Franchir la mer
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Franchir la mer

Récit d'une traversée de la Méditerranée avec des réfugiés syriens

  1. French
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Franchir la mer

Récit d'une traversée de la Méditerranée avec des réfugiés syriens

À propos de ce livre

La mer Méditerranée est aujourd'hui devenue l'une des frontières les plus meurtrières de l'histoire. Chaque jour, un nombre incalculable de femmes et d'hommes bravent ses eaux pour fuir leur pays à feu et à sang. Cette traversée constitue une épreuve inimaginable. Pour en rendre compte, le reporter allemand Wolfgang Bauer s'est infiltré dans un groupe de réfugiés. Aux côtés de Syriens qui tentaient d'aller d'Égypte en Italie pour atteindre l'Europe du Nord, il a été ballotté d'un repaire à l'autre, d'un esquif à l'autre, jusqu'à se faire incarcérer en Autriche. Il a subi l'angoisse de l'attente, la cruauté des passeurs et la brutalité des gardes-frontières ; il a vu la proximité de la mort et cet horizon qui ne cesse de se dérober pour certains… alors qu'il semble si naturellement acquis pour d'autres.

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Informations

Éditeur
Lux Éditeur
Année
2016
ISBN de l'eBook
9782895966944

LE DÉPART I

Une semaine avant ce fameux jour où l’on nous poussera à coups de bâton, Amar Obaid – qui porte un autre nom, en réalité – est chez lui, au Caire[1]. Il hésite. Nous sommes le mardi 8 avril, c’est le dernier jour qu’il passe avec sa famille. Sa fille, Reynala, 17 ans, est assise au bord du lit de ses parents et regarde son père.
«Qu’est-ce que je dois emmener?» lui demande-t-il devant la penderie ouverte, les mains calées sur les hanches. Il ne faut pas trop se charger. Amar a entendu dire que les passeurs ne toléraient que les bagages à main, pas de valises lourdes.
— Un caleçon chaud contre le vent en mer, répond sa fille.
— Une bonne chemise. Je ne veux pas avoir l’air d’un voyou en Italie.
— Peine perdue. T’en auras quand même l’air, avec la longue barbe blanche qui t’aura poussé d’ici là.
— Le gilet de sauvetage.
Il le sort de son emballage, l’enfile à l’envers, exprès. Sa fille rigole, il rigole, il tourne sur lui-même en sautillant. Les rires du père et de la fille résonnent dans l’appartement.
Deux cent quatre-vingt mètres carrés, un salon baroque, un superbe séjour avec du papier peint aux imprimés dorés et un canapé accueillant. Cette famille aisée, originaire de Homs, en Syrie, appartient depuis des générations à la classe des commerçants et des grands propriétaires terriens. Mais après le déclenchement de la révolution en 2011, Amar, sa femme et ses trois filles sont partis pour l’Égypte. Comme beaucoup de membres de son clan, il a rejoint très tôt la résistance contre Assad. En restant, il risquait sa vie et celle de sa famille. Il a pris ses économies et a fondé au Caire un petit commerce d’importation de meubles de Bali et d’Inde. Il a ouvert un magasin dans lequel ont travaillé jusqu’à huit employés. Il voyageait beaucoup. Mais l’Égypte a vacillé dans une révolution, puis dans une contre-révolution, l’armée a renversé le président démocratiquement élu, Mohammed Morsi. En quelques mois seulement, l’accueil fait aux réfugiés syriens a changé. La junte leur a imposé un visa, Amar ne quittait plus le pays pour ses affaires, de crainte de ne plus pouvoir revenir. La xénophobie s’est répandue sur les rives du Nil. Les présentateurs des journaux télévisés tenaient des discours haineux envers les Syriens, qui commençaient à avoir du mal à trouver du travail. Certains Égyptiens appelaient à ne plus se fournir auprès des marchands syriens, auprès d’Amar. Aux yeux de beaucoup, les Syriens passaient pour des terroristes, des vecteurs d’insécurité, ou pour des parasites qui prenaient leur travail.
L’Égypte s’est révélée un piège pour la famille en exil. Le retour en Syrie leur était interdit, l’avenir en Égypte aussi.
Ils ont discuté longtemps. Puis, en famille, ils se sont résolus à fuir encore, pour l’Allemagne. Comme il n’y a pas de voie légale pour y arriver, Amar partira le premier, c’est ce qu’ils ont décidé. Dès qu’il aura obtenu l’asile, il fera venir sa famille. C’est le projet qu’ils ont échafaudé dans le salon au milieu des coussins. C’est optimiste, mais pas impossible. Ils savent que, malgré les dangers, la plupart des bateaux arrivent. Et une fois en Sicile, il y a de bonnes chances d’atteindre l’Allemagne sans se faire prendre. Là-bas, Amar sera très vraisemblablement reconnu comme demandeur d’asile, à l’instar de nombreux autres Syriens avant lui. Tout ce qui sépare sa famille d’un avenir meilleur, c’est la mer.
— Combien de temps dure la traversée? demande Rolanda, sa femme.
— Je ne sais pas exactement, répond Amar le dernier soir, peut-être cinq jours, peut-être trois semaines.
Il a entendu tellement d’histoires à ce sujet.
Jusque tard dans la nuit, Rolanda tire sur sa cigarette électronique. Elle porte un pantalon en latex noir. Petit à petit, les membres de la famille se réunissent autour d’Amar. Pendant le repas, sa plus jeune fille, cinq ans, se love dans les bras de sa mère. Elle évite instinctivement son père, se détourne de lui, elle est vexée qu’il s’en aille, même si elle ne comprend pas le danger que représente son voyage. La seconde, 13 ans, appareil dentaire et voix cassée par un rhume, ne veut pas quitter Le Caire. Elle est la seule de la famille à vouloir rester en Égypte, c’est là qu’elle a ses amis, ses cafés préférés – en Allemagne, elle n’a rien. «Heaven – Germany!» poste la plus âgée sur sa page Facebook. Elle veut étudier la psychologie en Allemagne. Elle voulait partir avec son père, mais il a refusé, elle n’a pas encore 18 ans.
«Ce sera la deuxième à partir», dit Amar. Ses deux filles sont dans une école internationale; les droits d’inscription prennent la moitié du budget de la famille.
La belle-mère fait son apparition avec sa domestique à la table autour de laquelle ils vont prendre leur dernier dîner tous ensemble. La grande dame de la famille, qui elle aussi a fui Homs, boit son thé le petit doigt en l’air. Trop humiliant, dit la belle-mère à propos du voyage en mer, trop risqué. C’est l’avenir de la famille qui est en jeu.
«Qu’est-ce qui arrivera à ma fille, ta femme, si tu y restes?» demande-t-elle. La belle-mère lutte toute la soirée pour garder contenance. La domestique aide la femme d’Amar à préparer le repas dans la cuisine. Elle aussi est contre la traversée en mer. Elle a les larmes aux yeux. Un cousin est avec eux, il est marchand de diamants à Homs et va bientôt quitter l’Égypte lui aussi – pour retourner à Homs.
«Je n’ai rien à craindre du gouvernement syrien. Six mois que j’essaie d’obtenir une licence commerciale en Égypte, rien à faire.»
Il veut tenter une nouvelle fois sa chance en Syrie, le commerce des diamants y serait en plein boom. Ce sont des placements parfaits pour la guerre civile, des pierres minuscules, discrètes et faciles à cacher qui représentent d’énormes fortunes.
La famille est réunie une dernière fois pour le repas, les femmes sont restées longtemps dans la cuisine. Les hommes essaient de se montrer joviaux et de plaisanter, mais le plus souvent ils restent assis à table, tête baissée.
— À qui as-tu vendu le magasin, cette fois-ci? demande le cousin.
— À mon comptable, répond Amar, pour le quart du prix. Il a promis de reprendre mes deux employés.
— J’espère que tu prends la bonne décision.
Amar baisse les yeux. Il a payé ses dernières factures et recouvré ses dernières créances aujourd’hui. Maintenant, la famille a six mois d’économies pour s’en sortir sans lui.
Amar est très agité cette nuit-là, ce sont les dernières heures de son ancienne vie. Il va devoir se dépouiller de tout, lui le père de famille, l’entrepreneur qui règle les problèmes par téléphone. Pendant les mois à venir, il ne sera qu’un homme en exil. Comme si sa vie était remise à zéro.
Au petit matin, Rolanda l’embrasse sur le seuil, elle pleure, le serre contre elle.
«Oh mon Dieu, dit-elle. Tu me manques déjà.» Il se détache d’elle, vite, presque brutalement. Il ne faudrait pas qu’il change d’avis. Il franchit la porte sans regarder ailleurs. Il ne pleurera pas, il se l’est juré. Il veut montrer à sa famille qu’il a son destin en main. Tout va bien, ne cesse-t-il de répéter, il y a un plan. Sa fille, l’aînée, porte son sac à dos jusqu’à la voiture. Il l’embrasse rapidement, la regarde dans les yeux en souriant, toi ma forte, toi ma belle. Elle pleure, bien qu’elle aussi se soit juré de n’en rien faire, il ferme la porte, sort la voiture de son emplacement, les mains tremblantes.
Amar ne reverra pas sa femme et ses filles avant des mois dans le meilleur des cas, ou des années, si ça ne se passe pas bien. Dans le pire des cas, il ne les reverra jamais.
 
[1] Lorsqu’il ne s’agit pas de personnalités publiques, les noms ont été changés. Les détails de leurs biographies aussi ont été légèrement modifiés.

SUR LA ROUTE DE L’EXIL

Le trafic humain en Égypte n’est pas sans ressemblance avec le secteur touristique. Il existe des points de vente avec des sortes d’agents répartis dans le pays. Ceux-ci laissent entendre à leurs clients qu’ils travaillent avec les meilleurs passeurs, en fait, ils ont des contrats avec très peu d’entre eux. La traversée coûte environ 3 000 dollars, les offres sont plus ou moins chères, mais au bout du compte, toutes les réservations finissent dans le même bateau. L’agent de vente reçoit une commission d’environ 300 dollars. La somme est d’abord déposée chez un intermédiaire puis payée à l’agent à l’arrivée en Italie. Les agents – la plupart, en tout cas – soignent leur réputation. Ils vivent des recommandations de ceux qu’ils ont amenés à bon port.
L’agent d’Amar s’appelle Nuri, une vieille connaissance. Musculeux, la voix rauque et profonde, il est lui aussi importateur de meubles. Nous avons le même humour, dit Amar, et cela le rassure. Il y a tellement d’impondérables dans ce voyage, heureusement qu’Amar sait comment faire rire Nuri. Nuri est un homme qui rit beaucoup. Ce rire sonore, qui nous parvient depuis le téléphone d’Amar, nous accompagnera tout au long du voyage. Il y a des embouteillages sur la voie rapide qui doit conduire Amar vers un meilleur avenir, on avance pare-chocs contre pare-chocs sur cinq voies, le trafic normal au Caire. Amar jure, donne des coups sur le volant, klaxonne. Il téléphone à Nuri pour lui dire que nous allons être en retard au point de rendez-vous, une succursale de Kentucky Fried Chicken (KFC) à Ville-du-6-Octobre, une métropole industrielle à 30 kilomètres du Caire.
«J’aurais dû prendre mes calmants», se plaint Amar.
Il a deux sortes de cachets sur lui: Seroxat, 20 milligrammes, qu’il prend contre les dépressions et les crises de panique, et Xanax, 0,25 milligrammes, contre l’anxiété. Depuis un an, il souffre de peurs diffuses. La guerre en Syrie et la crise en Égypte ont laissé des traces chez Amar. Peur des bactéries, peur des radiations, peur des foules. Nous arrivons enfin au fast-food, un jeune homme qui fume penché sur son téléphone nous attend devant l’entrée, c’est un collègue de Nuri. Il a les cheveux attachés et porte le bouc. Il nous fait signe de la tête, explique que le chauffeur va arriver. Celui-ci doit nous conduire en minibus à Alexandrie, point de départ de la plupart des bateaux de réfugiés pour l’Italie.
— Comment vas-tu? demande Rolanda au téléphone.
— Tout va bien.
— Tu as pris ta veste chaude?
L’homme aux cheveux attachés fume et rit. Ils attendent longtemps. Amar essaie d’en savoir plus sur le voyage, mais en vain. Trois autres passagers attendent devant le KFC, deux frères originaires de Damas, Alaa et Hussan, comme nous l’apprendrons plus tard, et Bachar, leur ami. Ils portent des sacs à dos de sport tout neufs et des bonnets noirs en laine. Ils sont méfiants, s’assoient à quelque distance dans un café. Le jour baisse lorsque le minibus arrive enfin, vite, nous chargeons les sacs, les valises. Le chauffeur ne dit rien, ne salue pas, bouge à peine la tête. Dans le véhicule, il y a déjà Jihadi, un serveur de Hama aux cheveux courts et aux yeux vitreux. Le véhicule démarre et prend la route principale.
«Merde, s’écrie soudain le chauffeur, que sept! Où sont les autres?»
Il freine et se gare sur le bas-côté, il est nerveux, la voiture porte une plaque d’Alexandrie, elle ne passera pas inaperçue s’il stationne trop longtemps. Mais voilà les retardataires, ils arrivent avec leur agent, Mohamed, un trafiquant de téléphones portant casquette et chemise blanche. Nous le croiserons souvent au cours des prochains jours.
«Je suis désolé», s’excuse-t-il en levant les bras.
Le chauffeur lui hurle dessus.
«Ce n’est pas professionnel», se plaint Amar, en bon entrepreneur.
Les deux passagers disent adieu à leur oncle qui les a conduits jusqu’au bus. Ils s’appellent Rabea et Asus, deux Syriens, deux cousins on ne peut plus différents l’un de l’autre: Rabea est gros et peu disert, Asus, mince et bavard. Avec eux, le groupe est au complet. Si au début, nous nous méfions les uns des autres, les jours suivants nous encourageront à sympathiser, nous formerons une communauté qui sera notre seule protection durant ce voyage.
«C’est bien que nous nous soyons trouvés, dira un soir Alaa dans l’obscurité. Je n’aurai peur de rien tant que nous resterons ensemble, en groupe.»
Le véhicule poursuit son chemin. Les passagers se taisent, leur bagage sur les genoux, ils regardent par la fenêtre. Les Syriens ont les yeux fixés sur ce monde qui leur est si familier et soudain si étranger. Ils voient pour la première fois ce que seul peut voir quelqu’un qui voyage sans papiers: le tirage négatif de la réalité. Le blanc devient noir et le noir, blanc. Depuis que nous sommes montés dans ce minibus, nous devons éviter les contrôles de police. Les voyageurs ont laissé leurs passeports chez des amis au Caire, parce qu’ils ne doivent pas donner leur vrai nom en Italie. Ils veulent tous continuer vers la Suède et l’Allemagne. Si on les enregistre en Italie, ils seront obligés d’y déposer leur demande d’asile.
Le règlement européen qui les contraint à ce jeu de cache-cache s’appelle «Dublin II». C’est en particulier l’Allemagne qui a encouragé son instauration en Europe. Il prévoit que les réfugiés doivent faire une demande d’asile dans le premier État membre de l’Union européenne (UE) où ils posent le pied. S’ils parviennent à passer dans un autre pays, en Allemagne, par exemple, on les renverra là où ils auront foulé le sol européen en premier. A...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Faux-titre
  3. Crédits
  4. La plage I
  5. Le départ I
  6. Sur la route de l’exil
  7. La communauté
  8. Enlevés
  9. La mer I
  10. La plage II
  11. En prison I
  12. Deuxième partie
  13. Le départ II
  14. À propos des guerres
  15. La plage III
  16. La mer II
  17. L’odyssée
  18. La tempête
  19. Mort et vie
  20. Alias Galauco Casimiro
  21. En prison II
  22. Au-dessus des Alpes
  23. Alias Rani Kastier
  24. Élysée I
  25. Élysée II
  26. Post-scriptum à la deuxième édition
  27. Épilogue
  28. Remerciements
  29. Table
  30. Quatrième de couverture

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