Quand les femmes ne voient plus la lune
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Quand les femmes ne voient plus la lune

Discours et pratiques autour de la ménopause en Suisse et au Cameroun

  1. 264 pages
  2. French
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Quand les femmes ne voient plus la lune

Discours et pratiques autour de la ménopause en Suisse et au Cameroun

À propos de ce livre

Cet ouvrage nous livre une anthropologie de la ménopause. Il développe une perspective comparative sur les maniÚres de penser et d'agir, profanes et professionnelles en Suisse et au Cameroun. Indépendamment de leur origine, les femmes rapportent une expérience plus ou moins incommodante des troubles de la ménopause mais se distinguent dans leur gestion: les Suissesses usent davantage de traitements, allopathiques ou "naturels", alors que les Camerounaises optent, en majorité, pour l'abstention thérapeutique.

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Informations

Année
2019
ISBN de l'eBook
9782336888989

PREMIÈRE PARTIE

L’ÉTAT DE LA QUESTION

Cette premiĂšre partie de l’ouvrage a pour objectif de contextualiser le phĂ©nomĂšne Ă©tudiĂ©. Dans les deux premiers chapitres, l’on commentce par relater les recherches socio-anthropologiques relatives Ă  la mĂ©nopause et Ă  sa mĂ©dicalisation. Il s’agira principalement de s’intĂ©resser au caractĂšre socialement construit de ce phĂ©nomĂšne, que ce soit Ă  travers les reprĂ©sentations culturelles et symboliques observĂ©es dans diverses sociĂ©tĂ©s et la pluralitĂ© des vĂ©cus des femmes, qu’à travers sa construction par la biomĂ©decine comme une maladie carentielle. On observera, nĂ©anmoins, que la Suisse et le Cameroun ne sont que sporadiquement Ă©voquĂ©s, vu le manque de travaux ethnographiques consacrĂ©s Ă  la mĂ©nopause dans ces deux pays. Un troisiĂšme chapitre clĂŽturera cette partie en prĂ©sentant les deux terrains d’enquĂȘte et la mĂ©thodologie adoptĂ©e.

CHAPITRE I

Femmes, ménopauses et sociétés

Ultime Ă©tape du cycle reproductif fĂ©minin, la mĂ©nopause, arrĂȘt des rĂšgles, est un phĂ©nomĂšne physiologique et naturel inĂ©luctable. Mais, elle n’est pas uniquement soumise Ă  des lois physiologiques car elle fait l’objet d’une interprĂ©tation sociale. Chaque sociĂ©tĂ©, chaque culture se distingue par sa façon spĂ©cifique de considĂ©rer et de vivre cet Ă©vĂ©nement. L’objectif de ce chapitre est alors de parcourir la littĂ©rature socio-anthropologique articulĂ©e autour de l’arrĂȘt des rĂšgles et de ses implications socioculturelles. Les analyses des diffĂ©rents auteurs vont d’un pĂŽle fonctionnaliste qui rend davantage compte du statut accordĂ© aux femmes mĂ©nopausĂ©es dans diverses sociĂ©tĂ©s, Ă  un pĂŽle constructiviste et interactionniste qui met l’accent sur les reprĂ©sentations et le vĂ©cu subjectif des femmes elles-mĂȘmes.

I. HISTOIRES DE LA MÉNOPAUSE À TRAVERS LES CULTURES

Chez les femmes, la pĂ©riode fĂ©conde est marquĂ©e par un dĂ©but, la pubertĂ© et par une fin, la mĂ©nopause, soit l’apparition et la disparition des rĂšgles. Les rĂšgles sont la preuve qu’une femme peut ĂȘtre enceinte, et par lĂ -mĂȘme, perpĂ©tuer l’existence du groupe. Le statut des femmes dans la sociĂ©tĂ© semble ainsi largement dĂ©terminĂ© par leur aptitude Ă  procrĂ©er (Ginsbourg et Hardiman 1994). Or, Ă  la mĂ©nopause, la principale caractĂ©ristique des femmes est qu’elles sont toutes stĂ©riles (Thiriet et KĂ©pĂšs 1986 ; HĂ©ritier-AugĂ© 1998). La mĂ©nopause, caractĂ©risĂ©e par l’impossibilitĂ© pour elles de procrĂ©er, induit, par consĂ©quent, une modification de statut social tel que le soulignent plusieurs expressions populaires dans diverses langues europĂ©ennes qui insistent sur la notion de changement de vie : the change of life, die Wechseljahre, cambiamento di vita, cambio de vida (DelanoĂ« 2004).
Les premiers travaux anthropologiques sur la mĂ©nopause accordent une place importante au statut social des femmes mĂ©nopausĂ©es et rendent particuliĂšrement compte de la place qui leur est attribuĂ©e dans la sociĂ©tĂ© au moment oĂč elles sortent du circuit de production liĂ© Ă  la maternitĂ©. Ils montrent que la mĂ©nopause est une transition qui peut ĂȘtre une perte ou une valeur ajoutĂ©e socialement pour les femmes de diffĂ©rentes sociĂ©tĂ©s, selon que l’arrĂȘt des rĂšgles y est porteur d’avantages ou de dĂ©savantages. Le statut des femmes peut ĂȘtre rehaussĂ© et leur permettre d’accĂ©der Ă  des rĂŽles sociaux importants dans certaines communautĂ©s ou, Ă  l’inverse, ĂȘtre dĂ©valorisĂ© dans d’autres (HĂ©ritier 1996 ; Mbarga 2001, 2005 ; DelanoĂ« 2006). Les sections qui suivent ont pour but de prĂ©senter cette divergence des reprĂ©sentations culturelles et symboliques associĂ©es aux menstruations, Ă  leur arrĂȘt, ainsi qu’au statut accordĂ© aux femmes mĂ©nopausĂ©es dans diverses sociĂ©tĂ©s Ă©tudiĂ©es. L’objectif n’est pas de comparer ces Ă©tudes qui ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es Ă  des Ă©poques diffĂ©rentes et probablement avec des mĂ©thodes d’investigations non similaires. Il est de montrer que les considĂ©rations culturelles et symboliques relatives Ă  l’arrĂȘt des rĂšgles peuvent ĂȘtre diffĂ©rentes d’un contexte Ă  l’autre, d’une sociĂ©tĂ© Ă  l’autre.

I. 1. Un statut privilégié

Plusieurs Ă©tudes ethnographiques1 Ă©voquent la situation favorable qu’acquiĂšrent les femmes Ă  l’arrĂȘt des rĂšgles. Selon les sociĂ©tĂ©s, cette amĂ©lioration inclut l’accĂšs Ă  un statut supĂ©rieur, Ă  des privilĂšges sociaux ou Ă  l’acquisition d’un nouveau rĂŽle social, Ă  de nouvelles maniĂšres de faire. RĂ©alisĂ©s Ă  des Ă©poques diffĂ©rentes et dans des milieux socioculturels diffĂ©rents, ces travaux montrent ainsi le caractĂšre socialement construit de l’arrĂȘt des rĂšgles. On peut, par exemple, observer avec Hoestler et Huntington (1960 citĂ©s in DelanoĂ« (2006) que chez les Hutterrites du Sud de Dakota, l’arrĂȘt des rĂšgles reprĂ©sente un privilĂšge car il dispense les femmes mĂ©nopausĂ©es des travaux agricoles fatigants. Il en est de mĂȘme dans la sociĂ©tĂ© gouro traditionnelle de CĂŽte d’Ivoire oĂč les femmes mĂ©nopausĂ©es ne prĂ©parent plus la nourriture, mais dirigent les travaux de la maisonnĂ©e (Haxaire 1987 citĂ© in DelanoĂ« 2006).
Georges Devereux (1950), Ă©tudiant les rites menstruels et les diffĂ©rentes Ă©tapes de la vie fĂ©minine chez les Indiennes mohaves s’est aussi intĂ©ressĂ© Ă  l’arrĂȘt des rĂšgles. Il relĂšve que, dans cette sociĂ©tĂ©, les femmes mĂ©nopausĂ©es jouissent d’un statut favorisĂ©. L’arrĂȘt des menstruations n’est pas vĂ©cu comme une pĂ©riode traumatisante, marquĂ©e par des tensions psychologiques. Au contraire, il Ă©quivaut Ă  une consolidation des acquis de l’existence, Ă  une dĂ©cantation graduelle et Ă  une cristallisation du sens de la vie et il s’accompagne d’un grand nombre de prĂ©rogatives. En l’occurrence, les femmes participent dĂ©sormais Ă  la vie publique du groupe d’oĂč elles Ă©taient auparavant exclues. ModĂšles de sagesse et d’expĂ©rience, elles deviennent des personnages importants de la tribu : leurs conseils sont Ă©coutĂ©s et leur bienveillance maternelle apprĂ©ciĂ©e. Sur le plan sexuel, leur vie ne s’arrĂȘte pas et mĂȘme, il leur est plus facile de se marier ou de trouver un amant, plus jeune qu’elles.
Loin des Indiennes mohaves, de nombreuses femmes d’autres sociĂ©tĂ©s acquiĂšrent Ă©galement une utilitĂ© sociale nouvelle Ă  l’arrĂȘt des rĂšgles. La fonction d’accoucheuse, par exemple, n’est exercĂ©e que par les femmes mĂ©nopausĂ©es, dĂ©pourvues de toute souillure, chez les Mossi du Burkina Faso de mĂȘme que chez les Lobi du Burkina Faso et de CĂŽte d’Ivoire (Bonnet 1988 ; Cros 1990).
Dans la mĂȘme mouvance, Yvonne Verdier (1979) peint le personnage de « la femme-qui-aide », dont la description du rĂŽle par les villageois de Minot (en France, dans la Bourgogne rurale) remonte au dĂ©but du XXĂšme siĂšcle. La tĂąche attribuĂ©e Ă  « la femme-qui-aide » se rĂ©fĂšre Ă  deux moments prĂ©cis, la naissance et la mort : « elle « fait les bĂ©bĂ©s », elle « fait les morts », c’est-Ă -dire leur toilette » (Verdier 1979 : 85). Sa fonction est Ă  distinguer de celle de la sage-femme, car elle s’occupe uniquement de baigner et d’habiller l’enfant. Cependant, la plupart du temps, la sage-femme ou le mĂ©decin du village arrivaient tard de sorte que la « femme-qui-aide », toujours prĂ©sente dĂšs les premiĂšres douleurs, mettait trĂšs souvent l’enfant au monde. De plus, de 1905 jusque vers 1950, Minot n’ayant pas de sage-femme ni mĂ©decin, il fallait faire appel Ă  ceux des villages voisins, qui souvent n’étaient pas disponibles ou arrivaient aussi trop tard. Le rĂŽle de la « femme-qui-aide » Ă©tait donc prééminent pendant cette pĂ©riode.
Saisir le nouveau-nĂ© ou ensevelir le mort, Ă  Minot, effrayent les proches de la mĂȘme maniĂšre : le nouveau-nĂ© est un ĂȘtre particuliĂšrement vulnĂ©rable qu’il faut protĂ©ger des Ă©trangers, c’est-Ă -dire des autres villageois, qui sont considĂ©rĂ©s comme dangereux ; Ă  l’inverse, le mort, lui, est craint, car il reprĂ©sente le danger pour son entourage immĂ©diat, qui est considĂ©rĂ© comme vulnĂ©rable. S’occuper des bĂ©bĂ©s et des morts nĂ©cessite alors d’ĂȘtre Ă  la fois inoffensif et invulnĂ©rable. Ainsi, les jeunes femmes ne peuvent ĂȘtre « femmes-qui-aident » Ă  cause de la vulnĂ©rabilitĂ© de leur corps, soumis aux Ă©mois amoureux, aux alternances tumultueuses de leur sang, aux variations des rĂšgles et des grossesses. Le sang menstruel ou celui de l’accouchement font tarir le lait, empĂȘchent le linge de blanchir, troublent l’eau des puits et des fontaines et s’accompagnent de nombreux interdits comme celui du saloir, etc. L’arrĂȘt des rĂšgles est donc la condition premiĂšre pour assumer la fonction de « la femme-qui-aide » : « cette stabilitĂ© achevĂ©e du corps nous paraĂźt (
) la condition prĂ©alable Ă  l’exercice de sa charge : invulnĂ©rable et inoffensive, elle peut manipuler les morts et les nouveau-nĂ©s » (Verdier 1979 : 151). Si dĂšs les annĂ©es 60, la plupart des femmes se rendent Ă  la maternitĂ© de Dijon pour l’accouchement, le personnage de la « femme-qui-aide » reste marquant Ă  Minot.
Ngoundoung Anoko (1996) dĂ©crit Ă©galement l’acquisition d’un nouveau rĂŽle social chez les Tikar du Cameroun, oĂč la femme mĂ©nopausĂ©e est la figure sociale qui prĂ©pare la femme fĂ©conde Ă  recevoir l’enfant, don des ancĂȘtres. Dans cette sociĂ©tĂ©, lorsqu’elles n’ont plus les rĂšgles, les femmes deviennent mĂšres des masques et entretiennent une relation privilĂ©giĂ©e avec les masques, esprits de la forĂȘt. Elles deviennent ainsi les in...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Copyright
  4. Titre
  5. RÉSUMÉ
  6. REMERCIEMENTS
  7. INTRODUCTION
  8. PREMIÈRE PARTIE : L’ÉTAT DE LA QUESTION
  9. DEUXIÈME PARTIE : REGARDS DE FEMMES
  10. TROISIÈME PARTIE : MÉNOPAUSE ET PRATIQUES
  11. CONCLUSION
  12. BIBLIOGRAPHIE
  13. Table des matiĂšres

Foire aux questions

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