1. Construire une posture féministe
et spirituelle
Est-ce vrai? C’est difficile à dire.
Quand je l’aurai ainsi nommée,
cette opération sera déjà d’un autre ordre.
Luce Irigaray
La seconde vague féministe a soufflé sur l’Occident dès la fin des années 1960. Elle a affecté profondément les collectivités et les vies des femmes; elle a enclenché un processus irréfrénable de transformation des relations entre toutes les entités, particulièrement entre les femmes et les hommes. En quelques décennies à peine, la remise en question de la domination masculine est passée de l’irrévérence et de la marginalité à un lieu commun. Mais le succès du féminisme, manifesté par ces changements rapides, risque de faire perdre de vue sa radicalité et sa puissante dose d’énergie affirmative et créatrice pour le temps présent.
Quel féminisme?
Une formule bien connue de Christine Delphy est éclairante à ce sujet: la lutte féministe, écrit-elle, «consiste autant à découvrir les oppressions inconnues, à voir l’oppression là où on ne la voyait pas, qu’à lutter contre les oppressions connues» (Delphy, 1977, p. 30, souligné dans le texte). La radicalité de la posture féministe s’exprime en ceci qu’elle nous engage dans un processus continu de défamiliarisation des évidences qui supportent les injustices, poussant chaque femme à une individualisation créative en liberté (Lamoureux, 2014).
La dimension de radicalité du féminisme m’a toujours attirée et habitée. Elle fait l’objet des pages qui suivent. Je conclurai la section par la question de la position des hommes dans le féminisme.
Le féminisme comme manière de vivre
Je me rallie à Sara Ahmed pour qui le féminisme répond d’abord à la question Comment vivre? Elle le considère comme une manière de vivre, de se situer quotidiennement dans le monde, de construire sa propre individualité, de s’engager à créer une justice relationnelle, de choisir une tournure d’existence et de pensée qui se consolide avec le temps, qui change aussi au fil des nouvelles prises de conscience, en lien avec des actions des mouvements des femmes ou de résistance (Ahmed, 2017).
Cette posture possède forcément un caractère situé et contextualisé. Elle prend des couleurs variées selon les identités sexuelles, nationales, ethniques, raciales et religieuses. Elle est déterminée par les histoires personnelles dans la famille et avec l’entourage proche ou lointain, par des choix de vie, par l’âge et par l’expérience acquise, par des malheurs subis et par des parcours de résilience, par des expériences de migrations nationales ou identitaires.
Considérée comme une tournure matérielle d’existence dans le quotidien, qui évolue avec l’histoire des personnes, la position féministe se déploie dans une immense multiplicité. C’est sur le fond d’une telle diversité que plusieurs préfèrent parler des féminismes au pluriel, ce qui implique aussi, certes, de tenter de le définir à partir d’un lieu spécifique et d’une histoire singulière (Lamoureux, 2016).
Féministe de seconde génération
Au fil des années, j’ai retenu une définition proposée par Elspeth Probyn (1992), le féminisme comme posture qui naît du choc de la reconnaissance d’être femme. Elle émane d’une prise de conscience de situations intolérables vécues par des femmes parce qu’elles sont des femmes, de situations insupportables vécues par soi-même parce qu’individue femme.
Cette prise de conscience, je l’ai faite au milieu de la vingtaine. Fille d’une mère féministe, je m’étais identifiée jusqu’alors comme féministe, mais de manière douce et passive, sans en faire activement une position personnelle et politique. Cette expérience s’inscrit dans le contexte de conditions de vie fondamentalement différentes pour trois générations de femmes québécoises, grand-mère, mère et fille.
Ma grand-mère, née au début du vingtième siècle, a consacré sa vie à sa famille, ayant eu 9 enfants, dont 3 sont morts à la naissance ou tout petits. Née dans les années 1930, ma mère a eu accès à la contraception. Mère de trois enfants, elle avait désiré faire des études postsecondaires qui lui furent refusées parce qu’elle était une femme. Professeure universitaire et mère de deux enfants, j’ai vécu mon enfance dans les années 1960 pendant la Révolution tranquille et mon adolescence pendant les années 1970, celles du grand souffle du mouvement féministe de la seconde vague.
Mes souvenirs de petite fille sont meublés de discussions vives lors desquelles ma mère défendait des positions féministes polémiques. Je me souviens moins du contenu des conversations que de la fierté d’être sa fille et de défendre avec elle ses idées, notamment dans les réunions de famille où un réel corps-à-corps a réussi à faire cesser la circulation quotidienne de farces sexistes, courantes à l’époque. Ma jeunesse a été marquée, dans la famille et à l’école, par des discours et par des tactiques visant à assouplir la répartition rigide des rôles féminins et masculins. Le grand mouvement de changement, que nous désirions ardemment, traversait notre peau.
Il me fut encore possible, au début des années 1980, à Montréal, de compléter des programmes de baccalauréat et de maîtrise en théologie, sans aucun enseignement féministe, obtenant les grades sans avoir accompli une petite lecture selon cette approche. Lors d’études aux États-Unis qui s’ensuivirent, la situation s’inversa. Toutes les professeures et tous les professeurs intégraient à leur enseignement des perspectives féministes et souvent antiracistes, certaines professeures reliant les deux perspectives étroitement. J’y vécus le choc de la reconnaissance d’être femme et l’éveil affirmé à la posture féministe.
L’une de mes professeures, Elisabeth Schüssler Fiorenza, une mère de la théologie féministe chrétienne de la seconde vague aux États-Unis, enseignait une théorie selon laquelle le féminisme lutte non seulement contre le patriarcat, mais aussi contre ce qu’elle appelait la kyriarchie (de kyrios, qui signifie seigneur), un ensemble de dominations interreliées, comme le sexisme, le racisme, le classisme et autres, de sorte que le féminisme lutte contre toutes les formes d’oppression qui affectent des femmes (Schüssler Fiorenza, 1983, 2018.) Cette théorie féministe fut la première que j’aie apprise à l’université. Je l’ai adoptée et appliquée jusqu’à ce jour. Cette histoire personnelle, autant que des considérations théoriques, explique probablement ma position à ce sujet.
Lors du même séjour d’études aux États-Unis, un élément soulevé par la professeure Sharon Welch a attiré mon attention. Welch analysait la position de celles qu’elle identifiait comme des féministes de seconde génération, la sienne, position en laquelle je me suis reconnue. Ces femmes ont vécu leur adolescence pendant l’essor de la seconde vague féministe, protégées de dominations masculines dans la famille et à l’école, sans avoir à se définir alors activement comme féministes. Cette génération, pour Sharon Welch, a souvent choisi la posture féministe après l’entrée sur le marché du travail où les relations entre femmes et hommes demeuraient nettement inégales (Welch, 1985).
De retour à Montréal, j’étais donc devenue féministe. Pour l’apprendre et pour le pratiquer avec d’autres femmes, j’ai adhéré à L’autre Parole, une collective féministe et chrétienne fondée en 1976 qui tient un colloque annuel et qui publie une revue du même nom. Depuis lors, je suis membre de la petite cellule de cette collective appelée Bonne Nouv’ailes. Nous nous rencontrons mensuellement chez les unes et chez les autres pour traiter des questions soulevées par les mouvements de femmes et pour faire une analyse féministe de nos vies où tout y passe: la vie de mère, de famille et d’amitiés, la vie professionnelle, les amours, la sexualité, la santé, les choix d’existence et les questions politiques ou polémiques de l’heure. Nous prenons plus de temps à écouter la compagne qui vit des souffrances parfois aiguës.
Ce positionnement détermine la manière dont j’analyse la posture féministe et sa pertinence pour notre temps. Dans ce qui suit, je désire faire ressortir quelques-unes de ses singularités qui la rendent passionnante à mes yeux.
Des liens entre le sort de chaque femme
et celui de toutes les femmes
Une articulation étroite entre les dimensions individuelle et collective caractérise le féminisme occidental contemporain: la dimension individuelle, de naître à soi comme femme, et la dimension collective, de lutter contre les oppressions vécues par les femmes. Cette trame s’inscrit dans la foulée de la pensée fondatrice de Simone de Beauvoir en son ouvrage Le deuxième sexe (1949). Elle y conteste le sujet souverain qui produit ses autres de valeur inférieure. Elle y étudie plus particulièrement la production des femmes considérées comme des autres moindres, ce qui l’amène à construire le lien entre la vie de chaque femme et la condition de toutes les femmes. Ce lien se trouve à la base du féminisme de la deuxième vague. Il continue de marquer son devenir dans le temps présent (Braidotti, 2009).
Certaines féministes suggèrent qu’ont émergé depuis les années 1990 une troisième vague féministe, définie par une prise en compte des diversités entre les femmes, et une quatrième vague, caractérisée par une attention aux sexualités hétérogènes. On peut interpréter ces suggestions comme des propositions de retrouver la radicalité du féminisme (Lamoureux, 2016). Elles poursuivent la construction de liens entre le sort de chaque femme et celui de toutes les femmes, augmentant les complexités de cette articulation.
Deux slogans sont constitutifs du féminisme contemporain: Le personnel est politique et Une femme ne sera pas libérée tant que toutes les femmes ne seront pas libérées.
Le personnel est politique
Le slogan Le personnel est politique a émergé dans de petits groupes féministes de prise de conscience à la fin des années 1960 aux États-Unis. Il désigne une façon de penser et d’entrer en relations, une nouvelle manière de vivre.
Lors des échanges à propos de leurs expériences de vie et de leurs souffrances, les femmes ne considéraient pas leurs difficultés éprouvées uniquement comme des problèmes personnels, mais comme des effets de politiques injustes. «Les femmes, comme les personnes noires ou au travail, doivent cesser de se blâmer pour nos “échecs”», écrivait en 1970 Carol Harnish des Redstockings, un groupe féministe radical de New York. Une déculpabilisation conjuguée à une dévictimisation ouvrait à l’expérimentation de changements créatifs dans les vies personnelles et à la construction de politiques alternatives.
Cette approche libératrice crée de l’inédit personnel et collectif. On peut y reconnaître des spécificités du féminisme contemporain, dont voici quelques particularités qu’il est intéressant de souligner.
La posture féministe implique la transformation des vies personnelles des femmes qui l’adoptent. Elle vise un changement réel, matériel, dans leur vie, en allant à la racine des choses pour chaque femme et pour les collectivités (Lamoureux, 2016).
La méthode associée au slogan Le personnel est politique manifeste l’importance accordée à l’expérience des femmes (Braidotti, 2009). Un premier geste d’une vie féministe consiste à sortir de la fausse neutralité et de la fausse universalité, qui correspondent au masculin, pour naître à soi comme individue. Le concept d’expérience des femmes vise ce devenir par un retour à soi (Dumais, 2007; Dumais, 1995; 1993). Il s’agit des expériences féministes des femmes, celles qui sont analysées sous le prisme de la domination et de la libération (Dumais, 2016).
Sous un autre aspect, la méthode repose sur la décision des actrices de se faire mutuellement confiance. Celles-ci choisissent de croire en leurs récits respectifs. Cet élément peut paraître banal, il est pourtant crucial. Il a fait un retour lors de la résurgence du mouvement transnational #MoiAussi, en 2017, lorsque des féministes ont clamé à celles qui racontaient des histoires d’agressions sexuelles subies: «Nous vous croyons!» Plus qu’une affaire personnelle, la confiance en leurs histoires est un enjeu politique. Cette dimension s’est d’ailleurs invitée dans la campagne électorale de mi-mandat de Donald Trump en octobre 2018 lorsque dans un geste antiféministe il a choisi de soulever sa base électorale par le dénigrement du récit de Christine Blasey Ford, qui identifiait comme agresseur sexuel Brett Kavanaugh, le candidat ultraconservateur de Trump nommé par le Sénat à la Cour suprême des États-Unis malgré cette allégation.
Les collectives d’où a émergé le slogan Le personnel est politique analysaient les dominations sous leur aspect structurel ou systémique; elles mettaient en œuvre une méthode de prise de conscience continue. La force de cette approche réside dans la capacité des récits des femmes de faire sortir de l’évidence ou de l’occultation la domination masculine, de la mettre en lumière, là où on ne la voyait pas, notamment dans ses ramifications dans la sphère privée où les femmes ont été reléguées. Le processus est conçu comme continu, les prises de conscience se succèdent. On peut interpréter dans ce sens le mouvement #MoiAussi qui a récemment fait sortir de l’ombre l’ampleur colossale, en Occident, des agressions sexuelles subies par des femmes, non dénoncées et perpétrées impunément. Pour des nations reconnues féministes comme le Québec, la Norvège ou l’Islande, une prise de conscience collective s’ensuivit à propos d’une forme tangible de domination des hommes sur les femmes qui persiste dans le temps présent.
Les inventrices du slogan Le personnel est politique refusaient une hiérarchie des souffrances, des oppressions ou des choix de vie. En 1970, Kathie Sarachild écrivait:
Que nous vivions avec ou sans homme, en communauté, en couple ou seules, que nous soyons mariées ou non, que nous vivions avec d’autres femmes, pratiquions l’amour libre, le célibat ou le lesbianisme, ou quelque combinaison, il n’y a que des bonnes et des mauvaises choses à propos de chaque mauvaise situation. Il n’y a pas de voie «plus libérée» que les autres; elles sont toutes de mauvaises alternatives. [...] Il n’est pas pire d’être à la maison que dans la ronde infernale du marché de l’emploi. Les deux sont mauvais (Sarachild, 1970, p. 62).
Comme la méthode partait d’en bas, comme elle prenait son point de départ dans les histoires diverses de femmes qui occupent des positions infiniment variées, les initiatrices de la méthode admettaient l’inévitabilité d’intérêts contradictoires entre les féministes. Cet élément de contestation interne donne de l’énergie au féminisme contemporain. Il provoque débats et divisions. Il agit comme une source d’autocritique et de renouvellement. Pour complexifier encore les choses, certaines ont insisté sur la prise en compte des contradictions à l’intérieur de chaque femme.
Une femme ne sera pas libérée tant
que toutes les femmes ne seront pas libérées
L’idée fondatrice de liens entre le sort de chaque femme et celui de toutes les femmes a produit un deuxième slogan: Une femme ne sera pas libérée tant que toutes les femmes ne seront pas libérées. La Marche mondiale des femmes de 2010 a fait campagne sur le thème Tant que toutes les femmes ne seront pas libres, nous serons en marche!, reformulé ainsi cinq ans plus tard: En marche en 2015, puisque toutes les femmes ne sont pas libres.
Utilisé abondamment et diversement par des mouvements féministes, ce deuxième slogan ouvre un horizon sans limites. Il procure motivation et inspiration. Il invite à une solidarité transnationale entre toutes les femmes, surtout avec les plus mal prises (Musa Dube).
Il s’inscrit également dans un paradoxe. En effet, l’hétérogénéité infinie des femmes sur le plan mondial contraint à considérer le groupe de toutes les femmes comme un postulat, plus que comme une réalité effective. Loin de constituer un groupe homogène, les mouvements féministes demeurent des coalitions mouvantes et instables.
Un deuxième aspect du paradoxe relève de l’acception «femme». Le féminisme part de l’être-femme construit par le patriarcat, afin de sortir du rôle féminin qu’il impose. Une fois métamorphosée par des créations individuelles diverses, la figure enfermante de l’Éternel Féminin patriarcal sera réduite en cendres, du moins, on l’espère. Mais cela pose le problème de savoir comment soutenir les multiplicités produites par le féminisme sous un mouvement unitaire.
Le paradoxe réside en ceci que le féminisme s’appuie sur la construction «femme» qu’il subvertit pourtant. Françoise Collin l’a énoncé ainsi: «Je suis une femme, mais je n’est pas une femme» (Collin, 1984). Il s’agit de consi...