Le parti ISLAM
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Le parti ISLAM

Filiations politiques, références et stratégies

  1. 158 pages
  2. French
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Le parti ISLAM

Filiations politiques, références et stratégies

À propos de ce livre

Le parti I.S.L.A.M., décrit par ses fondateurs comme étant à la fois une référence explicite à la religion musulmane et l'acronyme d'"Intégrité - Solidarité - Liberté - Authenticité - Moralité" est un parti politique belge fondé en 2012 à Bruxelles. La recherche ethnographique présente les filiations politiques du parti, son hybridité référentielle ainsi que ses stratégies d'action pratique. Par-delà les provocations médiatiques, de quoi ce parti est-il l'expression?

Informations

Éditeur
Academia
Année
2018
ISBN de l'eBook
9782806122308

Chapitre 1
Un anthropologue au sein du parti ISLAM

Les comptes-rendus de mission, les récits d’exploration – et de sortes différentes encore – sont autant de textes qui précéderont les efforts des premiers académiques et sur lesquels le savoir historique rend un verdict attendu ; l’entreprise ethnologique, au même titre que les autres, ne connaît pas d’origine claire sur laquelle tomberait l’unanimité4.
C’est bien entendu affaire de sémantique, si de l’ethnologie ou de l’anthropologie nous entendons « en tant que discipline scientifique », la création et l’attribution des premières chaires aux pères, si pas premiers, a minima fondateurs que sont E.B. Tylor (1895) et J.G. Frazer (1906) peuvent être évoquées. Mentionnons cette question mille fois posée : est-ce que la reconnaissance institutionnelle – puisque c’est de cela qu’il s’agit – peut être considérée comme gage d’autre chose que le début de son existence académique ? Cela semble peu pertinent, d’autant qu’à moins d’invalider tous les efforts précédant cette reconnaissance, une question demeure : sur quels critères évaluer alors un travail comme L’Histoire naturelle et morale des Indes orientales (1589) de Joseph de Acosta ? Deuxièmement, le cadre institutionnel lui aussi semble être avant tout soumis à la définition qu’on lui donne ; en effet, l’anthropologie était déjà divisée en différents champs et l’anthropologie sociale qu’établira J.G. Frazer n’est pas celle d’Armand de Quatrefages, qui occupera pourtant la chaire d’anthropologie du Muséum national d’histoire naturelle de Paris cinquante années auparavant, en 1855. Si de l’ethnologie ou de l’anthropologie nous entendons plutôt « en tant qu’effort scientifique », loin de s’accorder sur le séjour de L.H. Morgan chez les Iroquois (1850), la discussion se gonfle de paternités que tous les « enquêteurs » sont en droit de se partager, il nous suffit de penser à Hérodote ou plus proches de nous, à Montaigne et à Rabelais. Grossièrement résumée, l’entreprise ethnologique – comme toutes les autres – est plus ou moins jeune ou vieille selon des déclinaisons de critères qui fascinent les historiens de la pensée (et ensuite les historiographes), et il semble que les décennies qui nous éloignent des premiers textes labellisés « anthropologiques » seront paradoxalement toujours plus imminentes que celles qui nous séparent d’un verdict sur cette question.
Comme le lecteur attentif l’aura aisément repéré, qu’il s’agisse d’une « discipline » ou d’un « effort », l’audace a voulu que je les charge d’être « scientifiques ». J’assume à titre personnel – et à l’instar des auteurs qui ont participé à l’ouvrage Terrains d’écrivains (Bensa, 2012) – ne pas être certain que les sciences sociales rendent « beau » compte du réel qui leur soumis, qui plus est lorsque lecture est faite de ces écrivains majeurs qui ont foulé pieds et plumes sur les « terrains » des anthropologues. Toutefois, à défaut du « beau », la discipline s’en tire à « bon » compte, l’ethnographie en tant que méthode de récolte de données s’est diffusée au sein des sciences sociales (sociologie, sciences historiques, sciences de la communication, sciences politiques, etc.), parfois sous d’autres appellations. Si l’austérité de son produit, le texte publié, peut encore faire rougir, sa méthode, l’observation participante de longue durée – depuis Malinowski (1922), même si là aussi on peut identifier de plus anciennes origines – suscite plus de discussions d’experts que de soupçons. S’il apparaît comme évident que nos pères ont cherché à donner à la discipline un historique respectable, il est remarquable également que ce soient les doutes épistémologiques justifiés des anthropologues du XXe siècle qui entraînèrent les importants bouleversements envers lesquels nombre de mes contemporains et moi-même sommes encore redevables, parmi eux : descriptions factuelles, témoignages, interprétations et constructions théoriques ne se pensent plus en dehors de la présence d’un chercheur qui fait œuvre de réflexivité pour accéder – et faire accéder – à la position qui fut la sienne dans la configuration singulière de son « terrain ». La réflexivité du chercheur – même lorsqu’elle apparaît comme triviale – est peut-être la continuation de cet effort, à chaque fois renouvelé, de s’arracher à l’embarras émotionnel que déchaîna, depuis la tombe, le père de la méthode avec la parution de son journal (Malinowski, 1985).

1. LA MÉTHODE ETHNOGRAPHIQUE ET L’OBJET PARTISAN

Les partis politiques sont des objets d’intérêt relativement anciens et, si la littérature historique sur le sujet compte son lot d’interventions davantage idéologiques que scientifiques, Van Haute et Sauger (2017) s’accordent sur une réflexion remontant à Burke (1889). Est-ce que le parti politique existe a priori et c’est alors son identification qui est en jeu ? Il semble juste de considérer dans cette optique les critères d’identification, établis depuis une perspective organisationnelle et proposés par La Palombara & Weiner (1966), à savoir : durabilité, caractère complet de l’organisation, pouvoir et soutien populaire. Ou est-ce que l’enjeu définitionnel le précède, permettant sur des évaluations relatives la transformation d’une réunion d’individus en « parti » ? Ceci concernant par ailleurs le discours des acteurs des « partis » qui préfèrent se présenter tantôt comme des « mouvements » tantôt comme des partis – et réciproquement (Van Haute et Sauger, 2017) – mais aussi le discours scientifique dont l’objet dépendra largement des caractéristiques qu’on lui prêtera, évoquons pour exemple la définition instrumentale soumise par Weber (1971) où le parti est décrit comme animé d’une volonté d’atteindre certains buts objectifs autant qu’il désire la conquête d’avantages personnels, et si possible les deux simultanément. Les auteurs de l’ouvrage, de leur côté, se risquent à sélectionner une définition pour son caractère « synthétique » (Van Haute et Sauger, 2017, p. 49), du mien, je l’adopte pour des raisons didactiques, mais aussi pour les besoins de la monographie ; les partis politiques selon Seiler (1993) sont donc des :
« (...) organisations visant à mobiliser des individus dans une action collective menée contre d’autres, pareillement mobilisés, afin d’accéder, seuls ou en coalition, à l’exercice des fonctions de gouvernement. Cette action collective et cette prétention à conduire la marche des affaires publiques sont justifiées par une conception particulière de l’intérêt général » (Seiler, 1993, p. 24).
Ceci étant dit, dans les multiples temporalités qui (dé)construisent le rapport d’un chercheur à son objet, l’enjeu définitionnel arrive bien tard. Au préalable, c’est d’une méthodologie précise dont on exige qu’il témoigne. En effet, poser les définitions permettant l’organisation/le classement d’un monde empirique dans lequel il refuserait de se plonger relèverait sinon de la prétention, au moins d’une irréductible contradiction. Mais ce plongeon dans le réel se systématise – et parfois se rassure – au moyen de méthodologies éprouvées qui dépendent immédiatement de la légitimité construite, par ailleurs, d’un type de données sur un autre, et pour cela l’histoire de l’approche de l’objet partisan en est un fier exemple. Sawicki (2000) notait la « posture surplombante » des politistes se référant pour l’essentiel aux « données macroscopiques » et pour lesquels : « (...) le recours aux outils microscopiques reste marginal et peu légitime – et partant peu assumé – en science politique par rapport aux autres sciences sociales. » (Sawicki, 2000, p. 143). Il ne s’agit pas d’un procès, pour preuve l’auteur se refuse à l’analyse du « mépris relatif » ou du « dédain » des politistes pour les méthodes qualitatives. Selon lui, cette incompréhension tient plus à l’héritage juridique et béhavioriste de la discipline qui rendent « perspectives globalisantes et stato-centrées » et « données agrégées » (idem, p. 144) davantage agréables que les longues contextualisations des comportements politiques empiriquement observables.
Puisqu’il n’y a pas procès, il n’y a pas lieu de tenir plaidoyer ou réquisitoire, cependant remarquons que l’ethnographe ne s’intéressait guère ou alors très marginalement au fait politique des sociétés « complexes », « chaudes5 », bref quelles que furent leurs noms, les nôtres, avant qu’il ne soit question du fameux rapatriement de la discipline devant la disparition – qui s’avéra plutôt être une transformation – de son objet6. Aussi, si utiliser la méthode ethnographique afin d’approcher l’objet partisan est un effort récent des politistes, l’entreprise de se pencher sur ledit objet en anthropologie ne semble pas beaucoup plus ancienne. Attention, que l’on ne s’y trompe pas cependant, l’anthropologie politique – en tant que département de l’anthropologie sociale ou de l’ethnologie – est un champ où la question du gouvernement des hommes fut investiguée dès L. H. Morgan (Ancient Society, 1877), toutefois si définir, c’est suggérer les buts qui orientent une visée comme l’écrivait Balandier, alors l’anthropologie politique est :
« (...) une interprétation élargie du politique qui ne lie ce dernier ni aux seules sociétés dites historiques ni à l’existence d’un appareil étatique ; une élucidation des processus de formation et de transformation des systèmes politiques, à la faveur d’une recherche parallèle à celle de l’historien ; une étude comparative appréhendant les différentes expressions de la réalité politique, non plus dans les limites d’une histoire particulière – celle de l’Europe –, mais dans toute leur extension historique et géographique7. »
On parvient sans peine à déduire logiquement de la précédente citation ce que l’on observe historiquement, l’élargissement de l’interprétation de ce que l’on appelle « politique » aux techniques procédurales, aux gouvernements, aux institutions, aux symboles, etc., des peuples géographiquement éloignés, était à la fois un énième manifeste (in)volontaire contre l’ethnocentrisme autant qu’une relative auto-exclusion des anthropologues des sociétés « historiques » et étatisées. Pour résumer, la méthode ethnographique et les questionnements qu’elle suppose furent moins réservés qu’abandonnés aux ethnologues, tout comme l’objet du parti politique – tel que nous l’entendons – aux politistes et aux sociologues.
L’ethnographie en tant que méthode qualitative de récolte de données, grâce à l’effort lent et processuel d’un relatif décloisonnement disciplinaire – qui est sans aucun doute l’un des défis majeurs posés aux sciences sociales, partiellement réalisé dans l’informel – a connu après son importation depuis les terrains lointains où elle avait droit de cité, son installation tiède dans les us de la science politique. Tiède, car dans le contexte français, faire ethnographie « (...) renvoyait le plus souvent à un usage minimal, faire l’ethnographie d’un parti voulant simplement dire l’étudier de l’intérieur » (Aït-Aoudia et al., 2010a, p. 8), par extension la réflexivité du chercheur, mais aussi le dévoilement des conditions dans lesquelles il a pu récolter des données, s’ils représentent un pan (oserait-on dire un exigé ?) non négligeable de l’anthropologie contemporaine et de ses textes, éveillait suffisamment de réticences que pour être globalement boudé des politistes. En effet, dix années après Sawicki (2000), il s’avère que la discipline « (...) n’a par ailleurs intégré que tardivement le souci de dévoilement des coulisses de la recherche et celui du cheminement personnel du chercheur, très pratiqué par contraste chez les ethnologues depuis les années 1970. Dans les rares cas où cette réflexion est menée, elle l’est plutôt dans des articles de méthode, en marge de l’exposition des résultats de la recherche. » (Bachelot et al., 2010, p. 41).
Ajoutons pour conclure et à la suite de Myriam Aït-Aoudia et al. (2010a) qu’ethnographie et réflexivité, microscope et coulisses de la recherche, en somme les démarches qualitatives, ont été au cœur du renouvellement de la science politique de langue française, le contexte de langue anglaise témoignant quant à lui d’un intérêt réduit pour ces questions. Les auteurs nous invitent d’ailleurs à un rapide examen des sommaires de la respectable revue Party Politics afin d’y constater la « (...) faible proportion de travaux sur les partis politiques fondés sur des enquêtes de terrain à l’échelle internationale » (idem, p. 8). Bien entendu, rappellent-ils, cela n’est vrai que pour les travaux spécifiquement focalisés sur l’objet partisan, un élargissement de la focale vers l’activité politique considérée plus largement (sans participation aux élections, par exemple) ouvre vers de nombreuses recherches s’inscrivant dans une Political Ethnography, avec Auyero (2006) et Joseph, Mahler & Auyero (2007) pour ne citer que ces deux ouvrages, ou vers l’anthropologie politique plus largement (cf. définition de Balandier). Malgré tout, si l’ethnologue est aujourd’hui moins en peine qu’alors, la timidité réflexive de la littérature dans une main, l’accusation – qui n’en est pas une – de « subjectivisme » de sa méthode dans l’autre, il doit faire face à une « double absence » : « (...) of politics in ethnographic literature and of ethnography in studies of politics » (Joseph, Mahler & Auyero, p. 2).

2. FAIRE ETHNOGRAPHIE EN EAUX TROUBLES, LE PARTAGE DE LA DUPLICITÉ

Après avoir vendu implicitement, et peut-être un peu longuement, la pertinence d’ouvrir une description ethnographique par ce qui la détermine absolument, à savoir le caractère situé des données produites mais aussi du chercheur lui-même, il s’agit dès à présent pour moi d’en faire la démonstration. L’urgence de cette position se justifie épistémologiquement, certes, mais puisque je désire que nous passions maintenant du général au particulier, mon cas exige que j’évoque comment j’ai dû prendre les « devants d’inévitables soupçons » (Bizeul, 2008), car c’est eux qui imposèrent une partie du contexte de l’enquête comme de l’écriture de cet ouvrage. Quel est l’intérêt de plonger le lecteur dans l’antichambre des résultats produits ? N’est-ce pas l’affaire d’un carnet de terrain, d’un journal intime (qui se confondent bien souvent d’ailleurs) ? L’une des réponses à cette vaste question apparaît d’elle même lorsqu’un chercheur se trouve par exemple contraint de rassurer quant à sa « moralité » :
« Bien qu’il porte sur une organisation politique qui m’est étrangère et dont je réprouve les principes et les projets, ce livre n’est en rien un pamphlet et refuse tout manichéisme. » (Bizeul, 2003, p. 22)
Ceci étant dit, la réflexivité dont on accouche textuellement en déposant sur ses manières de terrain ou ses données un regard suspicieux n’est ni un phénomène spontané, ni un effort continu, mais plutôt l’exercice d’un regard critique sur soi, une « ethno-analyse » que l’on peut idéalement découper en moments réflexifs. « Le terrain sert aussi, surtout, à marquer une période, avec un avant et un après8 » et elles se donnent à penser comme des ancres temporelles, mais aussi positionnelles : le moment ante (le devant et l’avant entrée sur le terrain), le moment inter (simultanément pendant et parmi) et le moment post (le derrière et l’après).

2.1. Le m...

Table des matières

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Islams en changement
  4. Titre
  5. Copyright
  6. Introduction
  7. Chapitre 1 – Un anthropologue au sein du parti ISLAM
  8. Chapitre 2 – Généalogie et mémoire politiques
  9. Chapitre 3 – Branchements des références et opportunisme de l’action pratique
  10. Conclusion
  11. Bibliographie
  12. Table des matières

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