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Des mythes sur la hausse des frais de scolarité et l’économie du savoir

  1. 154 pages
  2. French
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Des mythes sur la hausse des frais de scolarité et l’économie du savoir

À propos de ce livre

Université inc. démontre à quel point le discours en faveur de la hausse des droits de scolarité repose sur des chiffres tronqués et des arguments biaisés. Ce qu'il fait passer pour un plan de sauvetage de l'institution correspond en fait à un changement profond – et dramatique – dans son mode de financement. Plus encore : la conception de la culture et de l'enseignement qu'il trahit, on le réalise très vite, relève de la vulgarité bien comprise. Nous assistons en somme au pur et simple détournement de l'université vers des fins mercantiles.

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Informations

Éditeur
Lux Éditeur
Année
2013
ISBN de l'eBook
9782895966401

MYTHE 1

IL FAUT AUGMENTER LES FRAIS DE SCOLARITÉ PARCE QUE LES UNIVERSITÉS SONT SOUS-FINANCÉES.

CE PREMIER ARGUMENT avancé par l’élite et souvent répété par les journalistes, qui n’y voient que du feu, est sans doute le plus important et le plus malhonnête: nos universités seraient «sous-financées» et manqueraient cruellement d’argent, une situation de crise intolérable qui exigerait d’agir rapidement et d’augmenter les frais de scolarité. Cet argument fait office de prétexte justificatif: c’est parce qu’il y aurait crise qu’il faudrait augmenter d’urgence les frais. On peut évidemment choisir de faire confiance à Lucien Bouchard, à Raymond Bachand, à l’économiste Claude Montmarquette ou encore à l’ex-recteur de l’Université de Montréal, Robert Lacroix, qui répètent cet argument ad nauseam, et se résigner à payer davantage pour étudier. Mais ne serait-il pas plus prudent de se demander d’abord si la prétendue crise de sous-financement, toujours présentée comme une question de vie ou de mort, justifie vraiment que l’on appauvrisse les étudiants pour sauver la nation?
Voyons d’abord comment s’articule cet argument. À cet égard, les publications de la conférence des recteurs (CREPUQ)[18] sont une référence fiable. Si cet argument est répété par l’ensemble de l’élite politico-économique, les chiffres utilisés, eux, ont été calculés par la CREPUQ et validés par le think-tank économique CIRANO[19]. Selon les recteurs, les universités du Québec seraient sous-financées par rapport à leurs vis-à-vis canadiennes.
Depuis de très nombreuses années, le réseau universitaire québécois souffre d’un manque à gagner de plusieurs centaines de millions de dollars par rapport aux établissements du reste du Canada. Une étude réalisée à partir de travaux effectués conjointement par la CREPUQ et le ministère de l’Éducation évaluait l’ampleur du manque à gagner à 375 M $ pour l’année 2002-2003. Une mise à jour récente de cette étude montre que l’écart se situait à 620 M $, net des montants destinés à l’aide financière, pour l’année 2007-2008[20].
LE SOUS-FINANCEMENT DE L’ENSEIGNEMENT
En regardant de plus près, on constate que le sous-financement est, en fait, un malfinancement dû au fait que l’on assigne désormais à l’université des fonctions de développement économique qui sont étrangères à sa mission fondamentale. Ce que l’on remarque, ces dernières années, c’est que l’enseignement manque de plus en plus ressources et que la recherche accapare une portion de plus en plus grande des fonds. Cette priorité accordée à la recherche au détriment de l’enseignement se traduit par un problème de sous-financement de l’enseignement, doublé d’un accroissement du financement de la recherche.
L’argent des universités est divisé en plusieurs fonds distincts[21]. Le fonds de fonctionnement sert à couvrir les coûts des opérations courantes de l’université, ce qui comprend aussi bien le salaire des professeurs que l’entretien de la cafétéria, par exemple. Le fonds d’immobilisation sert à payer les bâtiments et le matériel[22]. Dans le fonds de souscription, on amasse les dons versés à l’université et dans le fonds de dotation, les dons privés qui sont par la suite capitalisés sur les marchés boursiers; les revenus servent ensuite à financer des chaires, des fonds de recherche ou des bourses[23].
Le fonds qui nous intéresse le plus est le fonds avec restrictions. On y verse les sommes qui proviennent des subventions et des contrats de recherche, ou de celles qui servent à financer des chaires de recherche subventionnées. Ces sommes ne peuvent pas être utilisées pour financer l’enseignement. C’est pourquoi elles sont dites «avec restrictions», puisqu’elles sont consacrées à un ensemble circonscrit d’activités. Les universités québécoises reçoivent beaucoup de ces subventions destinées aux fonds de recherche «avec restrictions». En effet, le montant des subventions et des contrats de recherche alloués aux universités a presque été multiplié par 12 en 25 ans: entre 1980 et 2004, le montant des subventions externes allouées aux universités est passé de 117,9 M $ à 1,382 G $.
L’importance accrue de la recherche à l’université entraîne une augmentation du nombre de gestionnaires et des dépenses bureaucratiques. Il faut gérer les subventions, les enjeux légaux liés à l’obtention de brevets, les «transferts technologiques» d’inventions vers des compagnies privées: tout cela entraîne une augmentation des dépenses que requiert la recherche, lesquelles sont désignées par le vocable «frais indirects de la recherche» et sont financées en puisant à même le fonds de fonctionnement des universités. Le financement de la recherche vient donc grever le budget qui devrait normalement être dédié à l’enseignement. Et c’est ainsi que, pour financer la recherche, on sous-finance l’enseignement.
On constate déjà les répercussions d’une telle politique. D’abord, chez les professeurs, la recherche prend le pas sur l’enseignement. Les professeurs-chercheurs se désintéressent de plus en plus de l’enseignement, désormais majoritairement dispensé par des chargés de cours souvent précaires (plus de 50 % des cours du premier cycle sont donnés par des chargés de cours dans les universités au Québec)[24]. Ensuite, les sommes allouées aux salaires des gestionnaires additionnels augmentent sans cesse. En effet, la part de la masse salariale attribuée à la direction des universités du Québec a augmenté de 2 % entre 1997 et 2005, alors que celle destinée au salaire des professeurs a diminué de 4,4 %. La masse salariale du personnel de direction et de gérance a augmenté de 83,2 % entre 1997 et 2004[25]. Donc, les budgets de fonctionnement consacrés à l’enseignement ou aux bibliothèques stagnent, alors que les fonds de recherche «avec restrictions» et les salaires des gestionnaires explosent. La recherche, elle, est loin d’être sous-financée. L’université se trouve donc écartelée entre deux missions et la recherche semble être en voie de dépasser l’enseignement dans l’ordre des priorités, alors qu’au départ l’université était destinée à la transmission de la connaissance.
SOUS-FINANCEMENT ET MALFINANCEMENT
Quand les recteurs se plaignent du sous-financement des universités, ils semblent beaucoup plus intéressés par le financement de la recherche que par celui de l’enseignement. Examinons, par exemple, ce que dit l’ex-recteur de l’Université de Montréal, Robert Lacroix: «Je pense que ce qu’il y a de plus essentiel actuellement pour aider Montréal dans son secteur scientifique et éventuellement dans son secteur d’innovation, c’est de redresser le financement des universités […]. C’est vraiment un phénomène de sous-financement des universités québécoises qui est en train de nuire de façon extrêmement considérable à nos grandes universités de recherche[26].»
Lorsque les recteurs évaluent le sous-financement universitaire à 620 M $, ils excluent de leurs calculs le fonds des entreprises auxiliaires (qui comprend les revenus d’activités, telles que les résidences, les cafétérias et les librairies), le fonds de dotation et le fonds des immobilisations. Mais surtout, ils excluent le fonds de la recherche subventionnée, une curieuse méthodologie validée par le think-tank économique CIRANO, qui estime que les «revenus du fonds de la recherche subventionnée […] sont consacrés à des activités de recherche spécifiques et non pas aux activités courantes de fonctionnement. Pour cette raison, nous sommes d’avis qu’il est justifié d’exclure les revenus de la recherche subventionnée, de même que ceux du fonds des immobilisations, de l’exercice portant sur la comparaison des ressources de fonctionnement des établissements universitaires[27]».
La CREPUQ exclut ainsi de ses calculs des fonds qui auraient tendance à relativiser la situation de «crise» qu’elle présente au public:
D’abord, la CREPUQ choisit de ne pas prendre en compte l’ensemble des revenus universitaires afin d’effectuer sa comparaison. Les revenus des universités se divisent en six fonds. Pourtant, la CREPUQ en exclut quatre d’office: les fonds de recherche subventionnée, les fonds provenant des entreprises auxiliaires, les fonds d’immobilisations et les fonds de dotation. Le problème c’est que trois des quatre fonds laissés de côté sont à l’avantage du Québec lorsque vient le temps de faire une comparaison Québec-Canada. La CREPUQ, pour arriver à la conclusion du sous-financement, se doit donc d’exclure de son calcul les fonds allant à l’encontre de cette hypothèse[28].
Pourtant, derrière ce portrait alarmant se cache une réalité bien moins sombre. Selon le gouvernement du Québec, les dépenses globales des universités représentent 1,94 % du PIB de la province, contre 1,76 % en Ontario et 1,58 % dans le Canada sans le Québec. En combinant ce que le gouvernement, les étudiants et le privé investissent dans les universités, on obtient un total de 29 242 $ par étudiant au Québec, contre 26 383 $ en Ontario et 28 735 $ dans le reste du Canada. Si l’on compare cela avec les autres pays de l’OCDE, seuls les États-Unis et la Corée du Sud devancent le Québec dans le classement des dépenses globales par étudiant! En ce qui concerne la recherche subventionnée, la dépense par étudiant s’est établie à 7 878 $ au Québec, comparativement à 6 225 $ dans le reste du Canada[29]. La part de la recherche occupe 26,2 % du budget global des universités québécoises contre seulement 21,5 % au Canada. Le Québec investit 283 M $ de plus en recherche que les autres universités du Canada[30]. Donc, le Québec donne déjà plus de financement public en formation et en recherche à ses universités que les autres provinces.
Selon la CREPUQ, le sous-financement se manifeste dans l’écart entre les fonds de fonctionnement dont disposent les universités du Québec et ceux dont disposent les universités du reste du Canada. Or, celles-ci ont beaucoup plus d’argent parce qu’elles ont procédé à des hausses massives des frais de scolarité dans les dernières années. Les recteurs du Québec espèrent que le gouvernement fédéral s’engagera prochainement à subventionner les «frais indirects de la recherche». Mais cela ne suffit pas. Ils sont donc tentés de faire ce qu’ont fait les autres universités canadiennes, c’est-à-dire de puiser à même les poches des étudiants, puisqu’ils ne peuvent pas utiliser l’argent accumulé «avec restrictions» pour financer l’enseignement. Ce sont donc les étudiants qui sont appelés à porter ce fardeau. On leur dit que leur contribution servira à améliorer leur expérience universitaire et qu’ils en auront pour leur argent. Mais qu’en est-il vraiment?
LES NOUVELLES RESSOURCES DÉGAGÉES PAR LA HAUSSE DES FRAIS
La hausse des droits de scolarité portera de 12,7 % à 16,9 % la contribution des étudiants au financement global des universités. Ainsi, 35 % des revenus (118 M $) provenant de la hausse des frais de scolarité serviront à bonifier le régime de prêts et bourses pour les gens qui sont déjà boursiers. C’est donc dire que plus du tiers des nouvelles ressources sera destiné aux mesures compensatrices censées neutraliser les conséquences socioéconomiques néfastes...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Faux-titre
  3. Page de titre
  4. Crédits
  5. Discours de Victor Hugo
  6. Introduction: La mise au pas de l’université
  7. Mythe 1: Il faut augmenter les frais de scolarité parce que les universités sont sous-financées
  8. Mythe 2: La hausse des droits de scolarité ne réduit pas l’accès à l’université
  9. Mythe 3: La hausse des frais de scolarité sera compensée par une augmentation de l’aide financière aux études et indexera ces frais à la valeur qu’ils avaient en 1968
  10. Mythe 4: La modulation des frais de scolarité par discipline est plus équitable
  11. Mythe 5: Il est juste d’augmenter les frais de scolarité parce qu’en investissant davantage dans leur «capital humain», les étudiants vont obtenir un meilleur salaire une fois sur le marché du travail
  12. Mythe 6: Le bas prix des études universitaires diminue la valeur des diplômes
  13. Mythe 7: Les dons privés ne menacent pas l’indépendance de l’université
  14. Mythe 8: La commercialisation de la recherche universitaire va servir à financer le système universitaire
  15. Conclusion
  16. LE PRIX DE L’IGNORANCE
  17. Quatre personnalités publiques se prononcent contre la hausse des frais de scolarité
  18. Une mentalité commerciale, Guy Rocher
  19. Les jeunes paient le prix et c’est toute notre société qui s’appauvrit, Lise Payette
  20. La marchandisation de l’éducation et le faux alibi de la pauvreté de l’État au Québec, Omar Aktouf
  21. Droits de scolarité – Une véritable ignominie, Victor-Lévy Beaulieu
  22. Remerciements
  23. Table des matières
  24. Crédit d'impression
  25. Quatrième de couverture

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