INITIATION AUX MATHEMATIQUES PAR LE BON USAGE DES DOIGTS
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INITIATION AUX MATHEMATIQUES PAR LE BON USAGE DES DOIGTS

  1. 328 pages
  2. French
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  4. Disponible sur iOS et Android
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INITIATION AUX MATHEMATIQUES PAR LE BON USAGE DES DOIGTS

À propos de ce livre

Le bon usage des doigts facilite l'accĂšs rĂ©ussi aux notions fondamentales de l'arithmĂ©tique, Ă  la mobilitĂ© de la rĂ©flexion calculatoire, au sens, Ă  la rigueur et Ă  la crĂ©ativitĂ© de la dĂ©marche mathĂ©matique. Il tire profit des liens Ă©troits entre les doigts et les nombres. Ces liens, confirmĂ©s par des scientifiques de diverses disciplines, ont Ă©tĂ© vĂ©cus depuis des millĂ©naires et le sont encore aujourd'hui mĂȘme si les enfants en difficultĂ© en font souvent un usage demandant maintes amĂ©liorations.

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Informations

Éditeur
Academia
Année
2020
ISBN de l'eBook
9782806123572

CHAPITRE 1

QUAND L’APPRENTISSAGE DES MATHÉMATIQUES TOURNE AU DRAME

Commençons par une sĂ©ance qui, pour moi, fut tout Ă  fait exceptionnelle, mais dont le scĂ©nario tragique ne cesse de se rĂ©pĂ©ter des milliers de fois, pratiquement toujours Ă  l’abri de tout regard extĂ©rieur. Ce drame, qui n’est pas sans rappeler le mythe de Sisyphe, se reproduit chaque fois que des personnes dĂ©sireuses d’aider l’enfant en grave difficultĂ© d’apprentissage, cherchent Ă  lui imposer, pour son bien, la mĂ©thode la plus facile, la plus simple
 de leur point de vue. La mĂ©thode spontanĂ©e de l’enfant, sa volontĂ© tenace de se servir de ses doigts, est mĂ©prisĂ©e et rejetĂ©e au lieu d’ĂȘtre, le cas Ă©chĂ©ant, amĂ©liorĂ©e dans le sens mĂȘme recherchĂ© par l’enfant.
Il s’agit de Sarah, fille qui dĂ©bute la 3e primaire (CE2). Sa mĂšre se montre particuliĂšrement active et engagĂ©e. Mais, perdant son latin, elle me consulte suite Ă  la recommandation de l’institutrice. Elle me demande, dĂšs le premier entretien, de pouvoir venir la prochaine fois faire un devoir avec sa fille. Je devrais alors lui dire ce qu’elle fait bien et ce qui demande des modifications ou des corrections. Bref, je devrais la « superviser ». Je ne savais absolument pas Ă  quoi je m’engageais en donnant une suite positive Ă  cette demande tout Ă  fait hors norme. L’objectif rĂ©el de cette sĂ©ance, Ă  savoir que l’enfant apprenne quelque chose de positif, Ă©tait complĂštement tombĂ© Ă  l’eau dans tous les sens du terme : Ă  la fin, la mĂšre et la fille Ă©taient en pleurs, et Sarah n’avait trĂšs probablement rien appris de positif
 J’aurais voulu intervenir dĂšs les premiĂšres minutes, mais je me disais que je devrais au moins laisser agir un peu la mĂšre. J’hĂ©sitais toujours Ă  intervenir et le dĂ©roulement du drame finissait par prendre son cours fatal
 Pour mieux le faire comprendre, j’ajouterai des Ă©lĂ©ments interprĂ©tatifs fondĂ©s sur ce que j’apprendrai plus tard au cours de la re-mĂ©diation.
Tout commence par une tĂąche apparemment pas trop difficile pour une Ă©lĂšve de 3e primaire (CE2) : 27 + 48. Sarah veut commencer Ă  calculer. Mais, comme elle est dĂ©jĂ  en 3e primaire, sa mĂšre lui rappelle, Ă  titre prĂ©ventif, qu’elle ne peut plus utiliser ses doigts. La voilĂ  donc d’emblĂ©e dĂ©sarmĂ©e, dĂ©possĂ©dĂ©e de ce qui lui est le plus familier ! Comment compter les 48 pas Ă  effectuer en partant de 27 (28 ?), sans utiliser les doigts ? En effet, n’ayant pas compris le systĂšme numĂ©rique, comme je m’en aperçois rapidement, Sarah compte un par un. Afin de se concentrer, elle fixe du regard le plafond de mon bureau.
Comme la rĂ©ponse tarde Ă  venir, la mĂšre, suspectant sa fille d’ĂȘtre distraite, la met en garde : « Sarah tu es ici pour calculer. Allez, assieds-toi convenablement et concentre-toi un peu ! » Sur quoi Sarah rĂ©pond de maniĂšre profondĂ©ment vexĂ©e : « Mais je calculais. Maintenant tu m’as distraite et je peux tout recommencer », ce qui est tout Ă  fait plausible puisque Sarah compte un par un au lieu de calculer. En outre, Sarah Ă©tait bien assise, malgrĂ© l’apparence avachie de sa posture. C’est ainsi qu’elle pouvait en effet le mieux fixer le plafond pour se concentrer. On note d’ailleurs que beaucoup d’enfants compteurs fixent des fonds monochromes, ici le plafond, ailleurs le ciel bleu
 d’autres enfin ferment les yeux pour ne pas ĂȘtre distraits lors du comptage.
On voit la complexitĂ© de la tĂąche surtout que Sarah ne peut pas perdre le fil du comptage un par un et qu’elle doit se servir de doigts imaginĂ©s pour contrĂŽler oĂč elle en est, l’usage des doigts rĂ©els Ă©tant interdit. On se rend difficilement compte Ă  quelle besogne titanesque l’enfant s’attĂšle quand elle ajoute, une par une, 48 unitĂ©s Ă  27 ! Il serait un peu plus aisĂ© d’ajouter 27 Ă  48, mais Sarah (tout comme sa mĂšre) n’y pense pas.
Sarah a donc Ă©tĂ© distraite dans son « calcul » par la remarque de sa mĂšre. Tous les efforts et toute la concentration ont Ă©tĂ© complĂštement inutiles, le rocher que Sisyphe avait peinĂ© Ă  hausser un peu est retombĂ© tout en bas de la colline, et cela uniquement parce que « maman ne me laisse pas calculer et me distrait tout le temps ». Maman fait donc des efforts supplĂ©mentaires pour garder son sang-froid et Sarah prend ses prĂ©cautions : elle utilise ses doigts rĂ©els pour contrĂŽler le comptage afin de ne pas devoir tout recommencer au cas oĂč sa mĂšre l’interrompt de nouveau. Les doigts doivent bien sĂ»r ĂȘtre cachĂ©s sous la table. Mais que peut-on cacher Ă  une mĂšre attentive ? Cette derniĂšre prie donc Sarah de travailler sans les doigts. Nouvelle interruption. Le rocher retombe en bas de la colline et Sarah doit recommencer Ă  zĂ©ro. Entre-temps prĂšs de dix minutes se sont Ă©coulĂ©es et le premier calcul n’est pas encore terminĂ©. La sĂ©ance risque de durer surtout qu’il y a vingt calculs semblables Ă  effectuer

AprĂšs un furtif regard sur la montre, la mĂšre se rend bien compte que cela ne peut pas continuer comme ça. Elle dĂ©cide donc d’aider plus activement Sarah. Elle lui demande de calculer d’abord 27 + 3. Sarah ne cache pas son Ă©tonnement : n’est-il pas marquĂ© qu’elle doit faire 27 + 48 ? D’oĂč vient le + 3 ? L’énervement commence Ă  se faire sentir quand Sarah demande alors d’un ton indignĂ© : « pourquoi dois-je faire 27 + 3 alors que sur la feuille il est marquĂ© 27 + 48 » ? La rĂ©ponse de la mĂšre laisse Sarah encore plus perplexe qu’elle ne l’était dĂ©jĂ  : « parce que tu dois d’abord calculer jusqu’au prochain chiffre rond ! » La mĂšre pense avoir donnĂ© une rĂ©ponse satisfaisante
 mais la confusion entre nombre et chiffre n’y contribue sĂ»rement pas : la mĂšre vise le nombre 30 qui, lui, s’écrit avec deux chiffres (3 et 0). Finalement, un dialogue de sourds s’amorce puisque Sarah ne comprend rien de ce que lui rĂ©pond sa mĂšre. La rĂ©ponse n’est dĂšs lors qu’une pseudo-rĂ©ponse.
Pourtant la question de Sarah est tout Ă  fait pertinente puisqu’elle ne voit pas de rapport entre 27 + 48 et 27 + 3 ! J’ai rencontrĂ© des problĂšmes semblables des centaines de fois. On pense simplifier le calcul pour l’enfant, alors qu’on le plonge dans une jungle inextricable. L’enfant ne voit plus aucun rapport entre ce qu’il doit faire et la dĂ©marche qu’on lui propose ou impose. Si un Ă©lĂšve doit faire 97 + 37 et qu’à votre question « 97 est tout prĂšs de quel nombre ? », il vous rĂ©pond « de 98 », il a parfaitement raison tout en montrant qu’il n’a pas compris Ă  quoi vous voulez en venir. C’est d’ailleurs ainsi que pour de nombreux Ă©lĂšves, comme nous le verrons plus loin, apprendre Ă  calculer avec 99 (tout prĂšs de 100) est complĂštement diffĂ©rent de calculer avec 97 (tout prĂšs de 98) ou mĂȘme avec 98 (tout prĂšs de 99) !
La mĂšre continue comme si Sarah avait compris. Elle demande donc ce que font 27 + 3 : « combien de dizaines pleines cela fait » ? LĂ  Sarah est encore plus dĂ©routĂ©e : des dizaines pleines, c’est quoi ? Y a-t-il des dizaines vides ou Ă  moitiĂ© pleines ? Voyant que Sarah ne rĂ©pond pas, la mĂšre chuchote les nombres 10, 20, 30, 40, 50. Mais pour voir oĂč l’on arrive, Sarah devrait compter. Le temps passe ; dĂ©jĂ  presque quinze minutes et le premier calcul est encore loin d’ĂȘtre effectuĂ©. La mĂšre revient Ă  27 + 3. Sarah n’y comprend toujours absolument rien, mais pour satisfaire sa mĂšre, pour lui faire plaisir et pour l’apaiser, elle effectue correctement le calcul ou plutĂŽt le comptage qui la conduit Ă  30. Enfin un sourire sur le visage de la mĂšre, sourire dont Sarah conclut que son calcul est juste. La mĂšre encourage alors explicitement sa fille : « Bravo, tu vois que ça marche, tu vois que c’est beaucoup plus facile comme ça ! » Que 27 + 3 est plus facile Ă  effectuer que 27 + 48, Sarah le sait depuis belle lurette, inutile de le lui rĂ©pĂ©ter

EncouragĂ©e par ce petit succĂšs, la mĂšre pense pouvoir enfin mener rapidement Sarah jusqu’au bout du calcul. Aussi enchaĂźne-t-elle tout naturellement : « Que dois-tu encore calculer maintenant » ? Sarah pense Ă  ses devoirs et se rĂ©jouit dĂ©jĂ  Ă  l’idĂ©e que sa mĂšre s’y intĂ©resse enfin et qu’on va enfin pouvoir avancer. Elle rĂ©pond donc sans hĂ©siter : 27 + 48 ! La mĂšre ne parvient pas Ă  cacher sa profonde dĂ©ception : « Mais enfin ! RĂ©flĂ©chis un peu ! Qu’est-ce que nous avons dĂ©jĂ  fait ? Prends au moins la peine de lire ce que nous avons dĂ©jĂ  Ă©crit :
27 + 48 =
27 + 3 = 30. »
Sarah rĂ©pĂšte alors quasi mĂ©caniquement 27 + 3 = 30. « TrĂšs bien ! », rĂ©pond la mĂšre et conclut (pour Sarah ce n’est Ă©videmment pas une conclusion) : « nous devons donc continuer Ă  calculer Ă  partir de 30. » Comme Sarah ne comprend absolument plus rien, elle finit par conclure qu’il faut ajouter 30, vu qu’il n’y a que des signes + dans les calculs. Maintenant la mĂšre perd toute patience et reproche sĂšchement Ă  Sarah : « Tu ne rĂ©flĂ©chis pas du tout ! Tu ne fais que deviner ! » Sarah commence Ă  pleurer. Pourquoi sa mĂšre lui reproche-t-elle de ne pas rĂ©flĂ©chir alors qu’elle a l’impression d’avoir rĂ©flĂ©chi sans arrĂȘt durant plus d’un quart d’heure. Certes, Sarah devine aussi un peu, mais pas n’importe comment : elle devine en fonction des questions que lui pose sa mĂšre.
Voulant Ă©viter d’empirer le climat, la mĂšre effectue le pas suivant toute seule et demande Ă  Sarah d’écrire et de calculer 30 + 5. Ce que Sarah fait et, aprĂšs un rapide comptage, elle dit bien vite, toute rayonnante : « cela fait 35 ! », et la mĂšre de rĂ©pondre : « TrĂšs bien ! Tu vois que tu es bien capable de calculer ! » Ces louanges encouragent Sarah Ă  ne plus demander Ă  quoi servent ces calculs qui ne figurent pas sur sa feuille de devoir. De toute maniĂšre, si jamais elle osait encore le demander, elle ne pourrait qu’énerver sa mĂšre. Au fond d’elle-mĂȘme, la mĂšre doute cependant (Ă  juste titre) du fait que sa fille comprenne rĂ©ellement la dĂ©marche qu’elle lui impose comme Ă©tant la plus facile Ă  exĂ©cuter. Elle effectue donc un bref rĂ©sumĂ© : « Nous avons calculĂ© 27 + 3 = 30, puis nous avons fait 8 – 3 = 5 (les 3 que nous avons dĂ©jĂ  ajoutĂ©s) ; donc nous avons dĂ» encore ajouter 5 Ă  30 oĂč nous Ă©tions arrivĂ©es ; le tout fait donc 35. Tu vois que c’est trĂšs simple ainsi et que ça va nettement plus vite ! »
Sarah n’en revient pas. Elle pense certainement que si on lui avait permis de « calculer » (compter) avec les doigts, elle aurait dĂ©jĂ  longtemps fini plusieurs exercices alors que maintenant elle en est toujours au premier. Et, comble de l’affaire, elle ne voit mĂȘme pas oĂč elle en est. Auparavant on n’avait pas parlĂ© de 8 – 3
 Pourquoi un signe – vient-il se nicher dans les calculs alors qu’on est dans les + ? « Chaque fois que j’ai mis un – au lieu d’un +, on me l’a reprochĂ©. Maintenant maman peut le faire
 », se dit-elle probablement. Finalement, Sarah prend son courage Ă  deux mains et demande une fois de plus : « Pourquoi dois-je faire tous ces calculs au lieu de faire celui qui est demandĂ© ? » LĂ , il fallait s’y attendre, la mĂšre perd de nouveau son sang-froid : « Tu ne vois toujours pas que nous faisons le calcul du devoir et que c’est beaucoup plus facile de faire comme nous le faisons ! » Nouveaux pleurs de Sarah

Sarah a dĂ©jĂ  entendu des milliers de fois que c’est plus facile, que c’est plus simple
 MĂȘme l’institutrice, mĂȘme ses condisciples le disent. Si je pouvais lire dans la tĂȘte de Sarah en m’inspirant de ce qu’elle me rĂ©vĂ©lera plus tard, je devrais y voir des rĂ©flexions du genre de celles qui suivent : « Si c’était vrai, ce serait merveilleux ! Et tous me disent de bien travailler, de bien rĂ©flĂ©chir, de faire beaucoup d’exercices
 Tout cela ne fonctionne pas chez moi parce que, comme mon pĂšre et d’autres le disent, je suis trop bĂȘte. On m’a d’ailleurs dĂ©jĂ  rĂ©pĂ©tĂ© des dizaines de fois que je suis nulle en maths
 je suis malade dans ma tĂȘte comme les tests l’ont montré  ».
La mĂšre calme Sarah et a l’idĂ©e lumineuse d’arrĂȘter et d’écrire sur la feuille que Sarah n’a pas pu faire ses devoirs parce qu’elle ne les a pas compris. Ainsi l’institutrice pourra lui expliquer une fois tout « convenablement ». Mais Sarah proteste violemment : elle ne veut pas se prĂ©senter en classe sans avoir fait ses devoirs, elle ne veut pas que tous ses condisciples voient une fois de plus qu’elle est trop bĂȘte pour faire des devoirs que l’institutrice avait pourtant jugĂ©s faciles. C’est une rĂ©action que j’ai rencontrĂ©e des dizaines de fois. Les enfants s’opposent souvent violemment Ă  tout ce qui pourrait encore davantage les singulariser nĂ©gativement : derniers soubresauts avant la noyade totale. La mĂšre cĂšde donc et encourage Sarah Ă  continuer. Cela est vraiment nĂ©cessaire, car en regardant sa feuille de devoirs, Sarah ne voit pas grand-chose :
27 + 48 =
27 + 3 = 30
30 + 5 = 35
Sarah ne sait mĂȘme pas si les calculs imposĂ©s par sa mĂšre sont terminĂ©s ou pas, mais elle n’ose pas demander. Elle verra bien ce que sa mĂšre va faire. De son cĂŽtĂ©, la mĂšre est Ă  bout : on ne sait quand mĂȘme pas expliquer les choses plus simplement, se dit-elle. Et puis, on a dĂ©jĂ  tout fait : Ă©puisĂ© les 192 sĂ©ances de logopĂ©die, payĂ© une annĂ©e de cours de rattrapage, fait rĂ©aliser des examens mĂ©dicaux de toutes sortes, tout cela sans le moindre rĂ©sultat
 Et puis, il y a cette institutrice si dĂ©vouĂ©e qui fait tout son possible, qui ne perd pas tout espoir et qui estime que Sarah n’est pas un cas pour l’école spĂ©cialisĂ©e

La mĂšre reprend ses esprits et se donne du courage. Elle veut continuer l’exercice (qui n’est donc pas terminĂ© !) : « Tu vois, nous avons dĂ©jĂ  ajoutĂ© les 8, ils sont donc dĂ©jĂ  partis, il nous reste le 4. Qu’est-ce que tu dois encore calculer maintenant ? » La mĂšre indique en mĂȘme temps de son doigt le 4 en soulignant qu’il est dans la colonne des dizaines. La rĂ©ponse de Sarah se laisse deviner : « je dois encore faire + 4 ». La mĂšre accepte la rĂ©ponse tout en insistant sur le fait que le 4 se trouve devant le 8 qui a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© ajoutĂ© et qui est donc parti (l’a-t-on retirĂ© ?). Donc (ce donc revient trĂšs souvent, sans que Sarah n’y comprenne quelque chose) ce 4, ce sont des
 La mĂšre aurait bien voulu entendre « dizaines », mais comme Sarah n’a rien compris, elle juge qu’il vaut mieux se taire au lieu de fĂącher inutilement sa mĂšre. Cette derniĂšre l’aide une fois de plus : « Le 8 du 48 a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© ajoutĂ©, donc il est parti et il reste un 0 dans la colonne des unitĂ©s, donc le 4 c’est bien 40 ». Sarah propose alors d’ajouter les 40. La mĂšre la loue explicitement pour cette idĂ©e, mais comme elle se mĂ©fie quand mĂȘme, elle prĂ©fĂšre Ă©crire elle-mĂȘme « 35 + 40 » et demande Ă  Sarah de faire le calcul en lui montrant qu’elle doit ajouter les 40 aux 30, et donc le 4 au 3. Sarah reprend son comptage et aboutit finalement Ă  7. Mais que faire du 7 ? La mĂšre rappelle que ce 7 c’est 70 et qu’avec les 5 unitĂ©s cela fait 75. Se rendant compte que Sarah n’y voit que du feu, elle Ă©crit elle-mĂȘme le calcul sur la feuille. Maintenant nous pouvons lire sur sa feuille :
27 + 48 =
27 + 3 = 30
30 + 5 = 35
35 + 40 = 75
La mĂšre est enfin soulagĂ©e. Enfin ! Enfin, le rocher est au sommet de la colline ! FiĂšre d’avoir pu mener Ă  bout ce calcul, elle demande alors Ă  Sarah d’écrire le rĂ©sultat en face du 27 + 48 =. Surprise, s’il en est une ! Sarah recommence Ă  fixer le plafond et Ă  bouger discrĂštement ses doigts pour faire son calcul
 DĂ©sespĂ©rĂ©e, la mĂšre dit Ă  sa fille : « Tu ne vois pas que nous avons dĂ©jĂ  fait le calcul ? Le rĂ©sultat est dĂ©jĂ  lĂ  ! » Sarah regarde attentivement tous les exercices : pour chaque exercice on a indiquĂ© le rĂ©sultat, sauf pour celui qui Ă©tait demandĂ© comme devoir. Elle proteste alors en soulignant qu’il n’y a aucun rĂ©sultat indiquĂ© derriĂšre 27 + 48 =. La mĂšre rĂ©torque aussitĂŽt d’un ton Ă©nervĂ© : « Mais tu regardes le mauvais exercice ! Quand tu regardes en bas tu vois bien que 35 + 40 = 75. Donc, le rĂ©sultat est 75 ! » Sarah ne voit Ă©videmment pas pourquoi on doit faire 35 + 40 pour trouver le rĂ©sultat de 27 + 48, surtout qu’il n’y a aucune ressemblance entre les deux exercices ! Bref, le rocher est dĂ©finitivement retombĂ© tout en bas de la colline

Voyant que Sarah n’a rien compris, la mĂšre se rend peut-ĂȘtre compte du fait que la mĂ©thode qu’elle vient de suivre est horriblement compliquĂ©e
 À force de vouloir simplifier les choses Ă  l’extrĂȘme, on finit souvent par les compliquer au point de les rendre incomprĂ©hensibles. Quoi qu’il en soit, la mĂšre enchaĂźne directement avec une autre mĂ©thode : additionner les dizaines et les unitĂ©s Ă  part. Elle indique donc clairement Ă  Sarah qu’elle doit d’abord additionner les dizaines, soit 2 + 4, puis les unitĂ©s, soit 7 + 8. Sarah se concentre, Ă©crit rapidement le 6 ; puis fixe de nouveau le plafond et arrive Ă  15 pour les unitĂ©s. Elle les ajoute pour faire 615. Maintenant, c’est la mĂšre qui craque, elle n’en peut plus. D’une voix interrompue de sanglots, elle dit : « LĂ , tout le monde voit directement que c’est faux ; il est impossible d’arriver dans les 600
 » Sarah est Ă©galement Ă  bout et recommence Ă  pleurer

J’ai admirĂ© le courage de la mĂšre et de l’enfant. Mais quel gĂąchis ! Quel calvaire ! Tonneau des DanaĂŻdes ou corvĂ©e de Sisyphe ?
 À la sĂ©ance suivante, j’ai retravaillĂ©, avec la mĂšre seule, les problĂšmes posĂ©s par cette sĂ©ance. Selon les dires de la mĂšre, ce psychodrame n’a cessĂ© d’empirer depuis la 1re primaire (CP) et le pĂšre a dĂ©jĂ  depuis longtemps capitulĂ©. Il dit seulement que Sarah est trop bĂȘte et que cela ne sert Ă  rien de vouloir insister. Aussi devient-il quelque peu comprĂ©hensible que Sarah dĂ©teste son pĂšre et refuse, pleurs Ă  l’appui, de travailler encore avec lui.
On pourrait et on devrait tirer de nombreuses leçons de cet entretien, mais cela dĂ©passerait largement le cadre du prĂ©sent ouvrage. Notons seulement ici qu’il ne suffit pas de savoir calculer soi-mĂȘme et d’aimer l’enfant pour pouvoir l’aider efficacement s’il a de graves difficultĂ©s. Il faut aussi une mĂ©thode efficace et Ă  la portĂ©e de chaque enfant. Il faut une mĂ©thode qui respecte les atouts de l’enfant ainsi que ce qui lui est dĂ©jĂ  familier, une mĂ©thode qui valorise les efforts qu’il a dĂ©jĂ  accomplis et qui laisse entrevoir en mĂȘme temps un chemin plus aisĂ© Ă  parcourir, une mĂ©thode qui mĂšne rapidement Ă  des rĂ©ussites actuelles tout en jetant les bases de celles du futur, bref, une mĂ©thode qui part de la mĂ©thode dĂ©jĂ  utilisĂ©e par l’enfant afin de l’amĂ©liorer dans le sens profondĂ©ment souhaitĂ© par l’enfant lui-mĂȘme. La mĂ©thode du bon usage des doigts rĂ©pond Ă  ces exigences. Comme tant d’autres enfants, Sarah veut absolument recourir aux doigts qu’elle utilise pourtant trĂšs « mal », c’est-Ă -dire d’une maniĂšre on ne peut plus inefficace. Comme tant d’autres enfants, Sarah se montre ensuite heureuse de pouvoir amĂ©liorer l’usage de son outil familier (les doigts) et cela sans ĂȘtre rongĂ©e par le stress et la culpabilitĂ© ...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Copyright
  4. Titre
  5. Remerciements
  6. Préface
  7. Introduction
  8. Chapitre 1 – Quand l’apprentissage des mathĂ©matiques tourne au drame
  9. Chapitre 2 – Retour à la premiùre machine à calculer : les doigts
  10. Chapitre 3 – Rîle des doigts dans la construction du nombre
  11. Chapitre 4 – Les configurations canoniques des doigts (CCD)
  12. Chapitre 5 – Construction de la calculatrice et des configurations canoniques des doigts (CCD)
  13. Chapitre 6 – Utilisation concrùte de la calculatrice : le bon usage des doigts
  14. Chapitre 7 – Comment le sens du signe = peut-il Ă©merger du bon usage des doigts ?
  15. Chapitre 8 – Les opĂ©rations Ă  trous : un jeu d’enfant pour le bon usage des doigts !
  16. Chapitre 9 – Les doigts et le principe positionnel
  17. Chapitre 10 – Les doigts et la multiplication : les doublements, le rectangle
  18. Chapitre 11 – Peut-on toujours se servir des doigts comme calculatrice ?
  19. Chapitre 12 – Les doigts et les automatismes
  20. Chapitre 13 – L’usage des doigts dans la rĂ©solution de problĂšmes plus complexes
  21. Chapitre 14 – Un bon usage des doigts sans prĂ©requis ?
  22. Chapitre 15 – Le bon usage des doigts, un garant de bonne comprĂ©hension
  23. Bibliographie
  24. TABLE DES MATIÈRES

Foire aux questions

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