Traduit par Hildegund Janzing. Alain Cuerrier et Denis BarabĂ©Deux chercheurs passionnĂ©s donnent Ă redĂ©couvrir les textes fascinants, tout juste traduits en français, du botaniste allemand Johannes Reinke (1849-1931).Principalement connu pour ses travaux en phycologie, en physiologie et en biologie, Reinke a aussi Ă©crit le premier livre ayant pour titre Introduction Ă la biologie thĂ©orique (1901), une discipline qu'il considĂ©rait comme analogue Ă la physique thĂ©orique. Il s'intĂ©ressait Ă©galement Ă la politique et Ă la thĂ©ologie, ce qu'expliquent bien les auteurs dans l'introduction de cet ouvrage riche de rĂ©flexions Ă©pistĂ©mologiques et historiques tant sur l'homme que sur les concepts qui tenaient lieu de pensĂ©e biologique Ă la fin du XIXe siĂšcle. Ce livre, constituĂ© dans sa partie la plus volumineuse des Ă©crits de Reinke â qui ne cessa de chercher Ă Ă©tablir un lien entre sa pensĂ©e scientifique et sa pensĂ©e thĂ©ologique pour parvenir Ă une conception unifiĂ©e du monde â, sera d'un grand intĂ©rĂȘt pour les lecteurs francophones fĂ©rus de botanique, d'histoire et de philosophie. L'autobiographie de Reinke, illustrant son cheminement et ses prĂ©occupations de croyant, aidera Ă mieux apprĂ©hender les concepts clĂ©s de sa philosophie.

- 288 pages
- French
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BotanyPHILOSOPHIE DE LA BOTANIQUE
Johannes Reinke
Titre original: Philosophie der Botanik, von Dr. J. Reinke. Leipzig, 1905, Verlag von Johann Ambrosius Barth.
Préface
Le 16 septembre 1750, LinnĂ© Ă©crivait la prĂ©face de sa Philosophia Botanica1. Ce livre est essentiellement une organographie, une terminologie, une systĂ©matique. LinnĂ© Ă©tait tellement impressionnĂ© par la diversitĂ© des formes de plantes que cela mettait en arriĂšre-plan les considĂ©rations intĂ©gratives; elles ne sont toutefois pas absentes de son livre. Certaines des citations les plus intĂ©ressantes de LinnĂ©, Ă la vue desquelles il se rĂ©vĂšle ĂȘtre un artiste inĂ©galĂ© de lâexpression, ont Ă©tĂ© rassemblĂ©es en annexe.
Depuis 155 ans, aucun livre du mĂȘme titre nâa Ă©tĂ© publiĂ©. Tandis que la philosophie de la botanique de LinnĂ© rassemble les Ă©lĂ©ments les plus spĂ©cifiques et les plus positifs de sa science, le livre qui suit propose de discuter les notions gĂ©nĂ©rales de la botanique actuelle. Il sâagit de notions auxquelles je me suis moi-mĂȘme intĂ©ressĂ© au cours des derniĂšres annĂ©es et qui reviennent dans les diffĂ©rents chapitres sous divers Ă©clairages. Par manque dâespace, il fallait de toute façon me restreindre Ă mon propre domaine. Pour la mĂȘme raison, il a fallu renoncer aux rĂ©fĂ©rences dĂ©taillĂ©es; les sources ne sont citĂ©es que si un paragraphe a Ă©tĂ© transcrit textuellement. Je prie le lecteur de suivre mes rĂ©flexions sans parti pris; les divergences dâopinions ne manqueront pas.
Peut-ĂȘtre me reprochera-t-on mes points de vue qui aujourdâhui ne concordent pas toujours intĂ©gralement avec ceux exprimĂ©s antĂ©rieurement, par exemple ceux concernant la notion de forces psychiques. Je trouverais une certaine louange dans un tel blĂąme, car loin de moi lâidĂ©e de montrer avec fiertĂ© que je persiste «inĂ©branlablement» dans des positions prises il y a des annĂ©es. Je prends plutĂŽt soin de retravailler sans cesse mes points de vue, de les faire progresser et de les amĂ©liorer.
Si quelquâun est tentĂ© de demander comment le prĂ©sent Ă©crit se positionne face Ă mon «Introduction Ă la biologie thĂ©orique», alors je prĂ©ciserai que les deux livres se complĂštent2.
Kiel, 16 novembre 1904
J. Reinke
J. Reinke
1. Pour LinnĂ©, il sâagit essentiellement dâune thĂ©orie de la botanique qui au XVIIIe siĂšcle portait essentiellement sur la morphologie et la systĂ©matique. Ă cette Ă©poque, le terme philosophie Ă©tait employĂ© dans un sens gĂ©nĂ©ral pour dĂ©signer un savoir thĂ©orique scientifique. Dâailleurs, chez Reinke (Einleitung in die theoretische Biologie, Von GebrĂŒder Paetel, Berlin, 1901), il nâexiste pas de limite nette entre la philosophie de la biologie et la biologie thĂ©orique. Notons que LinnĂ© est un tenant de la philosophie mĂ©caniste (G. Barsanti, «LinnĂ© et Buffon: deux visions diffĂ©rentes de la nature et de lâhistoire naturelle», dans T. Hoquet [dir.], Les fondements de la botanique. LinnĂ© et la classification des plantes, Vuibert, Paris, 2005, p. 103-130), un point de vue qui rejoint certes Reinke, chez qui le mĂ©canisme prend une grande place, malgrĂ© le caractĂšre nĂ©ovitaliste de ses Ă©crits.
2. Rappelons que lâ«Introduction Ă la biologie thĂ©orique» est le premier livre oĂč biologie thĂ©orique figure dans le titre. Or, cet ouvrage se fonde en grande partie sur des exemples et des principes de biologie vĂ©gĂ©tale contrairement aux ouvrages de biologie thĂ©orique publiĂ©s ultĂ©rieurement, oĂč les auteurs ne traiteront presque exclusivement que de biologie animale. Il est donc normal que Reinke considĂšre sa «Philosophie de la botanique» comme une continuitĂ© Ă son livre de biologie thĂ©orique.
1 Les tĂąches
Aucune science ne peut sâarroger le droit de poser les limites dâune autre. La philosophie le peut encore moins; puisquâelle touche intimement aux sciences particuliĂšres et, en tant que science universelle, y puise du matĂ©riel et y intĂšgre ses mĂ©thodes, les deux devraient entretenir un lien bienveillant. Dâun autre cĂŽtĂ©, il nâexiste aucune science sans contenu philosophique; reconnaĂźtre ce contenu, ou une partie de celui-ci, est la tĂąche dâun spĂ©cialiste tel que le philosophe.
Une philosophie de la botanique qui paraĂźt de nos jours a comme tĂąche essentielle la critique. En premier lieu, elle sera une thĂ©orie des principes; lâobjet de ses recherches sera lâĂ©tude des prĂ©misses Ă©tablies en science, des moyens explicatifs utilisĂ©s ainsi que des symboles disponibles.
Depuis la renaissance de la philosophie de la nature au XIXe siĂšcle par Charles Darwin, le centre dâintĂ©rĂȘt de celle-ci sâest dĂ©placĂ© vers la biologie. Au sein dâun organisme, nous avons affaire Ă la nature dans son ensemble. Le biologiste sâintĂ©resse non seulement aux processus Ă©nergĂ©tiques de toutes sortes â comme la pression et la tension des masses, lâaffinitĂ© chimique, la transformation quantitative dâun type dâĂ©nergie en un autre ou la compensation de diffĂ©rences dâintensitĂ© â mais aussi Ă la capacitĂ© psychique de lâinstinct de la fourmi et Ă la sensation, Ă lâimagination et Ă la volontĂ© de lâhumain pensant. Le vaste domaine de la logique revĂȘt un aspect biologique dans la mesure oĂč il est dĂ©pendant du dĂ©veloppement du cerveau dĂšs les premiĂšres divisions des cellules embryonnaires. Le biologiste ne doit pas se laisser interdire de discuter lui aussi des fondements des lois de lâintelligence.
Parmi les tĂąches des biologistes, lâĂ©tude des problĂšmes plus simples incombe au botaniste. Le domaine du mental ne le concerne pas, Ă moins quâil ne succombe Ă la fantaisie dâattribuer une Ăąme aux plantes. Reste la question de savoir si notre intelligence a une obligation quelconque dâattribuer lâexistence du monde vĂ©gĂ©tal Ă des forces spirituelles; cette question, Ă laquelle les sciences naturelles ne pourront rĂ©pondre, devrait unanimement ĂȘtre renvoyĂ©e Ă la philosophie de la nature.
Si la physiologie sâapplique Ă lâanalyse et Ă la connaissance des processus vitaux, la philosophie de la nature possĂšde les fondements et les moyens nĂ©cessaires pour examiner une telle connaissance. Elle se fonde pour cela sur les principes de la logique.
En science naturelle, nous entendons par connaissance la juste analyse de la perception, conformĂ©ment Ă notre capacitĂ© humaine de discernement. Depuis le temps de Protagoras3, plus personne ne doute que lâhumain est la mesure de toute chose. Pour une analyse erronĂ©e, la langue a créé le mot mĂ©connaissance4.
La tĂąche des sciences naturelles est la connaissance de la relation entre les corps naturels et les forces. La question logique fondamentale est celle-ci: que pouvons-nous savoir de la nature?
Toute connaissance est directe ou indirecte. Cette derniĂšre peut aussi ĂȘtre appelĂ©e connaissance hypothĂ©tique, connaissance par dĂ©duction ou connaissance dotĂ©e dâun degrĂ© de probabilitĂ© plus ou moins Ă©levĂ©. Nous parlons aussi de mĂ©thode inductive de la connaissance.
Nos perceptions sont donc lâobjet de la connaissance. Les perceptions sont conditionnĂ©es par les variations du contenu de notre conscience. Elles forment des idĂ©es qui peuvent se fixer en souvenirs ou se volatiliser rapidement. Tant que la connaissance se limite Ă ce contenu de la conscience, elle est directe.
Si nous pouvons ramener la perception et les idĂ©es Ă des changements du contenu de notre conscience, alors ces changements peuvent ĂȘtre causĂ©s soit par un dĂ©placement Ă lâintĂ©rieur du contenu de la conscience (comme câest le cas lors de la rĂ©flexion), soit par des influences externes qui affectent («affizieren», pour utiliser lâexpression de Kant5) le contenu de la conscience ou notre «capacitĂ© de connaissance».
La formulation de ces deux possibilitĂ©s constitue en soi une hypothĂšse. En mĂȘme temps, câest ici que se sĂ©parent les deux conceptions fondamentales de la thĂ©orie de la connaissance: celle de lâidĂ©alisme et celle du rĂ©alisme, entre lesquelles la thĂ©orie de Kant adopte une position mĂ©diane quoiquâil lâait lui-mĂȘme dĂ©signĂ©e dâidĂ©alisme «critique».
LâidĂ©alisme, dont les reprĂ©sentants historiques sont Berkeley6 et Fichte7, affirme (et cette affirmation est dĂ©jĂ selon moi une hypothĂšse) quâil nâexiste aucune autre connaissance que la connaissance directe, ou plutĂŽt quâil nâexiste aucune raison de supposer que des changements de conscience puissent ĂȘtre causĂ©s par une influence externe, alors que Kant supposait un monde des «choses en soi» qui provoquent de tels changements par leurs actions; Ă©videmment, ces «choses en soi» sont inaccessibles Ă la connaissance directe8. Tandis que Fichte dĂ©clarait comme superflue lâhypothĂšse des «choses en soi», il dĂ©plaçait le monde au complet dans le contenu de la conscience humaine; au sens strict, cela ne peut concerner que la conscience individuelle puisque chaque conscience Ă©trangĂšre fait partie du monde extĂ©rieur et est donc une «chose en soi».
Le rĂ©alisme, que mĂȘme Kant a retenu en grande partie, ne voit dans la conscience individuelle quâun fragment infime du monde rĂ©el. LâidĂ©alisme, au contraire, la reconnaĂźt comme le monde au complet. La question portant sur la raison de la stimulation de la conscience reste sans rĂ©ponse, ou encore il est admis que le principe de causalitĂ© nâest valide quâĂ lâintĂ©rieur de la sphĂšre de la conscience, ce qui est manifestement une hypothĂšse. Pour lâidĂ©alisme, les idĂ©es sont le monde rĂ©el; pour le rĂ©alisme, elles sont â pour reprendre lâexpression dâE. v. Hartmann9 â les reprĂ©sentations que la conscience produit Ă partir du monde rĂ©el. Cette derniĂšre conception conclut, Ă partir des stimulations de la conscience, Ă lâexistence de causes externes Ă celle-ci. Ainsi, nous attribuons au principe de causalitĂ© un effet au-delĂ de la sphĂšre subjective. Si nous voulons dĂ©clarer comme hypothĂšse mĂȘme un rĂ©alisme aussi prudent que celui de Kant, qui suppose un monde des «choses en soi», alors le choix entre lâidĂ©alisme et le rĂ©alisme ne sera rien dâautre quâun choix entre deux hypothĂšses. En me ralliant moi-mĂȘme au rĂ©alisme, je fais de cette derniĂšre hypothĂšse (parce que je la considĂšre comme fondĂ©e, câest-Ă -dire que je lui accorde un haut degrĂ© de probabilitĂ©) le fondement de ma pensĂ©e philosophique, comme le chimiste fonde ses spĂ©culations sur lâhypothĂšse des atomes et des molĂ©cules. Je pourrais aussi formuler mon point de vue ainsi: parce que je considĂšre un monde de choses en soi comme probable, jây crois.
Quand lâĂ©tude de la nature franchit ce pas, elle renonce Ă la connaissance directe du monde en dehors de nous-mĂȘmes et se contente dâune connaissance indirecte. Cependant, la nature humaine nous conduit vers une connaissance indirecte. Nous ne pouvons nous soustraire Ă ce point de vue quâen faisant violence Ă la logique et en niant la possibilitĂ© dâun monde en dehors de nous. JusquâoĂč le rĂ©aliste veut, Ă partir des relations et de la constitution de ses idĂ©es, tirer des conclusions sur les relations et la constitution du monde extĂ©rieur dĂ©pend dâune autre extension de lâhypothĂšse rĂ©aliste dont on ne tiendra pas compte ici; le fait que Kant enseignait lâimpossibilitĂ© de connaĂźtre les «choses en soi» peut sans doute ĂȘtre considĂ©rĂ© comme largement connu.
Une fois que le naturaliste a reconnu le fait que toute connaissance indirecte est par principe hypothĂ©tique, il pourra disposer Ă sa guise du monde de ses idĂ©es, comme si elles Ă©taient des reprĂ©sentations â pour ne pas dire des copies conformes â des choses en soi. LâexpĂ©rience gĂ©nĂ©rale montre que, dâun point de vue scientifique, cela ne le mettrait pas dans lâembarras.
Câest pourquoi ces questions fondamentales, qui dĂ©coulent de la thĂ©orie de la connaissance et qui concernent lâidĂ©alisme et le rĂ©alisme, nâont besoin dâinfluencer dâaucune maniĂšre les rĂ©flexions scientifiques, ni en sciences naturelles ni en philosophie de la nature; il vaudrait mĂȘme mieux ne pas sâen prĂ©occuper du tout. Cependant, au cas oĂč nous prendrions parti pour le rĂ©alisme, comme je lâai fait, il faut considĂ©rer ce qui suit: comme nous nous contentons de la mĂ©thode dâobservation indirecte par le microscope en tirant des conclusions sur les relations entre les composantes dâun organisme Ă partir des relations entre les images microscopiques, le monde tel quâil nous apparaĂźt constitue lâobjet direct de lâobservation scientifique. Par le simple fait que nous supposons que ce monde visible est créé par lâinfluence dâun monde extĂ©rieur sur notre facultĂ© de connaissance, nous pouvons dĂ©duire que lâĂ©tude du monde visible constitue une mĂ©thode indirecte dâĂ©tude du monde extĂ©rieur. De mon cĂŽtĂ©, je crois que la nature ment Ă lâhumain aussi peu que nâimporte laquelle de ses autres crĂ©ations, car si câĂ©tait le cas, aucun organisme ne serait viable. Je crois plutĂŽt que la plus merveilleuse des adaptations que la nature ait créées est notre propre facultĂ© de connaissance, laquelle se divise en organes sensoriels, en intelligence et en jugement. Je crois quâil sâagit dâun outil qui nous a Ă©tĂ© donnĂ© pour que nous puissions nous orienter dans le monde extĂ©rieur et rĂ©flĂ©chir sur celui-ci. Cette conviction est renforcĂ©e par le fait que nous sommes Ă©garĂ©s et dans la noirceur dĂšs que nos organes sensoriels sont dĂ©truits ou que notre intelligence est troublĂ©e.
De ce point de vue, toute notre conception de la nature, y compris la conception dâune personne sans aucune formation, est une conclusion inductive venant du contenu de la conscience concernant les changements dans le monde extĂ©rieur et les relations de ses parties entre elles. Lâensemble de notre connaissance scientifique repose sur dâinnombrables conclusions inductives individuelles, car il est rare que la vision directe suffise pour lâacquĂ©rir. Ă titre dâexemple, je mentionnerai le caractĂšre sphĂ©rique de la Terre ou la ferme conviction que la roche que je laisse tomber cent fois des airs sur le sol le fera toujours. Dans les deux cas, nous pouvons considĂ©rer la probabilitĂ© acquise par induction comme maximale, et ainsi la nommer certitude. Dans dâautres cas, le degrĂ© de probabilitĂ© est moindre, par exemple dans le cas des formules de constitution des composĂ©s chimiques. MĂȘme dans ce dernier cas, nous sommes convaincus que les formules de structure reprĂ©sentent symboliquement les relations entre les composantes de base au sein dâun composĂ© et nous nâavons pas besoin dâen savoir plus. Les atomes et les groupes dâatomes sont des termes symboliques que nous utilisons pour dĂ©crire des faits, tout comme les longueurs dâonde, les frĂ©quences, les notes, les couleurs, etc. Ici aussi, une observation approfondie nous montre que notre jugement sait distinguer, par exemple, les formules de structure erronĂ©es de celles qui sont exactes, e...
Table des matiĂšres
- Remerciements
- Introduction à la pensée de Reinke et à la biologie théorique
- PHILOSOPHIE DE LA BOTANIQUE
- AUTOBIOGRAPHIE
Foire aux questions
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