Squatter le pouvoir
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Les mairies rebelles d'Espagne

  1. 224 pages
  2. French
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Squatter le pouvoir

Les mairies rebelles d'Espagne

À propos de ce livre

Et si c'Ă©tait dans les villes que l'Europe sociale voyait le jour? Si c'Ă©taient les maires qui faisaient advenir le projet de communautĂ© dĂ©figurĂ© par les banques, la troĂŻka et de mĂ©diocres Ă©conomistes? VoilĂ  l'un des espoirs que nous donne l'Espagne d'aujourd'hui. Loin du marasme austĂ©ritaire et cravatĂ©, des mairies indignĂ©es et rebelles ont surgi dans des dizaines de villes, dont Barcelone et Madrid. MalgrĂ© les promesses de Podemos, la politique nationale espagnole bĂ©gaie. Mais Ă  l'Ă©chelle municipale, des figures fortes et charismatiques, comme l'ancienne squatteuse Ada Colau et la juge antifranquiste Manuela Carmena, explorent de nouvelles façons de faire de la politique. Ludovic Lamant a rencontrĂ© des dizaines de femmes et hommes des marĂ©es citoyennes qui ont dĂ©ferlĂ© sur la pĂ©ninsule ibĂ©rique. Alternant tĂ©moignages, reportage et analyse politique, il remonte aux origines politiques, historiques et sociales du phĂ©nomĂšne et en propose un premier bilan. Portrait de plateformes citoyennes inĂ©dites en Europe, ce rĂ©cit d'un soulĂšvement qui perdure se rĂ©vĂšle ĂȘtre aussi une boĂźte Ă  idĂ©es pour les mouvements de dĂ©fense des communs ailleurs dans le monde.

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Informations

1

LE SERMENT DE JUIN

L’intervention durera une quarantaine de minutes, mais le grand public en retiendra surtout un mot, Ă  la une des journaux du lendemain: «criminel». Ce soir de fĂ©vrier 2013, Ada Colau est invitĂ©e Ă  titre de porte-parole d’un mouvement contre les expulsions immobiliĂšres, la Plataforma de Afectados por la Hipoteca (PAH, plateforme contre les expulsions immobiliĂšres), lancĂ©e quatre ans plus tĂŽt. C’est la premiĂšre fois qu’elle est auditionnĂ©e par le CongrĂšs des dĂ©putĂ©s, Ă  Madrid. Les parlementaires membres de la Commission des affaires Ă©conomiques organisent un dĂ©bat, ce jour-lĂ , sur la crise du logement, les failles de la loi en vigueur et les maniĂšres d’y rĂ©pondre. Au terme de son plaidoyer, la saveur de la politique espagnole ne sera plus jamais la mĂȘme.
L’activiste, vĂȘtue d’une tunique vert sombre, hĂ©site un peu sur les premiers mots. DerriĂšre elle, des rideaux rayĂ©s et usĂ©s. «Je ne suis pas quelqu’un d’important. Je ne suis pas la prĂ©sidente du collectif [
]. Si ma prĂ©sence ici peut avoir du sens, c’est parce que j’incarne, de maniĂšre temporaire, un mouvement citoyen qui implique ces jours-ci des milliers de personnes, un mouvement qui ne cesse de croĂźtre [
], qui mobilise ces gens affectĂ©s que cette loi injuste en dĂ©bat ici mĂȘme est en train d’expulser du systĂšme, qu’elle condamne Ă  une forme de mort civile.»
Ada Colau trouve vite ses marques, ne lit pas ses notes, touche Ă  peine son verre d’eau. Elle a publiĂ© en 2012 un livre sur l’éclatement de la bulle immobiliĂšre et les rĂ©ponses apportĂ©es par la PAH, Ă©crit avec son ami, l’économiste AdriĂ  Alemany[1]. Elle dit tout, d’un bloc: la souffrance des 300 000 expulsĂ©s depuis 2009, les suicides, la responsabilitĂ© des banquiers dans ce dĂ©sastre, l’inventivitĂ© des mouvements sociaux qui ont lancĂ© les premiers l’alerte, la «mĂ©diocritĂ© des Ă©lus» qui font mine d’ignorer l’urgence
 Sous les plafonds de l’institution, elle relaie la colĂšre qui gronde, dans cette Espagne ravagĂ©e par l’austĂ©ritĂ© et le chĂŽmage (26 % cette annĂ©e-lĂ ). Podemos n’existe pas encore, et l’engagement d’Ada Colau, 38 ans, crĂšve l’écran. Ce franc-parler si exotique au sein de la chambre basse espagnole n’est pas sans rappeler la parrĂȘsia antique, ce «dire vrai» dont Michel Foucault avait fait l’une des principales vertus des bons dirigeants, ceux qui avaient le courage de dire tout ce qu’ils pensaient, ceux qui osaient braver les pouvoirs, «sans pudeur et sans peur[2]».
Sur YouTube, on ne trouve qu’un plan fixe de l’intervention, serrĂ© sur Ada Colau. Mais on imagine aisĂ©ment le hors-champ: les mines dĂ©confites d’élus – ce sont des hommes en majoritĂ© – silencieux, embarrassĂ©s, malmenĂ©s. On les devine s’enfoncer un peu plus dans leur siĂšge lorsque la porte-parole de la PAH bouscule l’intervenant qui vient de parler avant elle. Le numĂ©ro deux de l’AsociaciĂłn Española de Banca (fĂ©dĂ©ration bancaire espagnole), invitĂ© lui aussi Ă  donner son avis sur la maniĂšre de rĂ©pondre au drame des expulsions immobiliĂšres, avait dĂ©fendu les vertus de la loi existante et du statu quo.
«Dire que la loi espagnole est gĂ©niale, se lance Colau, quand il y a des gens qui sont en train de se suicider, en consĂ©quence de l’application de cette loi criminelle [
], je ne lui jette pas une chaussure Ă  ce monsieur, parce que je pense que c’est important de rester ici, pour vous dire ce que je suis en train de dire, mais cet homme est un criminel. Vous devriez le traiter comme tel. Ce n’est pas un expert. Ces gens des institutions financiĂšres sont Ă  l’origine du problĂšme.»
La vidĂ©o sur YouTube ne montre pas comment le «criminel» en question a encaissĂ© les coups. On voit par contre le prĂ©sident de la sĂ©ance, assis Ă  la gauche de Colau, tenter de retrouver ses esprits Ă  l’issue de l’intervention. Santiago Lanzuela, chevelure grisonnante impeccable, cravate bleue, est un dĂ©putĂ© du Partido Popular (PP, parti populaire), la formation de droite qui rĂšgne alors en Espagne. Il a les traits pincĂ©s de l’homme de pouvoir qui n’a pas l’habitude d’ĂȘtre remis Ă  sa place. «La libertĂ© d’expression, ici, est une rĂšgle d’or, avance-t-il, mais nous avons aussi fixĂ© des limites.» Le dĂ©putĂ© menace de suspendre l’audition, demande Ă  l’activiste de retirer sur-le-champ ses «graves propos insultants». Elle le coupe, sans lui adresser un regard: «Je ne le ferai pas.» Ada Colau excelle dans son rĂŽle de paria du CongrĂšs. L’intruse rĂ©vĂšle le fossĂ© qui n’a cessĂ© de se creuser, depuis le dĂ©but de la crise, entre les Ă©lus au pouvoir, dans leur bulle, et les citoyens en colĂšre. Elle incarne cette lĂ©gitimitĂ© issue des mouvements sociaux, qui ont Ă©tĂ© capables de produire, exactement comme Act Up autrefois sur le sida, une expertise sans pareille sur l’un des sujets centraux de la crise en cours, le logement. Quand l’immense majoritĂ© des Ă©lus, eux, n’ont rien compris Ă  la gravitĂ© de ce qu’il se passait hors des murs de leur palais en ruine.
*
* *
Deux ans et demi aprĂšs ce coup de tonnerre dans la vie politique espagnole, qui l’a fait connaĂźtre bien au-delĂ  des cercles de militants traditionnels, Ada Colau poursuit sa route. C’est une autre scĂšne inaugurale qui, cette fois, se dĂ©roule Ă  domicile pour elle, Ă  Barcelone, le 13 juin 2015. Plus de 200 personnes se massent sous les plafonds Ă  caissons peints et les lustres massifs du salon de Cent, joyau gothique de la mairie catalane. Au-dehors, sur la place Sant Jaume, ils sont environ 2 500 Ă  suivre la cĂ©rĂ©monie sur un Ă©cran gĂ©ant. Ils entonnent comme au premier jour le «SĂ­, se puede» (Oui, c’est possible), l’un des slogans du 15-M. Ada Colau n’est plus une paria, entre les murs de l’institution. L’ex-militante, qui a quittĂ© la PAH au printemps 2014, va prĂȘter serment dans quelques instants et devenir la premiĂšre femme maire, ou alcaldesa, de l’histoire de Barcelone. Sa liste, Barcelona en ComĂș (BeC, Barcelone en commun), une plateforme citoyenne lancĂ©e quelques mois plus tĂŽt, Ă  l’étĂ© 2014, est arrivĂ©e en tĂȘte des Ă©lections municipales, devant les partis traditionnels qu’on croyait jusqu’alors intouchables – ConvergĂšncia i UniĂł (CiU), ou le Partit dels Socialistes de Catalunya (parti des socialistes de Catalogne).
Son discours dure prĂšs d’une heure. Elle arbore l’écharpe rouge pourpre de l’élue sur sa tunique blanche. Elle remercie d’abord des figures de la sociĂ©tĂ© civile catalane, des femmes avant tout. Elle parle de MarĂ­a Salvo, 95 ans, une victime de la rĂ©pression franquiste qui a soutenu la plateforme d’Ada Colau pendant la campagne, ou encore d’Emilia Llorca, associĂ©e Ă  l’histoire du quartier de la Barceloneta, dĂ©cĂ©dĂ©e en 2009. Ada Colau imagine une «mairie qui ne tournera plus jamais le dos Ă  ses citoyens», promet d’impliquer les habitants «dans la conception, la mise en place et l’évaluation des politiques de la ville», et en appelle Ă  l’«exigence citoyenne pour accompagner l’exĂ©cutif, et le critiquer si nous nous Ă©loignons du programme pour lequel nous avons Ă©tĂ© Ă©lus».
«Virez-nous si nous ne faisons pas ce que nous avons dit que nous ferions», insiste-t-elle, maniĂšre d’actualiser le slogan des luttes zapatistes des annĂ©es 1990, «Mandar obedeciendo» (Gouverner en obĂ©issant). AprĂšs l’investiture en fin d’aprĂšs-midi sur la place Sant Jaume, les partisans ont dansĂ© au rythme du RunRun, l’hymne de campagne entĂȘtant de BeC, oĂč la candidate s’est risquĂ© Ă  chanter elle-mĂȘme – assez faux – son engagement Ă  dĂ©fendre le bien commun sur un rythme de rumba plutĂŽt rudimentaire
 Le tube, vĂ©ritable succĂšs sur internet, repris, moquĂ© et dĂ©tournĂ©, est devenu l’une des marques de cette campagne festive et joyeuse, qui a fini par faire tomber les partis installĂ©s.
Dans une prĂ©face Ă  un essai «en dĂ©fense du droit de protester[3]», Ada Colau raconte une anecdote qui l’a marquĂ©e: Ă  sa sortie de prison, aprĂšs presque trente annĂ©es d’emprisonnement, Nelson Mandela a dansĂ©. «Une danse ironique face Ă  un pouvoir oppresseur et, en mĂȘme temps, l’affirmation de la vie et de la libertĂ©. Nous vivons des temps oĂč il faut dĂ©sobĂ©ir sans cesser de danser, comme Mandela», Ă©crit la Catalane. Sur la place Sant Jaume ce jour de juin, beaucoup des soutiens de BeC ont appliquĂ© le prĂ©cepte Ă  la lettre: ils ont dansĂ©, ravis de se rĂ©approprier les places, mais aussi, cette fois, leur mairie.
Si l’on veut mesurer l’ampleur de ce qui se joue dans ce serment du printemps 2015, il faut regarder de prĂšs le parcours d’Ada Colau qui rĂ©sume Ă  lui seul le tournant stratĂ©gique qu’ont alors empruntĂ© les gauches espagnoles. Pendant vingt ans, la Catalane a occupĂ© la rue, bataillĂ© avec les policiers, squattĂ© des immeubles abandonnĂ©s, imaginĂ© des contre-pouvoirs en tout genre
 NĂ©e en 1974, fille de parents divorcĂ©s, Ă©tudiante en philosophie Ă  l’universitĂ©[4], Colau s’est initiĂ©e Ă  la politique Ă  travers deux batailles fondatrices, croisant le local et l’international. Il y a d’abord eu l’occupation d’un cinĂ©ma abandonnĂ© dans le centre-ville de Barcelone, le Cine Princesa, Ă  la fin des annĂ©es 1990, aventure qui s’est conclue par une expulsion musclĂ©e par les forces de l’ordre. Il y a surtout eu la participation aux manifestations contre le G8 de GĂȘnes, en 2001, lĂ  encore violemment rĂ©primĂ©es par la police, en marge desquelles un manifestant fut tuĂ©.
Dans une sĂ©quence marquante du film Volem rien foutre al paĂŻs[5], tournĂ©e au milieu des annĂ©es 2000, on la reconnaĂźt, aux cĂŽtĂ©s d’une dizaine d’autres activistes. Ils sont en train de s’emparer d’un appartement vide, Ă  l’avant-dernier Ă©tage d’un immeuble de Barcelone. Pour lancer l’assaut, certains sont passĂ©s par les fenĂȘtres de la cour intĂ©rieure, attachĂ©s en rappel Ă  une corde fixĂ©e sur la terrasse du toit. Ils ont ensuite fait sauter les serrures de la porte d’entrĂ©e. Sans doute parce qu’elle savait dĂ©jĂ  bien s’y prendre pour parler aux «voisins», c’est elle, Ada, qui assure le porte-Ă -porte, pour prĂ©venir les habitants de l’immeuble de leur arrivĂ©e soudaine. Dans cette archive, on la voit presque toujours de dos. Mais on distingue dĂ©jĂ  ses maniĂšres simples et directes, son ton posĂ© et serein, qui sont devenus l’une de ses marques de fabrique dans ses interventions publiques. Elle frappe Ă  la porte en face de l’appartement occupĂ©, une femme, la quarantaine, ouvre. «On veut vous rassurer, on ne va pas faire de boucan. On est des gens comme les autres. On va vivre ici, tout simplement.» La voisine entrouvre sa porte. Elle dit qu’elle comprend, que c’est dur de payer un loyer quand on est jeune, qu’elle sait ce que c’est, elle aussi, la prĂ©caritĂ©. Elle promet qu’elle n’appellera pas les autoritĂ©s, mais prĂ©vient: «Je ne sais pas s’ils vous laisseront faire. Tous ces logements appartiennent Ă  la mairie dĂ©sormais, vous savez.» RĂ©trospectivement, la mise en garde de la voisine ne manque pas de sel. Ada Colau rĂ©torque, sĂ»re d’elle, avec ce «dire-vrai» qui la fera, en 2013, connaĂźtre du grand public: «C’est certain, mais on pense qu’on a le droit d’ĂȘtre lĂ .»
Tout au long des annĂ©es 2000, Colau a Ă©tĂ© de tous les mouvements sociaux d’envergure: les manifestations contre la participation de l’Espagne d’Aznar Ă  la guerre en Irak en 2003, le collectif V de Vivienda qui se battait pour le droit au logement pour tous (avec un slogan gĂ©nial et visionnaire, des annĂ©es avant l’éclatement de la bulle immobiliĂšre en 2008: «No vas a tener casa de tu puta vida» [T’auras pas de maison de toute ta putain de vie], et puis, en 2009, la PAH, d’abord implantĂ©e dans les quartiers les plus pauvres de Barcelone avant de se dĂ©ployer dans toute l’Espagne comme un service public parallĂšle, prolifĂ©rant partout oĂč l’État providence, rongĂ© par des annĂ©es d’austĂ©ritĂ©, se montrait incapable de faire face Ă  la catastrophe. Tous ces collectifs ont formĂ© les racines du 15-M.
Pendant ces annĂ©es de lutte, l’activiste n’a jamais rĂ©pondu aux appels du pied des partis de gauche. Ils ont pourtant Ă©tĂ© nombreux. Elle a toujours considĂ©rĂ© que les institutions traditionnelles, Ă  cause de la lourdeur de leur fonctionnement et de la culture qui les imprĂšgne, Ă©taient au mieux dĂ©suĂštes, au pire dangereuses. Elle a toujours dit que l’expĂ©rience de la PAH montrait Ă  quel point «les citoyens sont en avance sur les institutions». «Élue, je n’aurais pas le pouvoir de faire changer le systĂšme: je suis plus utile Ă  l’extĂ©rieur. La PAH a fait beaucoup plus contre les expulsions immobiliĂšres que n’importe quel parti politique», rĂ©pĂ©tait-elle en 2013[6].
Son discours a Ă©voluĂ©. En partie parce que la crise sociale, depuis 2008, n’a cessĂ© de s’aggraver, sous l’effet de politiques d’austĂ©ritĂ© qui dĂ©tricotaient le peu de filets de sĂ©curitĂ© sociale qui existaient encore dans le pays. En partie, aussi, sous l’influence d’un sĂ©isme appelĂ© Podemos. DĂšs ses premiers pas dans l’arĂšne politique traditionnelle, Pablo Iglesias avait clairement affichĂ© ses intentions: il voulait, citant Karl Marx parlant de la Commune de Paris, «prendre le ciel d’assaut». C’est-Ă -dire remporter les lĂ©gislatives de 2015 et prĂ©sider le gouvernement de l’Espagne. Ada Colau, elle, dont le nom avait un temps circulĂ© pour incarner une formation nouvelle de type Podemos, avant la mise sur orbite d’Iglesias, avait prĂ©fĂ©rĂ© l’échelle locale. En juin 2014, Colau et ses alliĂ©s ont publiĂ© un manifeste oĂč ils dĂ©claraient leur intention: remporter la mairie de Barcelone aux municipales de mai 2015. L’activiste de toujours avait dĂ©cidĂ© de franchir le pas.
*
* *
C’est en octobre 2014 que j’ai rencontrĂ© Ada Colau. Je voulais comprendre ce virage inattendu. La campagne Ă©lectorale ne devait commencer que quelques mois plus tard. Elle a tiquĂ© sur le lieu, imposĂ© par notre intermĂ©diaire au sein de son Ă©quipe de campagne: un patio calme et luxuriant dans le cƓur historique de Barcelone, rĂ©servĂ© aux seuls membres de l’association Ateneu BarcelonĂšs. C’est un club de l’intelligentsia locale, symbole d’un certain entre-soi catalan
 «Ce n’est pas le genre d’endroit que j’aurais choisi pour l’entretien», s’est-elle excusĂ©e d’emblĂ©e. Puis elle m’a racontĂ© qu’elle et ses alliĂ©s venaient de trouver, plus au nord, Ă  deux pas de la Sagrada Familia, un local de campagne pour Guanyem (gagnons), le nom de la plateforme qui allait devenir, en intĂ©grant par la suite les forces de Podem (la dĂ©clinaison catalane de Podemos), Barcelona en ComĂș. Mais l’endroit Ă©tait encore en travaux: il faudrait patienter, revenir plus tard pendant la campagne. Apparemment, il n’était plus question, pour Ada Colau et ses alliĂ©s, de squatter.
AprĂšs une gorgĂ©e d’eau, de la Vichy CatalĂĄn, elle s’est expliquĂ©e sur le cheminement qui l’a conduite Ă  vouloir «prendre d’assaut» la mairie, selon l’expression en vogue chez certains activistes espagnols. Elle a dĂ©roulĂ© cet exposĂ© bien rodĂ©, qu’elle avait sans doute dĂ©jĂ  prĂ©sentĂ© ailleurs: «La dĂ©mocratie, ici, ne fonctionne pas. Nous vivons un cycle de protestations extraordinaires, du 15-M Ă  la PAH. Nous avons obtenu beaucoup de choses. Mais d’autres revendications sont capitales Ă  nos yeux. Et elles sont bloquĂ©es. Alors mĂȘme qu’une majoritĂ© de la population les dĂ©fend. Les institutions continuent de les ignorer. Parce qu’elles n’obĂ©issent pas Ă  l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, mais Ă  l’intĂ©rĂȘt particulier de quelques Ă©lites Ă©conomiques.»
Je n’ai pas eu le temps de l’interrompre: «En mĂȘme temps, nous vivons une situation d’urgence trĂšs concrĂšte. C’est le rĂ©sultat de la crise Ă©conomique bien sĂ»r, mais aussi de la gestion du PP. Les coupes budgĂ©taires et le recul des droits sociaux s’accompagnent d’une dĂ©rive autoritaire brutale. On touche Ă  des acquis que nous croyions intouchables, comme le droit Ă  la manifestation pacifique ou l’accĂšs Ă  un systĂšme de santĂ© universelle. Des vies sont en jeu. Nous avons dĂ©lĂ©guĂ© la politique et cette dĂ©lĂ©gation nous a conduits Ă  la ruine. À partir de lĂ , une rĂ©flexion collective s’est enclenchĂ©e. Y compris avec ceux d’entre nous qui avaient toujours exclu la politique institutionnelle. On s’est dit que c’était maintenant ou jamais.»
Elle s’est assurĂ©e que je comprenais bien son castellano teintĂ© d’accent catalan. J’ai acquiescĂ© et, tout en me regardant droit dans les yeux, elle a enchaĂźnĂ©, implacable et avec une sincĂ©ritĂ© dont j’étais incapable de douter mĂȘme si je savais qu’elle Ă©tait en campagne et qu’elle testait son costume de candidate: «De cette crise, nous sortirons diffĂ©rents. Soit nous reviendrons Ă  un horizon fĂ©odal, avec une augmentation brutale des inĂ©galitĂ©s et des formes nouvelles de prĂ©caritĂ© pour la majoritĂ© d’entre nous. Soit nous poursuivrons cette rĂ©volution dĂ©mocratique, oĂč des milliers de personnes s’impliquent pour changer la fin du scĂ©nario que certains veulent nous imposer.»
À l’époque, c’était Ă  peine si les sondages mesuraient les intentions de vote pour Guanyem. La dynamique Ă©tait encore trĂšs fragile. Ada Colau n’avait aucune idĂ©e du score que pouvait obtenir la plateforme. Elle Ă©tait plongĂ©e dans des nĂ©gociations avec des partis traditionnels et des mouvements sociaux, pour dĂ©finir les contours de Guanyem, et l’exercice n’avait rien d’évident. La volatilitĂ© politique Ă©tait trĂšs forte, sur fond de poussĂ©e de l’indĂ©pendantisme catalan, de droite comme de gauche. Elle me posait Ă©normĂ©ment de questions, avide de retours et d’impressions sur les premiers choix stratĂ©giques. C’est une maniĂšre de faire qu’elle partage avec beaucoup de figures de cette nouvelle gĂ©nĂ©ration politique: ce sont aussi de redoutables intervieweurs, qui posent autant de questions qu’ils donnent de rĂ©ponses. Le 15-M, c’était d’abord cela: le plaisir de parler politique, d’égal Ă  Ă©gal, tout le temps, partout, avec n’importe qui, sans regarder sa montre.
DĂšs qu’Ada Colau a dĂ©cidĂ© de se lancer dans l’arĂšne politique traditionnelle, d’autres «confluences» municipales sont nĂ©es dans son sillage, ailleurs en Espagne. Cette Ă©closion spontanĂ©e a accĂ©lĂ©rĂ© une rupture Ă  l’Ɠuvre da...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Faux-titre
  3. Page de titre
  4. Crédits
  5. Liste des sigles et acronymes
  6. Carte
  7. Introduction. La piste argentine
  8. 1 Le serment de juin
  9. 2 L’art de confluer
  10. 3 D’une transition à l’autre
  11. 4 Les marées de galice
  12. 5 Techniques de profanation
  13. 6 Les bĂątons dans les roues
  14. 7 Des mouvements sociaux cannibalisés?
  15. 8 L’Europe des villes
  16. Épilogue. Un million de voix en moins
  17. Chronologie. Du «15-M» AU «26-J» en 16 dates
  18. Remerciements
  19. Table
  20. QuatriĂšme de couverture

Foire aux questions

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