Le bon usage des doigts facilite l'accĂšs rĂ©ussi aux notions fondamentales de l'arithmĂ©tique, Ă la mobilitĂ© de la rĂ©flexion calculatoire, au sens, Ă la rigueur et Ă la crĂ©ativitĂ© de la dĂ©marche mathĂ©matique. Il tire profit des liens Ă©troits entre les doigts et les nombres. Ces liens, confirmĂ©s par des scientifiques de diverses disciplines, ont Ă©tĂ© vĂ©cus depuis des millĂ©naires et le sont encore aujourd'hui mĂȘme si les enfants en difficultĂ© en font souvent un usage demandant maintes amĂ©liorations.

- 328 pages
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INITIATION AUX MATHEMATIQUES PAR LE BON USAGE DES DOIGTS
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ĂducationCHAPITRE 1
QUAND LâAPPRENTISSAGE DES MATHĂMATIQUES TOURNE AU DRAME
Commençons par une sĂ©ance qui, pour moi, fut tout Ă fait exceptionnelle, mais dont le scĂ©nario tragique ne cesse de se rĂ©pĂ©ter des milliers de fois, pratiquement toujours Ă lâabri de tout regard extĂ©rieur. Ce drame, qui nâest pas sans rappeler le mythe de Sisyphe, se reproduit chaque fois que des personnes dĂ©sireuses dâaider lâenfant en grave difficultĂ© dâapprentissage, cherchent Ă lui imposer, pour son bien, la mĂ©thode la plus facile, la plus simple⊠de leur point de vue. La mĂ©thode spontanĂ©e de lâenfant, sa volontĂ© tenace de se servir de ses doigts, est mĂ©prisĂ©e et rejetĂ©e au lieu dâĂȘtre, le cas Ă©chĂ©ant, amĂ©liorĂ©e dans le sens mĂȘme recherchĂ© par lâenfant.
Il sâagit de Sarah, fille qui dĂ©bute la 3e primaire (CE2). Sa mĂšre se montre particuliĂšrement active et engagĂ©e. Mais, perdant son latin, elle me consulte suite Ă la recommandation de lâinstitutrice. Elle me demande, dĂšs le premier entretien, de pouvoir venir la prochaine fois faire un devoir avec sa fille. Je devrais alors lui dire ce quâelle fait bien et ce qui demande des modifications ou des corrections. Bref, je devrais la « superviser ». Je ne savais absolument pas Ă quoi je mâengageais en donnant une suite positive Ă cette demande tout Ă fait hors norme. Lâobjectif rĂ©el de cette sĂ©ance, Ă savoir que lâenfant apprenne quelque chose de positif, Ă©tait complĂštement tombĂ© Ă lâeau dans tous les sens du terme : Ă la fin, la mĂšre et la fille Ă©taient en pleurs, et Sarah nâavait trĂšs probablement rien appris de positif⊠Jâaurais voulu intervenir dĂšs les premiĂšres minutes, mais je me disais que je devrais au moins laisser agir un peu la mĂšre. JâhĂ©sitais toujours Ă intervenir et le dĂ©roulement du drame finissait par prendre son cours fatal⊠Pour mieux le faire comprendre, jâajouterai des Ă©lĂ©ments interprĂ©tatifs fondĂ©s sur ce que jâapprendrai plus tard au cours de la re-mĂ©diation.
Tout commence par une tĂąche apparemment pas trop difficile pour une Ă©lĂšve de 3e primaire (CE2) : 27 + 48. Sarah veut commencer Ă calculer. Mais, comme elle est dĂ©jĂ en 3e primaire, sa mĂšre lui rappelle, Ă titre prĂ©ventif, quâelle ne peut plus utiliser ses doigts. La voilĂ donc dâemblĂ©e dĂ©sarmĂ©e, dĂ©possĂ©dĂ©e de ce qui lui est le plus familier ! Comment compter les 48 pas Ă effectuer en partant de 27 (28 ?), sans utiliser les doigts ? En effet, nâayant pas compris le systĂšme numĂ©rique, comme je mâen aperçois rapidement, Sarah compte un par un. Afin de se concentrer, elle fixe du regard le plafond de mon bureau.
Comme la rĂ©ponse tarde Ă venir, la mĂšre, suspectant sa fille dâĂȘtre distraite, la met en garde : « Sarah tu es ici pour calculer. Allez, assieds-toi convenablement et concentre-toi un peu ! » Sur quoi Sarah rĂ©pond de maniĂšre profondĂ©ment vexĂ©e : « Mais je calculais. Maintenant tu mâas distraite et je peux tout recommencer », ce qui est tout Ă fait plausible puisque Sarah compte un par un au lieu de calculer. En outre, Sarah Ă©tait bien assise, malgrĂ© lâapparence avachie de sa posture. Câest ainsi quâelle pouvait en effet le mieux fixer le plafond pour se concentrer. On note dâailleurs que beaucoup dâenfants compteurs fixent des fonds monochromes, ici le plafond, ailleurs le ciel bleu⊠dâautres enfin ferment les yeux pour ne pas ĂȘtre distraits lors du comptage.
On voit la complexitĂ© de la tĂąche surtout que Sarah ne peut pas perdre le fil du comptage un par un et quâelle doit se servir de doigts imaginĂ©s pour contrĂŽler oĂč elle en est, lâusage des doigts rĂ©els Ă©tant interdit. On se rend difficilement compte Ă quelle besogne titanesque lâenfant sâattĂšle quand elle ajoute, une par une, 48 unitĂ©s Ă 27 ! Il serait un peu plus aisĂ© dâajouter 27 Ă 48, mais Sarah (tout comme sa mĂšre) nây pense pas.
Sarah a donc Ă©tĂ© distraite dans son « calcul » par la remarque de sa mĂšre. Tous les efforts et toute la concentration ont Ă©tĂ© complĂštement inutiles, le rocher que Sisyphe avait peinĂ© Ă hausser un peu est retombĂ© tout en bas de la colline, et cela uniquement parce que « maman ne me laisse pas calculer et me distrait tout le temps ». Maman fait donc des efforts supplĂ©mentaires pour garder son sang-froid et Sarah prend ses prĂ©cautions : elle utilise ses doigts rĂ©els pour contrĂŽler le comptage afin de ne pas devoir tout recommencer au cas oĂč sa mĂšre lâinterrompt de nouveau. Les doigts doivent bien sĂ»r ĂȘtre cachĂ©s sous la table. Mais que peut-on cacher Ă une mĂšre attentive ? Cette derniĂšre prie donc Sarah de travailler sans les doigts. Nouvelle interruption. Le rocher retombe en bas de la colline et Sarah doit recommencer Ă zĂ©ro. Entre-temps prĂšs de dix minutes se sont Ă©coulĂ©es et le premier calcul nâest pas encore terminĂ©. La sĂ©ance risque de durer surtout quâil y a vingt calculs semblables Ă effectuerâŠ
AprĂšs un furtif regard sur la montre, la mĂšre se rend bien compte que cela ne peut pas continuer comme ça. Elle dĂ©cide donc dâaider plus activement Sarah. Elle lui demande de calculer dâabord 27 + 3. Sarah ne cache pas son Ă©tonnement : nâest-il pas marquĂ© quâelle doit faire 27 + 48 ? DâoĂč vient le + 3 ? LâĂ©nervement commence Ă se faire sentir quand Sarah demande alors dâun ton indignĂ© : « pourquoi dois-je faire 27 + 3 alors que sur la feuille il est marquĂ© 27 + 48 » ? La rĂ©ponse de la mĂšre laisse Sarah encore plus perplexe quâelle ne lâĂ©tait dĂ©jĂ : « parce que tu dois dâabord calculer jusquâau prochain chiffre rond ! » La mĂšre pense avoir donnĂ© une rĂ©ponse satisfaisante⊠mais la confusion entre nombre et chiffre nây contribue sĂ»rement pas : la mĂšre vise le nombre 30 qui, lui, sâĂ©crit avec deux chiffres (3 et 0). Finalement, un dialogue de sourds sâamorce puisque Sarah ne comprend rien de ce que lui rĂ©pond sa mĂšre. La rĂ©ponse nâest dĂšs lors quâune pseudo-rĂ©ponse.
Pourtant la question de Sarah est tout Ă fait pertinente puisquâelle ne voit pas de rapport entre 27 + 48 et 27 + 3 ! Jâai rencontrĂ© des problĂšmes semblables des centaines de fois. On pense simplifier le calcul pour lâenfant, alors quâon le plonge dans une jungle inextricable. Lâenfant ne voit plus aucun rapport entre ce quâil doit faire et la dĂ©marche quâon lui propose ou impose. Si un Ă©lĂšve doit faire 97 + 37 et quâĂ votre question « 97 est tout prĂšs de quel nombre ? », il vous rĂ©pond « de 98 », il a parfaitement raison tout en montrant quâil nâa pas compris Ă quoi vous voulez en venir. Câest dâailleurs ainsi que pour de nombreux Ă©lĂšves, comme nous le verrons plus loin, apprendre Ă calculer avec 99 (tout prĂšs de 100) est complĂštement diffĂ©rent de calculer avec 97 (tout prĂšs de 98) ou mĂȘme avec 98 (tout prĂšs de 99) !
La mĂšre continue comme si Sarah avait compris. Elle demande donc ce que font 27 + 3 : « combien de dizaines pleines cela fait » ? LĂ Sarah est encore plus dĂ©routĂ©e : des dizaines pleines, câest quoi ? Y a-t-il des dizaines vides ou Ă moitiĂ© pleines ? Voyant que Sarah ne rĂ©pond pas, la mĂšre chuchote les nombres 10, 20, 30, 40, 50. Mais pour voir oĂč lâon arrive, Sarah devrait compter. Le temps passe ; dĂ©jĂ presque quinze minutes et le premier calcul est encore loin dâĂȘtre effectuĂ©. La mĂšre revient Ă 27 + 3. Sarah nây comprend toujours absolument rien, mais pour satisfaire sa mĂšre, pour lui faire plaisir et pour lâapaiser, elle effectue correctement le calcul ou plutĂŽt le comptage qui la conduit Ă 30. Enfin un sourire sur le visage de la mĂšre, sourire dont Sarah conclut que son calcul est juste. La mĂšre encourage alors explicitement sa fille : « Bravo, tu vois que ça marche, tu vois que câest beaucoup plus facile comme ça ! » Que 27 + 3 est plus facile Ă effectuer que 27 + 48, Sarah le sait depuis belle lurette, inutile de le lui rĂ©pĂ©terâŠ
EncouragĂ©e par ce petit succĂšs, la mĂšre pense pouvoir enfin mener rapidement Sarah jusquâau bout du calcul. Aussi enchaĂźne-t-elle tout naturellement : « Que dois-tu encore calculer maintenant » ? Sarah pense Ă ses devoirs et se rĂ©jouit dĂ©jĂ Ă lâidĂ©e que sa mĂšre sây intĂ©resse enfin et quâon va enfin pouvoir avancer. Elle rĂ©pond donc sans hĂ©siter : 27 + 48 ! La mĂšre ne parvient pas Ă cacher sa profonde dĂ©ception : « Mais enfin ! RĂ©flĂ©chis un peu ! Quâest-ce que nous avons dĂ©jĂ fait ? Prends au moins la peine de lire ce que nous avons dĂ©jĂ Ă©crit :
27 + 48 =
27 + 3 = 30. »
Sarah rĂ©pĂšte alors quasi mĂ©caniquement 27 + 3 = 30. « TrĂšs bien ! », rĂ©pond la mĂšre et conclut (pour Sarah ce nâest Ă©videmment pas une conclusion) : « nous devons donc continuer Ă calculer Ă partir de 30. » Comme Sarah ne comprend absolument plus rien, elle finit par conclure quâil faut ajouter 30, vu quâil nây a que des signes + dans les calculs. Maintenant la mĂšre perd toute patience et reproche sĂšchement Ă Sarah : « Tu ne rĂ©flĂ©chis pas du tout ! Tu ne fais que deviner ! » Sarah commence Ă pleurer. Pourquoi sa mĂšre lui reproche-t-elle de ne pas rĂ©flĂ©chir alors quâelle a lâimpression dâavoir rĂ©flĂ©chi sans arrĂȘt durant plus dâun quart dâheure. Certes, Sarah devine aussi un peu, mais pas nâimporte comment : elle devine en fonction des questions que lui pose sa mĂšre.
Voulant Ă©viter dâempirer le climat, la mĂšre effectue le pas suivant toute seule et demande Ă Sarah dâĂ©crire et de calculer 30 + 5. Ce que Sarah fait et, aprĂšs un rapide comptage, elle dit bien vite, toute rayonnante : « cela fait 35 ! », et la mĂšre de rĂ©pondre : « TrĂšs bien ! Tu vois que tu es bien capable de calculer ! » Ces louanges encouragent Sarah Ă ne plus demander Ă quoi servent ces calculs qui ne figurent pas sur sa feuille de devoir. De toute maniĂšre, si jamais elle osait encore le demander, elle ne pourrait quâĂ©nerver sa mĂšre. Au fond dâelle-mĂȘme, la mĂšre doute cependant (Ă juste titre) du fait que sa fille comprenne rĂ©ellement la dĂ©marche quâelle lui impose comme Ă©tant la plus facile Ă exĂ©cuter. Elle effectue donc un bref rĂ©sumĂ© : « Nous avons calculĂ© 27 + 3 = 30, puis nous avons fait 8 â 3 = 5 (les 3 que nous avons dĂ©jĂ ajoutĂ©s) ; donc nous avons dĂ» encore ajouter 5 Ă 30 oĂč nous Ă©tions arrivĂ©es ; le tout fait donc 35. Tu vois que câest trĂšs simple ainsi et que ça va nettement plus vite ! »
Sarah nâen revient pas. Elle pense certainement que si on lui avait permis de « calculer » (compter) avec les doigts, elle aurait dĂ©jĂ longtemps fini plusieurs exercices alors que maintenant elle en est toujours au premier. Et, comble de lâaffaire, elle ne voit mĂȘme pas oĂč elle en est. Auparavant on nâavait pas parlĂ© de 8 â 3⊠Pourquoi un signe â vient-il se nicher dans les calculs alors quâon est dans les + ? « Chaque fois que jâai mis un â au lieu dâun +, on me lâa reprochĂ©. Maintenant maman peut le faire⊠», se dit-elle probablement. Finalement, Sarah prend son courage Ă deux mains et demande une fois de plus : « Pourquoi dois-je faire tous ces calculs au lieu de faire celui qui est demandĂ© ? » LĂ , il fallait sây attendre, la mĂšre perd de nouveau son sang-froid : « Tu ne vois toujours pas que nous faisons le calcul du devoir et que câest beaucoup plus facile de faire comme nous le faisons ! » Nouveaux pleurs de SarahâŠ
Sarah a dĂ©jĂ entendu des milliers de fois que câest plus facile, que câest plus simple⊠MĂȘme lâinstitutrice, mĂȘme ses condisciples le disent. Si je pouvais lire dans la tĂȘte de Sarah en mâinspirant de ce quâelle me rĂ©vĂ©lera plus tard, je devrais y voir des rĂ©flexions du genre de celles qui suivent : « Si câĂ©tait vrai, ce serait merveilleux ! Et tous me disent de bien travailler, de bien rĂ©flĂ©chir, de faire beaucoup dâexercices⊠Tout cela ne fonctionne pas chez moi parce que, comme mon pĂšre et dâautres le disent, je suis trop bĂȘte. On mâa dâailleurs dĂ©jĂ rĂ©pĂ©tĂ© des dizaines de fois que je suis nulle en maths⊠je suis malade dans ma tĂȘte comme les tests lâont montré⊠».
La mĂšre calme Sarah et a lâidĂ©e lumineuse dâarrĂȘter et dâĂ©crire sur la feuille que Sarah nâa pas pu faire ses devoirs parce quâelle ne les a pas compris. Ainsi lâinstitutrice pourra lui expliquer une fois tout « convenablement ». Mais Sarah proteste violemment : elle ne veut pas se prĂ©senter en classe sans avoir fait ses devoirs, elle ne veut pas que tous ses condisciples voient une fois de plus quâelle est trop bĂȘte pour faire des devoirs que lâinstitutrice avait pourtant jugĂ©s faciles. Câest une rĂ©action que jâai rencontrĂ©e des dizaines de fois. Les enfants sâopposent souvent violemment Ă tout ce qui pourrait encore davantage les singulariser nĂ©gativement : derniers soubresauts avant la noyade totale. La mĂšre cĂšde donc et encourage Sarah Ă continuer. Cela est vraiment nĂ©cessaire, car en regardant sa feuille de devoirs, Sarah ne voit pas grand-chose :
27 + 48 =
27 + 3 = 30
30 + 5 = 35
Sarah ne sait mĂȘme pas si les calculs imposĂ©s par sa mĂšre sont terminĂ©s ou pas, mais elle nâose pas demander. Elle verra bien ce que sa mĂšre va faire. De son cĂŽtĂ©, la mĂšre est Ă bout : on ne sait quand mĂȘme pas expliquer les choses plus simplement, se dit-elle. Et puis, on a dĂ©jĂ tout fait : Ă©puisĂ© les 192 sĂ©ances de logopĂ©die, payĂ© une annĂ©e de cours de rattrapage, fait rĂ©aliser des examens mĂ©dicaux de toutes sortes, tout cela sans le moindre rĂ©sultat⊠Et puis, il y a cette institutrice si dĂ©vouĂ©e qui fait tout son possible, qui ne perd pas tout espoir et qui estime que Sarah nâest pas un cas pour lâĂ©cole spĂ©cialisĂ©eâŠ
La mĂšre reprend ses esprits et se donne du courage. Elle veut continuer lâexercice (qui nâest donc pas terminĂ© !) : « Tu vois, nous avons dĂ©jĂ ajoutĂ© les 8, ils sont donc dĂ©jĂ partis, il nous reste le 4. Quâest-ce que tu dois encore calculer maintenant ? » La mĂšre indique en mĂȘme temps de son doigt le 4 en soulignant quâil est dans la colonne des dizaines. La rĂ©ponse de Sarah se laisse deviner : « je dois encore faire + 4 ». La mĂšre accepte la rĂ©ponse tout en insistant sur le fait que le 4 se trouve devant le 8 qui a dĂ©jĂ Ă©tĂ© ajoutĂ© et qui est donc parti (lâa-t-on retirĂ© ?). Donc (ce donc revient trĂšs souvent, sans que Sarah nây comprenne quelque chose) ce 4, ce sont des⊠La mĂšre aurait bien voulu entendre « dizaines », mais comme Sarah nâa rien compris, elle juge quâil vaut mieux se taire au lieu de fĂącher inutilement sa mĂšre. Cette derniĂšre lâaide une fois de plus : « Le 8 du 48 a dĂ©jĂ Ă©tĂ© ajoutĂ©, donc il est parti et il reste un 0 dans la colonne des unitĂ©s, donc le 4 câest bien 40 ». Sarah propose alors dâajouter les 40. La mĂšre la loue explicitement pour cette idĂ©e, mais comme elle se mĂ©fie quand mĂȘme, elle prĂ©fĂšre Ă©crire elle-mĂȘme « 35 + 40 » et demande Ă Sarah de faire le calcul en lui montrant quâelle doit ajouter les 40 aux 30, et donc le 4 au 3. Sarah reprend son comptage et aboutit finalement Ă 7. Mais que faire du 7 ? La mĂšre rappelle que ce 7 câest 70 et quâavec les 5 unitĂ©s cela fait 75. Se rendant compte que Sarah nây voit que du feu, elle Ă©crit elle-mĂȘme le calcul sur la feuille. Maintenant nous pouvons lire sur sa feuille :
27 + 48 =
27 + 3 = 30
30 + 5 = 35
35 + 40 = 75
La mĂšre est enfin soulagĂ©e. Enfin ! Enfin, le rocher est au sommet de la colline ! FiĂšre dâavoir pu mener Ă bout ce calcul, elle demande alors Ă Sarah dâĂ©crire le rĂ©sultat en face du 27 + 48 =. Surprise, sâil en est une ! Sarah recommence Ă fixer le plafond et Ă bouger discrĂštement ses doigts pour faire son calcul⊠DĂ©sespĂ©rĂ©e, la mĂšre dit Ă sa fille : « Tu ne vois pas que nous avons dĂ©jĂ fait le calcul ? Le rĂ©sultat est dĂ©jĂ lĂ ! » Sarah regarde attentivement tous les exercices : pour chaque exercice on a indiquĂ© le rĂ©sultat, sauf pour celui qui Ă©tait demandĂ© comme devoir. Elle proteste alors en soulignant quâil nây a aucun rĂ©sultat indiquĂ© derriĂšre 27 + 48 =. La mĂšre rĂ©torque aussitĂŽt dâun ton Ă©nervĂ© : « Mais tu regardes le mauvais exercice ! Quand tu regardes en bas tu vois bien que 35 + 40 = 75. Donc, le rĂ©sultat est 75 ! » Sarah ne voit Ă©videmment pas pourquoi on doit faire 35 + 40 pour trouver le rĂ©sultat de 27 + 48, surtout quâil nây a aucune ressemblance entre les deux exercices ! Bref, le rocher est dĂ©finitivement retombĂ© tout en bas de la collineâŠ
Voyant que Sarah nâa rien compris, la mĂšre se rend peut-ĂȘtre compte du fait que la mĂ©thode quâelle vient de suivre est horriblement compliquĂ©e⊠à force de vouloir simplifier les choses Ă lâextrĂȘme, on finit souvent par les compliquer au point de les rendre incomprĂ©hensibles. Quoi quâil en soit, la mĂšre enchaĂźne directement avec une autre mĂ©thode : additionner les dizaines et les unitĂ©s Ă part. Elle indique donc clairement Ă Sarah quâelle doit dâabord additionner les dizaines, soit 2 + 4, puis les unitĂ©s, soit 7 + 8. Sarah se concentre, Ă©crit rapidement le 6 ; puis fixe de nouveau le plafond et arrive Ă 15 pour les unitĂ©s. Elle les ajoute pour faire 615. Maintenant, câest la mĂšre qui craque, elle nâen peut plus. Dâune voix interrompue de sanglots, elle dit : « LĂ , tout le monde voit directement que câest faux ; il est impossible dâarriver dans les 600⊠» Sarah est Ă©galement Ă bout et recommence Ă pleurerâŠ
Jâai admirĂ© le courage de la mĂšre et de lâenfant. Mais quel gĂąchis ! Quel calvaire ! Tonneau des DanaĂŻdes ou corvĂ©e de Sisyphe ?⊠à la sĂ©ance suivante, jâai retravaillĂ©, avec la mĂšre seule, les problĂšmes posĂ©s par cette sĂ©ance. Selon les dires de la mĂšre, ce psychodrame nâa cessĂ© dâempirer depuis la 1re primaire (CP) et le pĂšre a dĂ©jĂ depuis longtemps capitulĂ©. Il dit seulement que Sarah est trop bĂȘte et que cela ne sert Ă rien de vouloir insister. Aussi devient-il quelque peu comprĂ©hensible que Sarah dĂ©teste son pĂšre et refuse, pleurs Ă lâappui, de travailler encore avec lui.
On pourrait et on devrait tirer de nombreuses leçons de cet entretien, mais cela dĂ©passerait largement le cadre du prĂ©sent ouvrage. Notons seulement ici quâil ne suffit pas de savoir calculer soi-mĂȘme et dâaimer lâenfant pour pouvoir lâaider efficacement sâil a de graves difficultĂ©s. Il faut aussi une mĂ©thode efficace et Ă la portĂ©e de chaque enfant. Il faut une mĂ©thode qui respecte les atouts de lâenfant ainsi que ce qui lui est dĂ©jĂ familier, une mĂ©thode qui valorise les efforts quâil a dĂ©jĂ accomplis et qui laisse entrevoir en mĂȘme temps un chemin plus aisĂ© Ă parcourir, une mĂ©thode qui mĂšne rapidement Ă des rĂ©ussites actuelles tout en jetant les bases de celles du futur, bref, une mĂ©thode qui part de la mĂ©thode dĂ©jĂ utilisĂ©e par lâenfant afin de lâamĂ©liorer dans le sens profondĂ©ment souhaitĂ© par lâenfant lui-mĂȘme. La mĂ©thode du bon usage des doigts rĂ©pond Ă ces exigences. Comme tant dâautres enfants, Sarah veut absolument recourir aux doigts quâelle utilise pourtant trĂšs « mal », câest-Ă -dire dâune maniĂšre on ne peut plus inefficace. Comme tant dâautres enfants, Sarah se montre ensuite heureuse de pouvoir amĂ©liorer lâusage de son outil familier (les doigts) et cela sans ĂȘtre rongĂ©e par le stress et la culpabilitĂ© ...
Table des matiĂšres
- Couverture
- 4e de couverture
- Copyright
- Titre
- Remerciements
- Préface
- Introduction
- Chapitre 1 â Quand lâapprentissage des mathĂ©matiques tourne au drame
- Chapitre 2 â Retour Ă la premiĂšre machine Ă calculer : les doigts
- Chapitre 3 â RĂŽle des doigts dans la construction du nombre
- Chapitre 4 â Les configurations canoniques des doigts (CCD)
- Chapitre 5 â Construction de la calculatrice et des configurations canoniques des doigts (CCD)
- Chapitre 6 â Utilisation concrĂšte de la calculatrice : le bon usage des doigts
- Chapitre 7 â Comment le sens du signe = peut-il Ă©merger du bon usage des doigts ?
- Chapitre 8 â Les opĂ©rations Ă trous : un jeu dâenfant pour le bon usage des doigts !
- Chapitre 9 â Les doigts et le principe positionnel
- Chapitre 10 â Les doigts et la multiplication : les doublements, le rectangle
- Chapitre 11 â Peut-on toujours se servir des doigts comme calculatrice ?
- Chapitre 12 â Les doigts et les automatismes
- Chapitre 13 â Lâusage des doigts dans la rĂ©solution de problĂšmes plus complexes
- Chapitre 14 â Un bon usage des doigts sans prĂ©requis ?
- Chapitre 15 â Le bon usage des doigts, un garant de bonne comprĂ©hension
- Bibliographie
- TABLE DES MATIĂRES
Foire aux questions
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