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Hiver
Cinq fenĂȘtres sur une saison
- 295 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
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Hiver
Cinq fenĂȘtres sur une saison
Ă propos de ce livre
Cinq fenĂȘtres grand ouvertes sur la plus austĂšre des saisons, comme autant de façons d'en proposer une histoire sociale et culturelle. Cet essai, poĂ©tique et abondamment documentĂ©, puise dans l'art, le sport, l'urbanisme et l'histoire pour dĂ©crire les mille facettes de l'hiver: le chauffage au charbon, le patin, l'art romantique, les grandes explorations polaires, les fĂȘtes de fin d'annĂ©e, la littĂ©rature russe, l'art pictural japonais, le hockey ou la retraite de Russie de NapolĂ©on. Avec Ă©lĂ©gance et Ă©rudition, Adam Gopnik sonde aussi les sentiments et attitudes qu'inspire l'hiver et montre comment ceux-ci changent avec le temps et la distance, donnant ainsi Ă lire une reprĂ©sentation commune et humaine du froid et de la neige. L'hiver, qu'on ne trouve jamais aussi beau qu'Ă travers les fenĂȘtres givrĂ©es d'une demeure chaude et protectrice, Ă©voque aussi une grande vĂ©ritĂ© anthropologique: c'est toujours de l'intĂ©rieur que nous apprĂ©hendons le mieux le monde extĂ©rieur.
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Sujet
LittératureCHAPITRE 1
LâHIVER ROMANTIQUE
La saison en vue
Je me souviens de ma premiĂšre tempĂȘte de neige comme si câĂ©tait hier, alors que, en lâoccurrence, elle a eu lieu le 12 novembre 1968. La neige a commencĂ© Ă tomber peu aprĂšs quinze heures. LâĂ©cole terminĂ©e, jâĂ©tais Ă la maison, un appartement dâHabitat 67 (legs de lâExposition universelle tenue lâannĂ©e prĂ©cĂ©dente), nichĂ© au-dessus du Saint-Laurent, oĂč ma famille Ă©tait installĂ©e depuis Ă peine quelques mois.
Jeune enfant Ă Philadelphie, jâavais vu de la neige, Ă©videmment, mais cette neige-lĂ Ă©tait un grand Ă©vĂ©nement, un prodige qui se prĂ©sentait une fois par an. La neige qui tombait Ă MontrĂ©al â sa douce et enveloppante persistance, son intensitĂ©, son extrĂȘme prĂ©cocitĂ© (la mi-novembre!), acceptĂ©e avec complaisance par tous â emmailloterait le monde pendant des mois et des mois. CampĂ© derriĂšre la mince fenĂȘtre panoramique qui dominait la terrasse, je lâai vue tracer les contours du monde, souligner les plantes, les arbres et les lampadaires, les entourer de fines bordures blanches, puis les ensevelir lentement sous les crĂȘtes et les dunes. Jâavais conscience dâĂȘtre entrĂ© dans un nouveau monde â et que ce monde Ă©tait celui de lâhiver.
Quand je me remĂ©more ma jeunesse montrĂ©alaise, câest toujours Ă lâhiver que je pense en premier. Je pense au froid, bien sĂ»r. Je me souviens dâavoir marchĂ© dans un froid si mordant que mes oreilles me donnaient lâimpression de sâĂȘtre changĂ©es en glace. (QuâĂ©tait-il arrivĂ© Ă mon chapeau? Quâarrive-t-il aux chapeaux des petits Canadiens? Ils sâĂ©garent dans quelque vaste entrepĂŽt de laine qui, lorsquâon le dĂ©couvrira enfin, suffira Ă regarnir tous les moutons du monde.) JâĂ©prouvais de la douleur, assurĂ©ment, en mĂȘme temps que â errant dans les rues dâun lieu qui, quelques heures plus tĂŽt, avait lâapparence dâune grande ville, mais qui, Ă vingt degrĂ©s sous zĂ©ro, semblait aussi Ă©trange, abandonnĂ© et polaire quâune banquise â je me trouvais dans un singulier Ă©tat de fugue.[*]
Mais, par-dessus tout, je garde le souvenir dâinstants de sĂ©rĂ©nitĂ©, de rares moments de parfaite Ă©quanimitĂ©: les skis de fond aux pieds, au sommet du mont Royal, au cĆur de MontrĂ©al, Ă cinq heures de lâaprĂšs-midi, par une soirĂ©e de fĂ©vrier, jâĂ©prouve un sentiment de paix, un attachement au monde, une comprĂ©hension du monde, pour moi inĂ©dits. Cette Ă©motion ne mâa jamais quittĂ©. Mon cĆur bondit chaque fois quâon annonce une tempĂȘte, mĂȘme dans la grisaille* perpĂ©tuelle de Paris; je souris quand on nous promet du froid, mĂȘme Ă New York, oĂč le mercure oscille perpĂ©tuellement entre cinq et dix degrĂ©s. Ciel gris et lumiĂšres de dĂ©cembre sont pour moi source dâune joie secrĂšte, et au paradis, sâil existe, je mâattends Ă trouver un ciel bas, gris-violet, des lumiĂšres blanches dans tous les arbres et les premiers flocons qui tombent doucement. Et ce sera perpĂ©tuellement le 19 dĂ©cembre, la plus belle journĂ©e de lâannĂ©e: lâĂ©cole est finie, les magasins ferment tard et NoĂ«l nâest plus quâĂ une semaine.
Pourtant, lâamour de lâhiver, si on adopte une perspective historique longue, peut faire lâeffet dâune perversion. Parmi toutes les mĂ©taphores de lâexistence (la lumiĂšre et les tĂ©nĂšbres, le doux et lâamer), aucune nâest plus naturelle que lâopposition entre les saisons: le chaud et le froid, le printemps et lâautomne et, par-dessus tout, lâĂ©tĂ© et lâhiver. Les humains produisent des mĂ©taphores aussi facilement que les abeilles font du miel, et lâhiver comme synonyme dâabandon et de retrait est lâune des plus naturelles. Les plus vieilles mĂ©taphores de lâhiver sont liĂ©es Ă la perte. Dans le mythe classique, lâhiver reprĂ©sente le chagrin de DĂ©mĂ©ter quand la Mort lui ravit sa fille. Dans presque toute la mythologie europĂ©enne, on observe le mĂȘme phĂ©nomĂšne: lâhiver est dur et lâĂ©tĂ© est doux, aussi sĂ»rement que le vin doux est plus agrĂ©able que la lie amĂšre.
Mais le goĂ»t de lâhiver, lâamour des paysages dâhiver â la conviction quâils sont, Ă leur façon, aussi beaux et sĂ©duisants, aussi essentiels Ă lâĂąme et Ă lâesprit humains que toute scĂšne estivale â fait partie de la condition moderne. Dans son poĂšme intitulĂ© «Bonhomme de neige», Wallace Stevens dit de ce sentiment nouveau quâil est «un esprit de lâhiver[1]», liĂ© Ă notre acceptation elle aussi nouvelle dâun monde sans illusions, dâun monde qui, sans ĂȘtre dĂ©pourvu de sens, doit se dĂ©brouiller sans Dieu. Cet esprit de lâhiver, cet esprit pour lâhiver, en vertu duquel la saison cesse dâĂȘtre perçue comme un dĂ©ficit de chaleur et de lumiĂšre, et partant comme le renoncement Ă la vie et Ă la divinitĂ©, et en vient Ă traduire la prĂ©sence positive, voire purificatrice, dâautre chose â dâune chose magnifique et paisible, certes, mais aussi mystĂ©rieuse, Ă©trange et sublime â, cet esprit, dis-je, exprime un goĂ»t moderne.
Jâemploie le mot «moderne» au sens oĂč lâentendent les grands historiens des idĂ©es. Loin de se limiter Ă lâici et maintenant, il sâapplique Ă la pĂ©riode historique qui dĂ©bute vers la fin du XVIIIe siĂšcle, respire le feu des dragons jumeaux des rĂ©volutions française et industrielle, puis souffle son haleine ardente au moins jusquâĂ la fin du XXe siĂšcle, puisant sa force aux poumons des sciences appliquĂ©es et de la culture de masse. Une Ăšre de croissance et une Ăšre de doute: pour la premiĂšre fois, en Europe et en AmĂ©rique du Nord, les gens sont plus nombreux Ă vivre au chaud et moins nombreux Ă croire en Dieu â pĂ©riode oĂč les tenants du non ont enfin eu gain de cause.
Je mâintĂ©resse ici aux sentiments nouveaux que lâhiver a inspirĂ©s aux hommes et aux femmes de ces temps modernes: crainte, joie, euphorie, charme magnĂ©tique et mystĂ©rieuse attirance. Puisque ĂȘtre moderne consiste Ă laisser lâimagination et lâinvention se charger dâune bonne part du travail autrefois accompli par la tradition et le rituel, lâhiver est, Ă certains Ă©gards, la saison la plus moderne â celle qui se dĂ©finit par des absences (de chaleur, de feuillages, de floraisons) conçues comme des prĂ©sences (de secrets, de racines, dâĂątres) plus Ă©tranges. Cette nouvelle conception de lâhiver sâĂ©tend des paysages gothiques des romantiques allemands aux chutes de neige lyriques des impressionnistes, des paraboles de NoĂ«l urbaines de Dickens aux icebergs qui hantent les visions de Lawren Harris, et se poursuivent jusquâĂ Baby, Itâs Cold Outside de Nat King Cole. La mystique, la romance de lâhiver, câest Scott qui, au pĂŽle, mange son dernier «whoosh» et Charlie Chaplin qui, au Yukon, dĂ©guste sa chaussure.
Dans les chapitres qui composent ce livre, je renonce Ă lâexhaustivitĂ© encyclopĂ©dique au profit des caprices de lâessayiste: on trouvera ici, parmi toutes celles qui auraient pu ĂȘtre ouvertes, cinq fenĂȘtres sur lâhistoire de lâesprit de lâhiver. Sans marteler une thĂšse rĂ©ductrice, ces chapitres fredonneront, du moins je lâespĂšre, un thĂšme rĂ©current. Ce thĂšme se dĂ©finit simplement. La persona de lâhiver varie selon que nous avons ou non le sentiment dâĂȘtre Ă lâabri â la vitre de la fenĂȘtre, ainsi que je lâai pressenti lors de cette lointaine tempĂȘte de novembre, est le prisme Ă travers lequel lâhiver moderne est toujours perçu. Lâhiver ne peut ĂȘtre romantique que si nous disposons dâun abri chaud et sĂ»r; il devient alors une saison Ă contempler tout autant quâĂ supporter. Pour Henry James, les mots les plus heureux de la civilisation bourgeoise du XIXe siĂšcle Ă©taient «aprĂšs-midi dâĂ©té». Comme en rĂ©ponse, les autres mots qui hantaient lâimaginaire de la mĂȘme culture Ă©taient «soirĂ©e dâhiver».
Et jâespĂšre faire une dĂ©monstration plus vaste, plus vaste encore que celle qui consiste Ă vous convaincre que, dans lâesprit moderne, ces deux mondes â la protection offerte par la fenĂȘtre et la blancheur sauvage qui rĂšgne Ă lâextĂ©rieur â finissent toujours par fusionner. Autrement dit, le simple fait de dĂ©crire et de nommer les choses de lâhiver rĂ©pond Ă une profonde nĂ©cessitĂ© humaine. Lâhiver est dur; le froid vous glace; DĂ©mĂ©ter pleure. Et nous opposons Ă cette menace lâhĂ©roĂŻsme tranquille du confort. Chauffage central, contre-fenĂȘtres, manteaux en duvet, voitures chauffĂ©es. Mais nous nous opposons aussi au vide menaçant et amer de la saison en le contemplant et en rendant compte de lâexpĂ©rience. La premiĂšre action des pionniers de lâexploration polaire fut de nommer les barriĂšres et les rivages de glace â de les baptiser du nom de leurs protecteurs et des mamans de leurs protecteurs â, et les explorateurs de la vague suivante se sont empressĂ©s de changer ces noms, de les remplacer par ceux de leurs kaisers et de leurs filles. Les noms sont les prises de pied, les pieux que lâimagination plante dans lâespoir dâapprivoiser le mur de glace de la simple existence.
Câest ce que nous pourrions appeler lâ«art adamique» â en rĂ©fĂ©rence non pas Ă votre humble confĂ©rencier, mais bien au premier Adam, celui qui, en dĂ©but de carriĂšre, a eu pour tĂąche de nommer les animaux, dâappeler un ours un ours, un serpent un serpent et, au moment extrĂȘme de lâexpulsion, une dame une dame. Nommer les animaux Ă©quivaut Ă les faire passer de lâexpĂ©rience ordinaire au royaume de lâesprit. Cet acte fait du monde un lieu humain. Il confĂšre un sens et une structure Ă des manifestations naturelles qui en sont dĂ©pourvues. Et ce travail nâest pas effectuĂ© que par les noms au sens propre: catĂ©gories, idĂ©es, photographies microscopiques, prĂ©dictions mĂ©tĂ©orologiques, concepts et distinctions contribuent Ă adoucir les contours de ce qui, jusque-lĂ , Ă©tait uniquement effrayant. Au cours des deux cents derniĂšres annĂ©es, nous sommes passĂ©s dâun hiver auquel il sâagissait dâabord et avant tout de survivre Ă un hiver Ă interroger, dâun objet de terreur Ă un objet de rĂ©flexion. Câest grĂące Ă la lente progression des distinctions, des diffĂ©rentiations et des explications que le monde devient... non pas «gĂ©rable», câest impossible, mais reconnaissable, devient le lieu que nous connaissons. La conquĂȘte de lâhiver, en tant quâacte Ă la fois physique et imaginaire, est lâun des grands chapitres de la renĂ©gociation des frontiĂšres du monde, des lignes que nous tirons entre la nature et les sentiments quâelle nous inspire, qui caractĂ©rise lâĂšre moderne. Dans lâhiver, nous voyons, nous entendons et nous devinons des tonalitĂ©s et des nuances que ne dĂ©celaient pas nos arriĂšre-arriĂšre-grands-pĂšres et grands-mĂšres. Je me propose de dĂ©crire certaines nouvelles cartographies affectives de lâhiver et de vous raconter des histoires sur les ĂȘtres â sots, cupides et parfois inspirĂ©s â qui les ont redĂ©finies.
Les Ăąpres cordes et la beautĂ© trĂ©pidante de «Lâhiver» de Vivaldi, mouvement de ses Quatre saisons de 1725, nous serviront de point de dĂ©part, mĂȘme si je vois dĂ©jĂ les connaisseurs parmi vous grincer des dents et grimacer en entendant ces mots. Existe-t-il une Ćuvre plus inexorablement galvaudĂ©e que celle-lĂ ? MĂ©fions-nous toutefois de la rĂ©pĂ©tition, qui a le pouvoir de nous rendre insensibles Ă la vraie beautĂ©. (Si les Quatre saisons Ă©taient aujourdâhui dĂ©couvertes dans un coffre et jouĂ©es sur des instruments dâĂ©poque par des musiciens allemands juste assez mĂ©prisants, sur une Ă©tiquette europĂ©enne juste assez confidentielle, je soupçonne quâon les prendrait plus volontiers pour ce quâelles sont: un chef-dâĆuvre.) «Lâhiver» fait toujours lâeffet dâun appel Ă lâaction. Câest lâune des toutes premiĂšres expressions dâune attitude entiĂšrement nouvelle vis-Ă -vis de lâhiver et de ses charmes. Vivaldi aurait Ă©crit un poĂšme pour chacune des saisons. «Lâhiver» dĂ©crit toute la rigueur du froid; pourtant, le poĂšme se termine dans le mĂȘme esprit que la musique: «Ah! Quelle Ă©poque scintillante!» Vivaldi Ă©crit:
Trembler violemment dans la neige étincelante,
Au souffle rude dâun vent terrible,
Courir, taper des pieds Ă tout moment
Et, dans lâexcessive froidure, claquer des dents
Passer auprĂšs du feu des jours calmes et contents,
Alors que la pluie, dehors, verse Ă torrents;
Marcher sur la glace, Ă pas lents,
De peur de tomber, contourner,
Marcher bravement, tomber Ă terre,
Se relever sur la glace et courir vite
Avant que la glace se rompe et se disloque.
Sentir passer, à travers la porte ferrée,
Sirocco et Borée, et tous les Vents en guerre.
Ainsi est lâhiver, mais, tel quâil est, il apporte ses joies[2].
Câest, Ă lâĂšre moderne, lâune des premiĂšres indications du fait que lâhiver peut ĂȘtre source et inspiration de plaisirs particuliers. Lâhiver de Venise â celui quâa connu Vivaldi avec son orchestre entiĂšrement composĂ© de filles pensionnaires de la PietĂ , le premier Ă jouer le morceau en question â est sensiblement diffĂ©rent de celui de Whitehorse. Mais le froid y est plus mordant quâon pourrait le croire, ainsi que sâen rendent compte ceux qui visitent la ville en dĂ©cembre â et il est vrai que la volontĂ© dâadopter lâhiver, de lâenjoliver et dâen faire un objet musical aussi agrĂ©able quâun autre «apporte ses joies».
Jâai dit que je mâintĂ©resserais Ă lâhiver en tant quâacte poĂ©tique plutĂŽt que phĂ©nomĂšne physique â lâhiver tel quâil se manifeste dans lâesprit plutĂŽt que dans la matiĂšre, en somme â, mais ces sujets soulĂšvent une question pratique toute simple: quâest-ce que lâhiver? Pourquoi existe-t-il? Quelle est sa rĂ©alitĂ©? Avec les vifs accords de Vivaldi qui rĂ©sonnent encore dans nos oreilles, permettez-moi dâexpliquer en quelques mots, et du mieux possible, du moins pour un non-mĂ©tĂ©orologue, pourquoi le vrai hiver existe et pourquoi il est si froid.
Le vrai hiver â la rĂ©alitĂ© planĂ©taire plutĂŽt que la saison â a une cause toute simple: la planĂšte penche. Câest la punition infligĂ©e par le Dieu de Milton Ă Adam et Ăve, incliner lâaxe de la Terre, qui a engendrĂ© lâhiver. Dans son orbite, la Terre reçoit moins de soleil. Nous avons alors plus froid. Le refroidissement nous apporte lâhiver. Lâeau des Ă©tangs, des lacs et des riviĂšres se change en glace; dans les nuages, la vapeur dâeau cristallise et se transforme en neige. Câest aussi simple que cela.
En soi, le froid est bien sĂ»r une variable, une notion relative. La tempĂ©rature est toujours soumise Ă lâinclinaison de la planĂšte, mais, au cours de son histoire, le monde a connu des pĂ©riodes plus chaudes, oĂč les pĂŽles eux-mĂȘmes Ă©taient tempĂ©rĂ©s, les eaux entourant le pĂŽle Sud pratiquement tropicales. Et, naturellement, il y a aussi eu des pĂ©riodes plus froides, des Ăšres glaciales au cours desquelles les tempĂ©ratures que nous associons aujourdâhui Ă lâhiver duraient toute lâannĂ©e. Ce que nous entendons par «hiver» correspond donc, au sens strict, Ă lâexpĂ©rience que connaissent les climats nordiques Ă lâĂ©poque contemporaine et depuis la majeure partie des derniers millĂ©naires.
Lâhiver prend aussi la forme de cycles longs, dâĂšres de glace qui vont et viennent. Nous avons tous entendu parler de la grande Ăšre glaciaire â sujet de films dâanimation et de cours dans les Ă©coles primaires â qui a recouvert lâensemble de la planĂšte il y a cinquante mille ans, mais les climatologues, soutenus en cela par la plupart des historiens, croient que, pour des raisons encore inexpliquĂ©es, une deuxiĂšme Ăšre glaciaire, plus rĂ©duite dans lâespace et dans le temps, quâon appelle le «petit Ăąge glaciaire», a conquis notre planĂšte entre 1550 et 1850. Que le refroidissement se soit limitĂ© Ă lâhĂ©misphĂšre Nord ou quâil se soit Ă©tendu Ă lâensemble du globe, lâEurope a certainement Ă©tĂ© plus froide entre 1550 et 1850 quâau cours des millĂ©naires qui ont prĂ©cĂ©dĂ© et des cent cinquante annĂ©es qui ont suivi.
Par consĂ©quent, les scĂšnes dâhiver modernes â les chasseurs dans la neige de Bruegel, les patineurs sur glace, tout ce monde de divertissement qui fleurit aux Pays-Bas â sont des Ćuvres dâart occasionnelles correspondant Ă la trĂšs courte pĂ©riode au cours de laquelle les humains se sont aperçus que le monde Ă©tait devenu trĂšs froid. Il y a eu, pourrait-on dire, un faux printemps dâart hivernal au dĂ©but du XVIIe siĂšcle. Une bonne part des Ćuvres dâart hivernal prĂ©moderne â notamment «Quand les glaçons pendent au mur», poĂšme de Shakespeare rĂ©citĂ© dans la piĂšce Peines dâamour perdues (celui oĂč il est questi...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Faux-titre
- Crédits
- Mot de lâauteur
- Lâhiver romantique
- Lâhiver radical
- Lâhiver rĂ©parateur
- Lâhiver rĂ©crĂ©atif
- Lâhiver remĂ©morĂ©
- Table
- QuatriĂšme de couverture
Foire aux questions
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