NĂ©e en 1913 d'une famille kabyle chrĂ©tienne d'AlgĂ©rie, Marie-LouiseTaos Amrouche est considĂ©rĂ©e comme l'une des premiĂšres Ă©crivaines algĂ©riennes de langue française.Celle qui fut la soeur du poĂšte et journaliste Jean Amrouche, la maĂźtresse de Jean Giono et l'amie d'AndrĂ© Gide s'installe Ă Paris, oĂč elle publiera quatre romans et un recueil de contes, largement autobiographiques, et animera plusieurs Ă©missions radiophoniques. DouĂ©e d'une voix exceptionnelle, elle est Ă©galement l'une des grandes voix de la chanson berbĂšre.De Jacinthe noire Ă L'Amant imaginaire, le sentiment d'exil et de solitude, liĂ©s Ă sa condition de « transplantĂ©e », trouvent leur Ă©cho dans les textes de Taos Amrouche, tout autant que la difficultĂ© d'exister avec sa singularitĂ© de femme, qui traverse toute son oeuvre. Comment, en effet, vivre ses identitĂ©s multiples lorsqu'on est femme, berbĂšre, chrĂ©tienne et française? En mettant en lumiĂšre la façon dont Taos Amrouche refusa de choisir entre ce qu'elle nommait « les fidĂ©litĂ©s antagonistes », Akila Kizzi rend hommage Ă celle qui fut l'une des figures majeures de la littĂ©rature fĂ©minine algĂ©rienne, et pose, Ă travers elle, la question de l'Ă©mancipation crĂ©atrice: que reprĂ©sente l'Ă©criture pour les femmes issues des sociĂ©tĂ©straditionnelles d'Afrique du Nord?

- 488 pages
- French
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Informations
PARTIE 1
Généalogie et héritage
de lâĂ©criture francophone
des femmes dâAlgĂ©rie
Chapitre 1
Des femmes et de la société algérienne
pendant la colonisation :
rupture et/ou dissidence ?
Dans lâĂ©lan littĂ©raire gĂ©nĂ©ral qui a animĂ© les femmes Ă©crivaines en MĂ©tropole et par le fait colonial, quelques femmes dâAlgĂ©rie, qui avaient frĂ©quentĂ© lâĂ©cole française et qui avaient Ă©tĂ© en contact avec les Ćuvres littĂ©raires françaises, ont Ă©mergĂ© sur la scĂšne littĂ©raire. On peut lier historiquement cette Ă©mergence Ă la pĂ©riode de lâentre-deux guerres. A ce stade, nous pourrions plutĂŽt parler dâindividualitĂ©s que de mouvement collectif. En dĂ©pit du statut dâ« indigĂšne » et de colonisĂ©, la pseudo prise de pouvoir par lâinstruction nâa pas Ă©tĂ© chose aisĂ©e pour ces premiĂšres gĂ©nĂ©rations de colonisĂ©s - y compris la premiĂšre gĂ©nĂ©ration des femmes lettrĂ©es - qui ont accĂ©dĂ© Ă lâenseignement.
Dans le processus dâinstruction, le colonisĂ© est qualifiĂ© de « voleur de feu » par Jean El Mouhoub Amrouche qui avait analysĂ© dans les annĂ©es cinquante lâĂ©tat du colonisĂ©, en voici un extrait de sa profonde rĂ©flexion sur le sujet :
[...] Mais, Ă travers la France, ses arts, ses techniques, sa science, son Ă©thique, et son admirable langue, quâil [lâAfricain] assimile avec une aviditĂ© qui ressemble Ă la boulimie, ce nâest point la France comme nation particuliĂšre quâil veut sâincorporer : il cherche un dĂ©bouchĂ© sur la mer libre de la culture humaine [âŠ] Faire de la culture française la justification de la colonisation elle-mĂȘme, câest une imposture et une indignitĂ©. On sait avec quelle prĂ©cautionneuse parcimonie la culture française a Ă©tĂ© dispensĂ©e, et quels obstacles les maĂźtres coloniaux ont dressĂ©s devant elle. On sait moins que ceux des colonisĂ©s qui ont pu sâabreuver aux grandes Ćuvres sont tous non point des hĂ©ritiers choyĂ©s, mais des voleurs de feu.20
LâaccĂšs de lâ « indigĂšne » Ă lâenseignement et Ă la fontaine rĂ©publicaine du savoir Ă©tait soumis Ă dâinnombrables conditions et le prix Ă payer Ă©tait lourd â car cet enseignement avait pour objectif dâeffacer son identitĂ© et faire de lui un dĂ©racinĂ© culturel pour quâil embrasse une autre identitĂ©. Mais lâ« indigĂšne » avait quand mĂȘme pris le risque car sans quâil soit un objectif tracĂ© et dĂ©cidĂ©, son instruction sera une arme dans son combat pour recouvrer sa libertĂ© et sa dignitĂ©. Comme lâĂ©crit Jean Amrouche :
Lorsque le colonisateur français universaliste arrivait au Cambodge, en Afrique noire ou en Kabylie et commençait son enseignement avec une gĂ©nĂ©rositĂ© illusoire en disant : « Nos ancĂȘtres, les Gaulois⊠» Il opĂ©rait immĂ©diatement une coupure dans lâesprit de ses Ă©lĂšves. Il enseignait, pensait-il, la civilisation, et rejetait aussitĂŽt dans les tĂ©nĂšbres, non pas extĂ©rieures mais dans les tĂ©nĂšbres intĂ©rieures toute la tradition des ancĂȘtres et des parents [âŠ] Car ce colonisĂ© a reçu le bienfait de la langue de la civilisation dont il nâest pas lâhĂ©ritier lĂ©gitime. Et par consĂ©quent il est une sorte de bĂątard.21
Comment cette Ă©mergence a Ă©tĂ© vĂ©cue par les Ă©crivaines pionniĂšres et comment les gĂ©nĂ©rations suivantes dâĂ©crivaines dâAlgĂ©rie ont repris cet hĂ©ritage.
Conditions socio - culturelles dâune littĂ©rature naissante de femmes
Lâobservation de lâĂ©mergence dâune littĂ©rature est toujours passionnante. LâĂ©tude des littĂ©ratures francophones permet justement cette observation, aussi bien de celle des textes que du discours critique qui accompagne cette Ă©mergence. Les premiers textes ont Ă©tĂ© pour la plupart marginalisĂ©s du fait du statut de leurs auteur(e)s et des thĂ©matiques dont ils traitaient.
Le cas des Ă©crivaines dâAlgĂ©rie ne diffĂšre pas du reste des femmes du monde. LâĂ©mergence dâune littĂ©rature dite « fĂ©minine » fut trĂšs lente et cela est liĂ© Ă diverses raisons. Je peux prudemment rĂ©sumer lâessentiel de ces raisons par la non prĂ©paration de la sociĂ©tĂ© autochtone de lâĂ©poque Ă voir des femmes Ă©crire et sortir du silence imposĂ© par la tradition.
Cette Ă©mergence lente est liĂ©e aussi aux conditions de la colonisation française de lâAlgĂ©rie. Dâune part, les femmes subissaient le poids des traditions, et de lâautre les affres de la colonisation et lâappauvrissement Ă©conomique et mental auxquels elles Ă©taient soumises. Les femmes Ă©taient doublement colonisĂ©es, pour reprendre les mots du constat de Mostefa Lacheraf : « Asservie par la France et par le mĂąle autochtone, le pĂšre, le beau-pĂšre, lâoncle, le frĂšre, lâĂ©poux, le cousin et souvent le voisin.22 » Les Ă©crivaines nâont pas Ă©chappĂ© Ă cette position de double discrimination : dominĂ©es Ă cause de leur statut colonial dâ « indigĂšnes » et de femmes. MĂȘme lettrĂ©es et instruites, elles Ă©taient des « indigĂšnes » comme les autres. On peut parler dâintersectionnalitĂ©23, si on considĂšre que les femmes Ă©taient soumises Ă des dominations multiples et quâelles ont pu les contourner grĂące Ă lâaccĂšs Ă lâinstruction. Le fait dâappartenir Ă une sociĂ©tĂ© rĂ©gie par des codes ancestraux rĂ©ducteurs du « sujet femme » et le silence imposĂ© par les traditions, on peut considĂ©rer ces Ă©crivaines par leur rĂ©sistance, comme des miraculĂ©es et des survivantes Ă lâordre patriarcal. Djamila DebbĂšche fut lâune des Ă©crivaines pionniĂšres Ă dĂ©noncer la double aliĂ©nation qui sâexerçait sur les femmes musulmanes durant la colonisation : « La voix de DebĂȘche se distingua des autres, cependant, puisquâelle fut la seule Ă Ă©voquer subtilement la double aliĂ©nation des femmes algĂ©riennes, assujetties par les deux formes dâoppression, coloniale et patriarcale.24 ». En effet, la colonisation avait accentuĂ© ces dominations et sâĂ©tait activĂ©e pour imposer aux femmes dâautres formes dâoppression pour faire dâelles des « sujets infĂ©rieures » et cela Ă travers une batterie de pratiques comme la hiĂ©rarchisation des « races ». Afin dâinstaller son hĂ©gĂ©monie sur les populations colonisĂ©es, lâentreprise coloniale se voyait libĂ©ratrice des femmes « indigĂšnes » du joug des traditions. Les femmes algĂ©riennes Ă©taient exposĂ©es Ă une double oppression puisquâelles Ă©taient victimes des pratiques ancestrales et des pratiques coloniales.
PremiĂšres expĂ©riences littĂ©raires de femmes dâAlgĂ©rie
Bien que pionniĂšres dans la littĂ©rature francophone dâAlgĂ©rie, la premiĂšre gĂ©nĂ©ration des Ă©crivaines â en nombre trĂšs limitĂ© â avait mal vĂ©cu son entrĂ©e sur la scĂšne littĂ©raire. Si on doit les situer par leur origine, les spĂ©cialistes de la littĂ©rature algĂ©rienne citent Djamila DebbĂšche â nĂ©e en AlgĂ©rie (1926- 2011), dâorigine musulmane â auteure de deux romans, LeĂŻla, jeune fille dâAlgĂ©rie (1947) et Aziza (1955), ce dernier roman a reçu le prix Roberge de lâAcadĂ©mie Française en 1957. Dans ses deux romans, que je considĂšre comme des manifestes fĂ©ministes chargĂ©s de revendications pour les droits des femmes musulmanes, lâauteure fait parler ces femmes et leur donne une voix pour exposer et dĂ©noncer leurs conditions dans une sociĂ©tĂ© traditionnelle et ainsi nommer et mettre des mots sur leurs maux. Les hĂ©roĂŻnes des deux romans â Ă lâimage de lâauteure Djamila DebbĂšche - sont dĂ©crites comme de jeunes femmes « modernes », instruites et libres mais dĂ©chirĂ©es car prises en Ă©tau par les contraintes que leur impose la sociĂ©tĂ© musulmane en ces temps lĂ . Marie-Louise Taos Amrouche â nĂ©e en Tunisie (1913- 1976), kabyle chrĂ©tienne â auteure dâune riche production tant artistique que littĂ©raire. Ses romans sont dâinspiration autobiographique comme Jacinthe noire (1947). Du fait de la date de publication de son premier roman, elle partage le statut de la premiĂšre Ă©crivaine francophone algĂ©rienne avec Djamila DebbĂšche mĂȘme si les critiques signalent quâAmrouche a achevĂ© son premier roman en 1939 et quâil nâa pas pu ĂȘtre publiĂ© quâen 1947.
Dans toutes les anthologies consacrĂ©es Ă la littĂ©rature algĂ©rienne dite « fĂ©minine », les noms de Marie-Louise Taos Amrouche et de Djamila DebbĂšche sont citĂ©s comme les deux premiĂšres femmes Ă avoir Ă©crit et publiĂ© en langue française. Les analyses faites sur cette gĂ©nĂ©ration diffĂšrent, certaines les prĂ©sentent comme Ă©tant une gĂ©nĂ©ration de femmes pionniĂšres dans la matiĂšre, une gĂ©nĂ©ration un peu sacrifiĂ©e et oubliĂ©e car leurs Ćuvres nâavaient pas reçu la reconnaissance espĂ©rĂ©e de part et dâautre. Souvent les deux Ă©crivaines sont associĂ©es au courant assimilationniste car lâaspect fĂ©ministe et Ă©mancipateur de leurs Ă©critures tendait Ă faire dâelles des perturbatrices de lâordre Ă©tabli concernant les femmes « indigĂšnes ». A lâimage de Djamila DebbĂšche qui a eu un parcours exceptionnel par rapport Ă lâĂ©poque, qui est nĂ©e et a vĂ©cu en AlgĂ©rie, dans une famille musulmane modeste, mais qui sâest tracĂ©e un chemin parmi ses contemporaines europĂ©ennes. En effet, Djamila DebbĂšche Ă©tait la premiĂšre femme journaliste dâorigine musulmane qui avait consacrĂ© des reportages par ses nombreux voyages autour du monde pour comparer la condition des femmes musulmanes en AlgĂ©rie durant la colonisation avec le statut des femmes ailleurs. Sa naissance (fille) dans une famille qui lâavait rejetĂ©e25puisquâelle nâĂ©tait pas un garçon, avait dĂ©terminĂ© son parcours dâĂ©crivaine fĂ©ministe et son combat pour les droits des femmes. Il est regrettable que le nom de cette femme ne soit citĂ© que pour dĂ©signer quâelle fut lâune des deux premiĂšres Ă©crivaines pionniĂšres sans vraiment porter dâintĂ©rĂȘt Ă son parcours intellectuel et Ă son combat fĂ©ministe. ClassĂ©e comme « assimilĂ©e » par le courant littĂ©raire nationaliste et plus tard par les anthologies consacrĂ©es Ă la littĂ©rature fĂ©minine26, tout son combat fĂ©ministe fut oubliĂ©27. Son cĂŽtĂ© Ă©mancipateur de femme libre sans contraintes sociales et culturelles (grĂące Ă lâeffort de son grand pĂšre maternel qui lâavait recueillie et Ă©levĂ©e aprĂšs quâelle fut abandonnĂ©e par son pĂšre qui voulait avoir un garçon.) avait accentuĂ© son isolement intellectuel et sa marginalisation par ses pairs. Pourtant DebbĂšche Ă©tait plus proche du peuple et de ses problĂšmes sociopolitiques, elle con...
Table des matiĂšres
- Couverture
- 4e de couverture
- Copyright
- Titre
- Remerciements
- Introduction
- PARTIE 1 : GĂ©nĂ©alogie et hĂ©ritage de lâĂ©criture francophone des femmes dâAlgĂ©rie
- Partie 2 : Marie-Louise Taos Amrouche ou la naissance dâune Ă©criture Tour dâhorizon de son Ćuvre Ă©crite
- Partie 3 : Je est une autre : comment se décline la dynamique des devenirs multiples chez Taos Amrouche ?
- Conclusion
- Références bibliographiques
- Table des matiĂšres
Foire aux questions
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