Hiver
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Hiver

Cinq fenĂȘtres sur une saison

  1. 295 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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À propos de ce livre

Cinq fenĂȘtres grand ouvertes sur la plus austĂšre des saisons, comme autant de façons d'en proposer une histoire sociale et culturelle. Cet essai, poĂ©tique et abondamment documentĂ©, puise dans l'art, le sport, l'urbanisme et l'histoire pour dĂ©crire les mille facettes de l'hiver: le chauffage au charbon, le patin, l'art romantique, les grandes explorations polaires, les fĂȘtes de fin d'annĂ©e, la littĂ©rature russe, l'art pictural japonais, le hockey ou la retraite de Russie de NapolĂ©on. Avec Ă©lĂ©gance et Ă©rudition, Adam Gopnik sonde aussi les sentiments et attitudes qu'inspire l'hiver et montre comment ceux-ci changent avec le temps et la distance, donnant ainsi Ă  lire une reprĂ©sentation commune et humaine du froid et de la neige. L'hiver, qu'on ne trouve jamais aussi beau qu'Ă  travers les fenĂȘtres givrĂ©es d'une demeure chaude et protectrice, Ă©voque aussi une grande vĂ©ritĂ© anthropologique: c'est toujours de l'intĂ©rieur que nous apprĂ©hendons le mieux le monde extĂ©rieur.

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Informations

Éditeur
Lux Éditeur
Année
2019
ISBN de l'eBook
9782895967705
CHAPITRE 1

L’HIVER ROMANTIQUE

La saison en vue
Je me souviens de ma premiĂšre tempĂȘte de neige comme si c’était hier, alors que, en l’occurrence, elle a eu lieu le 12 novembre 1968. La neige a commencĂ© Ă  tomber peu aprĂšs quinze heures. L’école terminĂ©e, j’étais Ă  la maison, un appartement d’Habitat 67 (legs de l’Exposition universelle tenue l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente), nichĂ© au-dessus du Saint-Laurent, oĂč ma famille Ă©tait installĂ©e depuis Ă  peine quelques mois.
Jeune enfant Ă  Philadelphie, j’avais vu de la neige, Ă©videmment, mais cette neige-lĂ  Ă©tait un grand Ă©vĂ©nement, un prodige qui se prĂ©sentait une fois par an. La neige qui tombait Ă  MontrĂ©al – sa douce et enveloppante persistance, son intensitĂ©, son extrĂȘme prĂ©cocitĂ© (la mi-novembre!), acceptĂ©e avec complaisance par tous – emmailloterait le monde pendant des mois et des mois. CampĂ© derriĂšre la mince fenĂȘtre panoramique qui dominait la terrasse, je l’ai vue tracer les contours du monde, souligner les plantes, les arbres et les lampadaires, les entourer de fines bordures blanches, puis les ensevelir lentement sous les crĂȘtes et les dunes. J’avais conscience d’ĂȘtre entrĂ© dans un nouveau monde – et que ce monde Ă©tait celui de l’hiver.
Quand je me remĂ©more ma jeunesse montrĂ©alaise, c’est toujours Ă  l’hiver que je pense en premier. Je pense au froid, bien sĂ»r. Je me souviens d’avoir marchĂ© dans un froid si mordant que mes oreilles me donnaient l’impression de s’ĂȘtre changĂ©es en glace. (Qu’était-il arrivĂ© Ă  mon chapeau? Qu’arrive-t-il aux chapeaux des petits Canadiens? Ils s’égarent dans quelque vaste entrepĂŽt de laine qui, lorsqu’on le dĂ©couvrira enfin, suffira Ă  regarnir tous les moutons du monde.) J’éprouvais de la douleur, assurĂ©ment, en mĂȘme temps que – errant dans les rues d’un lieu qui, quelques heures plus tĂŽt, avait l’apparence d’une grande ville, mais qui, Ă  vingt degrĂ©s sous zĂ©ro, semblait aussi Ă©trange, abandonnĂ© et polaire qu’une banquise – je me trouvais dans un singulier Ă©tat de fugue.[*]
Mais, par-dessus tout, je garde le souvenir d’instants de sĂ©rĂ©nitĂ©, de rares moments de parfaite Ă©quanimitĂ©: les skis de fond aux pieds, au sommet du mont Royal, au cƓur de MontrĂ©al, Ă  cinq heures de l’aprĂšs-midi, par une soirĂ©e de fĂ©vrier, j’éprouve un sentiment de paix, un attachement au monde, une comprĂ©hension du monde, pour moi inĂ©dits. Cette Ă©motion ne m’a jamais quittĂ©. Mon cƓur bondit chaque fois qu’on annonce une tempĂȘte, mĂȘme dans la grisaille* perpĂ©tuelle de Paris; je souris quand on nous promet du froid, mĂȘme Ă  New York, oĂč le mercure oscille perpĂ©tuellement entre cinq et dix degrĂ©s. Ciel gris et lumiĂšres de dĂ©cembre sont pour moi source d’une joie secrĂšte, et au paradis, s’il existe, je m’attends Ă  trouver un ciel bas, gris-violet, des lumiĂšres blanches dans tous les arbres et les premiers flocons qui tombent doucement. Et ce sera perpĂ©tuellement le 19 dĂ©cembre, la plus belle journĂ©e de l’annĂ©e: l’école est finie, les magasins ferment tard et NoĂ«l n’est plus qu’à une semaine.
Pourtant, l’amour de l’hiver, si on adopte une perspective historique longue, peut faire l’effet d’une perversion. Parmi toutes les mĂ©taphores de l’existence (la lumiĂšre et les tĂ©nĂšbres, le doux et l’amer), aucune n’est plus naturelle que l’opposition entre les saisons: le chaud et le froid, le printemps et l’automne et, par-dessus tout, l’étĂ© et l’hiver. Les humains produisent des mĂ©taphores aussi facilement que les abeilles font du miel, et l’hiver comme synonyme d’abandon et de retrait est l’une des plus naturelles. Les plus vieilles mĂ©taphores de l’hiver sont liĂ©es Ă  la perte. Dans le mythe classique, l’hiver reprĂ©sente le chagrin de DĂ©mĂ©ter quand la Mort lui ravit sa fille. Dans presque toute la mythologie europĂ©enne, on observe le mĂȘme phĂ©nomĂšne: l’hiver est dur et l’étĂ© est doux, aussi sĂ»rement que le vin doux est plus agrĂ©able que la lie amĂšre.
Mais le goĂ»t de l’hiver, l’amour des paysages d’hiver – la conviction qu’ils sont, Ă  leur façon, aussi beaux et sĂ©duisants, aussi essentiels Ă  l’ñme et Ă  l’esprit humains que toute scĂšne estivale – fait partie de la condition moderne. Dans son poĂšme intitulĂ© «Bonhomme de neige», Wallace Stevens dit de ce sentiment nouveau qu’il est «un esprit de l’hiver[1]», liĂ© Ă  notre acceptation elle aussi nouvelle d’un monde sans illusions, d’un monde qui, sans ĂȘtre dĂ©pourvu de sens, doit se dĂ©brouiller sans Dieu. Cet esprit de l’hiver, cet esprit pour l’hiver, en vertu duquel la saison cesse d’ĂȘtre perçue comme un dĂ©ficit de chaleur et de lumiĂšre, et partant comme le renoncement Ă  la vie et Ă  la divinitĂ©, et en vient Ă  traduire la prĂ©sence positive, voire purificatrice, d’autre chose – d’une chose magnifique et paisible, certes, mais aussi mystĂ©rieuse, Ă©trange et sublime –, cet esprit, dis-je, exprime un goĂ»t moderne.
J’emploie le mot «moderne» au sens oĂč l’entendent les grands historiens des idĂ©es. Loin de se limiter Ă  l’ici et maintenant, il s’applique Ă  la pĂ©riode historique qui dĂ©bute vers la fin du XVIIIe siĂšcle, respire le feu des dragons jumeaux des rĂ©volutions française et industrielle, puis souffle son haleine ardente au moins jusqu’à la fin du XXe siĂšcle, puisant sa force aux poumons des sciences appliquĂ©es et de la culture de masse. Une Ăšre de croissance et une Ăšre de doute: pour la premiĂšre fois, en Europe et en AmĂ©rique du Nord, les gens sont plus nombreux Ă  vivre au chaud et moins nombreux Ă  croire en Dieu – pĂ©riode oĂč les tenants du non ont enfin eu gain de cause.
Je m’intĂ©resse ici aux sentiments nouveaux que l’hiver a inspirĂ©s aux hommes et aux femmes de ces temps modernes: crainte, joie, euphorie, charme magnĂ©tique et mystĂ©rieuse attirance. Puisque ĂȘtre moderne consiste Ă  laisser l’imagination et l’invention se charger d’une bonne part du travail autrefois accompli par la tradition et le rituel, l’hiver est, Ă  certains Ă©gards, la saison la plus moderne – celle qui se dĂ©finit par des absences (de chaleur, de feuillages, de floraisons) conçues comme des prĂ©sences (de secrets, de racines, d’ñtres) plus Ă©tranges. Cette nouvelle conception de l’hiver s’étend des paysages gothiques des romantiques allemands aux chutes de neige lyriques des impressionnistes, des paraboles de NoĂ«l urbaines de Dickens aux icebergs qui hantent les visions de Lawren Harris, et se poursuivent jusqu’à Baby, It’s Cold Outside de Nat King Cole. La mystique, la romance de l’hiver, c’est Scott qui, au pĂŽle, mange son dernier «whoosh» et Charlie Chaplin qui, au Yukon, dĂ©guste sa chaussure.
Dans les chapitres qui composent ce livre, je renonce Ă  l’exhaustivitĂ© encyclopĂ©dique au profit des caprices de l’essayiste: on trouvera ici, parmi toutes celles qui auraient pu ĂȘtre ouvertes, cinq fenĂȘtres sur l’histoire de l’esprit de l’hiver. Sans marteler une thĂšse rĂ©ductrice, ces chapitres fredonneront, du moins je l’espĂšre, un thĂšme rĂ©current. Ce thĂšme se dĂ©finit simplement. La persona de l’hiver varie selon que nous avons ou non le sentiment d’ĂȘtre Ă  l’abri – la vitre de la fenĂȘtre, ainsi que je l’ai pressenti lors de cette lointaine tempĂȘte de novembre, est le prisme Ă  travers lequel l’hiver moderne est toujours perçu. L’hiver ne peut ĂȘtre romantique que si nous disposons d’un abri chaud et sĂ»r; il devient alors une saison Ă  contempler tout autant qu’à supporter. Pour Henry James, les mots les plus heureux de la civilisation bourgeoise du XIXe siĂšcle Ă©taient «aprĂšs-midi d’été». Comme en rĂ©ponse, les autres mots qui hantaient l’imaginaire de la mĂȘme culture Ă©taient «soirĂ©e d’hiver».
Et j’espĂšre faire une dĂ©monstration plus vaste, plus vaste encore que celle qui consiste Ă  vous convaincre que, dans l’esprit moderne, ces deux mondes – la protection offerte par la fenĂȘtre et la blancheur sauvage qui rĂšgne Ă  l’extĂ©rieur – finissent toujours par fusionner. Autrement dit, le simple fait de dĂ©crire et de nommer les choses de l’hiver rĂ©pond Ă  une profonde nĂ©cessitĂ© humaine. L’hiver est dur; le froid vous glace; DĂ©mĂ©ter pleure. Et nous opposons Ă  cette menace l’hĂ©roĂŻsme tranquille du confort. Chauffage central, contre-fenĂȘtres, manteaux en duvet, voitures chauffĂ©es. Mais nous nous opposons aussi au vide menaçant et amer de la saison en le contemplant et en rendant compte de l’expĂ©rience. La premiĂšre action des pionniers de l’exploration polaire fut de nommer les barriĂšres et les rivages de glace – de les baptiser du nom de leurs protecteurs et des mamans de leurs protecteurs –, et les explorateurs de la vague suivante se sont empressĂ©s de changer ces noms, de les remplacer par ceux de leurs kaisers et de leurs filles. Les noms sont les prises de pied, les pieux que l’imagination plante dans l’espoir d’apprivoiser le mur de glace de la simple existence.
C’est ce que nous pourrions appeler l’«art adamique» – en rĂ©fĂ©rence non pas Ă  votre humble confĂ©rencier, mais bien au premier Adam, celui qui, en dĂ©but de carriĂšre, a eu pour tĂąche de nommer les animaux, d’appeler un ours un ours, un serpent un serpent et, au moment extrĂȘme de l’expulsion, une dame une dame. Nommer les animaux Ă©quivaut Ă  les faire passer de l’expĂ©rience ordinaire au royaume de l’esprit. Cet acte fait du monde un lieu humain. Il confĂšre un sens et une structure Ă  des manifestations naturelles qui en sont dĂ©pourvues. Et ce travail n’est pas effectuĂ© que par les noms au sens propre: catĂ©gories, idĂ©es, photographies microscopiques, prĂ©dictions mĂ©tĂ©orologiques, concepts et distinctions contribuent Ă  adoucir les contours de ce qui, jusque-lĂ , Ă©tait uniquement effrayant. Au cours des deux cents derniĂšres annĂ©es, nous sommes passĂ©s d’un hiver auquel il s’agissait d’abord et avant tout de survivre Ă  un hiver Ă  interroger, d’un objet de terreur Ă  un objet de rĂ©flexion. C’est grĂące Ă  la lente progression des distinctions, des diffĂ©rentiations et des explications que le monde devient... non pas «gĂ©rable», c’est impossible, mais reconnaissable, devient le lieu que nous connaissons. La conquĂȘte de l’hiver, en tant qu’acte Ă  la fois physique et imaginaire, est l’un des grands chapitres de la renĂ©gociation des frontiĂšres du monde, des lignes que nous tirons entre la nature et les sentiments qu’elle nous inspire, qui caractĂ©rise l’ùre moderne. Dans l’hiver, nous voyons, nous entendons et nous devinons des tonalitĂ©s et des nuances que ne dĂ©celaient pas nos arriĂšre-arriĂšre-grands-pĂšres et grands-mĂšres. Je me propose de dĂ©crire certaines nouvelles cartographies affectives de l’hiver et de vous raconter des histoires sur les ĂȘtres – sots, cupides et parfois inspirĂ©s – qui les ont redĂ©finies.
Les Ăąpres cordes et la beautĂ© trĂ©pidante de «L’hiver» de Vivaldi, mouvement de ses Quatre saisons de 1725, nous serviront de point de dĂ©part, mĂȘme si je vois dĂ©jĂ  les connaisseurs parmi vous grincer des dents et grimacer en entendant ces mots. Existe-t-il une Ɠuvre plus inexorablement galvaudĂ©e que celle-lĂ ? MĂ©fions-nous toutefois de la rĂ©pĂ©tition, qui a le pouvoir de nous rendre insensibles Ă  la vraie beautĂ©. (Si les Quatre saisons Ă©taient aujourd’hui dĂ©couvertes dans un coffre et jouĂ©es sur des instruments d’époque par des musiciens allemands juste assez mĂ©prisants, sur une Ă©tiquette europĂ©enne juste assez confidentielle, je soupçonne qu’on les prendrait plus volontiers pour ce qu’elles sont: un chef-d’Ɠuvre.) «L’hiver» fait toujours l’effet d’un appel Ă  l’action. C’est l’une des toutes premiĂšres expressions d’une attitude entiĂšrement nouvelle vis-Ă -vis de l’hiver et de ses charmes. Vivaldi aurait Ă©crit un poĂšme pour chacune des saisons. «L’hiver» dĂ©crit toute la rigueur du froid; pourtant, le poĂšme se termine dans le mĂȘme esprit que la musique: «Ah! Quelle Ă©poque scintillante!» Vivaldi Ă©crit:
Trembler violemment dans la neige étincelante,
Au souffle rude d’un vent terrible,
Courir, taper des pieds Ă  tout moment
Et, dans l’excessive froidure, claquer des dents
Passer auprĂšs du feu des jours calmes et contents,
Alors que la pluie, dehors, verse Ă  torrents;
Marcher sur la glace, Ă  pas lents,
De peur de tomber, contourner,
Marcher bravement, tomber Ă  terre,
Se relever sur la glace et courir vite
Avant que la glace se rompe et se disloque.
Sentir passer, à travers la porte ferrée,
Sirocco et Borée, et tous les Vents en guerre.
Ainsi est l’hiver, mais, tel qu’il est, il apporte ses joies[2].
C’est, Ă  l’ùre moderne, l’une des premiĂšres indications du fait que l’hiver peut ĂȘtre source et inspiration de plaisirs particuliers. L’hiver de Venise – celui qu’a connu Vivaldi avec son orchestre entiĂšrement composĂ© de filles pensionnaires de la PietĂ , le premier Ă  jouer le morceau en question – est sensiblement diffĂ©rent de celui de Whitehorse. Mais le froid y est plus mordant qu’on pourrait le croire, ainsi que s’en rendent compte ceux qui visitent la ville en dĂ©cembre – et il est vrai que la volontĂ© d’adopter l’hiver, de l’enjoliver et d’en faire un objet musical aussi agrĂ©able qu’un autre «apporte ses joies».
J’ai dit que je m’intĂ©resserais Ă  l’hiver en tant qu’acte poĂ©tique plutĂŽt que phĂ©nomĂšne physique – l’hiver tel qu’il se manifeste dans l’esprit plutĂŽt que dans la matiĂšre, en somme –, mais ces sujets soulĂšvent une question pratique toute simple: qu’est-ce que l’hiver? Pourquoi existe-t-il? Quelle est sa rĂ©alitĂ©? Avec les vifs accords de Vivaldi qui rĂ©sonnent encore dans nos oreilles, permettez-moi d’expliquer en quelques mots, et du mieux possible, du moins pour un non-mĂ©tĂ©orologue, pourquoi le vrai hiver existe et pourquoi il est si froid.
Le vrai hiver – la rĂ©alitĂ© planĂ©taire plutĂŽt que la saison – a une cause toute simple: la planĂšte penche. C’est la punition infligĂ©e par le Dieu de Milton Ă  Adam et Ève, incliner l’axe de la Terre, qui a engendrĂ© l’hiver. Dans son orbite, la Terre reçoit moins de soleil. Nous avons alors plus froid. Le refroidissement nous apporte l’hiver. L’eau des Ă©tangs, des lacs et des riviĂšres se change en glace; dans les nuages, la vapeur d’eau cristallise et se transforme en neige. C’est aussi simple que cela.
En soi, le froid est bien sĂ»r une variable, une notion relative. La tempĂ©rature est toujours soumise Ă  l’inclinaison de la planĂšte, mais, au cours de son histoire, le monde a connu des pĂ©riodes plus chaudes, oĂč les pĂŽles eux-mĂȘmes Ă©taient tempĂ©rĂ©s, les eaux entourant le pĂŽle Sud pratiquement tropicales. Et, naturellement, il y a aussi eu des pĂ©riodes plus froides, des Ăšres glaciales au cours desquelles les tempĂ©ratures que nous associons aujourd’hui Ă  l’hiver duraient toute l’annĂ©e. Ce que nous entendons par «hiver» correspond donc, au sens strict, Ă  l’expĂ©rience que connaissent les climats nordiques Ă  l’époque contemporaine et depuis la majeure partie des derniers millĂ©naires.
L’hiver prend aussi la forme de cycles longs, d’ùres de glace qui vont et viennent. Nous avons tous entendu parler de la grande Ăšre glaciaire – sujet de films d’animation et de cours dans les Ă©coles primaires – qui a recouvert l’ensemble de la planĂšte il y a cinquante mille ans, mais les climatologues, soutenus en cela par la plupart des historiens, croient que, pour des raisons encore inexpliquĂ©es, une deuxiĂšme Ăšre glaciaire, plus rĂ©duite dans l’espace et dans le temps, qu’on appelle le «petit Ăąge glaciaire», a conquis notre planĂšte entre 1550 et 1850. Que le refroidissement se soit limitĂ© Ă  l’hĂ©misphĂšre Nord ou qu’il se soit Ă©tendu Ă  l’ensemble du globe, l’Europe a certainement Ă©tĂ© plus froide entre 1550 et 1850 qu’au cours des millĂ©naires qui ont prĂ©cĂ©dĂ© et des cent cinquante annĂ©es qui ont suivi.
Par consĂ©quent, les scĂšnes d’hiver modernes – les chasseurs dans la neige de Bruegel, les patineurs sur glace, tout ce monde de divertissement qui fleurit aux Pays-Bas – sont des Ɠuvres d’art occasionnelles correspondant Ă  la trĂšs courte pĂ©riode au cours de laquelle les humains se sont aperçus que le monde Ă©tait devenu trĂšs froid. Il y a eu, pourrait-on dire, un faux printemps d’art hivernal au dĂ©but du XVIIe siĂšcle. Une bonne part des Ɠuvres d’art hivernal prĂ©moderne – notamment «Quand les glaçons pendent au mur», poĂšme de Shakespeare rĂ©citĂ© dans la piĂšce Peines d’amour perdues (celui oĂč il est questi...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Faux-titre
  3. Crédits
  4. Mot de l’auteur
  5. L’hiver romantique
  6. L’hiver radical
  7. L’hiver rĂ©parateur
  8. L’hiver rĂ©crĂ©atif
  9. L’hiver remĂ©morĂ©
  10. Table
  11. QuatriĂšme de couverture

Foire aux questions

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