ĂmancipĂ©e des rĂ©cits de vie d'artiste et d'un statut de « fille de l'archĂ©ologie » qui, de la Renaissance au xixe siĂšcle, en ont orientĂ© les pratiques, l'histoire de l'art traverse depuis une trentaine d'annĂ©es un moment important dans sa constante redĂ©finition disciplinaire. L'auteure aborde cette question en voyant comment la notion d'histoire et la notion d'art connaissent d'importantes remises en question qui, au sein de la discipline de l'histoire de l'art, Ă©branlent aussi bien la construction des rĂ©cits que la dĂ©finition de ce qui constitue dĂ©sormais son objet Ă©largi. C'est en mĂȘme temps l'occasion de rĂ©flĂ©chir sur la façon dont s'articulent, dans l'histoire et dans le temps prĂ©sent, les deux grandes institutions porteuses de cette discipline: le musĂ©e et l'universitĂ©.Johanne Lamoureux est professeure titulaire au DĂ©partement d'histoire de l'art de l'UniversitĂ© de MontrĂ©al. Ses domaines de recherche sont: l'art contemporain et l'art actuel; l'histoire, la critique et la thĂ©orie; la peinture française des XVIIIe siĂšcle et dĂ©but du XIXe siĂšcle; l'histoire de l'art et l'interdisciplinaritĂ©. Elle est aussi directrice du dĂ©partement.

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Histoire de l'artUne institution bicéphale
Si lâhistoire de lâart est redĂ©ïŹnie sous lâimpact de la concurrence entre lâart et la culture visuelle, elle est aussi aux prises avec des tensions internes, liĂ©es non seulement aux divergences mĂ©thodologiques et idĂ©ologiques qui dynamisent la plupart des disciplines en sciences humaines, mais aussi au fait quâelle est portĂ©e par deux institutions dont les visĂ©es et les mĂ©thodes sont historiquement divergentes et dont les rapports nâont pas Ă©tĂ© toujours harmonieux : le musĂ©e et lâuniversitĂ©. Or, dans la formation de cette incarnation bicĂ©phale, lâhistoire de lâart universitaire sâavĂšre un joueur tardif.
Qui plus est, lâhistoire de lâart a connu ses premiers balbutiements en dehors de lâinstitution, quâelle soit musĂ©ale ou universitaire. En effet la protohistoire de la discipline, quâon pense aux vies des meilleurs artistes de la Renaissance par Vasari (1550) ou Ă lâhistoire « systĂ©matique » de lâart de lâAntiquitĂ© par Winckelmann, nâest pas le fait de professionnels de la discipline au sens oĂč nous lâentendons aujourdâhui. Les biographies de Vasari sont Ă©tayĂ©es sur un discours Ă la fois thĂ©orique (il conçoit le dĂ©veloppement de lâart de son temps comme une progression de lâimitation), critique (il juge le talent des artistes, Ă la fois par rapport Ă leur temps et par rapport Ă lâensemble des artistes de la « maniĂšre moderne ») et historique (il prĂ©sente et organise une sĂ©rie de faits). Mais sa conception organique du dĂ©veloppement de lâart mĂ©lange des considĂ©rations factuelles vĂ©rifiables (le lieu de naissance des artistes, la date de leur dĂ©cĂšs, la succession de leurs pĂ©rĂ©grinations, une liste de leurs Ćuvres et parfois de leurs commanditaires) avec des fragments souvent erronĂ©s de la tradition orale et une ornementation rhĂ©torique qui recourt Ă des topoĂŻ, motifs rĂ©currents dâune vie Ă lâautre, que Vasari emprunte Ă des rĂ©cits similaires de la tradition antique, notamment lâHistoire naturelle de Pline lâAncien.
Vasari tire une bonne part de son autoritĂ© de commentateur de lâart de sa pratique picturale et du fait dâĂȘtre artiste. Ă lâĂ©poque de Winckelmann, le nombre de publications rĂ©digĂ©es par des Ă©rudits, des connaisseurs ou des amateurs est plus grand quâau XVIe siĂšcle. Les auteurs de ces recueils sur lâart sont loin dâĂȘtre tous indĂ©pendants de fortune et ils gagnent leur vie en assumant des charges clĂ©ricales : ils sont secrĂ©taires particuliers ou, comme Winckelmann, bibliothĂ©caire de collections privĂ©es. La plupart dâentre eux nâont ni renommĂ©e ni talent artistique prĂ©alables. Dâailleurs, la toute premiĂšre rĂ©ception française de lâouvrage de Winckelmann, particuliĂšrement telle que formulĂ©e par le milieu des EncyclopĂ©distes dont on connaĂźt la dĂ©fense des mĂ©tiers, dĂ©noncera lâauteur allemand comme quelquâun qui ne sait pas de quoi il parle parce quâil nâest pas artiste et quâil ne maĂźtrise pas le savoir technique des Ćuvres dont il prĂ©tend faire lâhistoire.
Lâinstitutionnalisation de lâhistoire de lâart au sein de lâuniversitĂ© est un phĂ©nomĂšne relativement rĂ©cent, du moins dans les traditions française et anglo-saxonne, ce phĂ©nomĂšne ayant dĂ©butĂ© au sein de lâuniversitĂ© allemande. En France, lâhistoire de lâart sâenseigne dâabord au sein de lâĂcole des beaux-arts dĂšs 1863. Le CollĂšge de France inaugure une premiĂšre chaire dâesthĂ©tique et histoire de lâart en 1878 et lâĂcole du Louvre ouvre ses portes en 1882. La Sorbonne enseigne lâarchĂ©ologie Ă partir de 1876 et les enseignements relatifs Ă lâart resteront longtemps, comme souvent en Europe, tributaires dâune conception oĂč lâhistoire de lâart est ïŹlle de cette discipline. Un historien de lâart anglais comme Sir Anthony Blunt, pionnier du prestigieux Institut Courtauld et responsable de la collection royale qui fut dĂ©noncĂ© pour son implication dans un rĂ©seau soviĂ©tique dâespionnage, reçut sa formation Ă Cambridge Ă la fin des annĂ©es 1920 au sein dâun dĂ©partement de lettres oĂč il lui fallut imposer son choix de travailler sur les beaux-arts. Câest durant la dĂ©cennie suivante que, Ă la suite de lâexil politique de plusieurs historiens de lâart juifs allemands et autrichiens en direction de lâAngleterre et des Ătats-Unis, la discipline prit son essor universitaire dans le monde anglo-saxon. Ă lâUniversitĂ© de MontrĂ©al, plusieurs des collĂšgues auprĂšs desquels jâenseigne ont connu, des dĂ©cennies plus tard, une situation similaire Ă celle dâAnthony Blunt et reçu leur formation dans un contexte oĂč lâenseignement de la discipline se faisait dans divers dĂ©partements (histoire puis Ă©tudes françaises), le secteur nâĂ©tant devenu dĂ©partement autonome que durant les annĂ©es 1970.
Mais avant mĂȘme ce dĂ©veloppement universitaire que connaissaient parallĂšlement plusieurs des sciences humaines, lâhistoire de lâart sâest dâabord institutionnalisĂ©e, durant la seconde moitiĂ© du XVIIIe siĂšcle, en un lieu exemplaire des prĂ©misses de la modernitĂ© : le musĂ©e dâart. Câest au musĂ©e que les Ćuvres, dĂ©contextualisĂ©es et dĂ©gagĂ©es de leur valeur cultuelle initiale, se dĂ©ploient dans une premiĂšre mise en espace de leur histoire propre. Cette mise en espace du temps de lâart trouve son emblĂšme dans le dispositif architectural de la galerie qui favorise un parcours linĂ©aire. Lâhistoire de lâart occidental emprunte ainsi, pour lâexposition des Ćuvres occidentales que le SiĂšcle des lumiĂšres considĂšre comme lâart universel, une mise en scĂšne gĂ©nĂ©alogique que, dĂšs la ïŹn de la Renaissance, les galeries de portraits de certains chĂąteaux avaient privilĂ©giĂ©e dans la prĂ©sentation des portraits dâancĂȘtres de la famille. Mais, cette fois, la succession dynastique dont la galerie fait lâinventaire et la secrĂšte apologie nâest plus fondĂ©e sur le contenu de la reprĂ©sentation (lâancĂȘtre, la lignĂ©e), mais sur lâhistoricitĂ© de la forme artistique.
Contrairement aux musĂ©es dâart dâaujourdâhui pour lesquels les expositions temporaires semblent dĂ©sormais le principal enjeu, les premiers musĂ©es publics sont pensĂ©s Ă partir de leurs collections. Ces collections permanentes ne furent pas, Ă lâorigine, constituĂ©es piĂšce par piĂšce, mais gĂ©nĂ©ralement acquises massivement par transferts, appropriations, puis plus tard par donations et par legs. Ainsi, au moment de la RĂ©volution française, la collection royale devient le point de dĂ©part du MusĂ©um national ; sây ajouteront des prises rĂ©volutionnaires, des trĂ©sors provenant de fouilles archĂ©ologiques et les trophĂ©es des campagnes napolĂ©oniennes.
Yveline Cantarel-Besson a publiĂ©, il y a une vingtaine dâannĂ©es, les minutes des rĂ©unions des premiers conservateurs du Louvre, presque tous des artistes. (Un rapport adressĂ© Ă ce conservatoire par lâartiste rĂ©volutionnaire Jacques Louis David, membre du ComitĂ© du salut public, souligne dâailleurs que les conservateurs du MusĂ©um doivent leur nomination Ă leur statut dâartiste et il les remercie du sacriïŹce quâils consentent Ă faire pour la Nation, en nĂ©gligeant leur production au nom de leur mandat public.) Par la publication de ce document tout Ă fait rĂ©vĂ©lateur, on connaĂźt mieux les responsabilitĂ©s des premiers conservateurs, les ambitions de la musĂ©ographie naissante et le quotidien musĂ©al dans le contexte de pĂ©nurie gĂ©nĂ©ralisĂ©e des guerres rĂ©volutionnaires de la derniĂšre dĂ©cennie du XVIIIe siĂšcle. Toutes sortes dâopĂ©rations et dâenjeux sont dĂ©jĂ dans la mire des conservateurs : lâamĂ©nagement des salles du Louvre et particuliĂšrement de la Grande galerie de peinture (faut-il percer son toit et lâĂ©clairer, selon une nouvelle tendance, par un jour « zĂ©nithal » ?) ; lâentretien des locaux (les conservateurs peuvent-ils apporter des chiffons de leur domicile aïŹn de faciliter le nettoyage des lieux ?) ; la circulation des visiteurs (est-il bon que ceux-ci aient accĂšs aux salles pendant que de jeunes artistes se forment au grand art par la copie des chefs-dâĆuvre ?) ; la disposition des Ćuvres en Ă©coles (comment rendre visible par la seule succession des Ćuvres dans lâespace la « suite ininterrompue des progrĂšs de lâesprit humain » ?) ; la sĂ©paration des techniques (doit-on mettre des sculptures dans la Grande galerie de peinture ?) ; le dĂ©veloppement des collections (doit-on acquĂ©rir davantage dâĆuvres des Ă©coles « nordiques », ïŹamande ou hollandaise ?). Il faut ajouter Ă ces enjeux dâimportance variable le problĂšme difïŹcile des attributions, la comprĂ©hension de sujets devenus opaques et la nĂ©cessitĂ© de distinguer les copies des originaux, sans parler de lâurgence dâun inventaire des collections et dâun resserrement de la sĂ©curitĂ© durant la nuit. EnïŹn, on y trouve Ă©noncĂ© le projet dâun musĂ©e idĂ©al oĂč chaque Ćuvre exposĂ©e serait dotĂ©e dâune Ă©tiquette identiïŹant lâauteur et le sujet (jugĂ© souvent difficile Ă reconnaĂźtre mĂȘme Ă cette Ă©poque).
Ă la lumiĂšre de ce qui prĂ©cĂšde, il est plus facile de comprendre sur quoi sâĂ©taieront les tensions entre lâhistoire de lâart musĂ©ale et lâhistoire de lâart universitaire, tensions quâon peut apprĂ©hender sous trois rapports : le rapport Ă lâobjet, le rapport Ă la recherche et le rapport au destinataire.
Lâobjet
Le mandat des conservateurs leur impose des responsabilitĂ©s patrimoniales. Leurs prĂ©occupations et leurs tĂąches sont en consĂ©quence centrĂ©es sur la mise en valeur de lâobjet et de la collection. Les objets entrent dans une collection Ă cause de leur singularitĂ© ou de leur exemplaritĂ©. Le rĂŽle central de lâĆuvre dâart dans les activitĂ©s du conservateur sâimpose en tant que ce dernier est chargĂ© de garantir lâauthenticitĂ©, dâassurer la documentation et de voir Ă la prĂ©servation matĂ©rielle de chaque artefact du segment de la collection placĂ© sous sa responsabilitĂ©. Câest le conservateur qui traditionnellement, et en accord avec le restaurateur du musĂ©e, dĂ©cide quâune Ćuvre est ou non en condition dâĂȘtre exposĂ©e ou mise en circulation dans une exposition hors les murs de lâinstitution qui la possĂšde. Le conservateur connaĂźt la collection, ses atouts et surtout ses faiblesses, et il sâinforme auprĂšs des artistes ou de leurs hĂ©ritiers, des marchands et des collectionneurs dans la perspective de pouvoir combler certaines de ces lacunes, malgrĂ© la maigreur des budgets dont il dispose.
Les conservateurs assument aussi des responsabilitĂ©s liĂ©es Ă lâexposition des Ćuvres de la collection. Ils gĂšrent les demandes de prĂȘt en fonction de problĂ©matiques qui sont Ă la fois matĂ©rielles, socioĂ©conomiques, voire politiques et « morales ». Avant quâils nâaccordent le prĂȘt dâune Ćuvre de la collection, dâautres facteurs que lâĂ©valuation des conditions matĂ©rielle...
Table des matiĂšres
- Couverture
- Page titre
- La collection
- Copyright
- Ăpigraphe
- Lâhistoire de lâart, hic et nunc
- Une institution bicéphale
- Changement de perspective
- Positions
- Lectures complémentaires
- Crédits iconographiques
Foire aux questions
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