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Les Cuivas
Une ethnographie oĂč il sera question de hamacs et de gentillesse, de Namoum, Colombe et Pic, de manguiers, de capybaras et de yopo, dâeau sĂšche et de pĂȘche Ă lâarc, de meurtres et de pĂ©trole, de lâĂ©galitĂ© entre les hommes et les femmes
- 365 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
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Les Cuivas
Une ethnographie oĂč il sera question de hamacs et de gentillesse, de Namoum, Colombe et Pic, de manguiers, de capybaras et de yopo, dâeau sĂšche et de pĂȘche Ă lâarc, de meurtres et de pĂ©trole, de lâĂ©galitĂ© entre les hommes et les femmes
Ă propos de ce livre
Pour l'anthropologue Bernard Arcand, écrire Les Cuivas a été le projet de toute une vie : celui d'offrir à un large public un portrait intime d'une petite population de chasseurs-cueilleurs nomades vivant dans les Llanos, en Colombie. à la fin des années 1960, à l'époque des ferveurs révolutionnaires, le jeune anthropologue a vécu deux ans avec les Cuivas, partageant leur quotidien et étudiant leur rapport au monde. Il a tiré de cette expérience une réflexion inspirante sur les problÚmes classiques de l'anthropologie sociale : les causes de la richesse et des inégalités, l'origine de la hiérarchie, l'organisation de l'espace et du temps, l'identité collective ou individuelle.
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Sciences socialesSujet
AnthropologieCHAPITRE 1
GAGNER SA VIE PAR LA CHASSE ET LA CUEILLETTE
LES GRANDES IDĂES REĂUES
Les enfants cuivas nâont jamais Ă rĂ©pondre Ă la question classique: «Quâest-ce que tu feras quand tu seras grand?» Alors que nos enfants ont retenu nos leçons et savent en tirer les questions pertinentes quâils adressent au voyageur qui revient de loin: «Est-ce que les Cuivas travaillent?», «Comment font-ils pour gagner leur vie?», «Quâest-ce quâils font, au juste, toute la journĂ©e?» Les enfants ont trĂšs bien compris lâimportance tout Ă fait centrale du travail dans la vie moderne. Les adultes lâexprimeront autrement, mais avec autant de force: gĂ©nĂ©reux et cherchant Ă aider, ils proposeront de rĂ©server aux Cuivas des terres que ceux-ci pourraient, enfin, travailler. Les questions qui viennent Ă lâesprit sont forcĂ©ment rĂ©vĂ©latrices dâune certaine vision du monde et, si nous nous montrons si curieux de connaĂźtre les dĂ©tails de lâemploi du temps des Cuivas et de la productivitĂ© de leur Ă©conomie, câest quâil sâagit lĂ , Ă nos yeux, de lâun des Ă©lĂ©ments fondateurs essentiels Ă toute vie en sociĂ©tĂ©. Gagner sa vie est devenu chez nous un motif dâanxiĂ©tĂ© profonde. Une attitude qui sâexplique du fait que, depuis au moins deux siĂšcles, nos sociĂ©tĂ©s industrielles ont accordĂ© au travail productif le statut de religion dominante. Tous les politiciens sâentendent pour rĂ©pĂ©ter que lâessentiel est Ă©conomique et tous promettent davantage dâemplois dans les plus brefs dĂ©lais. Il est donc normal que le travail soit devenu une inquiĂ©tude qui occupe les esprits autant que les corps.
Il nây a pas si longtemps, on se serait interrogĂ© sur lâintelligence et sur lâhumanitĂ© de ces Sauvages, on aurait voulu savoir sâils paraissaient rationnels et sâils croyaient en une divinitĂ© supĂ©rieure. De nos jours, on veut savoir sâils travaillent. Dans une sociĂ©tĂ© qui impose Ă ses jeunes un apprentissage en prĂ©paration au marchĂ© du travail, pour ensuite mesurer la rĂ©ussite sociale par le type de travail obtenu et qui propose finalement de conclure la vie sur une retraite du travail, il paraĂźt tout Ă fait logique de traiter ces questions comme prioritaires. Les hymnes au travail provenant de gauche et de droite gĂ©nĂšrent un discours unanime et radical: le travail est bon, le travail est sain, il sera le salut de lâHomme et sa seule garantie de progrĂšs. Nous avons donc beaucoup de mal Ă concevoir une vie sans travail.
Par contre, on dirait quâil a toujours Ă©tĂ© relativement facile dâimaginer la vie nomade des peuples de chasseurs-cueilleurs. ĂlaborĂ©e Ă partir de rĂ©cits exotiques et des idĂ©es reçues transmises par de multiples explorateurs des rĂ©gions lointaines du globe, est apparue au fil des ans une image typique du chasseur primitif, une reprĂ©sentation plus ou moins rĂ©aliste qui sâest progressivement transformĂ©e en vĂ©ritable stĂ©rĂ©otype culturel. On trouverait dans lâanalyse de ce modĂšle matiĂšre Ă une thĂšse de doctorat. Le chasseur primitif typique, dĂ©crit pendant des siĂšcles comme un barbare sanguinaire, sâest progressivement transformĂ© en bien meilleur Sauvage. Il est devenu un homme fier, tenace, admirable par son habiletĂ©, sa noblesse de caractĂšre et, surtout, son courage. Il tue, mais pour nourrir sa famille. Il affronte chaque jour une Nature violente qui peut souvent se montrer terrible. Il connaĂźt la Nature au point de lui parler. Il mĂšne une vie ardue qui exige beaucoup de vaillance et ne tolĂšre ni le relĂąchement ni la paresse. IdĂ©alement, il ressemblerait beaucoup Ă Nanook of the North. Certains le voient comme un parfait dĂ©brouillard, un authentique self-made-man, un bon protestant. Son Ă©pouse est vigoureuse et tout aussi courageuse, elle travaille fort et ne se plaint jamais, ses accouchements ralentissent Ă peine la marche de la tribu nomade.
Cette image populaire nâest pas sans fondement. Du moins, elle Ă©mane de quelques constats empiriques facilement vĂ©rifiables. Par exemple, il est notoire que lâenvironnement des Llanos, bien quâil soit un peu moins humide que celui de la forĂȘt amazonienne, recycle trĂšs rapidement la matiĂšre vivante; il suffit parfois de trois ou quatre jours pour faire disparaĂźtre toute trace de dĂ©chet vĂ©gĂ©tal ou animal. Autrement dit, la conservation de la nourriture reprĂ©sente dans ce milieu un dĂ©fi considĂ©rable. Si lâon ajoute aux contraintes climatiques le fait que les Cuivas ne pratiquent aucun Ă©levage et nâentretiennent pas de jardins oĂč puiser au besoin de quoi se nourrir, quâils ne prĂ©parent aucune farine et ne salent pratiquement jamais ni ne font sĂ©cher ou mariner leurs viandes, il sâensuit forcĂ©ment quâassurer lâalimentation doit constituer pour eux une prĂ©occupation quasi quotidienne. Puisque la nourriture nâest jamais conservĂ©e, chaque matin, aprĂšs avoir consommĂ© les restes du dernier repas de la veille, il faut repartir Ă la recherche dâaliments frais. On imagine facilement la nĂ©cessitĂ© dâune recherche constante de nourriture.
DâoĂč notre inquiĂ©tude immĂ©diate et comprĂ©hensible face Ă ce qui ne peut ĂȘtre, Ă nos yeux, quâune situation flagrante dâinsĂ©curitĂ© alimentaire permanente. Les plus pessimistes Ă©voqueront tout de suite le risque imminent de famine, chaque fois que le temps se gĂąte, quand le gibier devient capricieux ou le chasseur maladroit. Il paraĂźt mĂȘme raisonnable de convertir cette inquiĂ©tude en conviction que les chasseurs-cueilleurs vivent en Ă©tat de dĂ©pendance extrĂȘme face Ă leur environnement: ces gens doivent lutter constamment pour leur survie. Dans une Ă©conomie fondĂ©e sur la chasse et la cueillette dâaliments sauvages, il nây a jamais de provisions, aucune marge de manĆuvre ni assurance Ă long terme. De cette vision gĂ©nĂ©rale de la vie difficile des chasseurs nomades, est nĂ©e la thĂšse voulant que des gens tellement accaparĂ©s par le souci permanent dâassurer leur survie alimentaire nâont jamais eu le temps et les loisirs requis pour inventer des formes plus complexes de vie sociale ou culturelle. VoilĂ donc ce qui explique pourquoi les chasseurs-cueilleurs paraissent inĂ©vitablement un peu plus pauvres, plus dĂ©munis et, avouons-le, plus primitifs.
Plus pauvres, ils le seraient par contraste avec les membres dâautres sociĂ©tĂ©s aux modes de vie et aux systĂšmes Ă©conomiques diffĂ©rents. Cette comparaison mĂšne tout droit Ă lâĂ©laboration dâune thĂ©orie dâanthropologie gĂ©nĂ©rale qui postule lâĂ©volution des sociĂ©tĂ©s humaines. La pauvretĂ© et lâĂ©tat de misĂšre des peuples nomades nous les feront voir comme les reprĂ©sentants typiques dâune phase trĂšs ancienne de lâhistoire de lâhumanitĂ©: la chasse et la cueillette appartiennent Ă lâĂ©conomie archaĂŻque de lâĂąge de pierre. Il sâagit du mode de vie qui prĂ©cĂ©dait lâapparition de lâagriculture. Autrement dit, lâĂ©volution culturelle a un sens et une direction, elle a connu un dĂ©but et se dirige vers un aboutissement, elle a de lâavenir, et lâon peut construire sur son axe le classement universel des sociĂ©tĂ©s humaines. Il sera dĂšs lors facile dâindiquer la place quây occupent ces peuples exotiques qui ont conservĂ© le mode de vie archaĂŻque de nos ancĂȘtres prĂ©historiques. Et lâon comprendra que, si nos ancĂȘtres ont mis tant de millĂ©naires Ă abandonner leur mode de vie, câest que les lourdes contraintes de leur environnement, malheureusement insurmontables avec un outillage technologique aussi rudimentaire, constituaient une limite, un vĂ©ritable frein, Ă leur dĂ©veloppement.
Cette vision globale de lâhistoire humaine exprime le corollaire dâune conviction gĂ©nĂ©rale qui appartient aux piliers idĂ©ologiques les plus puissants de la pensĂ©e moderne: le progrĂšs est rĂ©el, lâĂ©volution de lâhumanitĂ© est incontestable; il y eut une progression certaine qui, depuis les chasseurs-cueilleurs de la prĂ©histoire, est passĂ©e par les premiers horticulteurs, les sociĂ©tĂ©s de lâĂąge du bronze, lâAntiquitĂ©, la sociĂ©tĂ© fĂ©odale, la sociĂ©tĂ© industrielle, pour arriver jusquâĂ Nous. Les outils qui permettent de mesurer cette gradation sont principalement lâaugmentation de la productivitĂ©, la multiplication et lâaccumulation de biens et une meilleure espĂ©rance de vie.
En somme, le poids considĂ©rable de la tradition occidentale nous porte Ă ranger les peuples nomades vivant de chasse, de pĂȘche et de cueillette parmi les attardĂ©s de lâhistoire. Ils paraissent fascinants et exceptionnels simplement du fait quâils ont maintenu le mode de vie du palĂ©olithique supĂ©rieur, alors que le reste de lâhumanitĂ© choisissait de passer Ă autre chose. Il sâagit lĂ dâun postulat fondamental de la lecture occidentale de lâhistoire, si solidement Ă©tabli que mĂȘme lâanthropologie nâa jamais vraiment rĂ©ussi Ă sâen dĂ©faire. Par exemple, les auteurs du Handbook of South American Indians considĂ©raient les chasseurs-cueilleurs comme «les survivants des premiers humains arrivĂ©s en AmĂ©rique du Sud», et ils ajoutaient que ce type de sociĂ©tĂ© ne se retrouve plus aujourdâhui que dans des zones isolĂ©es et les plus reculĂ©es du continent. Une autre interprĂ©tation considĂšre plutĂŽt les chasseurs-cueilleurs comme les survivants de populations sĂ©dentaires et horticoles qui, sous la pression des envahisseurs, auraient trouvĂ© refuge dans des rĂ©gions Ă©cologiquement plus pauvres et auraient ainsi «dĂ©volué» vers une Ă©conomie plus primitive de chasse et de cueillette. Dans un cas comme dans lâautre, ces chasseurs apparaissent comme attardĂ©s, pauvres, incapables dâĂ©voluer.
De nombreux anthropologues ont soulignĂ© le caractĂšre Ă©troitement ethnocentrique des conceptions occidentales de lâhistoire humaine. Rares sont ceux qui accepteraient volontiers de se faire les apĂŽtres du progrĂšs indiscutable de la sociĂ©tĂ© industrielle. Plusieurs Ă©vitent mĂȘme de sâassocier aux intellectuels qui expriment une bienveillance trop facile Ă lâĂ©gard dâun tiers-monde systĂ©matiquement infĂ©riorisĂ©. Mais la plupart des anthropologues demeurent nĂ©anmoins des citoyens modernes, cultivĂ©s et bien Ă©levĂ©s, qui nâoseraient probablement jamais admettre quâil est moins prestigieux de sâintĂ©resser aux peuples chasseurs-cueilleurs et quâil est nettement prĂ©fĂ©rable dâĂ©tudier les Cunas, les HaĂŻdas, les Dogons ou dâautres admirables peuples artistes qui leur procureront la joie de rapporter de magnifiques objets dignes dâĂȘtre placĂ©s dans un salon. Malheureusement, les nomades nâaiment pas devoir transporter des masques trop lourds ou des poteries fragiles.
En quoi est-il intĂ©ressant dâĂ©tudier des gens qui passent leur vie Ă la recherche de nourriture et qui nâont ni le temps ni lâenvie de dĂ©velopper une culture matĂ©rielle digne de mention, des institutions politiques complexes et une vie spirituelle qui sâexprime dans quelques grands rituels ou Ă travers un art sacrĂ© dâune beautĂ© incomparable? Dans la grande hiĂ©rarchie secrĂšte des sociĂ©tĂ©s humaines, les chasseurs-cueilleurs appartiennent Ă une classe infĂ©rieure et nous savons tous que le prolĂ©tariat, malgrĂ© la sympathie que lui portent ses dĂ©fenseurs, nâa pas la parole facile et souvent ne trouve rien Ă dire.
UN JOUR COMME LES AUTRES
Le camp sâĂ©veille Ă lâaube. Le premier geste est de se rendre Ă la riviĂšre, toujours Ă proximitĂ©, pour sây laver au moins le visage et se coiffer avec les doigts mouillĂ©s. Puis, retour au hamac pour y manger les restes du repas de la veille. Il y a 80 personnes dans le campement, câest le dĂ©but de la saison sĂšche, la bande sâest scindĂ©e en deux et lâon croit que les autres se trouvent sur une riviĂšre Ă plus de 200 kilomĂštres au sud, mais nul nâa de nouvelles depuis au moins une lune.
Ă peine quelques minutes aprĂšs le rĂ©veil, une dizaine dâhommes armĂ©s montent dans six canots et partent Ă la chasse. Promptement, aprĂšs sâĂȘtre Ă©loignĂ©s du campement dâau plus un kilomĂštre, les canots, un Ă un, se sĂ©parent et les chasseurs font descendre leurs chiens sur la rive. Dans le scĂ©nario habituel, les chiens accomplissent le gros du travail. Ils entrent dans la forĂȘt, suivent les canots qui se laissent porter par le courant, explorent le terrain et dĂ©busquent le gibier. La stratĂ©gie est simple, et il arrive couramment quâun animal surpris cherche refuge en sautant dans la riviĂšre, oĂč les chasseurs lâattendent. Un homme reste assis Ă lâarriĂšre du canot et pagaie pour le maintenir prĂšs du rivage, tandis que lâautre, Ă lâavant et souvent debout, garde son arc en main et se tient prĂȘt Ă dĂ©cocher une flĂšche sur tout ce qui bouge.
Il y a deux pĂ©riodes quotidiennes reconnues comme particuliĂšrement propices Ă la chasse. Ă la frontiĂšre entre le jour et la nuit, les animaux sâĂ©veillent, ont faim et soif, sâagitent et sâactivent. Dans un pays oĂč le jour et la nuit sont en permanence dâĂ©gale durĂ©e, la chasse sera bonne surtout le matin, avant 8 heures, et en fin dâaprĂšs-midi, aprĂšs 16 heures. Les autres moments de la journĂ©e sont nettement moins intĂ©ressants. Le jour, parce quâil fait chaud et que les animaux somnolent, parce que le soleil rend les plages insupportables mĂȘme aux pieds les plus endurcis, parce que le soleil trop haut frappe la surface de lâeau et empĂȘche de voir les poissons que lâon souhaiterait atteindre dâune flĂšche (les Cuivas chassent le poisson avec arc et flĂšches, du fait, disent-ils, que les piranhas auraient vite fait de couper les lignes et de sâenfuir avec lâhameçon). La nuit, parce quâon ne voit rien et que le chasseur risquerait de rencontrer des animaux inquiĂ©tants comme le jaguar ou quelque serpent. Il y a bien deux chasses nocturnes et elles sont spectaculaires, mais exceptionnelles: il sâagit de poursuivre, puis de renverser les tortues gĂ©antes qui viennent pondre leurs Ćufs dans le sable de la plage, ou encore de surprendre, en lâhypnotisant avec une torche en tissu dâĂ©corce enduit de cire dâabeille, un caĂŻman endormi sur un tronc dâarbre couchĂ© sur la rive. Cependant, dans la vie ordinaire, la chasse se fait surtout tĂŽt le matin ou tard lâaprĂšs-midi.
Les femmes, pour leur part, sont principalement responsables de la cueillette. Elles nâont Ă©videmment pas Ă sâinquiĂ©ter du meilleur moment de la journĂ©e pour capturer des lĂ©gumes et une bonne partie du travail se dĂ©roule en forĂȘt, oĂč il ne fait jamais trop chaud. Elles connaissent la rĂ©gion et savent quâen ce temps de lâannĂ©e on y trouvera tel ou tel type de vĂ©gĂ©taux. Câest donc moins lâheure du jour que la distance Ă parcourir qui importe. Si les vĂ©gĂ©taux sont suffisamment proches du campement, une femme pourra sây rendre facilement, Ă toute heure et souvent seule. Par contre, sâil faut marcher durant plus dâune heure, les femmes prĂ©fĂ©reront se dĂ©placer en groupe, pour des raisons de sĂ©curitĂ© et parce quâelles apprĂ©cient les plaisirs de la conversation entre femmes, disent-elles, mais Ă©galement de maniĂšre Ă partager le fardeau des lĂ©gumes parfois assez lourds. Par contre, lâabsence prolongĂ©e de plusieurs femmes les oblige Ă emmener avec elles les trĂšs jeunes enfants, faute de gardiennes fiables dans le campement. Au-delĂ de ces considĂ©rations pratiques, et bien que le travail soit plus agrĂ©able durant les heures les moins accablantes de la journĂ©e, si les femmes ont tendance Ă quitter le campement aux heures pendant lesquelles les hommes font la chasse, câest dâabord parce que ce sont lĂ les moments socialement tout indiquĂ©s pour sâabsenter. Il faut dire aussi que les quantitĂ©s recueillies lors de ces expĂ©ditions collectives sont souvent impressionnantes et, comme les lĂ©gumes se conservent quand mĂȘme un peu mieux que le poisson ou les viandes, en gĂ©nĂ©ral, les femmes se rendent chercher de la nourriture moins frĂ©quemment que les hommes.
Deux ou trois heures aprĂšs leur dĂ©part, les chasseurs reviennent au campement avec leurs prises. On sâexcite, on vient voir, il y a attroupement, la nourriture est partagĂ©e et puis, dans chaque famille, les femmes sâaffairent Ă la cuisson. Lâheure est bruyante, joyeuse. Les gens bavardent, parlent fort et font des blagues. Câest un bon moment pour jouer avec les enfants. Tout le monde mange.
Les heures suivant la fin du repas sont les plus chaudes de la journĂ©e, des heures relativement calmes et silencieuses. Ătendus dans un hamac, certains font une sieste, dâautres rĂ©parent un outil, quelques femmes roulent des fibres de palme sur leurs cuisses pour en faire de la corde. Il y a peu de bruit, le temps est au repos.
Il arrive cependant que lâon entende alors le son sec et familier de la mouture du yopo, la poudre hallucinogĂšne trĂšs rĂ©pandue dans les basses terres de lâAmĂ©rique du Sud (Anadenanthera peregrina[8]). Produit de la fĂšve dâun grand arbre, le yopo est conservĂ© sous forme de boulette. Aussi dure que du goudron, cette boulette sera dâabord mouillĂ©e, puis aplatie en forme de galette dans la paume de la main avant dâĂȘtre torrĂ©fiĂ©e au-dessus de la flamme et finalement placĂ©e sur un plateau de bois et rĂ©duite en poudre sous la pression dâun petit pilon. Câest ce geste qui produit le bruit sec qui attire lâattention. Pour adoucir la prĂ©paration, on ajoute parfois un peu de calcium obtenu en broyant une coquille dâescargot. La poudre est aspirĂ©e par les narines Ă lâaide dâun tube en forme de «Y» fait dâossements de canard. Elle provoque immĂ©diatement un solide mal de tĂȘte, lâenvie de vomir, des pseudo-hallucinations en couleurs (comparables aux troubles de vision causĂ©s par une pression trop forte sur la paupiĂšre ou le fait de recevoir un coup sur lâĆil), une transpiration anormale et une soif aiguĂ«, en plus dâune sensation gĂ©nĂ©rale de lĂ©gĂšretĂ©. Tout cela dure environ une heure. Pour rĂ©sumer, on peut dire simplement que la consommation du yopo est facilement comparable Ă celle du vin ou de lâalcool au sein dâautres sociĂ©tĂ©s. Les consommateurs qui apprĂ©cient le yopo disent sâen servir pour ouvrir lâappĂ©tit, aider la digestion ou calmer la faim, pour se rafraĂźchir ou se rĂ©chauffer, pour lutter contre la fatigue ou parce quâon est en grande forme, pour cĂ©lĂ©brer un moment de joie ou attĂ©nuer le malheur, parce que câest lâoutil essentiel Ă la perception des dimensions invisibles et plus spirituelles de lâexistence, parce que câest bon et quâon apprĂ©cie ses effets. Toutes les raisons sont acceptĂ©es et lâu...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Faux-titre
- Crédits
- Préface
- Bernard, comme je lâai aimĂ©
- Prologue. Le voyage
- Chapitre 1. Gagner sa vie par la chasse et la cueillette
- Chapitre 2. Ătre quelquâun et vivre en sociĂ©tĂ©
- Chapitre 3. LâĂ©galitĂ© entre tous et lâindividu seul
- Chapitre 4. Les idées
- Chapitre 5. Jâai mĂȘme connu des cuivas malheureux
- Ăpilogue
- Bernardo et les Cuivas (WamonĂš)
- Articles et publications de Bernard Arcand portant totalement ou en partie sur les Cuivas
- Annexes
- Table des matiĂšres
- QuatriĂšme de couverture
Foire aux questions
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