La situation des assistantes maternelles a de quoi indigner. Privées de médecine du travail, gagnant parfois moins que le SMIC pour une durée de travail supérieure à la durée légale, elles se retrouvent dans une position de néo-domesticité et sont soumises à des critères de recrutement, de contrôle et d'évaluation instrumentalisés comme armes de domination. Le scandale est aussi que l'ensemble de ces conditions dévalorisées soient mises en place et gérées par les pouvoirs publics, qui organisent ainsi une discrimination institutionnalisée. Fondé sur une enquête très documentée, ce livre constitue un plaidoyer pour améliorer le statut de tous ces professionnels qui contribuent au développement et au bien-être de nos enfants.

- 120 pages
- French
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Le scandale des assistantes maternelles
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Informations
1. Une appellation dévalorisante
L’appellation même de l’ass. mat. constitue un contresens et contient les germes du scandale, le langage et l’usage de termes inappropriés, voire dévalorisants, n’étant jamais innocents.
Il convient tout d’abord de noter que l’ass. mat. n’est pas un assistant : il ne reçoit en effet quasiment aucune directive professionnelle au cours de sa journée de travail qu’il organise comme il l’entend dans un cadre donné. Si les parents employeurs peuvent donner quelques indications, celles-ci demeurent le plus souvent générales et l’organizing est bien le fait de l’employé, qui décide notamment du planning des tâches et des modalités de réalisation. Et puis au fait, qui s’agirait-il d’assister ? On pense aux parents employeurs, mais la période où justement ils emploient l’ass. mat. correspond à celle où ils ne peuvent plus endosser pleinement le rôle de parents, devant le plus souvent assumer leurs fonctions d’actifs dans la société. La personne qui leur vient en aide n’est donc pas un assistant mais un suppléant. L’assistant de direction assiste le directeur en activité, l’assistant commercial le travail des agents et responsables commerciaux, l’assistant administratif le responsable administratif. L’ass. mat. n’assiste pas la mère, ou les parents, qui ne peuvent ni agir, ni décider mais seulement, en amont, donner des directives plus ou moins précises : régime alimentaire, traitements médicaux… en aucun cas déterminer les grandes lignes de ce que sera la vie de l’enfant que gère pour eux leur salarié. Le mot « gestion » n’est pas très beau appliqué à l’enfant, cependant, voilà bien ce dont il s’agit : pendant les journées d’activité des employeurs, ces autres travailleurs ont à gérer ‒ nous pourrions aussi dire « diriger » ‒ la vie de l’enfant pour le compte des parents.
Évacuons encore plus rapidement la référence genrée au rôle de la mère que sous-entend la désignation "assistante maternelle". Le salarié est évidemment au service des parents, et pas seulement de la mère. On peut d’ailleurs imaginer que certains ass. mat. travaillent pour des pères seuls, voire des couples d’hommes. Le sexisme doit ici être souligné car il correspond à ce qui paraît être la première justification du peu de considération dont bénéficient les assistantes maternelles d’un point de vue professionnel. Comme femmes, elles sont pensées comme naturellement mères et faites pour savoir comment s’occuper des enfants en bas âge. Le sexe est pour ainsi dire une compétence, à ce point « naturelle » qu’elle n’est pas forcément représentée comme réellement professionnelle.
L’usage de l’expression « assistante maternelle » est donc doublement inapproprié, mais c’est évidemment le terme « nounou », employé abusivement pour toute forme de garde d’enfant, dans l’économie formelle comme pour le travail au noir, au domicile de l’employée ou à celui des parents, qui est sans doute le plus choquant. « Le terme « nounou » porte en lui-même le mépris que la société voue à ces femmes. Supposée être l’abréviation enfantine du mot « nourrice », cette appellation soumet d’emblée l’employée au monde et aux désirs du jeune enfant. Comment une société peut-elle prendre au sérieux celles dont elle nomme le métier de manière si régressive ? », explique Caroline Ibos dans un ouvrage consacré aux assistantes parentales d’origine africaine1.
Comment, en effet, considérer la réalité professionnelle, complexe, de ces travailleurs, faite de compétences validées, de contrôles, de contraintes et de responsabilités considérables quand on utilise une telle appellation puérile ? Comme s’il s’agissait d’un job occasionnel, assimilable à celui des baby-sitters ou de femmes qui nourrissent au sein (ou autrement) des bébés, en suivant l’étymologie de ce mot, diminutif de « nourrice ».
Or l’emploi de ce vocable est tellement banalisé qu’il en devient, lui aussi, quasiment institutionnalisé, comme en témoignent un certain nombre de sites Internet et d’entreprises de services dédiés à cette activité, notamment pour trouver une place de garde : www.nounou-top.fr, www.bebe-nounou.com, www.nounou-paris.fr, Les nounous de Paris, Ma nounou à moi, etc. Les procédures de recrutement font ainsi la part belle à ce langage régressif. Un exemple parmi tant d’autres : un site de mise en relations professionnelles qui édite pour les abonnées des annonces intitulées « NOUNOU CHERCHE UN BOUT’CHOU » (www.bebe-nounou.fr). On ne peut que constater l’« infantilisation » de la parole, qui semble indiquer qu’il ne s’agit pas d’une activité professionnelle tout à fait légitime.
La force du langage courant est telle qu’aussi bien les tiers que les parents semblent utiliser bien plus souvent ce mot que la désignation officielle de l’emploi : assistante maternelle agréée. Et même les travailleuses, entre elles, utilisent d’ailleurs fréquemment le mot « nounou ». Certaines ass. mat. ont également observé que si les parents consentent à parler avec elles d’assistantes maternelles, dès qu’ils communiquent avec des tiers (conversations téléphoniques entendues au domicile de garde des enfants), ils reparlent alors volontiers de la « nounou » : « Oui, je suis chez la nounou » ; « Quand pourras-tu venir le chercher chez la nounou ? », etc.
On remarquera aussi parfois, chez les parents, une tendance à parler plus simplement avec les assistantes maternelles, par exemple à employer systématiquement les mots « maman » et « papa », plutôt que « mère » et « père ». Un peu comme si la « nounou » n’était finalement qu’une femme peu formée, avec laquelle on se doit de communiquer de la façon la plus accessible. Voire régressive, en mobilisant régulièrement le langage basique de la petite enfance. Et les ass. mat. ne paraissent alors aucunement résister.
Pour reprendre une grille d’analyse chère à Pierre Bourdieu, n’est-ce pas justement quand les dominés n’ont plus conscience de la domination qu’ils subissent, que celle-ci s’exerce avec le plus d’efficacité ? Ce qui permet, du moins en apparence, cette « extraordinaire adhésion que l’ordre établi parvient à obtenir » ?2 « Si les exploités ne se révoltent pas contre l’exploitation dont ils sont les victimes, ce n’est pas ‒ ou pas seulement ‒ sous l’empire de la nécessité, mais aussi parce qu’ils tendent à accepter leur situation comme "allant de soi", à la percevoir comme inscrite "dans l’ordre des choses" », explique aussi Gérard Mauger3.
Enfin, il est à remarquer que cette appellation contribue encore plus à la féminisation de l’activité. Car si l’on parle, pour inclure les rares hommes qui exercent, d’assistant maternel, le fait est qu’il est impossible de masculiniser le mot « nounou » dont le ridicule, le côté trivial et régressif sont ainsi immanquablement liés à l’image de la « maman » de substitution, en aucun cas à celle d’un(e) professionnel (le) compétent(e).
Si l’on donnait un nom véritablement approprié à l’activité de l’ass. mat., il faudrait probablement lui accorder le titre de professionnel.le de la petite enfance ou de puériculteur.trice. Cela correspondrait bien à l’étymologie de ce mot (du latin « puer », enfant, et de culture), qui n’indique aucune compétence médicale particulière mais plutôt un savoir-faire général destiné au développement de l’enfant. Cela paraît également mieux convenir qu’éducateur.trice de jeunes enfants, car le métier n’est pas uniquement tourné vers l’activité pédagogique.
Telle est donc notre première proposition, simple, visant à redonner de la considération à cette profession. Le problème est que l’appellation « puéricultrice » est réservée aujourd’hui, en France, à des infirmières dites puéricultrices, parfois des personnes justement en charge d’évaluer les compétences des ass. mat. et à leur donner l’agrément nécessaire (délivré officiellement par le président du Conseil départemental) à l’exercice de leur activité. Nous suggérons donc finalement une autre appellation, pour ne pas mettre en compétition ces deux professions assez différentes, tant en ce qui concerne l’activité que la formation. Après mûre réflexion, « auxiliaire de puériculture agréé » nous paraît plus indiqué. L’activité de puériculture est bien soulignée dans toute la diversité de ses missions ; le terme « auxiliaire » (qui a l’avantage d’être aussi bien masculin que féminin) se différencie de l’assistance, mais aussi des prérogatives décisionnaires ; l’agrément constitue un élément de contrôle social incontournable pour des professionnels qui exercent à leur domicile, contrairement aux autres auxiliaires de puériculture (ce métier existe déjà dans des institutions comme les crèches).
Notes
1. Ibos, Caroline, Qui gardera nos enfants ? Les nounous et les mères, Paris, Flammarion, 2012, p. 229.
2. Bourdieu, Pierre, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 206.
3. Mauger, Gérard. « Sur la domination », Savoir/Agir, vol. 19, n°1, 2012, pp. 11-16.
2. Une expertise et une évaluation extérieures1
La profession d’ass. mat. est réglementée, soumise à un agrément délivré par le président du Conseil départemental du lieu d’exercice de l’activité. L’accès à ce métier est ainsi conditionné à l’évaluation positive que font les services en charge de ces dossiers, c’est-à-dire des infirmières puéricultrices représentant l’autorité publique, rattachées souvent à une PMI (Protection maternelle infantile). Cette évaluation concerne tant les compétences de l’assistant que la conformité du domicile de celui-ci.
Les domaines d’organisation et d’application de l’expertise sont nombreux et diversifiés, ainsi que les normes de référence. Pour ce qui est des gestionnaires d’entreprise et des acteurs du champ académique, l’expertise semble porter principalement sur les process (l’organisation de l’activité éducative et celle des finances de l’entreprise, par exemple) plutôt que sur les personnes, même si bien sûr les secondes mettent en œuvre les premiers. Dans ces cas de figure, experts et expertisés ‒ qui parfois sont des pairs ‒ ne sont pas nécessairement éloignés socialement et ceux qui bénéficient de l’expertise (qui la sollicitent ou la subissent) disposent en général des ressources ‒ et notamment des compétences ‒ pour anticiper, gérer ou répondre à l’expertise.
Pourtant, l’expertise paraît aussi constituer, assez communément, un outil pratique et légitime de domination, voire d’emprise, des classes dirigeantes, qui peuvent asseoir leur autorité sur des personnels subordonnés grâce à ces formes supposées de savoir. L’accès à de nombreuses professions et à des marchés de biens et services est ainsi réglementé en fonction de nombreuses normes pensées, mises en place ou dont l’application est contrôlée par de non moins nombreux corps de contrôle. La question de l’évaluation des compétences professionnelles ‒ qui donne lieu à un diplôme, une attestation, une certification, un agrément, une licence, un label, etc. ‒ paraît multiforme. Souvent, cette expertise est là aussi assurée par des pairs ‒ des professionnels ou des diplômés qui sont passés par le même type de contrôle des connaissances et/ou compétences et qui à leur tour expertisent le bien-fondé des démarches des candidats dans des procédures de recrutement, de concours, de sélection, etc. Cette expertise fonctionne alors comme une clé attribuée à des « gardiens du temple » qui limitent l’accès au titre recherché ; elle représente donc un levier de pouvoir et d’influence.
Dans le champ des activités professionnelles des métiers du care, auquel nous pouvons rattacher les ass. mat., l’expertise est particulièrement révélatrice, pour les populations les plus fragilisées, des logiques de domination auxquelles elle contribue largement.
Comme le souligne Joan Tronto dans la préface de son ouvrage de référence, « l’univers du care est souvent associé aux femmes, aux personnes de caste, de classe et de statuts inférieurs, aux travailleurs, aux groupes racialisés et autres groupes ethniques, religieux ou linguistiques méprisés : ceux qui sont le plus souvent exclus de la politique »2. Pourtant, le care pouvant être défini de façon très large, certaines activités de soin, d’attention portée aux autres, sont prises en charge par des personnes disposant de capitaux sociaux ‒ économiques et culturels ‒ parfois importants : médecine, kinésithérapie, psychanalyse, mais aussi conseils en développement personnel, coaching, direction pédagogique… Dans la perspective qui est la nôtre ici ‒ comprendre comment l’expertise peut fonctionner comme un outil de domination ‒ il est intéressant de remarquer que les acteurs de ce que l’on nommera ici le « care supérieur » maîtrisent les règles et ne semblent donc pas subir l’expertise. Les professionnels de la santé sont par exemple contrôlés par leurs pairs et, une fois en activité, certains ne semblent pas nécessairement devoir être très expertisés. Des professions au sommet du care supérieur ‒ la chirurgie esthétique, la sexologie, la psychanalyse ou le conseil/coaching de dirigeants d’entreprises ‒ paraissent ainsi relativement peu encadrées et uniquement soumises, une fois le métier exercé, à l’appréciation des confrères, sauf lorsqu’une crise survient et que l’activité est mise en cause pour avoir provoqué des dommages ou du moins y avoir contribué.
Les ass. mat., quant à eux, représentent une activité du care qui paraît dominée dans son ensemble ; les nounous qu’on a dévalorisées en les nommant ainsi ne semblent effectivement pas pouvoir mobiliser de ressources liées à l’expertise, leur appellation prouvant d’ailleurs en quelque sorte leur non-expertise, pour ne pas dire leur trivialité.
En France, le marché agréé par les pouvoirs publics passe par un contrôle extrêmement poussé de tout un ensemble de qualités, requises apparemment pour pouvoir exercer l’activité. Ainsi, le règlement des assistant(e) s maternel (le) s dans le département des Hauts-de-Seine, adopté par l’Assemblée départementale le 21 décembre 2007, stipule à l’attention des professionnels :
« Les agents du Département (c’est-à-dire la puéricultrice et tout autre professionnel si nécessaire, notamment le médecin et/ou le psychologue) procèdent à une évaluation ayant pour but d’assurer que les ...
Table des matières
- Couverture
- 4e de couverture
- Titre
- Copyright
- Sommaire
- Avant-propos
- Introduction
- 1. Une appellation dévalorisante
- 2. Une expertise et une évaluation extérieures1
- 3. Discriminations tolérées à l’embauche
- 4. Sous-payées dans la durée
- 5. Des maladies professionnelles, mais pas de médecine du travail !
- 6. Une nouvelle domesticité1 ?
- Conclusions : un virus bon pour les ass. mat. ?
- ANNEXES
- Déjà parus dans la collection Témoignages
- Adresse
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