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À propos de ce livre
Dans cet essai accessible et engagé, Martin Gibert propose une synthèse des débats contemporains sur le paradoxe de la viande.
Ce faisant, il présente le véganisme, un mouvement moral et politique en pleine émergence qui lutte pour la justice animale, sociale et environnementale.
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PhilosophieCHAPITRE 1
LE CONSENSUS EN ÉTHIQUE ANIMALE
7 juillet 2012, Université de Cambridge, Angleterre. C’est un colloque presque comme les autres. Des chercheurs de tous les pays sont venus présenter leurs plus récents travaux. Ils sont spécialistes en neurosciences cognitives, neuro-anatomie, neurophysiologie ou neuropharmacologie. Mais s’il n’est pas tout à fait comme les autres, ce colloque, c’est parce qu’il se clôt par une signature. Tous les participants, auxquels s’est joint le célèbre physicien Stephen Hawking, paraphent ce qui est maintenant connu comme la «Déclaration de Cambridge sur la conscience animale», un document d’un peu plus d’une page qui se conclut par ces mots: «Les humains ne sont pas seuls à posséder les substrats neurologiques de la conscience. Des animaux non humains, notamment l’ensemble des mammifères et des oiseaux ainsi que de nombreuses autres espèces telles que les pieuvres, possèdent également ces substrats neurologiques[1].»
Déclarer que les animaux sont conscients, c’est reconnaître qu’ils peuvent ressentir – on dit d’ailleurs aussi qu’ils sont «sentients[*]». La conscience animale est donc la capacité à ressentir du plaisir, de la douleur et des émotions. La chose peut sembler évidente pour quiconque a caressé un chien ou joué avec un chat. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. On raconte, par exemple, que le philosophe Nicolas Malebranche, battant son chien, commentait sans rire: «Ça crie, mais ça ne sent pas.» Ce partisan de la théorie cartésienne des animaux-machines déniait la souffrance et la conscience à tous les animaux. Et, par là même, il respectait aussi la vieille tradition judéo-chrétienne de «l’exception humaine»: l’homme serait par nature distinct du reste de la création divine[†].
Toutefois, depuis Descartes et Malebranche, Charles Darwin a révolutionné notre compréhension du vivant. La science actuelle ne peut plus accepter l’idée d’une différence de nature entre l’homme et les autres espèces animales. Et cela vaut en particulier pour le cerveau des vertébrés, comme le note ici Christof Koch, un des signataires de la déclaration de Cambridge:
Le cortex cérébral est remarquablement constant à travers les espèces. Il faut un neuro-anatomiste expert pour deviner si un petit morceau de cortex cérébral provient d’une souris, d’un singe ou d’une personne humaine. Nos cerveaux sont gros, mais d’autres créatures – les éléphants, les dauphins et les baleines – en ont de plus gros encore. Il n’y a pas de différence qualitative entre une souris, un singe ou un humain au niveau du génome, des synapses, des cellules ou des connexions. Les différences sont quantitatives – le cerveau humain a 86 milliards de neurones, soit 1 000 fois plus qu’un cerveau de souris[2].
De façon générale, plus on étudie les animaux, plus on est surpris par leurs capacités cognitives. On sait ainsi qu’une vache peut dissimuler son veau à l’éleveur ou que des cochons se plaisent à jouer à des jeux vidéo[3]. On a même récemment montré qu’un perroquet passait avec succès le test du marshmallow. Dans cette expérience classique de psychologie, on donne une sucrerie à un enfant tout en lui disant que, s’il résiste à la tentation de la manger tout de suite, il en aura une autre plus tard. Or, un perroquet jaco est capable de se retenir jusqu’à un quart d’heure pour obtenir une double ration de nourriture – une retenue comparable à celle d’un enfant de cinq ans[4].
Pour la première fois, en 2011, après avoir entraîné des chiens pendant plusieurs mois, on a obtenu par résonance magnétique des images de leurs cerveaux en activité. Cela a renforcé la conviction du professeur Gregory Berg, responsable de cette étude: nous devrions reconnaître les chiens comme des personnes. Les premiers résultats suggèrent en effet qu’ils sont capables d’éprouver des émotions positives comme l’attachement ou l’amour, ce qui signifierait que «les chiens ont un niveau de sentience comparable à celui d’un enfant humain[5]».
En réalité, il n’y a absolument rien de surprenant à ce que de nombreux animaux soient, tout comme les humains, capables d’éprouver du plaisir, de la douleur et bien d’autres types d’états mentaux[‡]. Non seulement nos cortex cérébraux sont physiologiquement les mêmes, mais plusieurs fonctions cognitives sont analogues. L’expérience de la douleur est une réponse biologique adaptée à certains contextes. Au cours de l’évolution, le cerveau humain n’est pas le seul à avoir développé ce mécanisme.
Cela n’empêche évidemment pas des différences importantes entre les cognitions humaines et non humaines. Mais cela signifie aussi qu’en ce qui concerne les espèces sentientes, on ne devrait plus se comporter comme nos ancêtres du XVIIe siècle. C’est précisément sur ce socle que va se bâtir le consensus en éthique animale.
L’initiateur de la déclaration de Cambridge, le chercheur de l’université Stanford, Philip Low, semble l’avoir bien compris. Quelques jours après le colloque, alors qu’on lui demandait ce que cela allait changer pour lui, voici ce qu’il a répondu: «Je pense que je vais devenir végane. Il est impossible de ne pas être affecté par cette nouvelle manière de voir les animaux, et en particulier par leur expérience de la souffrance. Ça ne va être facile, j’adore le fromage[6].»
Si Philip Low envisage le véganisme, c’est parce qu’il considère que c’est aujourd’hui l’option la plus cohérente. C’est en tout cas ce vers quoi devrait nous conduire l’idée selon laquelle les animaux ont intérêt à ne pas souffrir. Car, comme le soulignait déjà le philosophe Jeremy Bentham en 1834: «La question n’est pas: Peuvent-ils raisonner?, ni: Peuvent-ils parler?, mais: Peuvent-ils souffrir[7]?»
Aux dernières nouvelles, Philip Low est bien devenu végane[8]. Il a aussi perdu du bide.
Y a-t-il une obligation morale d’être végane?
Dans ce premier chapitre, je vais faire un rapide tour d’horizon des différentes positions en éthique animale. Après avoir montré qu’il existe un consensus autour de l’idée que nous ne devrions pas faire souffrir les animaux sans nécessité, je vais expliquer pourquoi il est raisonnable de penser que cela implique le véganisme. Il existe évidemment des clivages en éthique animale, mais ils ne concernent pas – ou plus – la question de savoir s’il faut promouvoir le véganisme. Aujourd’hui, les questions qui font débat sont plutôt celles de savoir comment vivre avec les animaux dans nos communautés politiques ou si l’oppression spéciste[§] suit la même logique que l’oppression patriarcale.
Dans la tradition philosophique anglo-saxonne, on a l’habitude de dire qu’il existe trois grandes familles de théories morales: l’éthique de la vertu, le déontologisme et le conséquentialisme. Il est généralement possible de ramener tous les arguments et toutes nos intuitions morales à l’un de ces courants.
On retrouve ces trois perspectives dans ce domaine de l’éthique appliquée qu’est l’éthique animale. On peut aussi les retrouver dans des contextes plus alléchants. Par exemple, vous êtes au restaurant. Sur la carte, on propose un cheeseburger ou un végéburger. Le cheeseburger contient de la viande hachée provenant, comme c’est souvent le cas, de vaches laitières réformées. Êtes-vous moralement blâmable si vous choisissez le cheeseburger (ou la blanquette de veau, ou tout autre morceau d’animal)?
Répondre à cette question, c’est faire de l’éthique. En effet, l’éthique ou la morale (je ne ferai pas de distinction) demande: comment devrions-nous agir? Autrement dit, l’éthique ne vise pas à décrire des actions, mais plutôt à les justifier ou à les condamner. Voilà pourquoi le fait que les hommes ont toujours mangé de la viande ou qu’ils soient naturellement omnivores n’est pas un argument en faveur du cheeseburger. C’est un simple fait. Or, le fait qu’une chose soit naturelle ou qu’elle ait toujours existé ne nous dit rien de sa valeur morale (les philosophes parlent de sophisme naturaliste lorsqu’on prétend enfreindre cette règle). Après tout, les tsunamis, les virus et la violence sont on ne peut plus naturels.
Peu importe donc que l’être humain s’apparente aux carnivores ou aux herbivores. La longueur de nos intestins et de nos canines est un fait de l’évolution: elle ne peut déterminer ce qu’il est moralement acceptable ou condamnable de manger. La question n’est pas «Allez-vous bien digérer ce cheeseburger?» ni «Vos ancêtres en auraient-il mangé?», mais bien plutôt «Est-ce moralement légitime? Devriez-vous le commander?»
Ces questions relèvent de l’éthique animale, car elles concernent nos devoirs envers les animaux pris individuellement (les questions sur les espèces animales relèvent, elles, de l’éthique environnementale). Quasi inexistante il y a cinquante ans, cette discipline s’est considérablement développée depuis la parution, en 1975, du fameux livre de Peter Singer, La libération animale. Elle est aujourd’hui l’un des plus stimulants domaines de l’éthique appliquée. Et comme tout domaine de recherche, l’éthique animale recouvre des clivages théoriques et de nombreux débats. Pourtant, ce qui ne manque pas de frapper, c’est qu’il existe aussi un consensus. En effet, tous s’accordent sur une obligation morale simple: nous ne devrions pas infliger sans nécessité de souffrance aux animaux.
L’éthique de la vertu et de la cruauté
Concrètement, qu’est-ce que cela implique pour le cheeseburger? Y a-t-il une obligation morale de choisir le végéburger au restaurant? Le rôle des théories morales consiste précisément à répondre à ce type de question – en s’appuyant sur des principes de base et des règles de cohérence. Or, pour évaluer une action, l’éthicien peut s’intéresser à différents aspects de celle-ci: l’agent, c’est-à-dire la personne qui agit, l’action elle-même ou encore les conséquences de l’action. Ce sont ces trois «centres d’intérêt» qui, dans la philosophie analytique anglo-saxonne, distinguent les trois familles de théories morales dont on passera brièvement en revue les réponses au problème du cheeseburger.
L’éthique de la vertu, qui nous vient d’Aristote, se concentre sur l’agent: une bonne action, c’est celle qu’accomplit ou que pourrait accomplir une bonne personne. Et qu’est-ce qu’une bonne personne? C’est, selon les versions, Bouddha, Socrate, Gandhi, Martin Luther King, Aung San Suu Kyi ou votre grand-mère. En fait, c’est surtout une personne qui possède et exerce un certain nombre de vertus telles que la justice, l’honnêteté, le courage ou la bienveillance. D’où la question: que devrait manger une bonne personne?
Sans doute peut-on imaginer des situations dans lesquelles même Gandhi (qui prônait pourtant le véganisme) mangerait de la viande. Une action n’est pas louable ou blâmable indépendamment du contexte. Sur une île déserte où des lapins seraient la seule ressource, il y a tout à parier qu’une personne vertueuse ne se laisserait pas mourir de faim. En éthique animale, la plupart des auteurs tiennent compte de l’intuition largement partagée selon laquelle une vie humaine, en cas de conflit, devrait l’emporter sur une vie non humaine[¶]. Mais peu d’entre nous vivent sur une île déserte ou dans une communauté inuite du Grand Nord canadien. La question reste donc entière: est-il moralement condamnable de commander le cheeseburger plutôt que le végéburger?
En fait, il est difficile d’imaginer qu’une personne vertueuse puisse infliger en toute conscience des souffrances non nécessaires aux animaux. Cela témoignerait d’un manque d’empathie et de compassion qui correspond mal à un caractère vertueux. Dans le pire des cas, ce pourrait même être l’indice du contraire: un goût pour la cruauté, une forme de sadisme. On sait d’ailleurs qu’un trait souvent présent chez les psychopathes est de prendre plaisir à torturer les animaux.
Pour le moine Matthieu Ricard, qui rappelle comment l’éthique bouddhiste vise à développer l’altruisme et la bienveillance, il devrait aller de soi qu’une bonne personne se soucie des animaux. «L’altruisme et la compassion véritables ne devraient pas connaître de barrières[9].» L’homme n’a malheureusement pas le monopole de la vulnérabilité et de la souffrance.
Certes, commander le cheeseburger ne signifie pas infliger directement des souffrances non nécessaires. Mais c’est assurément en partager la responsabilité. Et c’est pour nous le rappeler que les produits véganes sont parfois étiquetés cruelty free (sans cruauté). Celui qui choisit le cheeseburger est alors blâmable soit de ne pas avoir consulté les informations accessibles sur la production des burgers, soit pour son manque de volonté – deux attitudes peu compatibles avec ce qu’on peut attendre d’une bonne personne.
A contrario, celui qui est prêt à sacrifier son plaisir gustatif afin d’épargner de la souffrance ne fait-il pas preuve de compassion et d’un sens de la justice? C’est aussi, assurément, une preuve de bonté, cette vertu qui, pour Milan Kundera, devrait être au cœur de notre humanité. «La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu’il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci: les animaux[10].»
Le déontologisme et les droits
On peut épargner des souffrances aux animaux par empathie, bienveillance, justice ou pitié. Mais on peut aussi le faire parce qu’on respecte des droits fondamentaux: ceux des animaux à ne pas être maltraités et tués. C’est cette approche que va privilégier le déontologisme. Pour cette seconde théorie morale, l’attention se concentre non plus sur l’agent, mais sur l’action. Et qu’est-ce qu’une bonne action? C’est celle qui respecte certaines normes morales, c’est-à-dire des obligations, des interdictions ou des permissions.
Et voilà pourquoi le déon...
Table des matières
- Couverture
- Faux-titre
- Crédits
- Introduction: Un mouvement politique et moral
- Chapitre 1: Le consensus en éthique animale
- Chapitre 2: L’argument environnemental
- Chapitre 3: Dissonance cognitive
- Chapitre 4: Le véganisme est un humanisme
- Conclusion: Une question de progrès moral
- Remerciements
- Notes et références
- Table des matières
- Quatrième de couverture
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