L'économie de la foi
eBook - ePub

L'économie de la foi

  1. 138 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub

L'économie de la foi

À propos de ce livre

Gérer des biens ou administrer des organisations ne relèvent pas d'actes qui se suffisent à eux-mêmes. Ils procèdent d'un principe supérieur, lequel les justifie dans la mesure où on lui prête foi. Une profession de foi est donc de rigueur pour fonder les principes qui confèrent de la cohérence aux menus gestes par lesquels nous nous structurons tous les jours. À ce rapport interactif entre la croyance, l'autorité et l'action, les Pères de l'Église ont donné le nom d'«économie». Une économie de la foi, qui fonde notre matrice institutionnelle depuis le début de notre ère. Cette économie porte en elle l'exigence de penser ce que tout principe doit à l'intimité des sujets pour s'incarner dans le monde. Elle relève d'une gravité et d'une profondeur que la science économique moderne n'arrive en rien à imaginer. Pour camoufler la béance de leur vanité, les «théoriciens» du management ont repris tel quel le vocabulaire religieux, mais pour achever de l'épuiser: ils invoquent la protection de leur business angels afin de porter leur marque au stade de l'evangelizing. Il n'y a pas pire foi que celle qui ne s'admet pas, ou se conçoit mal.

Approuvé par les 375,005 étudiants

Accès à plus de 1,5 million de titres pour un prix mensuel raisonnable.

Étudiez plus efficacement en utilisant nos outils d'étude.

Informations

Éditeur
Lux Éditeur
Année
2019
ISBN de l'eBook
9782895967828

L’économie de la foi

L’homme dont l’appétit hors de l’imagination se calfeutre sans finir de s’approvisionner, se délivrera par les mains, rivières soudainement grossies.
L’homme qui s’épointe dans la prémonition, qui déboise son silence intérieur et le répartit en théâtres, ce second, c’est le faiseur de pain.
Aux uns la prison et la mort. Aux autres la transhumance du Verbe.
Déborder l’économie de la création, agrandir le sang des gestes, devoir de toute lumière.
René CHAR
DANS L’INTENDANCE des biens comme dans l’organisation sociale, administrer, gérer, planifier ou distribuer ne relèvent pas d’actes qui se suffisent à eux-mêmes. Ils procèdent d’un principe supérieur. Une profession de foi, quelle qu’en soit l’obédience, est de rigueur pour conférer de la cohérence aux menus gestes par lesquels nous nous structurons. Il y a plus. Si les modalités de gestion s’autorisent d’un principe, réciproquement, un tel principe trouve en elles la possibilité de s’incarner, et en dépend donc tout autant: sans les formes sensibles et pratiques, on ne verrait pas le principe. Entre le plan des principes et celui de la pratique, dans la réciprocité, dans le dynamisme, dans la circularité et dans le vif de toute situation, un rapport interactif s’instaure. À ce rapport complexe, les Pères de l’Église chrétienne ont donné le nom d’«économie». Une «économie de la foi» fonde notre matrice institutionnelle depuis le début de notre ère jusqu’à aujourd’hui, en continuant à inspirer nos régimes politiques par-delà les cercles de la religion. Hormis la seule nécessité d’agencer les choses, une organisation médiatise, voire produit, une autorité abstraite qui, à son tour, lui confère de la consistance et la fait se dresser dans le temps. Il ressort de cette opération réciproque une Raison de l’administration, de la gestion, de la production et de la distribution. Elle relève d’une gravité et d’une profondeur que la science économique moderne n’arrive en rien à imaginer.
Cette correspondance entre un principe supérieur et les instances temporelles s’exprime par des lieux intermédiaires – l’autel religieux, la chaire de l’académie, l’Assemblée législative, l’agora populaire… Ces forums doivent se régler sur un postulat lui donnant de l’aplomb et lui garantissant une constance. De manière physique, l’architecture qui accueille ces institutions représente les puissances transcendantes par un grand vide. C’est la coupole rendant solennel le chœur d’une église, c’est la voûte conjurant les grands esprits dans les hauteurs de l’amphithéâtre universitaire, c’est le vaste hémicycle faisant résonner les débats historiques d’un parlement séculier, c’est le ciel étoilé enveloppant un parc où s’organise une veille à la mémoire d’un anarchiste tué par la police… Dans chaque cas, ces espaces médiatisent un principe partagé par ceux qui l’occupent. Ils engagent, de ce fait, ceux qui y participent en déterminant leur subjectivité: les voilà par ce processus institués fidèles, étudiants, députés ou militants. Le principe de référence assigne une signification et une cohérence aux paroles et aux actes qui s’y produisent, en même temps qu’il est lui-même généré et réinvesti dans le lieu-dit qui l’instaure.
Le concept d’«économie» que nous a légué le champ théologique nous instruit sur la façon que nous avons encore de subordonner ainsi, à des projections supérieures, les institutions et les discours. Au tournant du IIIe siècle de notre ère, cette question amène un des premiers théologiens de l’Église, Tertullien, à dénoncer tous les modes de représentation hormis l’office chrétien: le cirque, le théâtre, la mythologie et les rites païens. Que tous ces «spectacles» procèdent de manière analogue aux mises en scène religieuses, que tous allient une scène avec un principe, lui paraît insupportable. Ces dispositifs de croyance ressemblent trop à celui du christianisme. Il fallait trier le bon grain de l’ivraie, les bons autels des pervers, en distinguant, malgré leur apparence commune, ceux qui sont requis pour médiatiser la Voie à suivre de ceux qui font errer. En quoi se ressemblent-ils? En ce qu’ils renvoient tous à un principe, que ce principe ne saurait exister sans eux, mais qu’ils ne signifieraient rien en eux-mêmes si un tel principe ne venait pas leur conférer du sens. Il ne saurait y avoir de spectacle sans profession de foi ni de profession de foi sans spectacle. Qu’est-ce qu’une manifestation, une scène, une déclamation, si elle ne s’arrime pas à une idéalité rayonnant sur elle pour qu’elle acquière sens et légitimité? Inversement, comment un tel principe peut-il peser sur une communauté dans son histoire s’il est relégué à sa pure abstraction, sans une incarnation esthétique qui lui donne corps et voix hic et nunc?
Point de représentation sans une idée qui fasse valoir sa signification; point d’idée sans mise en scène qui la donne à voir. C’est donc la capacité qu’ont les formes esthétiques à conférer de la consistance aux idées concurrentes à celles de l’Église que redoute Tertullien. Dans son essai De Spectaculis, il ne souffre pas seulement qu’on expose des gladiateurs infortunés se faisant dévorer par des lions, mais que le cirque sous un soleil ardent étale des pompes pour les combattants en l’honneur de Jupiter et de Neptune[1]. Il ne craint pas seulement qu’on exhibe sur scène des corps de prostituées, mais que le théâtre comme lieu présumé d’ivresse et de débauche soit un temple consacré à Vénus[2]. Il ne conteste pas seulement aux cérémonies d’hommage aux morts l’attention qu’elles leur portent, mais qu’elles les élèvent au rang d’objet de culte[3]. Car en utilisant «l’or, l’argent, l’ivoire, le bois, toutes les matières qui servent à fabriquer des idoles», en leur érigeant des scènes, des autels et des temples, les concurrents «fondèrent des spectacles sous couleur de religion[4]». Dans son traité Contre Praxéas, en plus de ces idolâtries, Tertullien vitupère les discours hérétiques présentant Jésus en Dieu lui-même, d’abord et avant tout parce qu’ils calquent le discours de la foi chrétienne, le controuvent, le pervertissent, bref lui ressemblent. «Le démon s’y prend de plusieurs manières pour contrefaire la vérité. Il affecte quelquefois de la défendre pour mieux l’ébranler[5]
Ces différentes formes d’autorité s’érigent comme les «adversaires» du christianisme. En lieu et place de ces théâtres, Tertullien en propose un autre qui fait valoir de manière autoréférentielle le vrai Dieu, le bon discours, les justes pratiques, la sainte morale. «Fouler au pied les dieux des nations, chasser les démons, faire des guérisons miraculeuses, rechercher des révélations, vivre pour Dieu, voilà les plaisirs des chrétiens, voilà leurs spectacles: spectacles saints, éternels, gratuits[6]!» Des spectacles dont «l’immense étendue» porte jusqu’au jour affabulé du Jugement dernier, «de pareils spectacles, capables de te transporter d’allégresse, quel prêteur, quel consul, questeur ou prêtre [juif], si généreux soit-il, pourra te les offrir?» écrit-il en guise de conclusion. Ceux de l’Église «sont bien plus attrayants que le cirque, le théâtre, l’amphithéâtre et n’importe quel stade[7]
Le concept d’«économie» que nous a légué le champ théologique nous instruit sur la façon que nous avons encore de subordonner ainsi, à des projections supérieures, les institutions et discours.
Tertullien institue donc la relation entre ces deux régimes – principiel et pratique – en faisant prévaloir le modèle chrétien sur les autres. «Toutes les moissons adultères seront rassemblées en leur jour, et brûlées dans des flammes inextinguibles avec tous les autres scandales[8]», promet-il. Mais stigmatiser les dispositifs de médiatisation de ses adversaires, c’est souligner l’analogie de leurs procédés esthétiques. En comparant les figures et objets de croyance concurrents à ceux de l’Église, Tertullien trahit leur parenté. Et plus il s’emploie à distinguer les références transcendantes que ces structures de représentation offrent à voir, plus il contribue à développer un modèle de pensée qui rend compte de leur fonctionnement commun.
Ainsi en va-t-il de la notion d’«économie» élaborée par Tertullien dans ce cadre polémique. Tout ne se vaut pas, prêche-t-il: les spectacles sont associés à des idées, et tout chrétien doit s’en tenir rigoureusement aux pratiques qui se conforment à celles tenant de la Volonté de Dieu. L’œconomia, terme translitéré en latin dans ces écrits dérogeant du grec, conçoit la divinité sous trois formes conjointes, notoirement connues sous les termes de «Père», «Fils» et «Saint-Esprit», soit la «Trinité» – un concept qu’invente ce théologien de génie. La Trinité suppose l’existence d’un lien essentiel entre la divinité comme principe abstrait, d’une part, et, d’autre part, des formes adaptées à la conscience humaine, pour ne pas dire à sa faiblesse: ses récits, ses figures, ses symboles, ses paraboles et ses métaphores. Dieu reste le nom d’un grand principe...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Faux-titre
  3. Crédits
  4. Manifeste
  5. L’économie de la foi
  6. Table des matières
  7. Quatrième de couverture

Foire aux questions

Oui, vous pouvez résilier à tout moment à partir de l'onglet Abonnement dans les paramètres de votre compte sur le site Web de Perlego. Votre abonnement restera actif jusqu'à la fin de votre période de facturation actuelle. Découvrir comment résilier votre abonnement
Non, les livres ne peuvent pas être téléchargés sous forme de fichiers externes, tels que des PDF, pour être utilisés en dehors de Perlego. Cependant, vous pouvez télécharger des livres dans l'application Perlego pour les lire hors ligne sur votre téléphone portable ou votre tablette. Apprendre à télécharger des livres hors ligne
Perlego propose deux formules : Essential et Complete
  • Essential est idéal pour les apprenants et les professionnels qui aiment explorer une grande variété de sujets. Accédez à la Essential Library avec plus de 800 000 titres de confiance et best-sellers dans les domaines du business, du développement personnel et des sciences humaines. Inclut un temps de lecture illimité et la voix Standard Read Aloud.
  • Complete : Parfait pour les apprenants avancés et les chercheurs ayant besoin d'un accès total et sans restriction. Débloquez plus de 1,5 million de livres dans des centaines de sujets, y compris des titres académiques et spécialisés. Le forfait Complete inclut aussi des fonctionnalités avancées telles que Premium Read Aloud et Research Assistant.
Les deux formules sont disponibles avec des cycles de facturation mensuels, semestriels ou annuels.
Nous sommes un service déabonnement à des manuels scolaires en ligne, qui vous permet d'accéder à une bibliothèque en ligne entière pour moins que le prix d'un seul livre par mois. Avec plus de 1,5 million de livres sur plus de 990 thèmes, nous avons ce qu'il vous faut ! Découvrir notre mission
Recherchez le symbole Écouter sur votre prochain livre pour voir si vous pouvez l'écouter. L'outil Écouter lit le texte à haute voix pour vous, en surlignant le passage qui est en cours de lecture. Vous pouvez le mettre sur pause, l'accélérer ou le ralentir. En savoir plus sur la fonctionnalité Écouter
Oui ! Vous pouvez utiliser l'application Perlego sur les appareils iOS et Android pour lire à tout moment, n'importe où, même hors ligne. Parfait pour les trajets quotidiens ou lorsque vous êtes en déplacement.
Veuillez noter que nous ne pouvons pas prendre en charge les appareils fonctionnant sur iOS 13 et Android 7 ou versions antérieures. En savoir plus sur l'utilisation de l'application
Oui, vous pouvez accéder à L'économie de la foi de Alain Deneault aux formats PDF et/ou ePub, ainsi qu'à d'autres livres populaires dans Filosofia et Storia e teoria della filosofia. Nous avons plus de 1,5 million de livres disponibles dans notre catalogue pour vous.