Scène 1
Décor : le même.
Personnages : le psy, les personnages du paysage mental du psy, une mère et sa fille.
Une mère et sa fille de huit ans entrent dans le bureau du psy.
LA MÈRE – Je ne m’en sors plus… Le pire, c’est que si je craque, c’est la cata… Et si je finis de nouveau à l’hôpital, je me suicide…
LE PSY, tout en ne perdant pas de vue la fillette qui commence à s’agiter sur sa chaise – À ce point ? Pouvez-vous m’expliquer tout cela, chère madame ?
LA MÈRE – Elle n’obéit jamais, je lui répète dix, vingt, trente fois la même chose, et c’est comme si je n’avais rien dit ! Ça fait monter une angoisse en moi que vous ne pouvez imaginer… Et alors…
LA FILLETTE – Tu prends le couteau et tu veux te tuer, et tu avales des médicaments, et tu dis tout le temps que c’est ma faute !
LA MÈRE, commençant à s’énerver – Eh bien oui, c’est ta faute ! Si tu m’écoutais seulement ! Au moins une fois ! (Sa voix devient très forte et stridente.)
LA FILLETTE, éclatant en sanglots de colère – C’est ça, c’est tout le temps moi ! Tout le temps ! Jamais toi, jamais, jamais ! (Elle commence à taper fort des pieds sur le sol.)
Entre les sanglots furieux de la fillette, les cris de la mère, les pieds qui tapent le sol, le bruit devient vite à peine supportable. Le psy est hébété, totalement dépassé.
LA FILLETTE – T’es pas ma mère, t’es une sorcière ! Une méchante sorcière !
LA MÈRE – C’est toi, la sorcière ! Depuis que tu es née ! Si j’avais su, j’aurais… j’aurais…
Le psy plonge dans son abîme.
LE PAPA – Avorté ? C’est ça que tu veux dire, mère affreuse ?
LE JUGE – Allons, allons, cher monsieur, ne nous emballons pas… Adoptons pour l’instant la présomption d’innocence, s’il vous plaît.
LE PASSIONNÉ – Ah ouais ? Et jusqu’à quand ? Jusqu’à ce qu’elle se fasse poignarder, cette pauvre môme ? Ou sa mère ? Et le chef… Bloqué, comme d’habitude… Wake up, bon Dieu !
LA MUSE – Eh oui, ces femmes… Tantôt sorcières, tantôt fées, tantôt nymphes, tantôt déesses… Le secret des femmes, des filles, je vous le dirai en chuchotant : elles peuvent passer de l’une à l’autre, parfois vite, parfois lentement. Tout dépend du contexte, des paroles qu’elles vont entendre… À bon entendeur, salut ! (Elle disparaît dans un coin d’ombre.)
Le visage du psy s’éclaire. Il reprend une position affirmée et coupe le duel entre les deux prétendues sorcières.
LE PSY, s’adressant à la mère : Madame, vous pensez donc que dans votre fille se cache une sorcière, c’est bien cela ?
LA MÈRE – Euh… oui…
LE PSY, s’adressant à la fillette – Et toi, ma petite, tu penses que dans ta mère se cache une sorcière, c’est cela ?
LA FILLETTE – Euh… oui…
LE PSY, se levant de sa chaise et faisant un geste théâtral – Alors, si on devait faire apparaître cette sorcière cachée sur une feuille blanche, pour qu’on voie mieux de quoi elle a l’air, pour mieux la combattre ensemble, quelle forme prendrait-elle ? (D’une voix grave :) Là, maintenant ?
La fillette prend tout de suite un crayon à papier et se met à dessiner une affreuse sorcière, à l’œil perçant, aux dents terrifiantes, avec plein de verrues sur le nez.
LE PSY, s’adressant d’abord à la mère – Quand cette sorcière est là, devant vous, là, maintenant, qu’est-ce qu’elle vous fait ?
LA MÈRE, se retirant instinctivement en arrière – Peur… Je ne peux pas la voir… J’ai peur…
LE PSY, se tournant vers la fillette – Et à toi, qu’est-ce qu’elle te fait ?
LA FILLETTE – Elle est horrible… J’ai peur… Mais je veux l’affronter !
LE PSY – Dis donc, quel courage ! Et quelle bonne idée ! Je vais te demander de penser que ce crayon est ta baguette magique et qu’avec cette baguette magique, tu peux transformer cette sorcière horrible en autre chose. Mais, avant que tu ne commences à utiliser ta baguette magique, prends simplement quelques respirations lentes et profondes et laisse-toi accompagner par ces mouvements que je vais faire sur tes épaules, comme cela, pour t’aider à entrer dans les images de ton esprit. (Il tapote les épaules de la fillette de manière alternative.)
La fillette, absorbée par son dessin, le transforme lentement, en commençant par gommer, au fur et à mesure, les horribles traits de la sorcière. À la place de l’affreuse bouche aux dents rares et acérées, elle dessine une bouche charnue et arborant d’abord un sourire timide, puis un sourire de plus en plus large. Pendant ce temps, la mère semble absorbée par le dessin de sa fille et son propre visage se transforme de manière synchrone : sa bouche devient souriante, les rides de la peur et de la colère s’estompent, les sourcils s’apaisent, les yeux se mettent à briller et à exprimer eux aussi un grand sourire.
Spontanément, mère et fille se regardent… et se sourient.
LE PSY, se focalisant d’abord sur le produit final – Oh, le nouveau visage est très différent ! C’est celui d’une… ?
LA MÈRE – Fée !
LA FILLETTE, contente : Oui maman, tu as deviné !
La petite court dans les bras de sa mère, qui l’accueille à chaudes larmes, cette fois-ci de joie.
LE PSY – Nous aurons sans doute besoin de nous revoir pour élaborer ensemble une méthode pour faire apparaître cette belle et douce fée pacificatrice là où la sorcière pourrait revenir régner sur votre relation, en maîtresse suprême… Car de tels moments, hélas, reviendront ! Et je me dis qu’il serait bon, quand l’une ou l’autre de vous sentira les premiers signes du grand débarquement de la sorcière dans votre vie, que vous la fassiez tout de suite apparaître au grand jour, pour mieux la combattre. On combat toujours mieux un ennemi qu’on voit qu’un ennemi caché ! Et puis, les sorcières n’aiment pas être prises en photo au grand jour ! C’est cela que je vous demande : de la prendre en photo, en la dessinant. Puis de voir ensemble, et peut-être aussi avec l’aide de quelqu’un d’autre à la maison, peut-être le père, si vous pouvez de nouveau faire revenir la fée…
LA MÈRE – En effet, c’est une bonne idée ! Mon mari est souvent obligé de faire le tampon entre ma fille et moi, et bien souvent on finit par se disputer entre nous… Et alors, tout le monde crie, tout le monde est mal…
LE PSY – Et c’est la sorcière qui a gagné contre tous… Eh oui, c’est bien triste. Triste et décourageant.
LA MÈRE – C’est tout à fait ça ! On est tellement découragée qu’on finit par se dire : à quoi bon continuer à vivre ?
LE PSY – Eh oui, et ça fait le bonheur des sorcières, quand les humains, les vrais, ne voient plus pourquoi ils doivent vivre, se découragent et commettent parfois les pires choses contre eux-mêmes et contre les autres… C’est cela qui les conduit vers les cimes du plaisir, les sorcières : quand les humains finissent par vouloir tuer la vie.
La mère semble saisie par ces propos, puis regarde le psy dans les yeux.
LA MÈRE – Merci, monsieur, je m’en souviendrai… La prochaine fois, mon mari pourra venir aussi ?
LE PSY – Non seulement il pourra, mais il est cordialement attendu !
La fillette, ne perdant pas un mot de ce qui se dit, gri...