Tout au long de leur carriĂšre respective largement mĂ©diatisĂ©e, Sophie Calle et Annie Ernaux, artistes contemporaines, ont allĂ©grement transgressĂ© les frontiĂšres entre la vie privĂ©e et la vie publique. Devant ces transgressions, l'auteure de cet ouvrage s'attache aux questions suivantes: quelles libertĂ©s peut se permettre la femme artiste aujourd'hui? OĂč, comment, et par qui se dessinent les limites Ă©thiques de la crĂ©ation? Dans une perspective rĂ©solument fĂ©ministe, elle dĂ©gage de la rĂ©ception des oeuvres de Calle et d'Ernaux les « crimes » dont la critique les accuse, notamment obscĂ©nitĂ©, impudeur, indĂ©cence. Ă la lumiĂšre des reprĂ©sentations souvent stĂ©rĂ©otypĂ©es de la femme criminelle, elle cible aussi les maniĂšres subversives et innovatrices avec lesquelles les artistes ont dĂ©jouĂ© les perceptions acceptĂ©es de la fĂ©minitĂ© pour s'assurer une libertĂ© totale, devenant de ce fait des hors-la-loi. Cette Ă©tude fouillĂ©e, Ă©crite dans une langue prĂ©cise et ciselĂ©e, se nourrit du rapport fĂ©cond qui existe entre l'oeuvre d'art et son contexte, entre l'Ă©thos de l'artiste et celui de l'art.

- 260 pages
- French
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La vie des autres
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Art & PoliticsCHAPITRE 1
Lâautobiographie «trop» rĂ©vĂ©latrice
Alors que treize ans les sĂ©parent, Sophie Calle et Annie Ernaux ont fait leur entrĂ©e sur la scĂšne culturelle française Ă peu prĂšs au mĂȘme moment, Ă savoir au dĂ©but des annĂ©es 1980. NĂ©e en 1940, Annie Ernaux est la plus ĂągĂ©e des deux. Bien que toutes les deux soient françaises, elles sont dâorigine diffĂ©rente: Calle est nĂ©e dans une famille bourgeoise parisienne alors que les parents dâErnaux Ă©taient de petits commerçants normands. Comme elle lâexprime dans de nombreux textes et entretiens, Ernaux a vĂ©cu difficilement son ascension sociale: adolescente, elle a ressenti la honte de ne pas ĂȘtre «à la hauteur»; adulte, agrĂ©gĂ©e de lettres modernes, mariĂ©e et mĂšre de deux fils, câest celle dâavoir trahi ses origines qui lâa assaillie. De plus, Ernaux a commencĂ© Ă Ă©crire en secret, entre les repas, pendant que les enfants dormaient, quand son mari Ă©tait au travail. Entre 1974 et 1981, elle a publiĂ© chez Gallimard ses premiers romans, des Ćuvres narratives denses, difficiles, remplies de patois et plus ou moins inspirĂ©es par son enfance en Normandie, ses Ă©tudes Ă Rouen et son mariage bourgeois: Les armoires vides (1974), Ce quâils disent ou rien (1977) et La femme gelĂ©e (1981). Ce nâest pourtant quâau moment de la publication de La place, un rĂ©cit qui lui a valu le prix Renaudot en 1984, quâelle sâest fait remarquer dâun plus large public: dans cette Ćuvre charniĂšre de son corpus, consacrĂ©e Ă la vie de son pĂšre, Ernaux assume une Ă©criture prĂ©cise, dĂ©pouillĂ©e et claire, et la position dâethnologue littĂ©raire de ses origines et de la vie quotidienne.
Quant Ă Calle, en 1978, aprĂšs sept ans de pĂ©rĂ©grinations autour du monde en faisant de petits boulots â elle a travaillĂ© dans un cirque au Canada, a nettoyĂ© de la marijuana en Californie, a vendu des pots de confitures et du miel en ArdĂšche, a fait de la pĂȘche en CrĂȘte â, elle est rentrĂ©e Ă Paris pour devenir photographe, une carriĂšre que son pĂšre collectionneur dâart voulait bien encourager1. DâaprĂšs le mythe de
sa venue Ă la crĂ©ation, elle est devenue artiste grĂące Ă lâintervention
de Bernard Lamarche-Vadel, conservateur de musée: Calle a exposé
Les dormeurs (1979), une Ćuvre rassemblant les rĂ©sultats dâune expĂ©rience effectuĂ©e dans son propre lit, Ă la Biennale des Jeunes de 1980 au MusĂ©e dâart moderne de la ville de Paris. Quelque temps aprĂšs, elle a intĂ©grĂ© la galerie Chantal Crousel et a rĂ©alisĂ© ses projets de filature, dâespionnage et dâexploration urbaine Ă Paris, Ă Venise et dans le Bronx, Ă savoir Filatures parisiennes (1978-1979), Suite vĂ©nitienne (1980), Le Bronx (1980), LâhĂŽtel (1981) et La filature (1981)2. Au cours de lâĂ©tĂ© 1983, Calle a pu prĂ©senter sa pratique artistique Ă un public français gĂ©nĂ©ral en faisant paraĂźtre le feuilleton «Lâhomme au carnet» au jour le jour dans le journal de gauche LibĂ©ration.
sa venue Ă la crĂ©ation, elle est devenue artiste grĂące Ă lâintervention
de Bernard Lamarche-Vadel, conservateur de musée: Calle a exposé
Les dormeurs (1979), une Ćuvre rassemblant les rĂ©sultats dâune expĂ©rience effectuĂ©e dans son propre lit, Ă la Biennale des Jeunes de 1980 au MusĂ©e dâart moderne de la ville de Paris. Quelque temps aprĂšs, elle a intĂ©grĂ© la galerie Chantal Crousel et a rĂ©alisĂ© ses projets de filature, dâespionnage et dâexploration urbaine Ă Paris, Ă Venise et dans le Bronx, Ă savoir Filatures parisiennes (1978-1979), Suite vĂ©nitienne (1980), Le Bronx (1980), LâhĂŽtel (1981) et La filature (1981)2. Au cours de lâĂ©tĂ© 1983, Calle a pu prĂ©senter sa pratique artistique Ă un public français gĂ©nĂ©ral en faisant paraĂźtre le feuilleton «Lâhomme au carnet» au jour le jour dans le journal de gauche LibĂ©ration.
Du moins en surface, lâĂ©cart entre les projets crĂ©ateurs dâinspiration autobiographique de Sophie Calle et dâAnnie Ernaux du dĂ©but des annĂ©es 1980 semble Ă©norme. Tandis quâErnaux se penchait sur les luttes de classe, lâimportance et certaines hypocrisies de lâĂ©ducation, notamment des femmes, et les injustices sociales quotidiennes, Calle invitait des inconnus Ă dormir dans son lit et se promenait dans la rue pour photographier les passants de dos. Toutefois, il est possible dâĂ©tablir dâores et dĂ©jĂ quelques liens concrets entre leurs philosophies respectives de crĂ©ation: le souci du dĂ©tail, lâenquĂȘte sur la vie privĂ©e, un regard fĂ©minin dĂ©sirant portĂ© Ă la fois vers le monde extĂ©rieur et les tergiversations de lâintĂ©rieur. Les deux artistes entretenaient aussi un rapport tout particulier Ă lâautre basĂ© sur lâobservation Ă distance de son comportement et de ses habitudes.
Qui plus est, lâavĂšnement des deux crĂ©atrices Ă une certaine notoriĂ©tĂ© artistique correspond Ă la rencontre trĂšs gĂ©nĂ©rale en France de trois grands mouvements sociaux, artistiques ou politiques importants dont le but Ă©tait de confĂ©rer une valeur plus grande aux expĂ©riences et aux ennuis de tous les jours. La valorisation du quotidien, instaurĂ©e par la Critique de la vie quotidienne (1947) dâHenri Lefebvre, explorĂ©e davantage de 1957 Ă 1972 par Guy Debord et les Situationnistes et thĂ©orisĂ©e par Michel de Certeau dans son Ă©tude Lâinvention du quotidien (1980), constitue le premier jalon dâune pensĂ©e du quotidien. Lâirruption, simultanĂ©ment sur les scĂšnes politiques et sociales françaises et dans la littĂ©rature et les arts Ă partir des annĂ©es 1960 et 1970, des mouvements fĂ©ministes (dont le Mouvement de libĂ©ration des femmes) souscrivant tous dâune maniĂšre variable au slogan «le privĂ© est politique3» vient bouleverser le champ social et artistique. Finalement se joint Ă ces deux mouvements faisant le pont entre les soucis politiques et lâexpression artistique la thĂ©orisation purement formelle du «genre» littĂ©raire autobiographique (notamment par Philippe Lejeune en 1975), un genre qui prend aussi comme point dĂ©part le personnel, suivie du dĂ©bat Ă©clatant entourant lâautofiction aprĂšs la publication de Fils (1977) par Serge Doubrovsky.
Le rapport entre lâĂ©mergence de ces discours et les Ćuvres de Sophie Calle et dâAnnie Ernaux est complexe. Posant les assises de leur travail crĂ©ateur comme celles de la rĂ©ception de leurs Ćuvres, ces discours constituent lâarriĂšre-fond sur lequel se dĂ©ploie lâinscription, parfois difficile, des deux crĂ©atrices dans les canons contemporains de lâart et de la littĂ©rature. Sans que ni lâune ni lâautre nâait jamais ouvertement revendiquĂ© son appartenance au mouvement du quotidien, au fĂ©minisme en gĂ©nĂ©ral, Ă la thĂ©orie de lâautobiographie, on peut croire â et câest ce que jâavance â que ces trois courants de pensĂ©e ont influencĂ© le dĂ©veloppement de leurs pratiques crĂ©atrices. Il est Ă©galement incontestable que câest dans ces optiques que leurs Ćuvres ont Ă©tĂ©, et sont encore aujourdâhui, reçues, interprĂ©tĂ©es, analysĂ©es. Par consĂ©quent, Sophie Calle et Annie Ernaux occupent un rĂŽle intĂ©ressant et actif dans la formation et le façonnement des discours sur la crĂ©ation contemporaine, Ă la fois en tant que participantes, Ă©laborant des Ćuvres qui ne cessent de poser des questions touchant aux soucis du moment prĂ©sent, et en tant quâartistes-critiques cherchant, chaque fois et avec chaque Ćuvre, Ă mettre Ă lâĂ©preuve les catĂ©gories et les limites créées, dĂ©battues et renforcĂ©es par la circulation de ces mĂȘmes discours. GrĂące au double rĂŽle quâelles jouent dans la sphĂšre culturelle française, le rapprochement le plus fĂ©cond Ă faire entre les deux crĂ©atrices concerne la portĂ©e critique de leurs pratiques. Si lâon prend les textes et les Ćuvres dâart de Sophie Calle et dâAnnie Ernaux choisis pour lâanalyse dans cet ouvrage comme des manifestations ou des explorations singuliĂšres de la relation art-vie, on peut alors voir se dessiner les contours dâun champ littĂ©raire et artistique, Ă©mergeant vers la fin des annĂ©es 1970 et le dĂ©but des annĂ©es 1980, Ă la confluence de trois discours trĂšs diffĂ©rents traitant tous de lâintime.
Dans The Museum Establishment and Contemporary Art: The Politics of Artistic Display in France after 1968, Rebecca J. DeRoo rend compte des nombreuses mĂ©tamorphoses, plus ou moins efficaces, plus ou moins authentiques, qui se sont accomplies entre les murs du musĂ©e français Ă la suite des contestations de Mai 68. AttaquĂ© par les militants rĂ©clamant «des centres artistiques et culturels reprĂ©sentatifs de leurs soucis, accessibles, actualisĂ©s et engagĂ©s4», bref, rĂ©clamant des institutions qui seraient Ă leur image, le musĂ©e sâest trouvĂ© obligĂ©, du moins symboliquement, Ă sâadapter, Ă se renouveler. DeRoo consacre un chapitre de son Ă©tude Ă lâaccueil problĂ©matique au sein de lâinstitution des Ćuvres dâAnnette Messager, plasticienne française qui partage les prĂ©occupations de Calle et dâErnaux. Alors quâil est possible que ni Sophie Calle ni Annie Ernaux nâaient Ă©tĂ© au courant de la pratique artistique dâAnnette Messager au moment oĂč elles se sont mises Ă crĂ©er, il existe des liens Ă©vidents entre leurs Ćuvres de la pĂ©riode fin 1970-dĂ©but 1980 et celles de Messager du dĂ©but des annĂ©es 1970. Par exemple, Messager a soigneusement Ă©laborĂ© une sĂ©rie de cahiers â des Albums-collections (1971-1974) â qui mĂ©langeaient lâesthĂ©tique du journal intime Ă des mots et des images tirĂ©s directement de la presse ou recopiĂ©s de livres de recettes, de manuels dâĂ©cole. Certains des albums semblaient traiter de sa vie personnelle; dâautres, tels que Mon guide de tr...
Table des matiĂšres
- REMERCIEMENTS
- INTRODUCTION
- CHAPITRE 1
- CHAPITRE 2
- CHAPITRE 3
- CHAPITRE 4
- CONCLUSION
- BIBLIOGRAPHIE
- Annexe
- Les plus récents titres de la collection «Espace littéraire»
Foire aux questions
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