65, 66, 84, 85), la répartition inégalitaire dans la fonction publique et les malversations (résolutions 74, 84).
Trente et une des 92 Résolutions (résolutions 9 à 40) – le tiers – épinglent le vice essentiel de la colonie, le Conseil législatif qui a bloqué, depuis 1822, 302 projets de loi votés par la Chambre d’assemblée élue. On en demande explicitement l’électivité. Huit résolutions (31, 41, 43, 45, 46, 48, 50, 56) font référence aux États-Unis comme à un modèle de justice sociale et un lieu exemplaire de l’électivité des responsabilités civiques.
En Chambre, Papineau déclare que «chacun de nous doit être aujourd’hui accusateur, si l’amour du pays nous anime». Le ton monte: il dénonce le gouverneur Richmond, qui serait venu «réparer les débris de sa fortune» dans la colonie, et tout autant son successeur qui puise dans les coffres de l’État en faveur des grands propriétaires pour acheter «non leur conscience, car ils n’en n’ont pas, mais leurs opinions». Il est dorénavant clair pour lui qu’il «ne s’agit que de savoir que nous vivons en Amérique, et de savoir comment on y a vécu[6]». C’est-à-dire sans aristocratie et en république.
Le 21 février 1834, les Résolutions sont votées à 56 voix contre 23, le vieux compagnon de route John Neilson s’alignant toutefois avec les opposants.
FACE À FACE AVEC
LE GOUVERNEUR-COMMISSAIRE GOSFORD
En 1835, lord Gosford est nommé gouverneur et responsable d’une commission d’enquête sur les doléances du Bas-Canada qui n’est, selon l’agent de la Chambre d’assemblée à la Chambre des communes Arthur Roebuck, qu’une autre stratégie pour gagner du temps. Une lettre de Papineau à Roebuck, au moment où commencent à paraître des parties du rapport de la commission, décrit une rencontre entre Papineau et Gosford, et donne un précieux aperçu des arguments de part et d’autre ainsi que de leur ton.
Le commissaire admet que Londres serait prêt à accorder un Conseil législatif électif au Haut-Canada, mais pas au Bas-Canada par crainte de représailles envers les Britanniques de la colonie. Papineau lui demande s’il a connaissance de quelque loi jamais votée à leur détriment. Gosford invoque que la demande d’un Conseil législatif électif serait suivie d’une autre en faveur d’un gouverneur électif. L’orateur de la Chambre d’assemblée l’invite à en prendre plutôt l’initiative et à associer son nom à un tel geste, garant de bonnes relations après «la séparation d’avec la métropole». Sans surprise le gouverneur demande «a fair trial», une autre chance. Papineau réplique avec force, déplorant que le commissaire s’appuie sur une «poignée de fanatiques» et qu’on a caché pendant quatre mois les intentions réelles de la commission, révélées involontairement par le gouverneur Head du Haut-Canada, qui refuse explicitement toute demande d’un Conseil législatif électif. Papineau soutient que «la séparation morale est déjà effectuée» et, haussant d’un ton l’échange, il informe Gosford que «si nous ne songeons pas encore à une résistance physique, c’est que nous sentons que nul de vos plans de dominer administrativement, ou par l’entremise du Parlement, ne peut vous réussir; que toutes vos lois et vos instructions n’excitent que le mépris et une résistance, passive il est vrai, mais si universelle qu’elle est tout efficace. Le fruit mûrit, l’automne approche, plus vous soufflerez haut, plus vite le fruit se détachera». Il évoque la possibilité de contacts avec le Congrès des États-Unis qui porteraient «l’alarme dans Downing Street». Il faut changer le système colonial «ou la séparation ne sera pas éloignée[7]».
La session parlementaire de 1836 confirme le blocage politique et constitutionnel de la colonie[8]. Papineau rappelle «que le plus grand vœu du pays est que le Conseil législatif soit électif» et que c’est pour cela que la Chambre d’assemblée a refusé de voter les subsides au gouvernement. Les efforts pour réformer ce Conseil étant manifestement vains, «il est maintenant nécessaire d’essayer un autre plan», car on ne peut plus tolérer que le Conseil piétine «chacune des mesures souhaitées par le peuple». Il précise à un député sa vision républicaine de l’émancipation: «[Q]uand il s’agit de nations: la volonté du peuple est la loi suprême.» Quelques jours plus tard, le 4 octobre 1836, Gosford proroge la session.
LE BILAN REVENDICATIF DE PAPINEAU AVANT 1837
Les revendications de Papineau sont-elles sans valeur parce que «constitutionnelles»? Ses fameuses «luttes constitutionnelles» sont-elles ternes, banales, platement «réformistes»? Le tonus de l’action politique et parlementaire de Papineau avant 1837 trouve sa vigueur réelle si on le replace dans la condition coloniale du Bas-Canada et dans sa détermination d’émancipateur responsable qui prend sans cesse la mesure des moyens de sa politique.
Quelque trente-cinq ans d’activité parlementaire, politique et électorale donnent du poids à la carrière publique de l’homme. En 1837, il aura connu, depuis Craig, nombre de gouverneurs et il leur aura tenu tête de manière constante. Il aura appris le jeu colonial pratiqué par ces hommes. Papineau aura aussi connu deux projets d’Union, en 1809 et en 1822. Il sait depuis 1822 quelle est la visée des marchands et de l’autorité coloniale: ajouter aux pouvoirs économique et aristocratique le pouvoir démocratique en devenant majoritaires en Chambre. Papineau est conscient d’un colonialisme britannique subtil et patient et c’est à ce colonialisme qu’il doit trouver la parade.
L’émancipation est son objectif clair depuis 1823; le projet est avoué, il l’a affirmé à lord Bathurst. Papineau refuse la «patiente résignation» demandée par Bathurst en 1823 et le ...
Table des matières
- Couverture
- Faux-titre
- Crédits
- Avant- propos. La construction de la «faute»
- Chapitre 1. La nature et l’escalade des revendications de Papineau avant 1837
- Chapitre 2. Papineau (1837-1839): «un gouvernement entièrement dépendant du peuple»
- Chapitre 3. Parent à la bonne école critique d’un projet d’Union (1822-1825)
- Chapitre 4. «Nos institutions, notre langue et nos lois»: Parent au Canadien (1831-1836)
- Chapitre 5. Un modéré qui finit aussi en prison: Parent (1837-1838)
- Chapitre 6. Un Patriote de Montréal rallié à la «famille de Québec»: La Fontaine (1837-1839)
- Chapitre 7. Côté: les motivations et les difficultés de la révolution républicaine
- Conclusion. Les quatre chemins en 1837 et en 1838
- Table des matières
- Quatrième de couverture
Foire aux questions
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