Profession lexicographe
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Profession lexicographe

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Profession lexicographe

À propos de ce livre

Quand Richelieu fonda l'AcadĂ©mie française en 1635, il demanda aux membres de cette auguste assemblĂ©e de dicter le bel usage. Aujourd'hui, les lexicographes dĂ©crivent-ils le bon usage ou tout simplement l'usage? Leur revient-il de dĂ©finir la norme d'une langue? Comment Ă©tablissent-ils cette reprĂ©sentation de la langue qu'est le dictionnaire? Ce texte qui dĂ©cortique la pratique lexicographique et les dĂ©fis des lexicographes montre comment le dictionnaire reste le radar de la langue puisque les lexicographes doivent observer les usages lexicaux et tenir compte Ă  la fois du travail de leurs prĂ©dĂ©cesseurs, des auteurs, des journalistes et de l'Ă©mergence de nouveaux mots et de sens nouveaux.Marie-Éva de Villers est chercheuse agrĂ©gĂ©e Ă  HEC MontrĂ©al. Elle a Ă©crit notamment: Le multidictionnaire de la langue française (4e Ă©dition, 2003), La nouvelle grammaire en tableaux (4e Ă©dition, 2003), Le vif dĂ©sir de durer. Illustration de la norme rĂ©elle du français quĂ©bĂ©cois (2005).

Informations

Année
2012
ISBN de l'eBook
9782760625792
1
La pratique lexicographique
Une bibliothĂšque de mots ?
La lexicographie est la branche de la linguistique appliquĂ©e qui a pour objet d’observer, de recueillir, de choisir et de dĂ©crire les unitĂ©s lexicales d’une langue et les interactions qui s’exercent entre elles. L’objet de son Ă©tude est donc le lexique, c’est-Ă -dire l’ensemble des mots, des locutions en ce qui a trait Ă  leurs formes, Ă  leurs significations et Ă  la façon dont ils se combinent entre eux.
Les lexicographes se contentent-ils d’établir le « catalogue de tous les mots d’une langue », comme l’écrit Antoine FuretiĂšre en 1690 ? Au terme de leurs recherches et de leur analyse, se limitent-ils Ă  caser les mots et leurs significations dans leur ouvrage comme sur les rayons bien ordonnĂ©s d’une bibliothĂšque ?
Comme FuretiĂšre, les auteurs de dictionnaires caressent l’ambition de rĂ©pertorier tous les mots d’une langue. Bien sĂ»r, cette exhaustivitĂ© relĂšve de l’utopie. En consĂ©quence, les lexicographes se voient forcĂ©s d’opĂ©rer des choix, des choix subjectifs, par dĂ©finition. MĂȘme s’ils adoptent une dĂ©marche descriptive, ils participent indirectement Ă  la dĂ©finition de l’usage dominant parce qu’ils ont le pouvoir de reconnaĂźtre officiellement un mot, une expression, un sens par sa seule intĂ©gration Ă  la nomenclature de leur dictionnaire. Ils deviennent ainsi des arbitres qui consacrent l’existence de certains mots, de certains emplois dans la langue.
La description lexicographique est difficilement neutre : d’abord, par le choix des unitĂ©s lexicales ; puis, par les marques d’usage qui les accompagnent ; par la sĂ©lection et l’organisation des sens retenus ; par l’homogĂ©nĂ©isation des donnĂ©es recueillies. Elle se trouve toujours Ă  lĂ©gitimer un certain usage : en cela, elle constitue toujours, mais Ă  divers degrĂ©s, une activitĂ© normative.
Du bel usage au bon usage : la représentation de la norme dans les dictionnaires
La fonction du dictionnaire est de fournir à ses usagers une référence sur la norme.
ALAIN REY, « Norme et dictionnaires », La Norme linguistique, 1983
Ainsi que le rappelle Alain Rey, le dictionnaire constitue un ouvrage de rĂ©fĂ©rence dont l’objet est de reprĂ©senter le plus fidĂšlement possible la norme de la communautĂ© linguistique Ă  laquelle il est destinĂ©, une norme qui s’inscrit dans le temps et dans l’espace. C’est le grand dĂ©fi que doivent relever les lexicographes.
En 1680, Richelet, auteur du premier dictionnaire français monolingue, s’inspire de Vaugelas et dĂ©finit le bon usage comme « le Tyran, ou le Roi, ou l’Arbitre, le Souverain, ou le MaĂźtre des langues ». Cette formule sera reprise dans les deux autres dictionnaires du Grand SiĂšcle, le Dictionnaire universel d’Antoine FuretiĂšre (1690), ainsi que la premiĂšre Ă©dition du Dictionnaire de l’AcadĂ©mie (1694). Il faudra attendre plus d’un demi-siĂšcle pour que paraisse la monumentale EncyclopĂ©die (1751-1772) dont Diderot et D’Alembert furent les concepteurs en mĂȘme temps que les principaux rĂ©dacteurs. Sous la plume Ă©clairĂ©e des EncyclopĂ©distes, le statut de l’usage se modifie : le tyran des langues devient le « lĂ©gislateur naturel ». Le bel usage perd son monopole et « la totalitĂ© des usages propres Ă  une nation » est maintenant prise en compte.
Dans le Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey date de 1165 l’attestation la plus ancienne du nom norme, empruntĂ© au latin norma, signifiant, au sens propre, « Ă©querre » et, au sens figurĂ©, « rĂšgle, ligne de conduite ». Le terme norme est ĂągĂ© de prĂšs d’un millĂ©naire, mais il ne figure pas dans le dictionnaire d’Antoine FuretiĂšre ni dans les six premiĂšres Ă©ditions du Dictionnaire de l’AcadĂ©mie ; il faut attendre qu’Émile LittrĂ© le consigne dans son Dictionnaire de la langue française publiĂ© de 1863 Ă  1873.
Si le mot norme est peu usitĂ© jusqu’à la fin du XIXe siĂšcle, la pratique normative, par contre, existe depuis longtemps, mais sous une autre Ă©tiquette, celle du bel usage, celui de la Cour. Pour dĂ©finir cet usage, le cardinal de Richelieu fonde l’AcadĂ©mie française en 1634 et lui assigne la mission « de fixer la langue française, de lui donner des rĂšgles, de la rendre pure et comprĂ©hensible par tous », selon les statuts et rĂšglements Ă©tablis par le Cardinal et les lettres patentes signĂ©es par Louis XIII en 1635. La premiĂšre tĂąche de l’AcadĂ©mie est de composer un dictionnaire de la langue française.
En 1647, Claude Favre, seigneur de Vaugelas, publie ses Remarques sur la langue française. Qui est Vaugelas ? C’est un protĂ©gĂ© de Richelieu qui frĂ©quente le salon de Mme de Rambouillet oĂč son goĂ»t et son jugement sur les questions linguistiques Ă©taient reconnus. Vaugelas dirige les travaux de mise en route du Dictionnaire de l’AcadĂ©mie, dont la premiĂšre Ă©dition ne paraĂźtra qu’en 1694, alors que le grammairien est disparu depuis 1650. MalgrĂ© cela, Vaugelas exercera une influence considĂ©rable sur la constitution de la norme du français, car ses Remarques ont Ă©tĂ© reprises dans toutes les Ă©ditions du Dictionnaire de l’AcadĂ©mie et dans la majoritĂ© des autres dictionnaires français.
Il est intĂ©ressant de suivre l’évolution du concept de bel usage, puis de celui du bon usage, tel qu’il est dĂ©fini dans les dictionnaires français au fil des siĂšcles. Premier dictionnaire monolingue, le Dictionnaire françois de Pierre Richelet paraĂźt en Hollande en 1680. Pourquoi en Hollande ? Parce que Louis XIII a confĂ©rĂ© Ă  l’AcadĂ©mie française le privilĂšge exclusif de publier un dictionnaire en France. Voyons comment le premier lexicographe dĂ©finit le nom usage :
USAGE. Ce mot se dit en parlant du langage. [
] Il y a deux sortes d’usages. Le bon et le mauvais. Le mauvais se forme du plus grand nombre des personnes qui ne parlent ni bien ni exactement. Mais le bon usage est la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformĂ©ment Ă  la façon d’écrire de la plus saine partie des Auteurs du temps. Le bon usage est le Tyran, ou le Roi, ou l’Arbitre, le Souverain, ou le MaĂźtre des langues.
RICHELET, Dictionnaire françois, 1680
Tout est dĂ©jĂ  fixĂ©, dĂšs la publication de ce Dictionnaire françois qui emprunte aux Remarques sur la langue française de Vaugelas la dĂ©finition du nom usage. Le Dictionnaire universel de FuretiĂšre (1690) ainsi que le Dictionnaire de l’AcadĂ©mie française (1694 et Ă©ditions subsĂ©quentes) reprendront aussi fidĂšlement la formulation de Vaugelas.
Le deuxiĂšme lexicographe du Grand SiĂšcle, Antoine FuretiĂšre, est admis Ă  l’AcadĂ©mie française en 1662, mais il en est exclu en 1685 pour avoir voulu publier son propre dictionnaire et faire ainsi concurrence Ă  celui que prĂ©parait l’auguste assemblĂ©e des AcadĂ©miciens. Dans son ouvrage, FuretiĂšre ne se limite pas Ă  la description du vocabulaire gĂ©nĂ©ral de la langue française qui compose la nomenclature du Dictionnaire de l’AcadĂ©mie. Le lexicographe ajoute les vocabulaires spĂ©cialisĂ©s, c’est-Ă -dire les termes techniques et pratiques, ce qui rend son Dictionnaire universel, qui paraĂźtra Ă  titre posthume deux ans aprĂšs sa mort, infiniment plus riche et complet que celui de l’AcadĂ©mie. Voici comment FuretiĂšre dĂ©finit le mot usage et cite Vaugelas :
USAGE. [
] En ce sens, on le dit particuliĂšrement des langues, de la maniĂšre de les parler. Les langues vivantes s’apprennent plutĂŽt par l’usage, que par l’étude. Vaugelas a montrĂ© la diffĂ©rence du bon & du mauvais usage, comment il fallait juger du bel usage ; que l’usage Ă©tait le roi, le tyran, le maĂźtre, l’arbitre souverain des langues ; que l’usage l’emportait sur la raison, sur les rĂšgles de la Grammaire.
ANTOINE FURETIÈRE, Dictionnaire universel, 1690
La dĂ©finition du Dictionnaire de l’AcadĂ©mie est trĂšs succincte et reprend simplement les mots de Vaugelas sans nommer le grammairien, contrairement Ă  celui de FuretiĂšre. Il s’agit lĂ  d’une pratique constante de l’AcadĂ©mie depuis sa crĂ©ation jusqu’à nos jours : elle s’inspirera souvent d’autres lexicographes et auteurs, mais sans jamais le reconnaĂźtre nommĂ©ment parce qu’elle mise sur le prestige et l’autoritĂ© de ses Immortels :
USAGE. s. m. Coutume, pratique reçue. L’usage est le maütre des langues vivantes. Ce mot n’est pas du bel usage, n’est plus en usage. L’usage l’a reçu. Cela est hors d’usage.
Dictionnaire de l’AcadĂ©mie française, 1694
L’EncyclopĂ©die, ou Dictionnaire raisonnĂ© des sciences, des arts et des mĂ©tiers est le premier ouvrage qui remet en question la conception de l’auteur des Remarques sur la langue française, Vaugelas, Ă  propos de l’usage. Voici ce qu’écrivent les encyclopĂ©distes Ă  cet Ă©gard :
USAGE. L’idĂ©e de tyrannie emporte chez nous celle d’une usurpation injuste & d’un gouvernement dĂ©raisonnable ; et cependant rien de plus juste que l’empire de l’usage sur quelque idiome que ce soit, puisque lui seul peut donner Ă  la communication des pensĂ©es, qui est l’objet de la parole, l’universalitĂ© nĂ©cessaire ; rien de plus raisonnable que d’obĂ©ir Ă  ses dĂ©cisions, puisque sans cela on ne serait pas entendu, ce qui est le plus contraire Ă  la destination de la parole.
L’usage n’est donc pas le tyran des langues, il en est le lĂ©gislateur naturel, nĂ©cessaire et exclusif ; les dĂ©cisions en sont l’essence : & je dirais d’aprĂšs cela, qu’une langue est la totalitĂ© des usages propres Ă  une nation pour exprimer les pensĂ©es par la voix.
Encyclopédie, 1751-1772
De 1863 Ă  1873 paraĂźt le Dictionnaire de la langue française, Ɠuvre remarquable d’Émile LittrĂ©. Le grand lexicographe rompt avec le conservatisme linguistique de l’AcadĂ©mie française du XIXe siĂšcle, un purisme qui se fonde sur des arguments subjectifs tels le talent et le goĂ»t. Il ne fait plus Ă©tat du bel usage ni mĂȘme du bon usage ; il dĂ©finit plutĂŽt l’usage comme l’« emploi ordinaire des mots, tel qu’il est dans la bouche du plus grand nombre ». À l’appui de cette dĂ©finition, LittrĂ© cite, entre autres, le philosophe et mathĂ©maticien D’Alembert : « En matiĂšre de langue, il est une infinitĂ© de nuances imperceptibles et fugitives, qui, pour ĂȘtre dĂ©mĂȘlĂ©es, ont besoin, si on peut parler de la sorte, du frottement continuel de l’usage. » En outre, le lexicographe innove lorsqu’il inclut dans son dictionnaire le nom norme qu’il dĂ©finit ainsi : « Se dit quelquefois pour rĂšgle, loi, d’aprĂšs laquelle on doit se diriger. »
NĂ© en 1817 dans le village de Toucy, en Bourgogne, Pierre Larousse publi...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. Page titre
  3. La collection
  4. Copyright
  5. Introduction
  6. Chapitre 1 - La pratique lexicographique
  7. Chapitre 2 - Quel type de dictionnaire concevoir ?
  8. Chapitre 3 - La boĂźte Ă  outils du lexicographe
  9. Chapitre 4 - Les défis du lexicographe
  10. Conclusion
  11. Lectures complémentaires

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