Pour une théorie critique de la technique
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Pour une théorie critique de la technique

  1. 473 pages
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À propos de ce livre

C'est désormais un fait incontestable, le désastre écologique nous guette. D'aucuns attribuent ces convulsions planétaires à notre ­insatiable appétit de progrès technique et affirment qu'il n'y aurait d'autre choix, pour nous sauver de nous-mêmes, que de faire marche arrière. Pour d'autres, il faut faire marche avant et décupler l'efficacité des machines. Inlassablement, dans les discours, progrès technique et écologie s'opposent. Notre salut se trouve-t-il vraiment dans un renoncement à l'un ou à l'autre ? Ni contempteur ni adorateur de la technique, le philosophe Andrew Feenberg s'attelle depuis vingt ans à dégager une troisième voie. S'appuyant sur de nombreux exemples et discutant les thèses de quelques grandes figures de la philosophie contemporaine (Heidegger, Marcuse, Nishida, Habermas et Latour), il précise les contours d'une véritable théorie critique de la technique, qui en ­révèle les possibles usages démocratiques. Clair et stimulant, «Pour une théorie critique de la technique» s'adresse non seulement aux philosophes, mais à tout citoyen désireux de mieux comprendre nos évolutions sociotechniques.

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Informations

Éditeur
Lux Éditeur
Année
2016
ISBN de l'eBook
9782895967026

TROISIÈME PARTIE

Modernité et rationalité

C H A P I T R E 7

Théorie de la modernité et études des techniques: construire un lien

LE PROBLÈME
DEPUIS QUELQUES ANNÉES, les théories de la modernité et les études des techniques ont beaucoup évolué mais, malgré le chevauchement évident de leurs intérêts, elles n’ont aucun type de lien. Comment peut-on envisager de comprendre la modernité sans tenir compte des développements techniques qui la rendent possible? Comment peut-on étudier les techniques particulières sans une théorie qui englobe la société où elles se développent? Non seulement les chercheurs les plus importants dans ces domaines n’ont pas répondu à ces questions de façon convaincante, mais ils ne les ont même pas posées. Je voudrais donc aborder la question fondamentale du pourquoi et du comment de cette étonnante ignorance mutuelle[1].
Dans la première moitié de ce chapitre, j’examinerai les positions de certaines figures majeures de ces champs d’étude. Après avoir rapidement posé les termes du problème, je tenterai de décrire à grands traits le contexte de l’impasse actuelle dans les travaux fondateurs de Marx et de Kuhn. J’analyserai ensuite les obstacles que les deux champs placent sur la voie du dialogue. Dans la deuxième partie du chapitre, je proposerai une solution permettant de sortir de cette impasse en créant un lien entre les deux domaines grâce à une synthèse de quelques-uns de leurs principaux apports. Je tenterai de rendre compte dans le détail, en termes plus ou moins heideggériens, des approches herméneutiques dont se servent à la fois la théorie de la modernité et les études des techniques. Je résumerai ensuite ma propre théorie de l’instrumentalisation et montrerai comment elle peut s’appliquer à l’informatisation de la société.
La théorie de la modernité se fonde sur la notion clé de rationalisation pour expliquer le caractère unique des sociétés modernes. Cette «rationalisation» fait référence à la généralisation de la rationalité technique en tant que forme culturelle et, en particulier, à l’introduction du calcul et du contrôle dans les processus sociaux, ce qui a pour effet d’accroître l’efficacité. Mais, en exposant le monde social traditionnel à la manipulation technique, la rationalisation réduit la richesse normative et qualitative de ce dernier. Souvent les théories de la modernité affirment que cette réduction appauvrit l’existence et lâche la bride à la violence. Mais les tenants de ces théories prétendent que, malgré ses dangers et l’appauvrissement qu’elle peut entraîner, la rationalité technique donne un pouvoir sur la nature, favorise les organisations à grande échelle et élimine de nombreuses contraintes spatiales qui pèsent sur les relations sociales. Cette vision ambivalente de la modernité est caractéristique d’un style normatif de la critique culturelle que les études contemporaines des techniques ont en abomination. La théorie du «paradigme du dispositif» d’Albert Borgmann est un bel exemple de cette approche[2].
La rationalisation repose sur un modèle général du développement moderne pour lequel on emploie le terme de «différentiation» (de la société). Cette notion s’applique certainement à la séparation de la propriété et du pouvoir politique, des fonctions et des personnes, de la religion et de l’État, et ainsi de suite. Mais il existe semble-t-il une rationalité distincte de la société, au-delà de ce que peut appréhender l’étude de la société. Si la technique est le produit d’une telle rationalité, elle devrait échapper à la détermination socioculturelle.
Les études des techniques refusent complètement cette approche. Elles évitent toute théorie générale et se fondent plutôt sur des études de cas pour montrer la complexité sociale de la technique, les nombreux acteurs impliqués dans sa création et, par conséquent, la richesse des valeurs enchâssées dans sa conception. Leurs principes de symétrie jettent un doute sur l’idée même de rationalité pure. De ce point de vue, la théorie de la modernité fait fausse route quand elle affirme que la société est dominée par les valeurs particulières d’une science et d’une technique distinctes des autres sphères. Si la technique et la société ne sont pas des «choses» réelles appartenant à des sphères séparées, soutenir que la technique domine la société et transforme ses valeurs n’a aucun sens.
Mais une part de vérité échappe aux études des techniques quand elles mettent l’accent uniquement sur la complexité sociale et sur l’enchâssement de la technique, et quand elles minimisent l’importance toute particulière du contrôle hiérarchique propre à la rationalisation technique. Cette tendance se fonde sur la différentiation de certaines institutions, comme les entreprises, qui pratiquent la rationalité technique sans beaucoup de considération pour les travailleurs, les traditions et les coutumes. Pour limitée qu’elle soit, cette différentiation permet qu’on s’empare de toute valeur ou chose concrète – êtres humains compris – comme d’une variable manipulable. Là où le travail artisanal traditionnel exprimait un investissement professionnel de toute la personnalité, l’organisation moderne du travail crée des emplois déqualifiés, «désencombrés» du caractère et du développement personnels des travailleurs – ce qui est parfait pour les soumettre aux contrôles extérieurs. De la même façon, l’architecture traditionnelle rendait stables et durables les expressions historiques et esthétiques, tandis qu’aujourd’hui on construit en général de façon rigoureusement «utilitariste». Il est vrai que d’autres valeurs – par exemple le profit – s’empressent de remplir le vide laissé par la différentiation de la sphère technique, mais celle-ci est une véritable caractéristique de la modernité ayant des conséquences sociales énormes.
Est-il possible qu’il y ait un peu de vérité dans les deux positions, ou sont-elles mutuellement exclusives, comme elles semblent l’être à première vue? Je crois que la synthèse n’est possible que si on revoit le concept de rationalité technique pour le libérer de présupposés implicitement positivistes. En raison de ce positivisme, la théorie de la modernité affirme à tort que la différentiation impose une forme purement rationnelle aux processus sociaux alors qu’en fait, comme le montrent les études des techniques, la technique est sociale de bout en bout.
Mais nous devons aussi trouver un moyen de conserver la perspective que nous propose la théorie de la modernité sur le caractère distinctif de la modernité et sur ses problèmes. Nous devons expliquer comment la rationalité fonctionne, même si elle est complètement imbriquée dans la société. Cette technique ou ce marché seront toujours spécifiques socialement, on ne pourra donc pas les expliquer philosophiquement dans les termes épurés d’un concept de raison[3]. Mais on ne pourra pas non plus les expliquer sans se référer à leur forme rationnelle. Dans la partie qui suit, je décrirai rapidement les contextes qui ont conduit la théorie de la modernité et les études des techniques à comprendre la rationalité de deux façons très différentes.
SCIENCE DE LA SOCIÉTÉ ET HISTOIRE DE LA SCIENCE
C’est sans aucun doute l’œuvre de Marx qui va exercer l’influence la plus forte sur les théories de la modernité. On considère généralement que sa pensée est fondée sur une foi dans le progrès universel. Au cœur de sa théorie, il y a une intuition qu’il partage avec son siècle: l’idée qu’un énorme fossé sépare pour toujours les sociétés prémodernes des sociétés modernes. Tous les contrastes ultérieurs, Gesellschaft par opposition à Gemeinschaft[4], solidarité organique par opposition à solidarité mécanique, société traditionnelle par opposition à société post-traditionnelle, et ainsi de suite, doivent quelque chose à la formulation canonique de cette idée dans le Manifeste du Parti communiste et dans le Capital[5]. Bien qu’après la Seconde Guerre mondiale la théorie de la modernité se soit imposée comme la principale concurrente du marxisme, elle partage avec Marx l’idée d’un progrès universel.
Le sens de la discontinuité radicale qu’on retrouve dans les textes du penseur va au-delà d’une théorie de la société. Sa notion de ce que Max Weber appellera plus tard «rationalisation» ne couvre pas seulement les changements qui se produisent dans les systèmes économiques et techniques identifiés par Weber, mais comprend aussi une nouvelle forme d’individualité affranchie de l’idéologie et de la religion. On trouve clairement ce genre d’individualité dans les romans du XIXe siècle contemporains de l’œuvre de Marx, mais celui-ci la généralise aux classes populaires: dans une société capitaliste moderne, les travailleurs n’ont pas de domicile fixe et ne sont pas assujettis à l’autorité paternaliste des nobles et des ecclésiastiques. Dès que le marché met en mouvement les plaques tectoniques de la culture, les classes populaires sont libérées de la foi naïve[6] en un «avenir meilleur» et finissent par porter un regard ironique sur le clivage entre l’idéal et la réalité. Dans ces conditions, elles acquièrent une indépendance d’esprit qui en fait, selon les termes de Engels, des «hors-la-loi libres[7]». La théorie sociale de Marx n’est donc pas strictement fondée sur des hypothèses cognitives, mais également sur l’ironie existentielle de cet individu moderne. Sa méthode est, d’une part, fondamentalement herméneutique et démystificatrice et, de l’autre, analytique. Ce dualisme explique l’opposition entre la méthode de la critique de l’idéologie de Marx et celle de sa théorie économique positive. Il se manifeste sous plusieurs formes dans la théorie de la modernité et il est particulièrement évident chez Habermas qui, comme on le verra plus avant, se sert autant de la méthode herméneutique que de la méthode analytique pour étudier la société moderne.
Si quelqu’un a joué un rôle comparable à celui de Marx pour les études des techniques contemporaines, c’est bien Thomas Kuhn. Il est vrai que le portrait de Kuhn en père fondateur est plus flou: bien des analyses de la science et de la technique ont évité les erreurs positivistes avant que Kuhn ne les critique dans La structure des révolutions scientifiques[8]. Par contre, l’énorme succès de Kuhn a conféré une légitimité philosophique à ces analyses et a encouragé d’autres philosophes à suivre ses traces. Les méthodes historiographiques non positivistes ont triomphé dans les études des sciences et, par la suite, ont influencé la nouvelle vague des études des techniques qui se sont dégagées des études des sciences dans les années 1980. Contrairement à Marx, Kuhn est sans doute davantage le symbole que la source d’une approche radicalement nouvelle[9].
Bien entendu, les spécialistes contemporains ne suivent aveuglement ni Marx ni Kuhn, mais on ne sera pas surpris de découvrir que nombre des hypothèses de base de ces deux penseurs fondent encore la plupart des contributions à la théorie de la modernité et aux études des techniques. Je vais commencer par analyser plusieurs de ces hypothèses qui peuvent aider à expliquer l’écart entre ces deux domaines.
On peut dire de Khun, comme de tous les historiens modernes et de tous les théoriciens de la société, qu’il écrit dans le long sillage que Marx a laissé derrière lui. La référence à la «révolution» dans le titre de son livre le plus important en est un indice clair. Pourtant, sa vision de l’histoire est très différente de celle de Marx. L’idée d’une discontinuité radicale dans l’histoire est certes à la base de la conception du passé de Kuhn autant que de celle de Marx. Mais là où pour Marx il va de soi qu’il existe un gradient de rationalité plus ou moins égal au niveau de réalisation scientifique, capable de transcender les cultures particulières et de les ordonner dans une séquence de développement, Kuhn déconstruit l’idée même d’une norme universelle de rationalité. L’impulsion démystificatrice est encore présente, mais elle est dirigée contre la croyance dans le progrès qui caractérise la modernité. Le regard ironique se pose maintenant sur lui-même et sape la confiance en soi cognitive qu’implique la posture de l’ironiste naïf.
L’approche de Kuhn va permettre aux études des sciences d’être plus largement acceptées dans le monde universitaire. Kuhn a montré qu’il n’existe pas de tradition scientifique unique et continue, mais une succession de traditions différentes, chacune ayant ses méthodes et ses standards de vérité, ses «paradigmes» propres. L’illusion de la continuité vient du fait que l’on ignore la complexité et l’ambiguïté du changement scientifique, et qu’on le reconstruit pour le faire passer pour un progrès qui arrive jusqu’à nous sans détour. Si l’on revient sur les moments clés de la révolution scientifique et que l’on analyse ce qui s’est vraiment passé du point de vue de ceux qui y ont participé, leurs positions concurrentes, leurs arguments et leurs résultats expérimentaux, on verra que tout n’est vraiment pas si clair.
Bruno Latour saisit bien cette approche axée sur la pratique, avec son idée que la science ressemble à un Janus qui regarde vers le passé et vers le futur avec des dispositions d’esprit complètement différentes[10]. La science selon Latour est un ensemble de résultats qui «tiennent» dans certaines conditions, comme celles des tests expérimentaux répétés. Regarder en arrière permet de voir que la nature confirme les résultats de la science, tandis que regarder en avant offre une perspective très différente où l’on appelle «nature» les résultats qui tiennent. En regardant en arrière, on peut dire qu’on remplit les conditions de vérité parce que les hypothèses de la science étaient justes. En regardant en avant, on doit plutôt dire que c’est le fait de remplir les conditions qui définit la vérité dont les scientifiques vont se servir. Le regard en arrière enregistre une évolution de la connaissance sur les choses telles qu’elles sont indépendamment de la science; le regard en avant montre la pure et simple contingence du processus par lequel la science choisit comment sont les choses.
Je ne suis pas sûr que Kuhn aurait apprécié la tournure nietzschéenne qu’on donne ici à ses idées, dont d’ailleurs il a fini par s’éloigner dans des écrits ultérieurs. Kuhn lui-même n’a jamais contesté l’idée de modernité ou de progrès matériel qu’on y associe. L’important ici n’est pas d’interpréter Kuhn, mais de montrer son importance dans le champ théorique. Son idée de révolution scientifique sous-entend une critique de Marx, dans la mesure où ce dernier croyait que son travail était scientifique et, plus profondément, que le progrès de la rationalité caractérise les institutions et les formes de la modernité, contrairement aux formations sociales précédentes. C’est bien parce que Kuhn ébranle l’idée que la science peut prétendre atteindre des vérités transhistoriques que son travail dévalue le marxisme et la théorie de la modernité qui est l’héritière de bien des hypothèses de Marx. De ce point de vue, il est clair que Kuhn est en quelque sorte la némésis de Marx et un signe avant-coureur de ce que l’on finira par appeler le «postmodernisme». Et dans la mesure où les études des techniques, pour la plupart, reflètent les apports méthodologiques de Kuhn, elles ont aussi une certaine affinité élective avec le postmodernisme ou, au moins, avec une critique «non moderne» de l’héritage de Marx.
Le conflit implicite affleurait dans bien des formulations du postmodernisme, mais il revêtait encore les allures d’un simple désaccord épistémologique. Philosophes, sociologues et scientifiques se sont engagés dans des d...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Faux-titre
  3. Crédits
  4. Préface à l’édition française
  5. Avant-propos
  6. PREMIÈRE PARTIE – PAR-DELÀ LA DYSTOPIE
  7. DEUXIÈME PARTIE – LE CONSTRUCTIVISME CRITIQUE
  8. TROISIÈME PARTIE – MODERNITÉ ET RATIONALITÉ
  9. Remerciements
  10. Bibliographie
  11. Table
  12. Quatrième de couverture

Foire aux questions

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