CHAPITRE 1 /
Lâenseignement explicite
Significations dâorigine et perspectives contemporaines Ă©largies
Clermont Gauthier
En guise dâintroduction Ă cet ouvrage sur lâenseignement explicite, il convient dâentrĂ©e de jeu dâen cerner la signification Ă lâorigine et dâen prĂ©ciser les diverses appellations. Câest lâobjet de la premiĂšre section de ce chapitre, qui examine lâenseignement explicite des contenus. Dans la deuxiĂšme section de ce chapitre, nous Ă©largissons la portĂ©e du concept pour y inclure la gestion des comportements, car ces derniers peuvent aussi faire lâobjet dâun enseignement explicite. De plus, il convient de dĂ©passer les limites de la classe et dâadopter une perspective plus large, englobant toute lâĂ©cole. Plus de 30 ans aprĂšs la premiĂšre formalisation dâun modĂšle gĂ©nĂ©ral dâenseignement efficace par Rosenshine et Stevens (1986), nous sommes maintenant en mesure, tout en Ă©tant fidĂšles Ă la pensĂ©e de ces auteurs, de prolonger leur idĂ©e et dâĂ©largir la portĂ©e de lâenseignement explicite. Enseignement explicite des contenus, enseignement explicite des comportements, tant dans la classe quâau niveau de lâĂ©cole sont dĂ©sormais les composantes dâun nouveau modĂšle Ă©largi dâenseignement efficace1.
1 / Ă lâorigine, enseignement direct, explicite ou systĂ©matique sont synonymes
En 1983, Rosenshine publie un article intitulĂ© « Teaching functions in instructional programs », dans lequel il fait part des avancĂ©es des cinq annĂ©es prĂ©cĂ©dentes en ce qui concerne la recherche sur lâenseignement efficace Ă travers la mise en place de programmes2 destinĂ©s Ă amĂ©liorer la rĂ©ussite scolaire des Ă©lĂšves. Lâobjectif de son article consiste Ă analyser ces programmes, dont lâefficacitĂ© a Ă©tĂ© vĂ©rifiĂ©e expĂ©rimentalement, afin de dĂ©gager les caractĂ©ristiques pĂ©dagogiques communes quâils prĂ©sentent. Celles-ci composent ce quâil appelle « un ensemble dâĂ©tapes dâenseignement ou de fonctions3 » (Rosenshine, 1987, p. 35) au nombre de six et forment un « modĂšle gĂ©nĂ©ral dâenseignement efficace » (Rosenshine, 1983, p. 2), qui a Ă©tĂ© repris ensuite en 1986 et dans dâautres publications4. Ces six fonctions sont regroupĂ©es dans le tableau 1.1.
Rosenshine mentionne quâil ne faut pas considĂ©rer de maniĂšre trop rigide le nombre de ces fonctions. « Il est tout Ă fait raisonnable de dresser une liste de quatre, de six ou de huit fonctions » (Rosenshine, 1983, p. 3). Cependant, il indique que trois fonctions parmi elles « forment le noyau de lâenseignement : le modelage, la pratique guidĂ©e et la pratique autonome » (Rosenshine, 1986, p. 380).
Il convient de mentionner que ces recherches expĂ©rimentales sur les programmes font suite Ă toute une sĂ©rie dâĂ©tudes corrĂ©lationnelles, nommĂ©es « recherches processus-produit », conduites dans les annĂ©es antĂ©rieures et qui ont fait ressortir bon nombre de comportements de lâenseignant (p. ex. procĂ©der du simple au complexe, donner de la rĂ©troaction, maintenir un rythme soutenu, donner des exemples, etc.) associĂ©s Ă la rĂ©ussite des Ă©lĂšves. Dans son article de 1983, Rosenshine indique Ă©galement que son modĂšle gĂ©nĂ©ral dâenseignement efficace confirme la supĂ©rioritĂ© dâun enseignement direct, explicite : il confĂšre « un avantage Ă un enseignement direct, explicite » (Rosenshine, 1983, p. 3).
TABLEAU 1.1 / Fonctions de lâenseignement5
1. | Révision Revoir les devoirs. Revoir les apprentissages antérieurs. Revoir les connaissances et habiletés préalables nécessaires pour la leçon. |
2. | PrĂ©sentation Ănoncer lâobjectif de la leçon ou en fournir le plan. Enseigner par petites Ă©tapes. Modeler les procĂ©dures. Fournir des exemples concrets positifs et nĂ©gatifs. Utiliser un langage clair. VĂ©rifier la comprĂ©hension des Ă©lĂšves. Ăviter les digressions. |
3 | Pratique guidĂ©e Questionner frĂ©quemment les Ă©lĂšves. Solliciter des rĂ©ponses de tous les Ă©lĂšves et leur donner de la rĂ©troaction. Atteindre un taux de succĂšs Ă©levĂ©. Poursuivre lâexercisation jusquâĂ la fluiditĂ©. |
4. | Corrections et rétroactions Donner une rétroaction sur le processus quand les réponses sont exactes mais hésitantes. Donner une rétroaction soutenue, des indices ou encore réenseigner dans le cas de réponses inexactes. Réenseigner si nécessaire. |
5. | Pratique autonome Au tout dĂ©but de cette Ă©tape, donner de lâaide ou un rĂ©sumĂ© aux Ă©lĂšves. Continuer lâexercisation jusquâĂ lâautomatisation (si nĂ©cessaire). Superviser activement le travail des Ă©lĂšves (si possible). Utiliser des routines pour aider les Ă©lĂšves plus lents. |
6. | Révisions hebdomadaires et mensuelles |
Source : Rosenshine (1986), p. 65, traduction libre.
On note que les deux termes, « direct » et « explicite », sont placĂ©s ici cĂŽte Ă cĂŽte dans son article, comme si leur signification Ă©tait interchangeable. Plus encore, Ă la fin de son texte, il indique que son modĂšle dâenseignement efficace « fournit une vue gĂ©nĂ©rale, un aperçu des fonctions majeures dâun enseignement systĂ©matique » (Rosenshine, 1983, p. 13). Ce troisiĂšme terme, « systĂ©matique », sera lui aussi repris ultĂ©rieurement. Il convient donc de souligner que dĂšs 1983, trois appellations pratiquement synonymes sont utilisĂ©es par le mĂȘme auteur dans le mĂȘme texte : enseignement direct, explicite et systĂ©matique pour dĂ©signer un enseignement efficace.
Lâimportant article rĂ©digĂ© par la suite (Rosenshine et Stevens, 1986), en collaboration avec Stevens dans le Handbook of Research on Teaching, reprend les mĂȘmes idĂ©es, mais va plus loin dans les dĂ©tails. Encore une fois, les expressions « enseignement systĂ©matique » (p. 377), « procĂ©dures dâenseignement explicite » (p. 377) et « procĂ©dures directes, explicites » (p. 377) sont utilisĂ©es de maniĂšre interchangeable. En fait, dans ses articles portant le titre de Teaching Functions, Rosenshine emploie indiffĂ©remment les trois expressions (enseignement explicite, direct et systĂ©matique). Il a par ailleurs publiĂ© deux articles portant le titre dâenseignement explicite (Rosenshine, 1986, 1987), un portant le titre dâenseignement systĂ©matique (Rosenshine, 2008a) et un autre sur lâenseignement direct (Rosenshine, 2008b).
Durant plus de trois dĂ©cennies, Rosenshine reprend Ă de nombreuses reprises son modĂšle et lâapprofondit pour y intĂ©grer des Ă©lĂ©ments nouveaux issus des recherches plus rĂ©centes en psychologie cognitive qui confirment les constats faits antĂ©rieurement. Dans un article publiĂ© en 2012, il indique que trois sources de donnĂ©es ayant produit des rĂ©sultats pertinents Ă partir de perspectives trĂšs diffĂ©rentes, comme les recherches en sciences cognitives, les recherches sur les pratiques dâenseignants chevronnĂ©s en classe et les recherches sur le soutien cognitif appropriĂ© pour faciliter lâapprentissage des tĂąches complexes, nâont pas donnĂ© de rĂ©sultats contradictoires. Au contraire, ces trois sources de donnĂ©es se complĂštent et se renforcent mutuellement, ce qui augmente dâautant plus la validitĂ© des rĂ©sultats.
MĂȘme si ces principes proviennent de trois sources diffĂ©rentes, les stratĂ©gies pĂ©dagogiques qui proviennent dâune source nâentrent pas en conflit avec celles qui originent dâune autre. Au lieu de cela, les idĂ©es de chacune des sources se chevauchent et se complĂštent. Ce chevauchement laisse penser que nous sommes en train dâĂ©laborer une comprĂ©hension valide et fondĂ©e par la recherche de lâart de lâenseignement (Rosenshine, 2012, p. 39).
De plus, Rosenshine soulĂšve un poi...