AUX ORIGINES DE LA QUESTION DâORIENT : LâEXPEDITION DâĂGYPTE DANS LâOPINION PUBLIQUE FRANĂAISE
par Jean-François Figeac
La question dâOrient trouve ses prolĂ©gomĂšnes avant le XIXe siĂšcle. Les historiens et gĂ©opoliticiens ont ainsi depuis longtemps montrĂ© quâelle prend ses origines probablement lors de la guerre turco-russe de 1768-1774. Cette borne chronologique, outre son caractĂšre arbitraire, doit ĂȘtre nuancĂ©e au regard de lâopinion publique. De plus, elle pose problĂšme du point de vue de lâhistoire des idĂ©es. En effet, elle ne rend pas compte du processus de conceptualisation de lâexpression, qui ne pourrait se rĂ©sumer Ă une date.
Certes, le souci de publicitĂ© dans la diplomatie française fut trĂšs prĂ©gnant Ă partir du ministĂšre de Vergennes, il nâen demeure pas moins que lâExpĂ©dition dâĂgypte marqua un moment tout Ă fait nouveau et inĂ©dit dans la place quâavait la question dâOrient dans lâopinion publique. Lors de la campagne de Bonaparte, toute une sĂ©rie dâauteurs et de publicistes qui nâavaient pas de liens matĂ©riels avec la Sublime Porte se mirent Ă Ă©mettre des jugements et des rĂ©flexions destinĂ©s Ă soutenir ou Ă critiquer la pertinence dâintervenir en Orient. Cet intĂ©rĂȘt ne se crĂ©a pas ex nihilo et les annĂ©es de la fin du Directoire et du dĂ©but du Consulat, qui marquĂšrent une premiĂšre forme de dĂ©mocratisation de la question dâOrient, avaient Ă©tĂ© lâexpression dâune fascination croissante pour cette rĂ©gion du monde au cours du XVIIIe siĂšcle, Ă travers lâorientalisme savant chez les Ă©lites, lâattirance pour lâantiquitĂ© grĂ©co-romaine et Ă©gyptienne dans les milieux lettrĂ©s, lâesprit de croisade dans lâentourage du pouvoir, mais Ă©galement dans les milieux populaires ou lâexotisme littĂ©raire Ă travers le succĂšs que connaissaient Les Mille et une Nuits traduites par Antoine Galland et publiĂ©es Ă partir de 1704. LâExpĂ©dition dâĂgypte marqua donc lâaboutissement dâun processus en gestation depuis plusieurs dĂ©cennies, voire plusieurs siĂšcles, en mĂȘme temps quâelle en inaugura un autre. En effet, pour la premiĂšre fois, on ne rĂ©flĂ©chit plus seulement sur un Orient spĂ©culatif, objet dâun savoir thĂ©orique ou de lâimagination, mais sur un Orient rĂ©el et concret, objet de rapports de force internationaux. Ainsi, lâExpĂ©dition dâĂgypte allait marquer la transition dâune pensĂ©e sur lâOrient Ă une pensĂ©e sur la question dâOrient.
LâExpĂ©dition dâĂgypte, en bouleversant des siĂšcles de tradition diplomatique et en superposant les Ă©quilibres orientaux aux rapports de force europĂ©ens, crĂ©a ainsi de maniĂšre dĂ©finitive la question dâOrient qui commençait Ă ĂȘtre pensĂ©e comme telle.
JUSTIFIER UNE NOUVELLE POLITIQUE ORIENTALE
En intervenant en Ăgypte, la France du Directoire tenta de redessiner les Ă©quilibres diplomatiques par la rupture avec la tradition politique de la monarchie qui se fondait sur trois piliers : lâalliance de revers avec lâEmpire Ottoman, notamment face aux Habsbourg, des relations commerciales privilĂ©giĂ©es en direction des Ăchelles du Levant grĂące aux capitulations (bien que la France soit concurrencĂ©e en la matiĂšre dĂšs le XVIIe siĂšcle) et enfin le protectorat des chrĂ©tiens dâOrient.
La Sublime Porte, dâalliĂ©e, devint une rivale de la France en Orient, ce qui nĂ©cessita tout un travail de justification destinĂ© Ă donner du sens Ă la campagne dâĂgypte, une fois que la nouvelle de la vĂ©ritable destination de la flotte partie de Toulon fut connue de la presse. Une partie de lâopinion publique estimait que lâintĂ©rĂȘt stratĂ©gique dâune intervention en Orient Ă©tait particuliĂšrement douteux, que ce soit la droite cryptomonarchiste ou la gauche nĂ©o-jacobine, tandis que certains partisans du gĂ©nĂ©ral Bonaparte commençaient Ă colporter le bruit dâune volontĂ© de Talleyrand et des directeurs dâĂ©loigner le vainqueur dâArcole dont le prestige ne cessait de croĂźtre au sein de lâarmĂ©e comme du peuple. LâinquiĂ©tude et lâincertitude dont tĂ©moignait la presse dĂšs le dĂ©but octobre 1798, aprĂšs lâannonce de la dĂ©faite dâAboukir, montraient que le projet interventionniste, bien quâancien dans la diplomatie et trĂšs prĂ©gnant dans lâopinion avant lâexpĂ©dition grĂące Ă Volney, avait nĂ©anmoins connu un recul liĂ© aux pĂ©ripĂ©ties rĂ©volutionnaires, ce qui doit garder tout historien de conclusions tĂ©lĂ©ologiques selon lesquelles lâExpĂ©dition dâĂgypte serait la consĂ©quence logique et inĂ©vitable dâune progression de la curiositĂ© orientaliste et du paradigme interventionniste en France au XVIIIe siĂšcle. Il devint dĂšs lors nĂ©cessaire pour les partisans de lâaventure de Bonaparte de recrĂ©er une gĂ©opolitique française en Orient. « Lâinexplicable expĂ©dition dâĂgypte », pour reprendre les mots quâun publiciste prĂȘte Ă Tronchet, dans une brochure publiĂ©e Ă lâautomne 1798, devait avoir un sens, tandis que le mĂȘme souci de justifier la dĂ©fense du sultan ottoman sâĂ©crivait parallĂšlement outre-Manche.
Lâentreprise de justification du bien-fondĂ© de lâExpĂ©dition dâĂgypte dans lâopinion publique française suit plusieurs types dâarguments, qui peuvent se recouper, mais aussi rentrer en contradiction entre eux. Ainsi il nâexista pas durant lâExpĂ©dition dâĂgypte un courant interventionniste, mais une multiplicitĂ© de points de vue qui se firent Ă©cho et qui Ă©taient aussi bien issus des mutations de la pensĂ©e politique sur lâOrient au cours des LumiĂšres que de la conjoncture rĂ©volutionnaire. Dans ce foisonnement des idĂ©es, trois axes structurants sont destinĂ©s Ă rationaliser « cette folie ».
Le premier, directement hĂ©ritĂ© de la philosophie des LumiĂšres, consiste Ă mettre en avant lâidĂ©e du despotisme consubstantiel au sultanat ottoman. ThĂ©orisĂ©e par un consul anglais Ă Smyrne du nom de Paul Rycaut dans The History of the Present State of the Ottoman Empire (1668), lâidĂ©e de despotisme turc connut une grande postĂ©ritĂ© au siĂšcle des LumiĂšres via Montesquieu. Le concept, naguĂšre philosophique, Ă©tait dĂ©sormais abandonnĂ© aux poĂštes et aux panĂ©gyristes de lâexpĂ©dition, qui cherchĂšrent Ă mettre en avant ce quâils considĂ©raient comme une lutte de la civilisation contre la barbarie. NĂ©anmoins, certains publicistes nâhĂ©sitĂšrent pas Ă mettre en valeur lâimpĂ©ritie du gouvernement turc, dont lâincapacitĂ© Ă se rĂ©former aurait Ă©tait la cause de lâanarchie de lâEmpire ottoman. Cette critique fut prĂ©sente y compris chez des gens qui Ă©taient initialement favorables Ă un respect et Ă une protection du sultan. Ce fut notamment le cas de Charles-Louis HouĂ«l. Dâabord prĂȘtre, puis directeur de lâimprimerie française de Constantinople et publiciste, il Ă©tait chef de division au ministĂšre de la Guerre fin 1798. Durant son sĂ©jour dans lâEmpire ottoman, il soutint et seconda la politique de la France rĂ©volutionnaire pour que SĂ©lim III fasse ses rĂ©formes et se prĂ©sentĂąt comme un disciple des diplomates Aubert-Dubayer et Ruffin qui tentaient de mener Ă bien cette politique de modernisation. Mais, aprĂšs son retour en France, il sembla faire le constat dĂ©sabusĂ© de lâinfructuositĂ© de cette stratĂ©gie et employa dans une brochure lâoxymore de « despotique anarchie turque » qui aurait motivĂ© lâintervention française en Ăgypte. En effet, en raison du despotisme des beys, le commerce français aurait Ă©tĂ© entravĂ©. Pour lui, lâExpĂ©dition dâĂgypte ne sâĂ©tait pas faite contre la Porte mais pour protĂ©ger la Porte face au dĂ©sordre qui aurait rĂ©gnĂ© dans lâĂgypte des mamelouks.
Cette analyse contrastĂ©e, qui fait de lâEmpire Ottoman un fautif, mais aussi une victime montrait bien que lâingĂ©rence française devait se faire dans le cadre dâun maintien de la souverainetĂ© ottomane selon une partie de lâopinion. Ainsi, lâargument de la dĂ©fense de la lĂ©gitimitĂ© ottomane contre des beys jugĂ©s ĂȘtre des usurpateurs fit florĂšs. En effet, lâExpĂ©dition dâĂgypte avait Ă©tĂ© conçue de telle maniĂšre que la France ne sâexposĂąt pas Ă la critique du non-respect du droit des gens. Les exactions dont Ă©taient victimes les marchands français de la part de Mourad et Ibrahim Bey, ainsi que lâabsence dâune rĂ©elle souverainetĂ© ottomane sur lâĂgypte devaient justifier Ă elles seules une intervention française. Câest ce que les directeurs et lâĂ©tat-major tentĂšrent de mettre en avant, Bonaparte devant rencontrer et donner une lettre au pacha, reprĂ©sentant de la lĂ©gitimitĂ© ottomane, dĂšs son dĂ©barquement en Ăgypte. Cette idĂ©e que le gĂ©nĂ©ral corse nâĂ©tait finalement que le bras armĂ© du sultan fut abondamment relayĂ©e dans lâopinion. Ce fut notamment le cas chez le polygraphe Jean Chas, selon lequel toute la campagne française en Ăgypte, mais aussi en Syrie, doit ĂȘtre lue comme une volontĂ© de libĂ©rer le territoire ottoman de la sĂ©cession menĂ©e respectivement par les beys et par Djezzar Pacha : « La cour ottomane cherchait depuis longtemps Ă humilier les beys dâĂgypte qui sâĂ©taient affranchis de sa domination. En punissant ces usurpateurs, Bonaparte servait la France, et vengeait le divan ». Si la France avait ainsi pu Ă©chouer Ă convaincre la Porte du bien-fondĂ© de sa mission, la faute en incombait entiĂšrement, selon ces auteurs, Ă Talleyrand Ă Paris et Ă Ruffin Ă Constantinople. En tout cas, cette dĂ©convenue de la diplomatie ne devait en rien ternir ce qui Ă©tait vu comme un succĂšs gĂ©opolitique, Ă savoir une possibilitĂ© dâancrage territorial de la France en Orient.
En effet, lâimportance accordĂ©e Ă lâinfluence française en Orient constitua lâargument majeur des hagiographes de lâExpĂ©dition dâĂgypte. PĂ©tris dâune philosophie du progrĂšs hĂ©ritĂ©e des LumiĂšres, ils mettaient ainsi en avant le concept de rĂ©gĂ©nĂ©ration, emblĂ©matique de la pensĂ©e rĂ©volutionnaire, les savants devant permettre le progrĂšs matĂ©riel et moral du pays. Ce discours fut relayĂ© dans la presse, et particuliĂšrement dans La DĂ©cade philosophique, littĂ©raire et politique aux m...