
- 136 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Ă propos de ce livre
A Sarajevo, Ă Kaboul, Ă Budapest, ils travaillent depuis des annĂ©es pour des organisations internationales. Diplomates, mĂ©decins, policiers, logisticiens - ces « internationaux » se sont constituĂ©s un groupe baptisĂ© CommunautĂ© Internationale, dont l'objectif est de financer, dans le plus grand secret, la reconstruction d'Ă©coles, les actions des opposants ou l'achat d'armes, bien loin des salons feutrĂ©s des ambassades et des ministĂšres oĂč se jouent leurs activitĂ©s officielles.Alors qu'il intervient ainsi depuis plusieurs annĂ©es, l'un des membres du groupe dĂ©couvre que celui-ci a Ă©tĂ© infiltrĂ©...
Foire aux questions
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Informations
Sujet
Social SciencesSujet
SociologySarajevo
13 mars.
Une voiture de lâOSCE mâattend Ă lâaĂ©roport. Ă vrai dire, il y a plusieurs voitures qui attendent plusieurs membres du personnel de lâOSCE. MĂȘme manĂšge pour les employĂ©s des Nations Unies qui ont droit Ă leur cohorte de Toyota blancs tout-terrain. Les militaires ne sont pas en reste avec leur Jeep ou leur Land Rover verdĂątre siglĂ© SFOR, ou leur bus dans lesquels sâengouffrent des troupes en uniformes allemands, français, turcs, espagnols⊠Chaque jour, Ă lâarrivĂ©e des vols en provenance de Vienne et de Zurich, le parking de lâaĂ©roport prend ainsi des allures de salon de lâautomobile dâun genre un peu particulier.
Comme je demande au chauffeur de me dĂ©poser au Bureau du Haut ReprĂ©sentant, il me donne un bout de papier. Câest un message du secrĂ©tariat du chef de la mission de lâOSCE, Donald Fries. La rĂ©union sur la rĂ©forme de lâenseignement a commencĂ© plus tard que prĂ©vu. Si jâarrive dĂšs ma descente dâavion, je pourrai assister Ă la fin des dĂ©bats, « ce qui est absolument indispensable ». Je confirme au chauffeur que câest bien chez le Haut ReprĂ©sentant que jâai lâintention dâaller immĂ©diatement.
Mobile. « Câest Ellen ! Tu as bien eu mon message ? Don me demande de vĂ©rifier que tu seras lĂ pour la fin de la rĂ©union⊠»
â Ăcoute-moi bien, Ellen : tu dis Ă Don que si jâai le temps je passerai demain au bureau et je lui paierai une biĂšre. Et maintenant tu me fiches la paix, compris ?
La Maison-Blanche. Câest comme cela quâĂ Sarajevo on surnomme le siĂšge de lâadministration du Haut ReprĂ©sentant, une sorte de chef dâĂtat qui ne dit pas son nom. Câest effectivement un bloc de bĂ©ton de couleur blanche, entourĂ© de murs Ă©pais, Ă quelques pas de la Milijacka, la riviĂšre qui coupe la ville en deux. Un bĂątiment moderne et sans Ăąme, au fronton duquel on aurait pu inscrire « Ordre et rĂ©glementation ». Le patron actuel est un Anglais, un ancien militaire pressĂ©. Son prĂ©dĂ©cesseur Ă©tait plutĂŽt content du pouvoir que lui donnait sa fonction. Les dĂ©cisions du Haut ReprĂ©sentant sont, comme jadis les oukases du tsar, sans appel. Comme il Ă©tait Autrichien, on lâappelait lâArchiduc.
Jâenfile mon badge OSCE et mon badge SFOR. Ici, sans accrĂ©ditation, point de salut. Aujourdâhui, il y a deux catĂ©gories dâĂȘtres humains Ă Sarajevo : ceux qui se promĂšnent jour et nuit avec leurs passe-partout autour du cou, et les autres, les petits, les sans grade. Les hĂŽtesses dâaccueil me reconnaissent et font un signe au garde de sĂ©curitĂ© pour quâil me laisse prendre lâascenseur. Je veux voir Pietro Torini, le chef du dĂ©partement « mĂ©dias ». Câest surtout un membre du groupe et hier soir, en rentrant de chez Paul, jâai trouvĂ© un de ses mails. Il veut me voir dâurgence.
Torini est un petit bonhomme, toujours en jeans et en baskets, signe dâun certain courage ou dâune belle inconscience dans ce haut lieu du conformisme et du politiquement correct. En principe, nous ne nous voyons jamais dans nos bureaux respectifs, câest la rĂšgle. « Je suis dĂ©solĂ© de tâavoir fait venir ici. Mais jâai vu ton message dâhier oĂč tu nous annonces ton dĂ©part. Alors jâai prĂ©fĂ©rĂ© faire vite. Tiens. » Il me donne une feuille de papier sur laquelle je reconnais son Ă©criture nerveuse et serrĂ©e. « Je suis depuis plusieurs mois en contact avec un type qui veut nous rejoindre. Il mâa lâair fiable. Mais je voudrais avoir ton avis. Si tu es dâaccord avec moi, on pourrait proposer sa candidature aux autres. Câest un mĂ©decin suisse. Il travaille ici depuis plusieurs annĂ©es. Câest un expert de lâOMS placĂ© auprĂšs du ministĂšre de la SantĂ© de la fĂ©dĂ©ration. Tu le connais peut-ĂȘtre. Henri Voraz. »
Je glisse le papier dans la fente de la déchiqueteuse.
â Non, je ne le connais pasâŠ
â En tout cas, si tu pouvais le voir avant ton dĂ©part, ce serait bien, je pense. Je te donne son numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone.
Parmi les sept membres du groupe actuellement prĂ©sents en Bosnie, Torini est le plus ancien. Bien quâil nây ait pas vĂ©ritablement de chef parmi nous, lâautoritĂ© de Pietro sâimpose souvent assez naturellement, et le fait quâil soit un ancien militaire nâa, je crois, rien Ă voir avec cela. Ce serait plutĂŽt sa nonchalance apparente et la sĂ©rĂ©nitĂ© avec laquelle il est capable de faire des choix parfois difficiles qui lui valent notre respect. Câest aussi un bon vivant. Nous nous sommes retrouvĂ©s il y a quelques mois par hasard sur le mĂȘme vol entre Sarajevo et Istanbul oĂč nous avions, chacun de notre cĂŽtĂ©, dĂ©cidĂ© de passer le week-end. Une fois sur place, Torini mâa proposĂ© de mâemmener chez les amis qui lâattendaient. JâĂ©tais dĂ©jĂ allĂ© plusieurs fois Ă Istanbul et je nâĂ©tais pas spĂ©cialement impatient de retrouver Taksim ou les touristes de Topkapi. Jâai donc suivi Pietro. Les amis en question Ă©taient un couple dâhomosexuels amĂ©ricains, installĂ©s depuis plusieurs annĂ©es dans une superbe villa au bord du Bosphore, en face de Bebek. Richard et Michael avaient invitĂ© plus dâune quarantaine de personnes, de tous Ăąges, mais manifestement de condition aisĂ©e. Des AmĂ©ricains, des Turcs, des Anglais. Beaucoup dâhommes, et quelques femmes, plutĂŽt du genre oisives, accompagnĂ©es ou non. Heureusement, il ne sâagissait pas ce soir-lĂ dâun dĂźner ennuyeux ou dâun salon littĂ©raire. JâĂ©tais conviĂ© Ă assister Ă un dĂ©filĂ© de mode privĂ©. Nos hĂŽtes sâefforçaient dâencourager quelques stylistes stambouliotes qui nous offraient ainsi la primeur de leurs derniĂšres crĂ©ations. On ne peut pas dire que jâĂ©tais Ă©bloui par les modĂšles prĂ©sentĂ©s, mais le spectacle des mannequins dĂ©ambulant sous les lustres en cristal de Murano sur fond de musique orientale nâĂ©tait pas dĂ©sagrĂ©able.
Je quitte la Maison-Blanche. Messagerie du mobile. « Câest Don ! Je ne sais pas Ă quoi vous jouez, mais cela ne peut plus durer. Je vous attends impĂ©rativement demain Ă 10 heures dans mon bureau. »
Il faudrait aller voir la petite Majda et ses parents, leur dire que je vais quitter Sarajevo dans quelques jours. Mais je nâen ai pas la force, pas le courage. Je sais dĂ©jĂ que je partirai discrĂštement, sans bruit, sans adieux, sans « pot de dĂ©part ». Ces rituels mâennuient profondĂ©ment. Lorsque jâai connu Majda, elle avait cinq ans. CâĂ©tait en novembre 1995, quelques semaines avant la signature des accords de Dayton. CâĂ©tait la fin des combats, mais la guerre Ă©tait encore dans tous les esprits, dans toutes les discussions, dans tous les cauchemars des enfants et des adultes, sur les murs blessĂ©s de la ville et dans le regard fatiguĂ© des passants. LâaĂ©roport Ă©tait encore fermĂ© aux vols civils et un couvre-feu Ă©tait imposĂ© Ă tous les SarajĂ©viens. Les Ă©trangers en revanche avaient le droit de circuler librement aprĂšs 23 heures. Jâavais louĂ© pour une semaine une chambre chez Azra et EnĂšs Hodzic, les parents de Majda. Ă lâĂ©poque, Ă part lâHoliday Inn qui Ă©tait hors de prix, la plupart des hĂŽtels Ă©taient dĂ©truits ou fermĂ©s, et on trouvait facilement des chambres chez lâhabitant. Comme celles de bien des appartements, les vitres de celui de la famille Hodzic avaient volĂ© en Ă©clats Ă cause des explosions et elles Ă©taient remplacĂ©es par des toiles plastifiĂ©es blanches distribuĂ©es par le HCR3. Si bien quâĂ lâintĂ©rieur, on ne voyait pas ce qui passait dehors, mais on entendait tout car lâinsonorisation Ă©tait nulle. Comme beaucoup dâenfants de son Ăąge, la petite Majda Ă©tait restĂ©e enfermĂ©e chez elle pendant tout le siĂšge de la ville et elle Ă©tait extrĂȘmement attachĂ©e, accrochĂ©e devrait-on dire, Ă ses parents. EnĂšs, son pĂšre, avait Ă©tĂ© mobilisĂ© dans lâarmĂ©e dâIzetbegovic et il nâen tirait aucune gloire. Il nâavait pas dâexploit Ă raconter. Il avait simplement accompli son devoir comme il disait, et il voulait retrouver rapidement la vie tranquille dâautrefois.
AprĂšs ce premier sĂ©jour, jâai logĂ© plusieurs fois encore chez les Hodzic avant dâemmĂ©nager, en 1999, dans un appartement dans la vieille ville. Mais jâai toujours gardĂ© le contact avec eux. Aujourdâhui encore, Majda et sa famille, ses grands-parents aussi qui vivent sous le mĂȘme toit, sont restĂ©s mes seuls vrais amis Ă Sarajevo. Et je nâose pas leur dire que je pars.
Je remonte lâavenue Tito, en direction de la rue Ferhadija. Au rez-de-chaussĂ©e du cafĂ© Imperijal, la vieille dame au chapeau bleu est Ă sa place habituelle. Elle vient tous les jours, vers 17 heures, prendre un thĂ©. Elle connaĂźt tous les clients, et tous la saluent dâun signe de tĂȘte en entrant. Moi aussi. Elle est francophone et me dit toujours « bonjour, monsieur » avec un pauvre sourire. Au premier Ă©tage, toutes les tables sont occupĂ©es, mais je nâai pas de trop de mal Ă identifier lâhomme que je dois retrouver ici. PrĂšs de la fenĂȘtre donnant sur la rue, Henri Voraz â car je suis sĂ»r que câest lui â lit distraitement ce qui semble ĂȘtre un roman. Il nâa pas lâair Ă©tonnĂ© lorsque je prends place devant lui.
â Vous ĂȘtes bien le docteur Voraz, de lâOMS ?
â On ne peut rien vous cacher !
Je sais que je ne peux pas tout expliquer ce soir Ă Voraz. Ce serait un peu hĂątif et imprudent, dâautant que nous nâavons pas encore reçu tous les renseignements nĂ©cessaires sur son compte.
â Torini mâa parlĂ© de vous. Vous voulez nous rejoindre, câest bien cela ?
Voraz range son bouquin et me regarde droit dans les yeux. Il a une cinquantaine dâannĂ©es et semble Ă lâaise, Ă©quilibrĂ©.
â Câest bien cela. Vous savez cela fait pas mal dâannĂ©es que je bourlingue. Pietro Torini a dĂ» vous raconter cela. Jâai envie de sortir du cocon douillet dans lequel nous vivons, nous les expatriĂ©s de luxe. Jâai besoin dâautre chose et quand jâai appris lâexistence de votre groupe â vous voyez, au moins je sais dĂ©jĂ quâil faut parler du « groupe », pas dâautre nom en public ! â je me suis dit que câĂ©tait peut-ĂȘtre pour moiâŠ
â Vous devez savoir que si votre candidature est acceptĂ©e, vous serez un membre invisible et muet pendant un an. Une pĂ©riode probatoire, si vous voulez. Pendant tout ce temps, vous nâaurez aucun contact avec le groupe, vous ne recevrez aucun mail, aucun message, vous ne recevrez aucune information sur les actions financĂ©es par le groupe et bien entendu vous nâaurez aucun avis Ă donner sur les choix du groupe. Tout ce que vous aurez Ă faire, câest de virer chaque mois les 5000 euros prĂ©vus sur un compte dont nous vous communiquerons les coordonnĂ©es. Et si au bout dâun an nous dĂ©cidons de ne pas vous garder parmi nous, vous ne rĂ©cupĂ©rerez pas votre argent, cela va de soi. Sur tous ces points vous aurez Ă donner votre accord par Ă©crit. Est-ce que câest clair pour vous ?
â Parfaitement clair. Torini mâavait expliquĂ© tout cela. Ce que jâaimerais avoir, ce sont des dĂ©tails supplĂ©mentaires sur les actions du groupe. Vous pourriez peut-ĂȘtre me donner quelques exemples prĂ©cis ?
â Vous voulez peut-ĂȘtre aussi que je vous donne la liste complĂšte de nos membres avec leurs coordonnĂ©es ? Non, docteur⊠Je suis dĂ©solĂ©, mais nous ne vous connaissons pas encore assez pour cela.
â Mais quand mĂȘme, jâaimerais savoir si je mâengage dans quelque chose dâillĂ©gal ou pasâŠ
Nous y voilĂ .
â Parce que pour vous, si câest illĂ©gal, câest un problĂšme ?
â Pas forcĂ©ment. Mais jâestime normal de le savoir. Je ne suis pas un gamin. Jâaime bien prendre mes responsabilitĂ©s en connaissance de cause.
â Voraz, oui, parfois nous soutenons des opĂ©rations illĂ©gales. Il faut bien vous mettre dans la tĂȘte que nous ne sommes ni une ONG, ni un comitĂ© de bonnes Ćuvres⊠Et comme vous le savez, ce qui est illĂ©gal peut aussi ĂȘtre juste.
â Je suis bien dâaccord lĂ -dessus.
Torini avait raison : ce Voraz nâa pas lâair mal. Avant de quitter lâImperijal, nous Ă©changeons nos cartes de visite. Le mĂ©decin suisse me regarde en riant : « Et si vous ĂȘtes malade, surtout ne comptez pas sur moi. Il y a des annĂ©es que je nâai pas touchĂ© un stĂ©thoscope ! »
La rue piĂ©tonniĂšre est dĂ©jĂ pleine des couples et des bandes de jeunes qui dĂ©ambulent bruyamment comme chaque soir. Je marche jusquâĂ la fontaine de Bascarsija. Les inĂ©vitables militaires de la SFOR se font photographier devant la mosquĂ©e. Ce soir, ce sont en majoritĂ© des Hongrois. Est-ce quâils se disent quâau temps de la cacanie, leurs a...
Table des matiĂšres
- Couverture
- 4e de couverture
- Copyright
- Titre
- Sarajevo
- Paris
- Sarajevo
- Kaboul
- Budapest
- Le Touquet
- Remerciements
- Table des matiĂšres