Enseignement et apprentissage dans le secondaire
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Enseignement et apprentissage dans le secondaire

Un état des connaissances et des problÚmes

  1. 192 pages
  2. French
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Enseignement et apprentissage dans le secondaire

Un état des connaissances et des problÚmes

À propos de ce livre

Qu'est-ce qu'un savoir? Comment conduire tous les élÚves à comprendre et à utiliser les savoirs scolaires? Comment interpréter les erreurs des élÚves? Que faut-il faire pour que les élÚves apprennent? Faut-il mettre les élÚves en activité dans la classe? Pour que l'enseignant du secondaire sache répondre efficacement aux difficultés de certains élÚves, il doit envisager les différentes dimensions de son métier avec des catégories plus affinées que celles qu'offre la pensée courante.

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Informations

Éditeur
Academia
Année
2019
ISBN de l'eBook
9782806122858

CHAPITRE 1

Les conceptions de l’apprentissage
Les conceptions de l’apprentissage que nous allons Ă©voquer ci-dessous sont multiples et nettement diffĂ©rentes les unes des autres. Mais elles ont en commun de remettre en cause ce qu’on pourrait appeler la conception ordinaire du processus d’apprentissage, celle qu’on se fait communĂ©ment et spontanĂ©ment en dehors d’une approche savante.
Cette conception, mĂȘme si elle est rarement formulĂ©e d’une maniĂšre explicite, consiste Ă  penser qu’une personne « apprend » lorsqu’elle reçoit des informations, c’est-Ă -dire lorsqu’elle accueille dans son esprit des indications qui ne s’y trouvaient pas auparavant. Ainsi, en lisant le journal, on peut « apprendre » qu’un tremblement de terre a eu lieu dans tel pays ; en consultant le mode d’emploi d’un objet technique, on peut « apprendre » la fonction de telle touche de l’appareil, etc. Sur ce modĂšle, beaucoup de gens estiment qu’on peut « apprendre » un savoir (et notamment un savoir scolaire) en accueillant dans son esprit, par la lecture ou par l’écoute, un exposĂ© de ce savoir.
Ce qui est sous-jacent Ă  cette reprĂ©sentation courante Ă  laquelle s’opposent les conceptions que nous allons prĂ©senter, c’est la mĂ©taphore du transport ou du remplissage. L’esprit de l’élĂšve est assimilĂ© Ă  un rĂ©cipient ou un lieu de stockage, les connaissances sont vues comme des objets qui, au cours de l’apprentissage, passeraient de l’extĂ©rieur Ă  l’intĂ©rieur de l’esprit. Quant Ă  l’enseignant, sa fonction serait d’apporter ces objets que sont les connaissances et de les dĂ©poser dans l’esprit des Ă©lĂšves. Une certaine terminologie scolaire vient conforter cette conception : ainsi, pour dĂ©signer les disciplines scolaires, on parle parfois de « matiĂšres ». De mĂȘme, tout un vocabulaire incite Ă  saisir les connaissances comme une substance quantifiable : on dit d’un Ă©lĂšve qu’il « manque » de connaissances et on mesure les acquis des Ă©lĂšves sur une Ă©chelle numĂ©rique de 0 Ă  20, etc. Une telle conception a des implications pĂ©dagogiques : si apprendre c’est recevoir, l’élĂšve doit Ă©couter et regarder, le maĂźtre doit parler ou montrer.
Il est difficile d’échapper Ă  cette conception courante de l’apprentissage, ce qui fait que tout enseignant a tendance Ă  y adhĂ©rer souvent Ă  son propre insu ; car elle correspond, d’une part, Ă  l’image classique du mĂ©tier, selon laquelle un professeur est quelqu’un qui parle Ă  des Ă©lĂšves si possible attentifs et, d’autre part, Ă  la reprĂ©sentation du savoir par une quantitĂ© de matiĂšres qui se mesure au nombre de lignes dans le programme officiel ou au nombre de pages dans le manuel. Nous allons voir en quoi le constructivisme, le socioconstructivisme et les remarques qu’on peut tirer du cognitivisme remettent en cause cette reprĂ©sentation spontanĂ©e.

1 | La conception constructiviste

Le « constructivisme » auquel adhĂšrent beaucoup de didacticiens aujourd’hui et que nous allons examiner maintenant, considĂšre l’apprentissage, non plus comme l’apport d’informations primitivement extĂ©rieures Ă  l’esprit du sujet apprenant, mais plutĂŽt comme une rĂ©organisation mentale. De ce fait, il consisterait non pas en une rĂ©ception passive, mais en un processus en lequel le sujet apprenant interviendrait activement.

1.1. Les sources thĂ©oriques de la conception constructiviste de l’apprentissage

Les origines de cette conception constructiviste de l’apprentissage sont nombreuses et trĂšs diverses. L’une d’elles, non des moindres, est Ă  chercher dans le courant de « l’éducation nouvelle », auquel se rattache un grand nombre de pĂ©dagogues de la fin du 19e siĂšcle et du dĂ©but du 20e siĂšcle. Nous en parlerons ci-dessous dans le chapitre 3. TrĂšs influencĂ©s par la philosophie pragmatiste qui considĂšre la connaissance comme issue de l’action, ces pĂ©dagogues ont estimĂ© que, pour apprendre, un Ă©lĂšve devait ĂȘtre en activitĂ©. Ils ont prĂŽnĂ© les « mĂ©thodes actives ».
Mais nous insisterons ici sur deux autres sources du constructivisme, les idées empruntées au philosophe Gaston Bachelard et celles tirées des travaux du psychologue Jean Piaget, parce que ce sont elles qui permettent de saisir la spécificité de cette conception.
A. Des idées empruntées à Bachelard
L’Ɠuvre de Bachelard se partage entre une rĂ©flexion sur l’imaginaire et un travail de philosophie des sciences. C’est dans le cadre de ce deuxiĂšme volet qu’il a Ă©laborĂ© une idĂ©e qui a eu, plusieurs dĂ©cennies plus tard, un retentissement important sur les didactiques contemporaines. C’est cette idĂ©e que nous allons prĂ©senter ici, en l’isolant du reste de sa philosophie qu’il n’est pas dans le projet de ce livre d’exposer.
Cette idĂ©e est issue de son interrogation sur le dĂ©veloppement progressif de la pensĂ©e scientifique dans l’histoire humaine. Or son premier constat concerne la lenteur et la difficultĂ© avec lesquelles se construit la connaissance scientifique de la nature. Songeons par exemple au cheminement tortueux qui, d’Aristote Ă  GalilĂ©e puis Ă  Newton, conduit Ă  dĂ©gager la loi de chute des corps ; ou bien Ă  la difficultĂ© du passage du gĂ©ocentrisme Ă  l’hĂ©liocentrisme, autrement dit du passage de l’idĂ©e selon laquelle la terre est immobile au centre du monde Ă  la connaissance de son double mouvement sur elle-mĂȘme et autour du soleil ; ou bien encore aux rĂ©sistances Ă  l’idĂ©e d’évolution des espĂšces, etc. On pourrait penser que ces difficultĂ©s et ces lenteurs sont dues Ă  la complexitĂ© des phĂ©nomĂšnes naturels, Ă  leur caractĂšre Ă©phĂ©mĂšre ou encore Ă  l’imperfection des organes sensoriels humains. Mais Bachelard estime qu’elles tiennent plutĂŽt Ă  des obstacles internes Ă  l’esprit humain : « C’est en termes d’obstacles qu’il faut poser le problĂšme de la connaissance scientifique » (Bachelard, 1972, pp. 13-14).
Mais d’oĂč viennent ces obstacles Ă  la connaissance, que Bachelard appelle « obstacles Ă©pistĂ©mologiques », et quelle est leur nature ? La rĂ©ponse est que lorsque l’esprit humain s’applique Ă  comprendre scientifiquement la rĂ©alitĂ© qui l’entoure, il n’est pas vierge, il est au contraire habitĂ© d’une multitude d’idĂ©es prĂ©conçues et de prĂ©jugĂ©s : « Quand il se prĂ©sente Ă  la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune. Il est mĂȘme trĂšs vieux, car il a l’ñge de ses prĂ©jugĂ©s » (Ibid.). Ces idĂ©es prĂ©conçues ont des origines multiples. Elles peuvent tenir Ă  des croyances collectives, aux explications traditionnelles prĂ©cocement inculquĂ©es aux enfants. Certaines tiennent au poids de l’imaginaire, lui-mĂȘme sous-tendu par des causes psycho-affectives : c’est ainsi qu’on a pu saisir, Ă  une certaine Ă©poque, les phĂ©nomĂšnes magnĂ©tiques qui font que des corps s’attirent comme du mĂȘme type que le dĂ©sir amoureux.
Certaines sont le produit de gĂ©nĂ©ralisation abusive : Bachelard (Ibid., p. 62 sqq.) Ă©voque cette pĂ©riode oĂč, ayant dĂ©couvert le phĂ©nomĂšne de la fermentation, certains ont voulu expliquer par ce processus l’ensemble des phĂ©nomĂšnes naturels qu’ils soient chimiques ou biologiques. Certains obstacles viennent des donnĂ©es perceptives immĂ©diates : la vision du soleil qui se lĂšve Ă  l’est, parcourt le ciel et se couche Ă  l’ouest accrĂ©dite le gĂ©ocentrisme ; de mĂȘme nous n’avons aucune sensation du mouvement de la Terre sous nos pieds. D’autres viennent de la pratique quotidienne : chacun a Ă©prouvĂ© que, mĂȘme sur une surface plate et lisse, un vĂ©hicule doit ĂȘtre soumis Ă  une force pour pouvoir avancer ; ce savoir pratique ne favorise pas la comprĂ©hension du principe d’inertie.
Bachelard Ă©voque encore « l’intuition familiĂšre » ; ainsi lorsqu’on tente d’enfoncer un morceau de bois dans l’eau, on a l’impression qu’il rĂ©siste, ce qui empĂȘche d’attribuer la rĂ©sistance Ă  l’eau. Bachelard conclut : « Il est dĂšs lors assez difficile de faire comprendre le principe d’ArchimĂšde dans son Ă©tonnante simplicitĂ© mathĂ©matique si l’on n’a pas d’abord critiquĂ© et dĂ©sorganisĂ© le complexe impur des intuitions premiĂšres. En particulier sans cette psychanalyse des erreurs initiales, on ne fera jamais comprendre que le corps qui Ă©merge et le corps complĂštement immergĂ© obĂ©issent Ă  la mĂȘme loi. » (Ibid., p. 19).
Par suite l’accĂšs Ă  la connaissance scientifique du monde qui nous entoure exige d’abord une Ă©limination de ces idĂ©es prĂ©conçues. La connaissance commence par une rupture : « AccĂ©der Ă  la science, c’est, spirituellement rajeunir, c’est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passĂ©. » (Ibid., p. 14). Cette exigence de rompre avec la pensĂ©e immĂ©diate et commune, que Bachelard appelle la « rupture Ă©pistĂ©mologique », est prĂ©sentĂ©e dans le cadre de la pratique scientifique, celle des chercheurs. Cependant dans un passage bref, mais suggestif, de l’ouvrage La formation de l’esprit scientifique, il Ă©voque un prolongement pĂ©dagogique de sa pensĂ©e avec cette remarque trĂšs corrosive Ă  l’égard de la pratique courante de l’enseignement : « J’ai souvent Ă©tĂ© frappĂ© du fait que les professeurs de sciences, plus encore que les autres si c’est possible, ne comprennent pas qu’on ne comprenne pas. » (Ibid., p. 19). Et il poursuit : « Ils n’ont pas rĂ©flĂ©chi au fait que l’adolescent arrive dans la classe de Physique avec des connaissances empiriques dĂ©jĂ  constituĂ©es : Il s’agit alors, non pas d’acquĂ©rir une culture expĂ©rimentale, mais bien de changer de culture expĂ©rimentale, de renverser les obstacles dĂ©jĂ  amoncelĂ©s par la vie quotidienne ».
Cette idĂ©e qu’avant de construire les connaissances dans l’esprit des Ă©lĂšves, il importe prĂ©alablement de dĂ©construire leurs prĂ©conceptions, a Ă©tĂ© non seulement adoptĂ©e par les didacticiens des sciences dans les annĂ©es 1980 et 1990, mais aussi progressivement Ă©tendue aux didactiques des autres disciplines scolaires. Mais elle est loin d’ĂȘtre encore rĂ©pandue auprĂšs des professeurs du secondaire. Beaucoup d’entre eux ne soupçonnent pas l’impact ni mĂȘme l’existence des idĂ©es prĂ©conçues de toute sorte qui habitent l’esprit des Ă©lĂšves Ă  propos des rĂ©alitĂ©s dont ils parlent dans leurs cours. Ils croient que l’exposĂ© du savoir, pourvu qu’il soit clair et bien organisĂ©, va s’imposer d’emblĂ©e et d’une maniĂšre pĂ©renne aux Ă©lĂšves. DĂšs lors, Ă  leurs yeux, si un Ă©lĂšve ne comprend pas, c’est qu’il n’a pas Ă©tĂ© suffisamment attentif au discours professoral. Or Bachelard nous prĂ©vient : « Toute vĂ©ritĂ© est une erreur rectifiĂ©e ». Car dĂšs lors qu’on prend en compte les prĂ©conceptions, l’erreur apparaĂźt comme une Ă©tape normale et premiĂšre dans le processus d’apprentissage. Cette idĂ©e est au dĂ©part d’une attitude nouvelle, prĂŽnĂ©e par les didactiques actuelles, vis-Ă -vis des erreurs, comme on le verra plus loin. Elle implique Ă©galement que le dĂ©passement de l’erreur passe par un processus concertĂ© de rupture avec les fausses connaissances antĂ©rieures.
Il arrive frĂ©quemment qu’un enseignant retire des Ă©changes qu’il a avec sa classe la certitude que les Ă©lĂšves ont bien compris tel dĂ©veloppement ou telle notion ; et pourtant, quelques jours plus tard, Ă  l’occasion d’une Ă©valuation, il a la surprise et la dĂ©ception de constater qu’il n’en est rien. C’est que mĂȘme si beaucoup d’élĂšves entrent passagĂšrement dans la logique de l’exposĂ© au moment oĂč celui-ci est prĂ©sentĂ©, Ă  la longue leurs prĂ©conceptions reprennent le dessus ; car ce sont elles qui sont inscrites profondĂ©ment dans la maniĂšre de penser du sujet, consubstantielles Ă  ce qu’il est et, pour cette raison, beaucoup plus stabilisĂ©es que celles qui ont Ă©tĂ© fugacement entendues lors d’un cours.
Au total, de la pensée bachelardienne, le constructivisme didactique a retenu les principes suivants :
–L’esprit d’un Ă©lĂšve, mĂȘme si celui-ci est trĂšs jeune, n’est jamais vide. Il a toujours sur l’objet dont on s’occupe, un certain nombre d’idĂ©es prĂ©conçues d’origines diverses : reprĂ©sentations vĂ©hiculĂ©es socialement, explications naĂŻves, croyances individuelles ou collectives, prĂ©supposĂ©s, idĂ©es tirĂ©es des savoirs pratiques, gĂ©nĂ©ralisations abusives, effets de rapprochements de mots, etc. Ces thĂšmes se sont popularisĂ©s en didactique sous le nom de « reprĂ©sentations spontanĂ©es » ou de « conceptions prĂ©alables » ou encore de « prĂ©conceptions » des Ă©lĂšves.
–DĂšs lors, l’erreur, en tant qu’expression des prĂ©conceptions, constitue une Ă©tape nĂ©cessaire dans le processus d’apprentissage.
–Pour qu’un Ă©lĂšve apprenne, il ne suffit pas qu’il reçoive l’exposĂ© d’un savoir nouveau. Il faut en fait « changer » de savoir, dĂ©truire ou du moins modifier le « savoir » antĂ©rieur, bref l’amener Ă  opĂ©rer la « rupture Ă©pistĂ©mologique ».
B. Des idées empruntées à Piaget
Les travaux de Jean Piaget, psychologue genevois, ont eu une influence directe et massive sur la conception constructiviste des apprentissages scolaires que nous allons prĂ©senter. Elle se perçoit d’emblĂ©e au fait que le mot « constructiviste » a Ă©tĂ© empruntĂ© Ă  Piaget qui l’avait choisi pour qualifier sa thĂ©orie. Toutefois, comme nous le verrons, le constructivisme didactique que nous allons prĂ©senter a fait subir des transformations notables au constructivisme piagĂ©tien et cela d’autant plus qu’il emprunte aussi, comme nous venons de le voir, Ă  Bachelard.
Piaget a bĂąti une Ɠuvre monumentale dont l’objet est le dĂ©veloppement intellectuel de l’enfant depuis la naissance jusqu’à ce qu’il atteigne des modes de pensĂ©e adultes. Elle repose sur des donnĂ©es empiriques prĂ©cises issues de l’observation d’enfants confrontĂ©s Ă  des situations ou des tĂąches construites par le chercheur. Les maniĂšres dont les enfants rĂ©pondent Ă  la situation ou s’acquittent de la tĂąche font apparaĂźtre des Ă©tapes successives dans leur dĂ©veloppement intellectuel, Ă©tapes qu’il appelle des « stades » qui se retrouvent, dans le mĂȘme ordre chez tous les enfants.
Par exemple (cf. Piaget, 1964, p. 47-48) on prĂ©sente Ă  de jeunes enfants six jetons bleus alignĂ©s et sĂ©parĂ©s par de petits intervalles. On leur demande de puiser dans un tas mis Ă  leur disposition autant de jetons rouges qu’il y a de bleus dans la rangĂ©e. Certains enfants (gĂ©nĂ©ralement vers quatre ou cinq ans) vont disposer une rangĂ©e de jetons rouges, parallĂšle Ă  celle des bleus et de mĂȘme longueur, mais sans se prĂ©occuper du nombre et sans faire correspondre chacun des rouges avec chacun des bleus. Et Piaget commente en ces termes : « Il y a lĂ  une forme primitive d’intuition, qui consiste Ă  Ă©valuer la quantitĂ© par le seul espace occupĂ©, c’est-Ă -dire par les qualitĂ©s perceptives globales de la collection » (Ibid., p. 47). Un peu plus tard (souvent vers cinq ou six ans), les enfants mettent un jeton rouge en face de chaque jeton bleu, rĂ©alisant ainsi une correspondance terme Ă  terme. Mais si, sous leur regard, on Ă©carte les jetons rouges qui sont Ă  l’extrĂ©mitĂ© de la rangĂ©e, de maniĂšre qu’ils ne soient plus en face de jetons bleus, les enfants ne reconnaissent plus l’égalitĂ© de deux collections et affirment qu’il y « plus de jetons rouges ». Il faut que les enfants soient encore un peu plus grands pour que l’égalitĂ© des collections soit Ă©tablie sur la base du dĂ©nombrement. On pourra consulter sur cet exemple et bien d’autres Piaget et Szeminska, 1991.
Cet exemple fait apparaĂźtre la façon dont Piaget dĂ©gage les stades successifs du dĂ©veloppement intellectuel. Pour lui, cette succession renvoie Ă  une logique, ce qui fait que l’ordre des stades est le mĂȘme chez tous les enfants, mĂȘme si tous n’y parviennent pas tout Ă  fait au mĂȘme Ăąge. Il importe de souligner ce dernier point, car rien n’est plus Ă©tranger Ă  l’intention de Piaget que de vouloir Ă©tablir une norme d’ñge par rĂ©fĂ©rence Ă  laquelle on pourrait dire que des enfants sont en retard ou en avance. Son intention est de retracer la genĂšse des structures mentales dont dispose l’adulte. C’est en ce sens qu’il qualifie son travail de psychologie « gĂ©nĂ©tique » et mĂȘme « d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ».
Mais quels sont les mĂ©canismes qui provoquent le passage d’un stade Ă  un autre ? Telle est la question principale pour Piaget. On conçoit facilement que ce soit Ă©galement une question essentielle pour les enseignants : que pouvons-nous tirer des travaux de Piaget qui nous permette de dĂ©terminer les conditions les plus favorables aux apprentissages scolaires ? ConsidĂ©rons l’exemple suivant :
On prĂ©sente Ă  un enfant deux boulettes de pĂąte Ă  modeler de mĂȘme taille et de mĂȘme poids. Sous ses yeux on dĂ©forme l’une d’elles pour lui donner la forme d’une galette. Avant sept ans, beaucoup d’enfants estiment soit que la galette ainsi obtenue contient moins de matiĂšre que la boule (« parce que c’est plus mince »), soit qu’elle en contient plus (« parce que c’est plus large »). Cette expĂ©rience fait apparaĂźtre la diffĂ©rence entre les enfants qui n’ont pas atteint le stade de « la conservation des quantitĂ©s continues » et ceux qui l’ont atteint. Piaget appelle les premiers des « conservants » et les seconds des « non-conservants » (cf. Piaget et Inhelder, 1941).
À partir de cette expĂ©rience ou d’autres du mĂȘme genre, les didacticiens ou les pĂ©dagogues ou encore les enseignants pou...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Les sciences de l'éduction aujourd'hui
  4. Titre
  5. Copyright
  6. Introduction
  7. CHAPITRE 1 – Les conceptions de l’apprentissage
  8. CHAPITRE 2 – Savoirs et disciplines scolaires
  9. CHAPITRE 3 – Les pratiques d’enseignement
  10. Pour conclure sur les pratiques d’enseignement
  11. Note sur la notion de compétence
  12. Conclusion
  13. Bibliographie
  14. Table des matiĂšres

Foire aux questions

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