L'invention de l'appartenance
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L'invention de l'appartenance

La littérature québécoise en mal d'autochtonie

  1. 246 pages
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L'invention de l'appartenance

La littérature québécoise en mal d'autochtonie

À propos de ce livre

Dans les situations hĂ©ritĂ©es de la dĂ©territorialisation – Ă  l'origine de la prĂ©sence française en AmĂ©rique –, comment prĂ©tendre Ă  une certaine autochtonie? Au-delĂ  des frontiĂšres entre ceux qui sont Ă©tablis et les populations dĂ©placĂ©es, comment la libertĂ© d'imaginer l'autre conduit-elle Ă  concevoir l'appartenance en assumant l'histoire coloniale?Sur l'horizon continental des littĂ©ratures francophones, oĂč l'auteure situe le texte quĂ©bĂ©cois, l'autochtonie est l'affaire de tous. Qu'elle soit parĂ©e des signes de l'indianitĂ©, projetĂ©e sur l'Ă©cran virtuel de l'art, partagĂ©e par plusieurs identitĂ©s, dĂ©rivĂ©e d'une mĂ©moire prĂ©nationale ou sĂ©crĂ©tĂ©e par une rĂ©sistance Ă  des pouvoirs rĂ©ducteurs, elle est le vecteur d'un idĂ©al d'authenticitĂ©. Sa quĂȘte module les oeuvres Ă  l'Ă©tude. Le mythe de fondation – qui confĂšre une lĂ©gitimitĂ© au discours social et politique – fait place Ă  des fantasmes qui renou­vellent l'appartenance par des propositions originales, lui donnant un ancrage sur diffĂ©rents territoires symboliques.L'approche anthropologique ici adoptĂ©e s'appuie sur une synthĂšse des principaux enjeux identitaires formulĂ©s par la fiction littĂ©raire, depuis les annĂ©es 1970 jusqu'au dĂ©but du XXIe siĂšcle. Le panorama des figures de l'appartenance qui en rĂ©sulte offre une contribution remarquable Ă  la rĂ©flexion actuelle sur les dĂ©fis du vivre-ensemble.

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Informations

Année
2018
ISBN de l'eBook
9782760639843

CHAPITRE 1

Sur le territoire de l’indianitĂ©,
l’identitĂ© frontaliĂšre

Nous n’avons pas de mains nous avons tuĂ© l’Indien et
nous avons tendus nos poignets à l’oppresseur c’est
notre deuil c’est notre souillure
Nous n’avons plus de mains que ce pays Ă©norme et
sauvage et qui nous tient accrochés au pÎle
Jacques Brault, Mémoire
Dans sa GenĂšse des nations et cultures du Nouveau Monde, GĂ©rard Bouchard fait du mĂ©tissage une condition de rĂ©novation d’un imaginaire collectif cristallisĂ©, depuis le XIXe siĂšcle, autour du mythe de la survivance française en AmĂ©rique. Ce postulat commande l’adoption d’un nouveau paradigme pour orienter la construction identitaire, celui du bĂątard, que Bouchard dĂ©crit en ces termes:
ensauvagĂ© comme au dĂ©but (Ă  l’image et dans le sillage de ses devanciers indigĂšnes et europĂ©ens), s’abreuvant Ă  toutes les sources proches ou lointaines, mĂȘlant et dissipant tous ses hĂ©ritages, rĂ©pudiant ses ancĂȘtres rĂ©els, imaginaires et virtuels, il s’inventerait dans cette position originelle un destin original qu’il pourrait enfin tutoyer, dans l’insouciance des ruptures et des continuitĂ©s (2000: 182).
La mĂ©taphore de l’«ensauvagement» renoue avec la rencontre originelle des cultures autochtones et europĂ©ennes. En dĂ©pit de l’idĂ©al de rupture dont le bĂątard est porteur en tant qu’objet d’identification, le recours au mĂ©tissage assure une continuitĂ© historique. Il atteste une autochtonie fantasmĂ©e par la filiation revendiquĂ©e avec les acteurs marginaux de la colonie française, coureurs des bois, voyageurs, traducteurs, hĂ©ros d’une culture populaire de la mixitĂ©. Bouchard a d’ailleurs mis Ă  contribution l’art de la fiction pour corroborer ses thĂšses, en rĂ©inventant le roman du terroir dans Mistouk (2002), notamment. La mobilitĂ© y est prĂ©sentĂ©e comme une maniĂšre d’habiter le territoire, de transcender la conflictualitĂ© historique entre sĂ©dentaires et nomades, Blancs et premiers peuples, colonisateurs et colonisĂ©s. Du point de vue de l’historien, la mobilitĂ© et la mixitĂ© seraient plus adĂ©quates au dĂ©veloppement de la collectivitĂ© quĂ©bĂ©coise, car elles s’ancrent dans une culture populaire. Dans cette optique, Maria Chapdelaine (1988 [1916]) offre une image d’isolement qui ne reflĂ©terait pas la «rĂ©alité» de l’époque de la colonisation ou, en d’autres termes, l’expĂ©rience communautaire dans son rapport au territoire:
Louis HĂ©mon a fait un roman de l’enracinement, de la tradition, de la mĂ©moire. C’est assez Ă©trange, car il s’agit aprĂšs tout d’une rĂ©gion de colonisation qui se caractĂ©rise d’abord par l’instabilitĂ© et par l’ouverture Ă  l’amĂ©ricanitĂ©, au sens continental [
]. Je ne nous reconnais que trĂšs partiellement lĂ -dedans. (Bouchard et Lacombe 1999: 100)
Selon Bouchard, qui fait l’économie de l’esthĂ©tique de l’Ɠuvre pour s’attarder au mode de vie reprĂ©sentĂ©, il n’y aurait Ă©galement «rien de plus faux que la sociĂ©tĂ© rurale dĂ©peinte par FĂ©lix-Antoine Savard» (126) dans Menaud, maĂźtre-draveur (1937). Le renouvellement de la mythologie identitaire qu’il oppose Ă  la tradition de l’enracinement (vĂ©hiculĂ©e par l’élite religieuse) mĂšne Bouchard Ă  repenser l’autochtonie du QuĂ©bĂ©cois en embrassant plus large, car il met cette derniĂšre en relation avec les rĂ©alitĂ©s autochtones amĂ©ricaines (dont les racines sont plurielles) tout en la projetant sur l’horizon d’un devenir. Cette posture intellectuelle a un effet libĂ©rateur, dans la mesure oĂč elle confĂšre Ă  l’imagination le pouvoir de rĂ©inventer l’appartenance. Toutefois, il est lĂ©gitime de se demander si cela n’entraĂźne pas un rĂ©visionnisme discutable, la vĂ©ritĂ© des Ɠuvres du passĂ© Ă©tant traitĂ©e avec dĂ©sinvolture quant au rapport que celles-ci entretiennent avec leur Ă©poque d’émergence.
L’écrivain amĂ©ricain Clark Blaise (d’origine canadienne-française) rend ainsi compte de la dĂ©marche inhĂ©rente au travail du romancier, dont la visĂ©e ne serait pas, selon lui, de reconstruire le passĂ©, mais de rendre visible ce qui subsiste de lui dans un prĂ©sent en quĂȘte de sens:
ce qui importe pour un romancier, ce n’est pas d’ĂȘtre un chercheur fidĂšle au passĂ© mais plutĂŽt de reconnaĂźtre les traces du passĂ© qui demeurent les rĂ©flexes qui n’ont pas donnĂ© lieu Ă  l’action, que nous ne connaissons pas, qui sont enterrĂ©s, qui nous motivent, nous troublent et nous inspirent encore, une fois que les structures apparentes sont depuis longtemps disparues. La diffĂ©rence entre un roman historique et un roman moderne dont l’intrigue se situe dans un cadre historique, c’est prĂ©cisĂ©ment cela; l’un tente de reconstruire, l’autre rĂ©-imagine. (2001: 27)
Dans l’optique de Blaise, la remise en cause de l’imaginaire de l’appartenance passe par la reconnaissance des potentialitĂ©s de l’Histoire que la crĂ©ation a comme fonction de dĂ©ployer. C’est en ce sens que le romancier mexicain Carlos Fuentes concevait la fiction comme une «mĂ©moire du futur» (1985) dans un contexte amĂ©ricain oĂč la tradition est, depuis les DĂ©couvertes, une dimension temporelle Ă  inventer par l’écriture. Dans les Ɠuvres quĂ©bĂ©coises du terroir, la «mĂ©moire du futur» s’ancre dans le fantasme de l’autochtonie que reprĂ©sente le «mythe de la survivance» tel que le dĂ©finit Fernand Dumont (1993), c’est-Ă -dire comme le rĂ©tablissement d’une continuitĂ© historique par une appropriation territoriale aprĂšs la conquĂȘte anglaise. Dans l’entreprise intellectuelle de Bouchard, cependant, le fantasme de l’autochtonie est liĂ© Ă  un dĂ©sir mĂ©tis, Ă  l’instar de la fiction romanesque qui s’approprie le territoire symbolique de l’indianitĂ©.
Louis Hamelin, Robert Lalonde et RĂ©jean Ducharme explorent pour leur part les conflits inhĂ©rents Ă  la projection du dĂ©sir mĂ©tis sur ce territoire. Chacun Ă  sa maniĂšre, ces romanciers repoussent les frontiĂšres de l’identitĂ© en faisant de la figure de l’Indien un outil de rĂ©vision critique des schĂšmes de l’appartenance. Dans Cowboy, de Louis Hamelin, et Sept lacs plus au nord, de Robert Lalonde, romans parus tous deux en 1993, le fantasme de l’autochtonie est intimement associĂ© Ă  l’arriĂšre-pays. Il transparaĂźt d’abord dans la volontĂ© des hĂ©ros de se faire autre au contact de la rĂ©alitĂ© amĂ©rindienne, porteuse d’une symbolique des origines. Or, l’investissement du territoire de l’indianitĂ© relĂšve d’une projection de l’Indien imaginaire sur l’autre en prĂ©sence. Qu’il s’agisse du Mohawk d’Oka (aprĂšs la crise de 1990) ou d’une communautĂ© de la CĂŽte-Nord, la reprĂ©sentation des PremiĂšre Nations oscille entre le bon et le mauvais sauvage, pour reprendre les lieux communs des chroniques de la Nouvelle-France. PlutĂŽt qu’un rĂ©sultat, le mĂ©tissage est une visĂ©e. Il se manifeste par une tension constante, faite de symbioses et de conflits, de mĂȘme que par une forte ambivalence identitaire qui caractĂ©rise les hĂ©ros de Lalonde et de Hamelin, partagĂ©s entre deux possibles de l’AmĂ©rique: le monde du Blanc et celui de «l’Indien», tel qu’il est dĂ©signĂ© dans les Ɠuvres de ces auteurs.
Historiens et sociologues ont reconnu le rĂŽle central du spectre de l’indianitĂ© au sein de l’imaginaire de l’appartenance quĂ©bĂ©cois. Selon Fernand Dumont, l’Indien a toujours «occupĂ© une grande place dans la symbolique de la collectivitĂ© francophone», oĂč il se charge d’une connotation positive (1993: 68). Quant Ă  GĂ©rard Bouchard, il prĂ©cise que c’est «l’image-repoussoir de l’AmĂ©rindien tortionnaire et cannibale» qui se serait imposĂ©e par la suite, ce qu’il attribue Ă  un dĂ©ni de l’amĂ©ricanitĂ© (2000: 87, 88-90). Pour Denys DelĂąge, l’ambivalence inhĂ©rente au rĂŽle symbolique des premiers peuples est Ă  expliquer selon cette hypothĂšse: ce serait la peur de passer pour des «Sauvages» – de subir le mĂȘme sort que celui des PremiĂšres Nations (comme des MĂ©tis et des Acadiens) – qui aurait causĂ© la distanciation des Canadiens d’avec leurs origines «mĂ©tisses» Ă  la suite de la ConquĂȘte (1991: 27).
Quoi qu’il en soit des hypothĂšses interprĂ©tatives, celles-ci relĂšvent d’une conception occidentale du rapport Ă  la prĂ©sence amĂ©rindienne, marquĂ©e par la dualitĂ© sur laquelle elle s’est historiquement construite. Comme le fait remarquer l’anthropologue Pierre Beaucage, la comprĂ©hension de cette prĂ©sence est partagĂ©e entre «une vision idĂ©ale de l’amĂ©rindianitĂ© (qu’on retrouve en filigrane, de Colomb aux thĂ©ologiens de la libĂ©ration, en passant par BartolomĂ© de Las Casas) et une dĂ©finition nĂ©gative, celle de brebis Ă©garĂ©es qu’il faut ramener au bercail» (2009: 210). Une telle dualitĂ© est Ă©galement Ă  l’Ɠuvre dans les romans de Lalonde, de Hamelin et de Ducharme, oĂč la prĂ©sence refoulĂ©e des PremiĂšres Nations fait retour sous la figure de l’Indien. En tant que fantasme de l’autochtonie, cette figure tient lieu de rĂ©fĂ©rence sur le plan de l’imaginaire. Elle renvoie au hĂ©ros quĂ©bĂ©cois le reflet de la dualitĂ© dĂ©terminant son rapport Ă  l’amĂ©ricanitĂ©, tout en le mettant face Ă  sa propre image: celle du reprĂ©sentant des pouvoirs hĂ©gĂ©moniques qu’il a hĂ©ritĂ©s de l’Histoire.
L’identification avec l’Indien engendre des zones de proximitĂ©, voire d’hybriditĂ©, qui sont faites d’empathie tout comme de conflits. Les hĂ©ros de Lalonde et Hamelin Ă©voluent dans ces espaces frontaliers. Fortement indianisĂ©s, ils partagent les caractĂ©ristiques d’un personnage-clef de la littĂ©rature quĂ©bĂ©coise, selon RĂ©al Ouellet: le nomade (Ouellet 1994: 19; Ouellet, Beaulieu et Tremblay 1997). Leur caractĂšre composite est l’indice d’un possible du mĂ©tissage tout en Ă©tant porteur de l’ambivalence caractĂ©ristique du rapport du QuĂ©bĂ©cois francophone Ă  ceux que Robert Lalonde appelle, dans la dĂ©dicace du roman intitulĂ© Le dernier Ă©tĂ© des Indiens (1982), nos «semblables diffĂ©rents».

Le corps de l’Indien:
pour une rĂ©appropriation de l’origine

Durant l’étĂ© 1990 a eu lieu un affrontement entre les Mohawks de la communautĂ© de Kanesatake et la police provinciale quĂ©bĂ©coise, qui s’est soldĂ© par l’intervention de l’armĂ©e canadienne. La cause de la crise: un projet de construction de terrain de golf dans une zone de la municipalitĂ© d’Oka que les Mohawks revendiquent. Comme il apparaĂźtra dans ce livre, la crise d’Oka est un Ă©vĂ©nement qui a marquĂ© l’espace littĂ©raire, notamment par son rappel dans les Ɠuvres de Francine NoĂ«l, Nicolas Dickner et Monique Proulx. Quant Ă  Robert Lalonde, il publiait, trois ans aprĂšs les Ă©vĂ©nements, Sept lacs plus au nord. Ce roman situe l’action dans le sillage de la crise d’Oka, oĂč se sont trouvĂ©s impliquĂ©s ceux-lĂ  mĂȘmes qui peuplaient StadaconĂ© Ă  l’arrivĂ©e de Jacques Cartier, et qui allaient avoir un rĂŽle essentiel dans le scĂ©nario manichĂ©en au fondement du mythe des saints martyrs.
Les tortures infligĂ©es aux jĂ©suites de la Nouvelle-France par les Iroquois ont, de fait, fortement marquĂ© l’imaginaire canadien-français. Dans Sept lacs plus au nord, ce lieu commun de l’histoire de la colonisation sert de dĂ©clencheur Ă  l’action romanesque. Alors que Michel, le protagoniste principal, assiste au drame tĂ©lĂ©visĂ© de l’actualitĂ©, c’est une image d’affrontement entre le bien et le mal qui s’impose: «[un] soldat blond, hĂ©roĂŻque, propre, debout devant son ennemi noir, le Mohawk, le warrior sanguinaire» (Lalonde 2000 [1993]: 15). Outre la rĂ©actualisation de l’Indien barbare et satanisĂ© par le traitement tĂ©lĂ©visuel, la mythologie du Far West est plaquĂ©e sur le rĂ©el pour en faire une fiction fondĂ©e sur la lutte sans nuances entre cowboys et sauvages. À travers ce scĂ©nario de «dĂ©jĂ -vu» se profile le visage d’un «Indien» en qui Michel reconnaĂźt le complice de sa vie passĂ©e Ă  Oka, le frĂšre adulĂ© de l’enfance, mais aussi l’objet du dĂ©sir. Le narrateur fait alors le rĂ©cit du retour de Michel dans son village natal, pour retrouver le corps de celui qui se cache derriĂšre le stĂ©rĂ©otype guerrier et qui renvoie au paradis perdu de l’origine autochtone.
La gĂ©nĂ©alogie de Michel comprend une branche iroquoise. Selon son expression, il est un «demi-MĂ©tis Ă©cartelé» (47) entre les deux mondes qui coexistent sur un mĂȘme territoire, dans ce pays que son pĂšre appelait «les terres volĂ©es» (48). Pendant la crise d’Oka, c’est ce mĂȘme territoire qui constitue la scĂšne du conflit entre les populations blanche et autochtone qui le partagent. HĂ©ritier du drame de la ConquĂȘte, Michel se trouve dĂšs lors habitĂ© par une violence atavique qui opĂšre une scission au sein de son ĂȘtre. Le narrateur rend explicite la crise identitaire que suscitent en lui «ses deux peaux de nationalitĂ©s», «le rouge et le blanc mĂȘlĂ©s»:
Ne restait que cette déchirure qui avait tout fondé, tout décidé de lui, depuis toujours et pour toujours. Double vie. Polarités irréconciliables et pourtant jointes, réunies, accolées par force au plus enfoui du corps. Douleur et allégresse, depuis le commencement accouplées [
]. (13)
Le mĂ©tissage n’est pas ici le principe d’une nouvelle identitĂ©, rĂ©sultat d’une situation gĂ©nĂ©rique de mĂ©langes, comme le dĂ©finit Sherry Simon (1999: 31). Au contraire, les diffĂ©rences sont maintenues dans un rapport conflictuel. Ainsi, Michel est le microcosme d’une situation historique cristallisĂ©e par la crise d’Oka, la psychologie du personnage correspondant Ă  une dualitĂ© irrĂ©ductible. La frontiĂšre qui sĂ©pare le monde blanc de la prĂ©sence amĂ©rindienne prend deux formes. Conçue comme une dĂ©chirure tout au dĂ©but du rĂ©cit, elle s’estompe au fur et Ă  mesure que le hĂ©ros poursuit sa quĂȘte, dans un pĂ©riple qui se termine par l’expression symbolique d’un renouveau identitaire.
AprĂšs ĂȘtre arrivĂ© Ă  Oka, Michel entreprend un voyage en voiture, guidĂ© par un plan laissĂ© Ă  son attention par l’Indien qui s’est retirĂ© dans la forĂȘt pour aller y mourir. Ce n’est pas un hasard si le tracĂ© des lieux que traverse Michel correspond Ă  une montĂ©e vers le Nord, Ă  partir d’Oka jusqu’au lac Camachigama. Tout en empruntant cette mĂȘme voie par laquelle de La VĂ©rendrye a repoussĂ© les limites du territoire vers l’ouest, Michel renoue avec un nomadisme ancestral. Suivre les traces de l’Indien occasionne par consĂ©quent le passage d’une double frontiĂšre, spatiale et temporelle. De fait, la route parcourue engage Ă  remonter le cours de l’Histoire et Ă  effectuer un pĂšlerinage dans le passĂ©, pour ainsi satisfaire son «appĂ©tit de raccommodement» (Lalonde 2000 [1993]: 38), ce parcours Ă©tant ponctuĂ© de souvenirs de la vie d’avant, du temps de son alliance avec l’Indien, «son frĂšre» (105), maintenant devenu «fantĂŽme» (40).
DĂšs les annĂ©es 1970, la critique littĂ©raire s’est intĂ©ressĂ©e Ă  la symbolique du Nord quĂ©bĂ©cois, reprĂ©sentatif d’une frontiĂšre conformĂ©ment au sens que Frederick Jackson Turner lui donnait dans le contexte de la formation des États-Unis, c’est-Ă -dire en tant que processus de peuplement sur une aire en constant dĂ©placement. En tant qu’espace de rĂ©gĂ©nĂ©ration (Morissonneau 1978: 107), la frontiĂšre du Nord invite Ă  renouer avec le geste d’appropriation du territoire par un ensauvagement originel. Jean Morency a montrĂ© que ce scĂ©nario est constitutif d’un «mythe amĂ©ricain», rĂ©cit ayant valeur de paradigme pour lire la fiction quĂ©bĂ©coise et racontant ceci:
comment des hommes [
] se sont arrachĂ©s Ă  un monde caractĂ©risĂ© par la stabilitĂ©, ou imaginĂ© en tant que tel, pour s’enfoncer dans l’espace amĂ©ricain, Ă  la recherche d’un Ă©den ou d’une utopie, pour s’y retrouver face Ă  face avec l’Indien, et en revenir finalement transformĂ©s (1994: 12).
Vue dans ce cadre symbolique, la traversĂ©e du Nord Ă©quivaut, pour le hĂ©ros de Lalonde, Ă  passer de l’autre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre qui clive son identitĂ© pour retrouver l’Indien en lui.
La composante identitaire de l’origine perdue se manifeste par l’intermĂ©diaire des descriptions d’une nature Ă©veillant la sensualitĂ© de Michel, laquelle est un trait fondamental de l’indianitĂ© (d’un point de vue occidental). En effet, ce qui est au cƓur de la quĂȘte du hĂ©ros, c’est l’homo sylvestris qui hante l’imaginaire de la Renaissance ou cette «part maudite et refoulĂ©e de l’Occidental» (Lestringant 1992: 213) Ă  laquelle s’est rendu le coureur des bois historique et qui est ici hypostasiĂ©e dans le corps de l’Indien. Comme le souligne le narrateur: «C’est le corps de l’Indien, dans son corps Ă  lui, qui s’est passionnĂ© en restant naturel, qui a aimĂ© sans chercher Ă  tout prendre, sans vouloir tout donner» (Lalonde 2000 [1993]: 42). Et encore:
Le corps de l’Indien, c’est tout ce que Michel a de plus grand que lui-mĂȘme, de plus fort que lui-mĂȘme, de plus vivant que lui-mĂȘme. Ce n’est ni un souvenir ni une affabulation – un mythe, peut-ĂȘtre, pourquoi pas, puisqu’il fonde sans cesse la beautĂ© et la force et qu’il aide Ă  vivre – mais sĂ»rement un hĂ©ros, ou un mentor, si on veut, une hypothĂšse de dieu [
]. (43)
Bien au-delĂ  d’une fantasmagorie homosexuelle, l’Indien, intĂ©riorisĂ© par le hĂ©ros, est ainsi instaurĂ© en un idĂ©al d’appartenance. La constituante blanche lui est subordonnĂ©e et se trouve projetĂ©e vers cet absolu du dĂ©sir dotĂ© d’un potentiel de transfiguration. Aussi le corps de l’Indien est-il apprĂ©hendĂ© dans le cadre d’une symbolique chrĂ©tienne, puisqu’il prend la place du corpus dei en des termes qui renvoient explicitement Ă  l’Eucharistie:
le corps de l’Indien de chair s’est fait verbe. Il y a eu transsubstantiation: prends et mange, ceci est mon corps, ceci est mon sang, ce sont mes muscles dans ta course, pour t’aventurer lĂ  oĂč tu ne sauras jamais aller tout seul, c’est mon souffle qui fera ton endurance [
]. (43)
Le rituel de la communion est ici clairement associĂ© au cannibalisme. Comme l’a fait valoir Frank Lestringant: «La thĂ©ophagie, qui constitue le leitmotiv de la polĂ©mique sacramentaire, participe de l’anthropophagie, puisque JĂ©sus-Christ est appelĂ© par l’Écriture aussi bien “Fils de l’homme” que “Fils de Dieu”.» (1992: 205) Il y aurait anthropophagie dans le fait de manger le corps mystique, car celui-ci reprĂ©sente une humanitĂ© qui se trouve symboliquement dĂ©vorĂ©e. Dans Sept lacs plus au nord, toutefois, la relation entre les acteurs de l’imaginaire chrĂ©tien est inversĂ©e, puisque ce n’est pas le Blanc qui est soumis en saint martyr aux forces amĂ©ricaines. En effet, ces derniĂšres sont dĂ©sinvesties du pouvoir cannibale que s’approprie le hĂ©ros de Lalonde. L’image de dĂ©voration permet de rendre compte d’un fantasme d’incorporation de l’altĂ©ritĂ© amĂ©rindienne et des qualitĂ©s qui lui sont attribuĂ©es dans une logique d’assimilation. Quant Ă  la rĂ©fĂ©rence faite Ă  la transsubstantiation, elle renvoie Ă  l’éveil du corps sexuĂ©, dont l’Indien est une rĂ©ification.
Dans Le grand voyage du pays des Hurons (1990 [1632]), le rĂ©collet Gabriel Sagard avait fait Ă©tat de ses remarques sur les «mƓurs sauvages», en insistant sur leurs qualitĂ©s qu’il juge moralement supĂ©rieures Ă  celles des Français. La libertĂ© sexuelle qu’il dĂ©crit a Ă©tĂ© commentĂ©e Ă  profusion; elle est devenue un thĂšme associĂ© au territoire amĂ©ricain, tout comme la beautĂ© et la force naturelle du corps «primitif» se sont rĂ©vĂ©lĂ©es les signes d’une condition adamique.
[L]a nuit venue les jeunes femmes et filles courent d’une cabane Ă  l’autre, comme font, en cas pareil, les jeunes hommes de leur cĂŽtĂ©, qui en prennent par oĂč bon leur semble, sans aucune violence toutefois, remettant le tout Ă  la volontĂ© de la femme. Le mari fera le semblable Ă  sa voisine, et la femme Ă  son voisin; aucune jalousie ne se mĂȘle entre eux pour cela, et ils n’en reçoivent aucune honte, infamie ou dĂ©shonneur. (Sagard 1990 [1632]: 120)
Porte-parole de la nature, sans «tien ni mien», le peu...

Table des matiĂšres

  1. AVANT-PROPOS
  2. INTRODUCTION
  3. Les fantasmes de l’autochtonie en comparaison
  4. CHAPITRE 1
  5. Sur le territoire de l’indianitĂ©, l’identitĂ© frontaliĂšre
  6. CHAPITRE 2
  7. Entre folklore et modernitĂ©, habiter le territoire de l’art
  8. CHAPITRE 3
  9. Pour une autochtonie partagée: aménager le territoire de la diversité
  10. CHAPITRE 4
  11. Les temps autres de l’appartenance
  12. CHAPITRE 5
  13. Les poĂ©tiques du Divers: au plus prĂšs de l’authenticitĂ©
  14. CONCLUSION
  15. Du dépaysement à la rencontre
  16. BIBLIOGRAPHIE
  17. CRÉDITS ET REMERCIEMENTS

Foire aux questions

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