La démocratie surveillée par la morale
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La démocratie surveillée par la morale

Observations philosophiques

  1. 92 pages
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La démocratie surveillée par la morale

Observations philosophiques

À propos de ce livre

En démocratie, «moraliser la vie politique» tel que je l’entends ces derniers temps me pose question. On veut «moraliser la vie politique» au nom de la démocratie pour réconcilier les citoyens avec la politique, car l’on a constaté le désintérêt de la population pour la politique dû aux scandales à répétitions causés par ceux qui exercent les mandats publics.

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Informations

Éditeur
Academia
Année
2018
ISBN de l'eBook
9782806122209

DEUXIÈME PARTIE

LA MORALE EN POLITIQUE
DANS LA PENSÉE DES PHILOSOPHES :
NICOLAS MACHIAVEL (1469-1527),
JACQUES MARITAIN (1882-1973),
ÉRIC WEIL (1904-1977)
ET PAUL RICŒUR (1913-2005)

Depuis Platon et Aristote jusqu’à nos jours, le rapport entre la morale et la politique a toujours été l’objet d’attention de la pensée philosophique. Tout au long de l’histoire, plusieurs philosophes, chacun selon son contexte sociopolitique, se sont positionnés vis-à-vis du rapport entre la morale et la politique et donc par ricochet se sont positionnés dans le débat sur la moralisation de la vie politique. Là où les uns, comme Platon, Aristote, Jacques Maritain, Éric Weil, sont pour le placement de la morale au-dessus de la politique, c’est-à-dire la politique doit être menée sous le contrôle de la morale ou subordonner à elle ; d’autres par contre, comme Nicolas Machiavel, prônent que la politique ne soit pas guidée par la morale et par la religion, mais au contraire, la morale et la religion peuvent servir de moyens pour conserver le pouvoir politique. D’autres encore, comme Paul Ricœur et Max Weber, prônent une intersection, une complémentarité entre l’éthique et la politique. Comme on le voit, dans l’histoire dialectique de la pensée philosophique, la morale et la politique entretiennent des relations complexes. La distance qui sépare la morale et la politique est objet d’un complexe débat philosophique jamais clos comme on l’aperçoit dans la confrontation de la pensée des philosophes suivants : l’Italien Nicolas Machiavel (1469-1527) et les Français Jacques Maritain (1882-1973), Éric Weil (1904-1977), et Paul Ricœur (1913-2005). Les uns ont défendu le principe de la moralisation de la vie politique comme condition indispensable au bon fonctionnement de la société politique ; d’autres par contre ont prôné une vie politique débarrassée de toute référence métaphysique, religieuse et morale. Là où certains prônent une symbiose entre la morale et la poli-tique, voire même une subordination de la politique à la morale, d’autres par contre défendent une distance critique qu’il faut sans cesse maintenir entre la morale et la politique. Pour la visibilité dans la présentation, j’ai tout simplement choisi d’analyser la position de chacun des philosophes ci-dessus cités, à savoir, la position du philosophe italien Nicolas Machiavel, reconnu dans l’histoire de la philosophie comme le fondateur de la politique moderne, et face à lui, la position des trois philosophes français qui prônent la force de la morale dans la politique ou la nécessité de la surveillance éthique en démocratie, et ces philosophes sont : Jacques Maritain, Éric Weil, Paul Ricœur. Autrement dit, la morale en politique dans la pensée de trois philosophes français, Jacques Maritain, Éric Weil et Paul Ricœur se trouvent aux antipodes du philosophe italien Nicolas Machiavel.

2.1. Nicolas Machiavel (1469-1527) :

« “En politique, le choix est rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal”. “Il faut estimer comme un bien le moindre mal”. “Il y a deux manières de combattre : l’une avec les lois ; l’autre avec la force. La première est celle des hommes ; la seconde celle des bêtes. Mais comme très souvent la première ne suffit pas, il est besoin de recourir à la seconde” »19
On attribue régulièrement à Machiavel la tentation de penser la politique sans aucune interférence avec la morale et la religion. Pour celui qui est reconnu dans l’histoire comme le fondateur de la politique moderne, le philosophe italien Nicolas Machiavel (1469-1527), la politique a pour unique fin la réussite, voilà le réalisme politique de Machiavel. Dans son célèbre livre « Le Prince », Machiavel se demande quelle est l’essence du pouvoir du prince ? Comment acquiert-on ce pouvoir ? Comment on le conserve-t-on ? et pourquoi le perd-on ? Pour répondre à ces questions, Machiavel s’est mis à étudier les faits et a conclu à l’indépendance de la politique par rapport aux vertus morales et aux normes de la religion. L’important en politique est d’obtenir le pouvoir et de le conserver, et pour cela, tous les moyens sont bons, même la morale et la religion. L’art politique, selon Machiavel, est au-delà du bien et du mal, donc au-de-là de la morale. Le pouvoir est en lui-même une valeur qui se suffit. Machiavel rompt ainsi avec la tradition en substituant les valeurs de la pratique politique à celles de la morale ordinaire convenue. Soulignant l’importance de la politique par rapport à la morale, il indique qu’une faute politique est plus grave qu’un crime moral. Et le critère de la faute en politique est l’échec. En effet, pour Machiavel, rien n’est pire en politique que l’insécurité qui accompagne la faiblesse de l’État. Seul un pouvoir fort peut assurer la paix qui est la condition de tout éthique. Et pour établir et maintenir la paix, tous les moyens sont bons. La politique vise la réussite. Machiavel fait donc de la réussite un devoir pour le prince ou pour toute personne qui exerce une fonction politique. Du point de vue de la réussite au sens d’obtenir et conserver le pouvoir, Machiavel postule que la morale et la politique peuvent être liées, non du point de vue des fins, mais du point de vue des moyens. Et donc au sujet de la réussite comme visée en politique, même le conformisme moral peut être également payant, lorsqu’il est utilisé dans le but de conquérir le pouvoir et de le conserver. Dans ce cas, le conformisme moral sans être une fin en soi devient uniquement un moyen d’obtenir et conserver le pouvoir. Cependant, préconise Machiavel, pour réussir, le prince ou le politicien peut négliger certaines vertus morales même celles qui sont généralement acceptées. Il peut se passer des valeurs éthiques si celles-ci constituent une entrave sur le chemin de la réussite ou du succès en politique. Et de fait, le célèbre ouvrage de Machiavel, « Le Prince », est une leçon adressée à tout dirigeant désireux d’obtenir le pouvoir et de le conserver. Le souci du prince n’est pas de fonder un régime idéal, mais de s’arranger de telle sorte que le peuple ne se révolte pas et ne s’oppose pas à son pouvoir. Ainsi, Machiavel s’interroge ainsi sur les rapports que le prince doit avoir avec ses sujets et rompt le pont avec la tradition depuis Platon et Aristote. Il ne dit pas ce qui doit être, mais peint la réalité en refusant de se conférer à la religion ou à la morale.
La pensée de Machiavel se fonde sur l’aspect purement pratique. Le prince ne vise pas le bien, il pense à l’utilité de l’action. Il s’agit d’une politique de l’action, d’un réalisme politique. Pour conquérir et conserver le pouvoir, Machiavel insiste sur nécessité de la réalité de l’action, sur sa vigueur, sur son adaptation aux conditions sociopolitiques présentes. Le point de départ c’est donc la vérité effective des choses (la verità effettuale della casa) qui implique la nécessité et l’utilité de l’action, c’est-à-dire sur la pratique. L’action doit aller dans le sens de l’intérêt du Prince à gagner le pouvoir et à le conserver. Ce qui le conduit à la séparation absolue entre la politique et la morale. Ceci a été souvent mal compris et assimilé à une négation de toute éthique et de toute morale même en dehors de la politique. Or, ce n’est pas cela, Machiavel réfute uniquement toute conception morale du pouvoir comme une fin en soi, un objectif : le prince ne doit pas obéir à une morale fixe, il doit uniquement s’adapter aux circonstances, ce qu’il appelle la fortune (fortuna, en latin, signifie la chance, le destin). En dissociant la morale du pouvoir, Machiavel ne dit pourtant pas que le prince ou le politicien doive être immoral, mais qu’il peut s’affranchir de la morale si c’est nécessaire. C’est ce qu’aujourd’hui on appellerait le pragmatisme, ou le primat de la fin sur les moyens. Autrement dit, la personne qui exerce une responsabilité politique doit maîtriser les moyens de son action et faire fi de tout idéalisme qui le contraindrait à moraliser sa politique. La morale de Machiavel n’est donc pas un formalisme éthique comme ça l’est par exemple dans la pensée du philosophe allemand Emmanuel Kant (1724-1804), mais plutôt une invention permanente de celui qui la pratique. En ce sens, la morale machiavélienne est immanente, et non transcendante. Pour Machiavel, l’action politique ne peut être jugée que sur sa réalité et non sur ses potentialités ou les intentions qui la fondent. Machiavel définit le champ politique comme le lieu d’affrontement du destin (fortuna) et de la volonté (virtu). La personne qui exerce une responsabilité politique doit incarner cette volonté de dépassement de la nécessité, le dépassement des contraintes naturelles ou conjoncturelles. Parce qu’il est en permanence sous le regard des autres, tout homme ou toute femme politique de Machiavel doit dissimiler ses défauts et feindre des qualités qu’il ne détient pas. Ainsi, le trait dominant du « bon » politicien, c’est la virtu, c’est-à-dire le contrôle, la maîtrise : de soi (l’image), de l’avenir (le destin), de ses opposants (la vie politique). Cette politique de contrôle est, de nos jours, appelée Realpolitik. Avant tout, le chef de l’état ou toute personne exerçant une fonction politique est un personnage public, il est sans cesse « en vue ». C’est pour cette raison qu’il doit maîtriser son image : il doit donc paraître posséder des qualités qu’il ne détient pas forcément. Ses faiblesses et défauts seront cachés au public pour ne pas le déstabiliser. On voit à quel point ceci est moderne. Aujourd’hui, ce sont les conseillers en communication qui gèrent l’image des hommes politiques via des méthodes telles que l’analyse des sondages ou le media training, en tentant de les faire apparaître sous leur meilleur jour dans une société que l’on dit « démocratique » désormais guidée par les notions du bien et du mal. Devant cette coexistence dichotomique du bien et du mal, il urge d’expliquer le mal ou de le dénoncer afin d’éviter le mal suprême. C’est ici que le principe socratique, selon lequel de deux maux, il faut choisir le moindre, a prévalu. Entre le bien comme idéal qui n’existe nulle part, sinon seulement dans l’esprit, et le mal radical qui a une existence réelle et qui est toujours déhiscent, Machiavel demande au prince d’opter pour ce qui convient à la situation présente et qui n’est autre chose que le « moindre mal ». Le RealPolitik devient comment alors réaliser le « moindre mal » et éviter, autant faire se peut, la déflagration, le grand dommage ? Le RealPolitik appliqué ces jours-ci considère que du point de vue de la réussite au sens d’obtenir et conserver le pouvoir, morale et politique sont également liées, non du point de vue des fins, mais du point de vue des moyens. Pour réussir au sens dans l’exercice du pouvoir, les politiciens peuvent négliger certaines valeurs morales acceptées (cf. Machiavel), mais le conformisme moral peut être également payant. Ici la morale est considérée uniquement comme un moyen possible pour réussir en politique. À ce sujet, voici ce que déclare Machiavel pour qui la politique n’a pas pour fin la morale, mais la réussite : « À bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d’autres qui paraissent des vices et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être (…) Que le prince songe donc uniquement à conserver son état et sa vie. S’il y réussit, tous les moyens qu’il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde. Le vulgaire est toujours séduit par l’apparence et le vulgaire ne fait-il pas le monde ? »20
Pour Machiavel, la politique n’est ni la religion, ni l’éthique et encore moins la morale. La politique s’appuie tant sur la loi que sur la force. « Un prince ne doit avoir autre objet ni autre pensée, ni prendre aucune chose pour son art, hormis la guerre, les institutions et la science de la guerre ; car elle est le seul art qui convienne à qui commande. Et il a une telle vertu que non seulement il maintient ceux qui sont nés princes, mais souvent fait monter à ce rang les hommes de condition privée. »21 Dès lors, le Prince ou l’homme politique doit allier la ruse du renard et la force du lion. Il doit être rusé et fort pour se défendre des pièges qui lui sont tendus par ses opposants, comme pour se défendre contre d’autres forces qui s’opposent à lui. Ainsi, Machiavel rompt brutalement avec tous ses prédécesseurs dans l’histoire de la philosophie politique en affirmant la nécessité d’un prince amoral, doté d’une éthique qui n’est ni religieuse, ni moralisatrice, mais bel et bien une éthique politique. Machiavel préconise fortement la distinction de la politique comme domaine propre et distant de la morale. Pour ce faire, il balaie du champ politique toute considération morale et pense l’exercice du pouvoir comme une opération justifiable par elle-même. En cela, il innove radicalement : alors que la pensée classique concevait le pouvoir politique comme le choix du meilleur gouvernement des hommes – conçu dans la perspective d’un éthos reconnu par tous, Machiavel récuse cet éthos et se situe au-delà, dans un univers non pas immoral, mais bien amoral. Il sanctifie ainsi la politique comme une discipline propre, libérée du joug inefficace de la morale ou de la religion. Son but : la construction et l’extension de l’État. Une finalité louable, aussi : l’instauration d’un ordre politique stable et pacifique qui passe nécessairement par une technique amorale, c’est-à-dire, sans morale ou sans référence à une éthique religieuse ou autre. En effet, pour Machiavel, le prince sage est celui qui sait alterner l’usage aussi bien des vertus que des vices. Pour le prince, la sagesse consiste à chercher et à saisir tout ce qui est en lien avec la conservation et l’accroissement de son pouvoir. C’est pourquoi la sagesse est à comprendre comme habileté combinant ruse et savoir militaire, une aptitude à se faire obéir et craindre. La sagesse du prince consiste aussi à connaître la nature des inconvénients et à choisir le moindre mal : « l’ordre des choses humaines est tel que jamais on ne peut fuir un inconvénient sinon pour encourir un autre. Toutefois la sagesse du prince consiste à connaître la qualité des inconvénients et choisir le moindre pour bon »22. Dans cette perspective, la politique doit s’exercer en rapport avec les réalités concrètes de la vie.
Si en démocratie l’on reste dans cette vision machiavélienne du rapport entre la morale et la politique, le seul objectif politique qui doit habiter les hommes et les femmes politiques c’est d’aller chercher dans les urnes une légitimité que l’éthique ou la morale leur contest...

Table des matières

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Copyright
  4. Titre
  5. INTRODUCTION
  6. PREMIÈRE PARTIE
  7. DEUXIÈME PARTIE
  8. TROISIÈME PARTIE
  9. CONCLUSION
  10. BIBLIOGRAPHIE
  11. TABLE DES MATIÈRES

Foire aux questions

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