Les Cuivas
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Les Cuivas

Une ethnographie oĂč il sera question de hamacs et de gentillesse, de Namoum, Colombe et Pic, de manguiers, de capybaras et de yopo, d’eau sĂšche et de pĂȘche Ă  l’arc, de meurtres et de pĂ©trole, de l’égalitĂ© entre les hommes et les femmes

  1. 365 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Les Cuivas

Une ethnographie oĂč il sera question de hamacs et de gentillesse, de Namoum, Colombe et Pic, de manguiers, de capybaras et de yopo, d’eau sĂšche et de pĂȘche Ă  l’arc, de meurtres et de pĂ©trole, de l’égalitĂ© entre les hommes et les femmes

À propos de ce livre

Pour l'anthropologue Bernard Arcand, Ă©crire Les Cuivas a Ă©tĂ© le projet de toute une vie : celui d'offrir Ă  un large public un portrait intime d'une petite population de chasseurs-cueilleurs nomades vivant dans les Llanos, en Colombie. À la fin des annĂ©es 1960, Ă  l'Ă©poque des ferveurs rĂ©volutionnaires, le jeune anthropologue a vĂ©cu deux ans avec les Cuivas, partageant leur quotidien et Ă©tudiant leur rapport au monde. Il a tirĂ© de cette expĂ©rience une rĂ©flexion inspirante sur les problĂšmes classiques de l'anthropologie sociale : les causes de la richesse et des inĂ©galitĂ©s, l'origine de la hiĂ©rarchie, l'organisation de l'espace et du temps, l'identitĂ© collective ou individuelle.

Approuvé par les 375,005 étudiants

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Informations

Éditeur
Lux Éditeur
Année
2019
ISBN de l'eBook
9782895967699
CHAPITRE 1

GAGNER SA VIE PAR LA CHASSE ET LA CUEILLETTE

LES GRANDES IDÉES REÇUES
Les enfants cuivas n’ont jamais Ă  rĂ©pondre Ă  la question classique: «Qu’est-ce que tu feras quand tu seras grand?» Alors que nos enfants ont retenu nos leçons et savent en tirer les questions pertinentes qu’ils adressent au voyageur qui revient de loin: «Est-ce que les Cuivas travaillent?», «Comment font-ils pour gagner leur vie?», «Qu’est-ce qu’ils font, au juste, toute la journĂ©e?» Les enfants ont trĂšs bien compris l’importance tout Ă  fait centrale du travail dans la vie moderne. Les adultes l’exprimeront autrement, mais avec autant de force: gĂ©nĂ©reux et cherchant Ă  aider, ils proposeront de rĂ©server aux Cuivas des terres que ceux-ci pourraient, enfin, travailler. Les questions qui viennent Ă  l’esprit sont forcĂ©ment rĂ©vĂ©latrices d’une certaine vision du monde et, si nous nous montrons si curieux de connaĂźtre les dĂ©tails de l’emploi du temps des Cuivas et de la productivitĂ© de leur Ă©conomie, c’est qu’il s’agit lĂ , Ă  nos yeux, de l’un des Ă©lĂ©ments fondateurs essentiels Ă  toute vie en sociĂ©tĂ©. Gagner sa vie est devenu chez nous un motif d’anxiĂ©tĂ© profonde. Une attitude qui s’explique du fait que, depuis au moins deux siĂšcles, nos sociĂ©tĂ©s industrielles ont accordĂ© au travail productif le statut de religion dominante. Tous les politiciens s’entendent pour rĂ©pĂ©ter que l’essentiel est Ă©conomique et tous promettent davantage d’emplois dans les plus brefs dĂ©lais. Il est donc normal que le travail soit devenu une inquiĂ©tude qui occupe les esprits autant que les corps.
Il n’y a pas si longtemps, on se serait interrogĂ© sur l’intelligence et sur l’humanitĂ© de ces Sauvages, on aurait voulu savoir s’ils paraissaient rationnels et s’ils croyaient en une divinitĂ© supĂ©rieure. De nos jours, on veut savoir s’ils travaillent. Dans une sociĂ©tĂ© qui impose Ă  ses jeunes un apprentissage en prĂ©paration au marchĂ© du travail, pour ensuite mesurer la rĂ©ussite sociale par le type de travail obtenu et qui propose finalement de conclure la vie sur une retraite du travail, il paraĂźt tout Ă  fait logique de traiter ces questions comme prioritaires. Les hymnes au travail provenant de gauche et de droite gĂ©nĂšrent un discours unanime et radical: le travail est bon, le travail est sain, il sera le salut de l’Homme et sa seule garantie de progrĂšs. Nous avons donc beaucoup de mal Ă  concevoir une vie sans travail.
Par contre, on dirait qu’il a toujours Ă©tĂ© relativement facile d’imaginer la vie nomade des peuples de chasseurs-cueilleurs. ÉlaborĂ©e Ă  partir de rĂ©cits exotiques et des idĂ©es reçues transmises par de multiples explorateurs des rĂ©gions lointaines du globe, est apparue au fil des ans une image typique du chasseur primitif, une reprĂ©sentation plus ou moins rĂ©aliste qui s’est progressivement transformĂ©e en vĂ©ritable stĂ©rĂ©otype culturel. On trouverait dans l’analyse de ce modĂšle matiĂšre Ă  une thĂšse de doctorat. Le chasseur primitif typique, dĂ©crit pendant des siĂšcles comme un barbare sanguinaire, s’est progressivement transformĂ© en bien meilleur Sauvage. Il est devenu un homme fier, tenace, admirable par son habiletĂ©, sa noblesse de caractĂšre et, surtout, son courage. Il tue, mais pour nourrir sa famille. Il affronte chaque jour une Nature violente qui peut souvent se montrer terrible. Il connaĂźt la Nature au point de lui parler. Il mĂšne une vie ardue qui exige beaucoup de vaillance et ne tolĂšre ni le relĂąchement ni la paresse. IdĂ©alement, il ressemblerait beaucoup Ă  Nanook of the North. Certains le voient comme un parfait dĂ©brouillard, un authentique self-made-man, un bon protestant. Son Ă©pouse est vigoureuse et tout aussi courageuse, elle travaille fort et ne se plaint jamais, ses accouchements ralentissent Ă  peine la marche de la tribu nomade.
Cette image populaire n’est pas sans fondement. Du moins, elle Ă©mane de quelques constats empiriques facilement vĂ©rifiables. Par exemple, il est notoire que l’environnement des Llanos, bien qu’il soit un peu moins humide que celui de la forĂȘt amazonienne, recycle trĂšs rapidement la matiĂšre vivante; il suffit parfois de trois ou quatre jours pour faire disparaĂźtre toute trace de dĂ©chet vĂ©gĂ©tal ou animal. Autrement dit, la conservation de la nourriture reprĂ©sente dans ce milieu un dĂ©fi considĂ©rable. Si l’on ajoute aux contraintes climatiques le fait que les Cuivas ne pratiquent aucun Ă©levage et n’entretiennent pas de jardins oĂč puiser au besoin de quoi se nourrir, qu’ils ne prĂ©parent aucune farine et ne salent pratiquement jamais ni ne font sĂ©cher ou mariner leurs viandes, il s’ensuit forcĂ©ment qu’assurer l’alimentation doit constituer pour eux une prĂ©occupation quasi quotidienne. Puisque la nourriture n’est jamais conservĂ©e, chaque matin, aprĂšs avoir consommĂ© les restes du dernier repas de la veille, il faut repartir Ă  la recherche d’aliments frais. On imagine facilement la nĂ©cessitĂ© d’une recherche constante de nourriture.
D’oĂč notre inquiĂ©tude immĂ©diate et comprĂ©hensible face Ă  ce qui ne peut ĂȘtre, Ă  nos yeux, qu’une situation flagrante d’insĂ©curitĂ© alimentaire permanente. Les plus pessimistes Ă©voqueront tout de suite le risque imminent de famine, chaque fois que le temps se gĂąte, quand le gibier devient capricieux ou le chasseur maladroit. Il paraĂźt mĂȘme raisonnable de convertir cette inquiĂ©tude en conviction que les chasseurs-cueilleurs vivent en Ă©tat de dĂ©pendance extrĂȘme face Ă  leur environnement: ces gens doivent lutter constamment pour leur survie. Dans une Ă©conomie fondĂ©e sur la chasse et la cueillette d’aliments sauvages, il n’y a jamais de provisions, aucune marge de manƓuvre ni assurance Ă  long terme. De cette vision gĂ©nĂ©rale de la vie difficile des chasseurs nomades, est nĂ©e la thĂšse voulant que des gens tellement accaparĂ©s par le souci permanent d’assurer leur survie alimentaire n’ont jamais eu le temps et les loisirs requis pour inventer des formes plus complexes de vie sociale ou culturelle. VoilĂ  donc ce qui explique pourquoi les chasseurs-cueilleurs paraissent inĂ©vitablement un peu plus pauvres, plus dĂ©munis et, avouons-le, plus primitifs.
Plus pauvres, ils le seraient par contraste avec les membres d’autres sociĂ©tĂ©s aux modes de vie et aux systĂšmes Ă©conomiques diffĂ©rents. Cette comparaison mĂšne tout droit Ă  l’élaboration d’une thĂ©orie d’anthropologie gĂ©nĂ©rale qui postule l’évolution des sociĂ©tĂ©s humaines. La pauvretĂ© et l’état de misĂšre des peuples nomades nous les feront voir comme les reprĂ©sentants typiques d’une phase trĂšs ancienne de l’histoire de l’humanitĂ©: la chasse et la cueillette appartiennent Ă  l’économie archaĂŻque de l’ñge de pierre. Il s’agit du mode de vie qui prĂ©cĂ©dait l’apparition de l’agriculture. Autrement dit, l’évolution culturelle a un sens et une direction, elle a connu un dĂ©but et se dirige vers un aboutissement, elle a de l’avenir, et l’on peut construire sur son axe le classement universel des sociĂ©tĂ©s humaines. Il sera dĂšs lors facile d’indiquer la place qu’y occupent ces peuples exotiques qui ont conservĂ© le mode de vie archaĂŻque de nos ancĂȘtres prĂ©historiques. Et l’on comprendra que, si nos ancĂȘtres ont mis tant de millĂ©naires Ă  abandonner leur mode de vie, c’est que les lourdes contraintes de leur environnement, malheureusement insurmontables avec un outillage technologique aussi rudimentaire, constituaient une limite, un vĂ©ritable frein, Ă  leur dĂ©veloppement.
Cette vision globale de l’histoire humaine exprime le corollaire d’une conviction gĂ©nĂ©rale qui appartient aux piliers idĂ©ologiques les plus puissants de la pensĂ©e moderne: le progrĂšs est rĂ©el, l’évolution de l’humanitĂ© est incontestable; il y eut une progression certaine qui, depuis les chasseurs-cueilleurs de la prĂ©histoire, est passĂ©e par les premiers horticulteurs, les sociĂ©tĂ©s de l’ñge du bronze, l’AntiquitĂ©, la sociĂ©tĂ© fĂ©odale, la sociĂ©tĂ© industrielle, pour arriver jusqu’à Nous. Les outils qui permettent de mesurer cette gradation sont principalement l’augmentation de la productivitĂ©, la multiplication et l’accumulation de biens et une meilleure espĂ©rance de vie.
En somme, le poids considĂ©rable de la tradition occidentale nous porte Ă  ranger les peuples nomades vivant de chasse, de pĂȘche et de cueillette parmi les attardĂ©s de l’histoire. Ils paraissent fascinants et exceptionnels simplement du fait qu’ils ont maintenu le mode de vie du palĂ©olithique supĂ©rieur, alors que le reste de l’humanitĂ© choisissait de passer Ă  autre chose. Il s’agit lĂ  d’un postulat fondamental de la lecture occidentale de l’histoire, si solidement Ă©tabli que mĂȘme l’anthropologie n’a jamais vraiment rĂ©ussi Ă  s’en dĂ©faire. Par exemple, les auteurs du Handbook of South American Indians considĂ©raient les chasseurs-cueilleurs comme «les survivants des premiers humains arrivĂ©s en AmĂ©rique du Sud», et ils ajoutaient que ce type de sociĂ©tĂ© ne se retrouve plus aujourd’hui que dans des zones isolĂ©es et les plus reculĂ©es du continent. Une autre interprĂ©tation considĂšre plutĂŽt les chasseurs-cueilleurs comme les survivants de populations sĂ©dentaires et horticoles qui, sous la pression des envahisseurs, auraient trouvĂ© refuge dans des rĂ©gions Ă©cologiquement plus pauvres et auraient ainsi «dĂ©volué» vers une Ă©conomie plus primitive de chasse et de cueillette. Dans un cas comme dans l’autre, ces chasseurs apparaissent comme attardĂ©s, pauvres, incapables d’évoluer.
De nombreux anthropologues ont soulignĂ© le caractĂšre Ă©troitement ethnocentrique des conceptions occidentales de l’histoire humaine. Rares sont ceux qui accepteraient volontiers de se faire les apĂŽtres du progrĂšs indiscutable de la sociĂ©tĂ© industrielle. Plusieurs Ă©vitent mĂȘme de s’associer aux intellectuels qui expriment une bienveillance trop facile Ă  l’égard d’un tiers-monde systĂ©matiquement infĂ©riorisĂ©. Mais la plupart des anthropologues demeurent nĂ©anmoins des citoyens modernes, cultivĂ©s et bien Ă©levĂ©s, qui n’oseraient probablement jamais admettre qu’il est moins prestigieux de s’intĂ©resser aux peuples chasseurs-cueilleurs et qu’il est nettement prĂ©fĂ©rable d’étudier les Cunas, les HaĂŻdas, les Dogons ou d’autres admirables peuples artistes qui leur procureront la joie de rapporter de magnifiques objets dignes d’ĂȘtre placĂ©s dans un salon. Malheureusement, les nomades n’aiment pas devoir transporter des masques trop lourds ou des poteries fragiles.
En quoi est-il intĂ©ressant d’étudier des gens qui passent leur vie Ă  la recherche de nourriture et qui n’ont ni le temps ni l’envie de dĂ©velopper une culture matĂ©rielle digne de mention, des institutions politiques complexes et une vie spirituelle qui s’exprime dans quelques grands rituels ou Ă  travers un art sacrĂ© d’une beautĂ© incomparable? Dans la grande hiĂ©rarchie secrĂšte des sociĂ©tĂ©s humaines, les chasseurs-cueilleurs appartiennent Ă  une classe infĂ©rieure et nous savons tous que le prolĂ©tariat, malgrĂ© la sympathie que lui portent ses dĂ©fenseurs, n’a pas la parole facile et souvent ne trouve rien Ă  dire.
UN JOUR COMME LES AUTRES
Le camp s’éveille Ă  l’aube. Le premier geste est de se rendre Ă  la riviĂšre, toujours Ă  proximitĂ©, pour s’y laver au moins le visage et se coiffer avec les doigts mouillĂ©s. Puis, retour au hamac pour y manger les restes du repas de la veille. Il y a 80 personnes dans le campement, c’est le dĂ©but de la saison sĂšche, la bande s’est scindĂ©e en deux et l’on croit que les autres se trouvent sur une riviĂšre Ă  plus de 200 kilomĂštres au sud, mais nul n’a de nouvelles depuis au moins une lune.
À peine quelques minutes aprĂšs le rĂ©veil, une dizaine d’hommes armĂ©s montent dans six canots et partent Ă  la chasse. Promptement, aprĂšs s’ĂȘtre Ă©loignĂ©s du campement d’au plus un kilomĂštre, les canots, un Ă  un, se sĂ©parent et les chasseurs font descendre leurs chiens sur la rive. Dans le scĂ©nario habituel, les chiens accomplissent le gros du travail. Ils entrent dans la forĂȘt, suivent les canots qui se laissent porter par le courant, explorent le terrain et dĂ©busquent le gibier. La stratĂ©gie est simple, et il arrive couramment qu’un animal surpris cherche refuge en sautant dans la riviĂšre, oĂč les chasseurs l’attendent. Un homme reste assis Ă  l’arriĂšre du canot et pagaie pour le maintenir prĂšs du rivage, tandis que l’autre, Ă  l’avant et souvent debout, garde son arc en main et se tient prĂȘt Ă  dĂ©cocher une flĂšche sur tout ce qui bouge.
Il y a deux pĂ©riodes quotidiennes reconnues comme particuliĂšrement propices Ă  la chasse. À la frontiĂšre entre le jour et la nuit, les animaux s’éveillent, ont faim et soif, s’agitent et s’activent. Dans un pays oĂč le jour et la nuit sont en permanence d’égale durĂ©e, la chasse sera bonne surtout le matin, avant 8 heures, et en fin d’aprĂšs-midi, aprĂšs 16 heures. Les autres moments de la journĂ©e sont nettement moins intĂ©ressants. Le jour, parce qu’il fait chaud et que les animaux somnolent, parce que le soleil rend les plages insupportables mĂȘme aux pieds les plus endurcis, parce que le soleil trop haut frappe la surface de l’eau et empĂȘche de voir les poissons que l’on souhaiterait atteindre d’une flĂšche (les Cuivas chassent le poisson avec arc et flĂšches, du fait, disent-ils, que les piranhas auraient vite fait de couper les lignes et de s’enfuir avec l’hameçon). La nuit, parce qu’on ne voit rien et que le chasseur risquerait de rencontrer des animaux inquiĂ©tants comme le jaguar ou quelque serpent. Il y a bien deux chasses nocturnes et elles sont spectaculaires, mais exceptionnelles: il s’agit de poursuivre, puis de renverser les tortues gĂ©antes qui viennent pondre leurs Ɠufs dans le sable de la plage, ou encore de surprendre, en l’hypnotisant avec une torche en tissu d’écorce enduit de cire d’abeille, un caĂŻman endormi sur un tronc d’arbre couchĂ© sur la rive. Cependant, dans la vie ordinaire, la chasse se fait surtout tĂŽt le matin ou tard l’aprĂšs-midi.
Les femmes, pour leur part, sont principalement responsables de la cueillette. Elles n’ont Ă©videmment pas Ă  s’inquiĂ©ter du meilleur moment de la journĂ©e pour capturer des lĂ©gumes et une bonne partie du travail se dĂ©roule en forĂȘt, oĂč il ne fait jamais trop chaud. Elles connaissent la rĂ©gion et savent qu’en ce temps de l’annĂ©e on y trouvera tel ou tel type de vĂ©gĂ©taux. C’est donc moins l’heure du jour que la distance Ă  parcourir qui importe. Si les vĂ©gĂ©taux sont suffisamment proches du campement, une femme pourra s’y rendre facilement, Ă  toute heure et souvent seule. Par contre, s’il faut marcher durant plus d’une heure, les femmes prĂ©fĂ©reront se dĂ©placer en groupe, pour des raisons de sĂ©curitĂ© et parce qu’elles apprĂ©cient les plaisirs de la conversation entre femmes, disent-elles, mais Ă©galement de maniĂšre Ă  partager le fardeau des lĂ©gumes parfois assez lourds. Par contre, l’absence prolongĂ©e de plusieurs femmes les oblige Ă  emmener avec elles les trĂšs jeunes enfants, faute de gardiennes fiables dans le campement. Au-delĂ  de ces considĂ©rations pratiques, et bien que le travail soit plus agrĂ©able durant les heures les moins accablantes de la journĂ©e, si les femmes ont tendance Ă  quitter le campement aux heures pendant lesquelles les hommes font la chasse, c’est d’abord parce que ce sont lĂ  les moments socialement tout indiquĂ©s pour s’absenter. Il faut dire aussi que les quantitĂ©s recueillies lors de ces expĂ©ditions collectives sont souvent impressionnantes et, comme les lĂ©gumes se conservent quand mĂȘme un peu mieux que le poisson ou les viandes, en gĂ©nĂ©ral, les femmes se rendent chercher de la nourriture moins frĂ©quemment que les hommes.
Deux ou trois heures aprĂšs leur dĂ©part, les chasseurs reviennent au campement avec leurs prises. On s’excite, on vient voir, il y a attroupement, la nourriture est partagĂ©e et puis, dans chaque famille, les femmes s’affairent Ă  la cuisson. L’heure est bruyante, joyeuse. Les gens bavardent, parlent fort et font des blagues. C’est un bon moment pour jouer avec les enfants. Tout le monde mange.
Les heures suivant la fin du repas sont les plus chaudes de la journĂ©e, des heures relativement calmes et silencieuses. Étendus dans un hamac, certains font une sieste, d’autres rĂ©parent un outil, quelques femmes roulent des fibres de palme sur leurs cuisses pour en faire de la corde. Il y a peu de bruit, le temps est au repos.
Il arrive cependant que l’on entende alors le son sec et familier de la mouture du yopo, la poudre hallucinogĂšne trĂšs rĂ©pandue dans les basses terres de l’AmĂ©rique du Sud (Anadenanthera peregrina[8]). Produit de la fĂšve d’un grand arbre, le yopo est conservĂ© sous forme de boulette. Aussi dure que du goudron, cette boulette sera d’abord mouillĂ©e, puis aplatie en forme de galette dans la paume de la main avant d’ĂȘtre torrĂ©fiĂ©e au-dessus de la flamme et finalement placĂ©e sur un plateau de bois et rĂ©duite en poudre sous la pression d’un petit pilon. C’est ce geste qui produit le bruit sec qui attire l’attention. Pour adoucir la prĂ©paration, on ajoute parfois un peu de calcium obtenu en broyant une coquille d’escargot. La poudre est aspirĂ©e par les narines Ă  l’aide d’un tube en forme de «Y» fait d’ossements de canard. Elle provoque immĂ©diatement un solide mal de tĂȘte, l’envie de vomir, des pseudo-hallucinations en couleurs (comparables aux troubles de vision causĂ©s par une pression trop forte sur la paupiĂšre ou le fait de recevoir un coup sur l’Ɠil), une transpiration anormale et une soif aiguĂ«, en plus d’une sensation gĂ©nĂ©rale de lĂ©gĂšretĂ©. Tout cela dure environ une heure. Pour rĂ©sumer, on peut dire simplement que la consommation du yopo est facilement comparable Ă  celle du vin ou de l’alcool au sein d’autres sociĂ©tĂ©s. Les consommateurs qui apprĂ©cient le yopo disent s’en servir pour ouvrir l’appĂ©tit, aider la digestion ou calmer la faim, pour se rafraĂźchir ou se rĂ©chauffer, pour lutter contre la fatigue ou parce qu’on est en grande forme, pour cĂ©lĂ©brer un moment de joie ou attĂ©nuer le malheur, parce que c’est l’outil essentiel Ă  la perception des dimensions invisibles et plus spirituelles de l’existence, parce que c’est bon et qu’on apprĂ©cie ses effets. Toutes les raisons sont acceptĂ©es et l’u...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Faux-titre
  3. Crédits
  4. Préface
  5. Bernard, comme je l’ai aimĂ©
  6. Prologue. Le voyage
  7. Chapitre 1. Gagner sa vie par la chasse et la cueillette
  8. Chapitre 2. Être quelqu’un et vivre en sociĂ©tĂ©
  9. Chapitre 3. L’égalitĂ© entre tous et l’individu seul
  10. Chapitre 4. Les idées
  11. Chapitre 5. J’ai mĂȘme connu des cuivas malheureux
  12. Épilogue
  13. Bernardo et les Cuivas (WamonĂš)
  14. Articles et publications de Bernard Arcand portant totalement ou en partie sur les Cuivas
  15. Annexes
  16. Table des matiĂšres
  17. QuatriĂšme de couverture

Foire aux questions

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