Les acteurs ne savent pas mourir
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Les acteurs ne savent pas mourir

Récits d'un urgentologue

  1. 288 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Les acteurs ne savent pas mourir

Récits d'un urgentologue

À propos de ce livre

La médecine d'urgence n'est pas un travail sans histoires, le docteur Alain Vadeboncoeur en sait quelque chose. Exerçant ce métier depuis près de 25 ans, il a été le témoin de fins violentes, il a vu des personnes revenir de la mort, il a sauvé des vies in extrémis, il a été confronté à de coriaces malades imaginaires, mais surtout, il a accompagné la douleur de ceux qui perdaient un proche et la joie de ceux qui l'échappaient belle. Cette expérience lui donne une vision sensible et originale de la mort, indissociable de la vie, qu'il transmet ici dans ces récits d'urgence, mais aussi en racontant ses propres expériences, dont celle du décès de son père, l'écrivain Pierre Vadeboncoeur. Expert autoproclamé de l'agonie, il nous révèle aussi une vérité jusqu'ici ignorée du grand public : même les meilleurs acteurs ne savent pas jouer la mort… sauf ceux qu'il a lui-même formés.

Approuvé par les 375,005 étudiants

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Informations

Éditeur
Lux Éditeur
Année
2014
ISBN de l'eBook
9782895966074
HYPOCONDRIES

«J’AI PEUR QUE JE MEURE»

Un samedi soir à l’urgence, le Canadien joue contre Boston, la soirée est donc plutôt tranquille. Une femme à peine sortie de l’adolescence consulte pour des palpitations. Je l’évalue rapidement, puisqu’il n’y a pas d’autre patient. Son ami reste dans la salle d’attente pour écouter le match.
Ma patiente est en bonne santé, ne prend aucun médicament et n’a pas de maladie connue. Ses traits tendus, ses lèvres tremblantes et ses yeux hypermobiles trahissent toutefois une certaine détresse. De plus, elle a mal dormi, parce que son cœur donne des coups de temps en temps. Je l’écoute attentivement.
Les mots sont la matière première du médecin d’urgence. Mon métier est d’en retrouver le sens caché, pour porter un diagnostic, bien entendu, mais c’est aussi une sorte de poésie brute, pas banale, que j’aime entendre et méditer.
La jeune femme n’a pas d’autre symptôme, aucune douleur, pas d’essoufflement ni de perte de connaissance. Juste des coups au cœur, brefs et rarement répétés. Puis, de temps en temps, comme une petite pause; elle prend une grande inspiration et tout se replace. Mais elle n’en peut plus.
Ce tableau est limpide, il s’agit d’extrasystoles, un phénomène courant. La systole étant la contraction normale du cœur; l’extrasystole, c’est simplement une systole de plus. Je lui explique le mécanisme: chacune des milliards de cellules cardiaques peut envoyer un signal électrique imprévu; le muscle d’environ 250 grammes propage l’impulsion par son réseau électrique spécialisé, obligeant une contraction supplémentaire, d’où ce coup dans la poitrine, souvent désagréable, mais parfaitement bénin.
— Des systoles? C’est comme un hoquet du cœur?
— Oui, quelque chose comme ça.
La jeune femme rit, sans être vraiment rassurée. Je l’examine consciencieusement. La thyroïde, le cœur, les poumons, l’abdomen, les jambes, tout est normal. Mais après un moment, ses lèvres tremblent de nouveau. C’est que je n’ai pas encore posé la question centrale, la clef de voûte:
— Dites-moi, de quoi vous avez peur, exactement?
— J’ai peur que...
Elle s’interrompt, puis se met à sangloter.
— J’ai peur que je meure.
Elle pleure franchement, tout en s’efforçant de sourire. Je lui tends un mouchoir.
— Je m’excuse. C’est juste que...
— Vous n’avez pas à vous excuser.
C’est souvent comme ça. On vient à l’urgence pour des palpitations ou un autre symptôme un peu banal, mais on éprouve au fond une angoisse fondamentale: que le cœur ne reparte pas, qu’il interrompe là son fabuleux travail. C’est l’angoisse de la mort.
Pourtant la mort n’arrivera pas – du moins, pas tout de suite. Sauf que la peur est réelle, se répand jusqu’au bout de ses ongles et bouleverse depuis des jours la jeune femme. À chaque palpitation, elle se voit mourir dans la seconde suivante, une dizaine de fois par nuit.
Si les larmes jaillissent, c’est parce que cette peur a été nommée et que la tension retombe. Comprenant mieux ce qui l’a poussée à venir consulter, je peux la rassurer. Je lui explique que l’extrasystole ne mène pas à l’arrêt cardiaque, que ces palpitations dérangent, mais ne sont pas dangereuses et encore moins mortelles. Puis, j’essaie un peu de comprendre ce qui ne va pas, au-delà des symptômes. Généralement, on trouve les mêmes causes: stress, manque de sommeil, pression au travail, problèmes financiers, enfants difficiles ou ruptures amoureuses; la vie, quoi. Je finis par comprendre que sa patronne la presse comme un citron et qu’il ne lui reste plus de jus. Je n’ai pas de solution magique, néanmoins je vais lui donner quelques jours de congé.
— Si ça arrive encore, allez prendre une marche. Quand le cœur accélère, les cellules excitées se calment un peu. Peut-être aussi que votre médecin pourrait vous recommander à quelqu’un, un psychologue par exemple.
Elle se lève, me remercie, essuie ses larmes. Elle hésite un moment avant d’ouvrir la porte.
— Je vous le dis, votre cœur ne s’arrêtera pas. En tout cas, pas avant un bout de temps.
Elle rit franchement, ce qui montre qu’elle a réussi à prendre un peu de distance par rapport à ses symptômes.
— Ça va aller. Merci.
Elle sort et referme doucement la porte. Je l’entends parler à son ami dans la salle d’attente, à travers la porte.
— C’est combien?
2 à 1, Canadien. Pis, c’était quoi?
— Des stoles.
— C’est-tu grave?
— Ça va juste être grave quand je vais être vieille.
— On va à la Cage aux sports finir le match?
— Ça me tente.

PAROLES!

L’homme frêle d’au moins 75 ans souffre de malaises à l’estomac qui l’inquiètent, ce qu’il manifeste par un discours sinistre, mais bruyant, un peu trop pour un dimanche soir à minuit.
Après l’avoir bien examiné, constatant qu’il ne cesse de parler haut et fort même quand je l’ausculte – une expérience douloureuse pour les tympans –, je lui explique, en prenant bien mon temps, qu’il ne souffre de rien de grave, mais cela ne le tranquillise pas. Au contraire, la pluie de paroles se transforme en un déluge de mots, qui finissent par me donner mal à la tête. Je ne peux décemment pas l’envoyer chez lui dans cet état, surtout sans avoir calmé sa logorrhée verbale. Profitant d’une pause, puisqu’il faut bien respirer de temps à autre, je lui suggère de rester en observation pour la nuit; il s’agit de le rassurer. Avec un peu de chance, l’épreuve du temps révélera si un problème plus sérieux peut expliquer son état, bien que je n’y croie pas du tout.
Une fois installé sur une civière, mon patient poursuit son intense monologue, hélant les patients, le personnel, les autres médecins et même les visiteurs. Quiconque à portée de voix devient une cible de choix. Même le plombier, venu réparer une fuite d’eau. Sa fille, un peu gênée de la situation, m’informe que son père a toujours eu ce comportement. Parfois, l’étourdissant discours s’interrompt quelques secondes, nous redonnant espoir, mais ça redémarre ensuite. J’avale trois Tylenol et poursuis mon travail.
Un patient assez vigoureux pour parler aussi fort, c’est rassurant, parce que cela démontre qu’il ne manque pas d’oxygène ni de tonus musculaire, que ses poumons ventilent et que son cœur pompe efficacement le sang jusqu’au cerveau – du moins jusqu’aux zones du langage. Au contraire, les plus gravement atteints parlent peu, économisant l’énergie pour mieux affronter la menace. C’est pourquoi il faut prendre soin des malades silencieux d’abord.
Je termine bientôt mon quart de travail et me rends une dernière fois à son chevet. Ma présence entraînant plus de verbiage, je retourne terminer mes dossiers. Le personnel a choisi de le mettre au bout du corridor; je l’entends de loin discuter, plein d’une verve renouvelée par l’arrivée de l’équipe de nuit; son infirmière peine à évaluer les autres patients. On perçoit tout de même un début d’introspection:
— Vous pouvez pas me donner quelque chose pour que j’arrête de crier de même!?
— Peut-être que vous pourriez simplement parler moins fort?
— Si je pouvais, je le ferais, mais ça parle fort tout seul!
Il reçoit son congé le lendemain matin, aussi peu reposé que ses voisins. Apparemment, la mort n’était pas au rendez-vous.
Ni le silence.

GLOUGLOU

Dans la cinquantaine, cette patiente avec une jolie mèche verte m’expliq...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Faux-titre
  3. Page de titre
  4. Crédits
  5. La mort porte une robe en fortrel – Préface de Guylaine Tremblay
  6. ENTROPIES
  7. SIGNES VITAUX
  8. HYPOCONDRIES
  9. COLÈRES
  10. EMPATHIES
  11. IN MEMORIAM
  12. TESTAMENTS
  13. Merci...
  14. Table
  15. Quatrième de couverture

Foire aux questions

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