Grandir avec la maladie
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Grandir avec la maladie

Esquisses biographiques de portraits d'adolescents malades chroniques

  1. 166 pages
  2. French
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  4. Disponible sur iOS et Android
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Grandir avec la maladie

Esquisses biographiques de portraits d'adolescents malades chroniques

À propos de ce livre

Revendiquant une approche interdisciplinaire, les auteures de cette étude s'attachent à rendre compte de ce que vivent les adolescents malades chroniques. Les portraits dréssés permettront-ils d'appréhender une nouvelle lecture de leur vécu sur, de et avec la maladie? A l'équipe thérapeuthique de mieux les comprendre. La méthodologie des patients offrira-t-elle de nouveaux horizons en recherche biographique?

Approuvé par les 375,005 étudiants

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Informations

Éditeur
TéraÚdre
Année
2018
ISBN de l'eBook
9782336846774

PREMIÈRE PARTIE
PORTRAITS D’ADOLESCENTS
MALADES CHRONIQUES

CARLA

métamorphoses du corps et bifurcation de vie

Martine Janner Raimondi
Carla, ĂągĂ©e de 16 ans, est une belle jeune-fille aux yeux vert jade. Actuellement en rĂ©mission d’une leucĂ©mie, elle arrive souriante en compagnie de sa mĂšre. Les boucles chĂątain clair de ses cheveux courts encadrent l’ovale arrondi de son visage dĂ©licatement maquillĂ©. ApprĂȘtĂ©e avec soin et discrĂ©tion, elle prĂ©cise quelques-unes des Ă©tapes de son parcours avant l’annonce d’un diagnostic, dont elle ne mesure pas d’emblĂ©e la gravitĂ©.

Des malaises au diagnostic médical

Carla raconte comment ce n’est que progressivement qu’elle a pris connaissance de la maladie. Ses hĂ©sitations au dĂ©but de l’entretien semblent indiquer l’effort de rĂ©flexivitĂ© pour reprendre le fil les Ă©tapes de son parcours « Bon au dĂ©part de ma maladie, enfin je me rendais pas du tout compte, enfin j’étais
 je vivais ça normalement et
 au fur et Ă  mesure de ma maladie, j’ai compris enfin que j’étais vraiment malade quoi ». Si l’hospitalisation marque le dĂ©clenchement du diagnostic et les prises en charge thĂ©rapeutiques, les premiers signes se sont rĂ©vĂ©lĂ©s bien avant, Ă  travers l’éprouvĂ© d’un sentiment de grande fatigue : « ben en fait je
 j’étais pendant une semaine j’étais vachement, j’étais euh
 trĂšs fatiguĂ©e
 ». Plusieurs malaises se sont en effet succĂ©dĂ© au cours de l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente. « Le lundi au collĂšge, j’ai fait un malaise », bientĂŽt suivi par plusieurs autres, notamment lors d’un voyage scolaire en Espagne, puis Ă  son retour en France. Le mĂ©decin consultĂ© suite au premier malaise pour donner son avis sur l’opportunitĂ© d’un tel voyage, parle d’un malaise vagal qui rassure Carla « donc moi je ne me suis pas inquiĂ©tĂ©e ». Le poids symbolique de l’avis mĂ©dical l’emporte ici sur les impressions Ă©prouvĂ©es Ă  l’intĂ©rieur de son corps.
De retour en France, la vigilance attentive de sa mĂšre, qui trouve sa fille amaigrie, fait qu’elle s’inquiĂšte ; elle dĂ©cide alors de la conduire aux urgences. « LĂ -bas, ils m’ont dit euh, ben que c’était euh
 c’était normal, c’était l’adolescence et tout, et puis ils m’ont fait une prise de sang et puis ils ont vu que
 j’étais malade ».
La pĂ©riode adolescente, que Benghozi (1999) nomme « l’adolescence chrysalide » apprĂ©hendĂ©e comme « paradigme des anamorphoses », renvoie fondamentalement Ă  un « processus mutatif » (Ibid. p. 28), dans lequel la pubertĂ© physiologique est accompagnĂ©e d’un dĂ©veloppement psycho sexuĂ© au cours duquel se trouve rĂ©amĂ©nagĂ©e la relation au monde et Ă  soi-mĂȘme. Ce paradigme des anamorphoses explique sans doute pourquoi, dans un premier temps, le corps mĂ©dical ne s’inquiĂšte pas des Ă©tats de fatigue de la jeune fille. L’analyse sanguine rĂ©vĂšlera au contraire un problĂšme, qui enclenchera ensuite le protocole de prise en charge thĂ©rapeutique.
Eu Ă©gard au processus mutatif typique de l’adolescence nous pensons que la maladie chronique qui survient en pĂ©riode adolescente accentue davantage le processus en lui attribuant une gravitĂ© plus grande, au sens d’une radicalisation des questions inhĂ©rentes Ă  cette pĂ©riode dans les sociĂ©tĂ©s occidentales contemporaines. Ainsi, l’apparence physique et l’image de soi via le regard des autres, leur modalitĂ© de prĂ©sence, leurs attitudes, gestes et paroles touchent et rĂ©sonnent au plus profond de soi, lorsque l’on est malade. Goffman (1973) avait dĂ©jĂ  pointĂ© toute l’importance du travail de figuration pour Ă©viter le risque majeur de perdre la face. Comment Ă©viter la stigmatisation quand la maladie se voit, si ce n’est en Ă©vitant de rencontrer les autres, en particulier ses pairs qui ne connaissent pas la maladie de l’intĂ©rieur ?
La maladie du cancer vient modifier le cadre des interactions symboliques, accentuant ainsi le risque d’une fragilisation de soi du jeune malade. Une telle maladie semble jouer le rĂŽle d’accĂ©lĂ©rateur au niveau de la prise de conscience qui ne signifie pas nĂ©cessairement que la personne malade soit en capacitĂ© de supporter cette accĂ©lĂ©ration.
Par-delĂ  les prĂ©cisions apportĂ©es par Huerre & Renard (2003) pour lesquels l’adolescence s’apprĂ©hende comme l’histoire d’un artifice, propre Ă  empĂȘcher les enfants de devenir adultes, nous rejoignons l’approche de Lesourd (2007), considĂ©rant l’actualitĂ© de l’adolescence dans les sociĂ©tĂ©s occidentales contemporaines en tant que structuration d’un temps d’errance entre les signifiants perdus de l’enfance et ceux non encore advenus de la fonction adulte. Pour autant, dans le cadre de la maladie grave, l’errance des signifiants apparaĂźt soudain plus brĂšve, car d’emblĂ©e les questions du rapport aux autres et du rapport au monde se posent Ă  l’aune de la vie et de la mort.
En rĂ©alitĂ©, l’errance ne se retrouve pas que du cĂŽtĂ© de l’adolescence, elle se situe Ă©galement au niveau des hĂ©sitations, voire des difficultĂ©s rencontrĂ©es par les soignants lorsqu’ils sont en face d’un symptĂŽme dont ils ne saisissent pas d’emblĂ©e le sens. L’adolescence fournit dans ce cas le prĂ©texte d’une « rĂ©ponse » aux phĂ©nomĂšnes inexpliquĂ©s, comme le rapporte Carla, quand elle Ă©voque les propos tenus par les soignants de cet hĂŽpital gĂ©nĂ©ral : « Oui, c’était normal, c’était euh
 l’adolescence, que
 que j’étais un peu fatiguĂ©e
 ». Cette pĂ©riode renvoie ainsi Ă  la reprĂ©sentation d’un Ăąge aux contours « flous », rendant possible quasi toute situation, sans pour autant relever d’un diagnostic prĂ©cis. À l’instar du propos de Benoit (2006, p. 10) : « le message ambigu d’une Ă©volution, rĂ©volution » portĂ© par l’adolescence rend d’autant plus difficile l’interprĂ©tation des symptĂŽmes. Dans un tel cadre, comment discerner ce qui relĂšve de l’évolution normale d’un processus, d’une perturbation inquiĂ©tante parvenue Ă  son acmĂ© ? Loin de s’inquiĂ©ter outre mesure, le corps mĂ©dical a prĂ©fĂ©rĂ©, ici, banaliser la fatigue et les malaises, en Ă©cho aux transformations physiologiques et psychiques liĂ©es Ă  cette pĂ©riode adolescente, sans pour autant omettre d’entamer une procĂ©dure de contrĂŽle sous forme d’examens sanguins. De fait, ce sont bien les rĂ©sultats de la prise de sang qui dĂ©clencheront le verdict, partant, le protocole de soin.
Cela dit, nous pourrions nous demander s’il ne s’agit pas plutĂŽt d’interroger la place accordĂ©e aux propos des patients eux-mĂȘmes, notamment dans un service oĂč la logique de fonctionnement rĂ©pond davantage aux questions d’urgence radicale, plutĂŽt que d’incriminer la pĂ©riode adolescente. Quoi qu’il en soit, la place reconnue aux propos des patients par les soignants laisse assez dubitatif. À l’instar des professeurs de mĂ©decine et chefs de service hospitalier, Anne RĂ©ha-LĂ©vy & Laurence Verneuil (2016), nous comprenons que la rĂ©forme de 2004 sur la rĂ©munĂ©ration des hĂŽpitaux par la tarification Ă  l’activitĂ© puis la loi de gouvernance hospitaliĂšre HĂŽpital Patient SantĂ© Territoires de 2008 ont contribuĂ© Ă  transmuer l’hĂŽpital en entreprise. « En fait, ni les uns [patients], ni les autres [soignants] ne sont des partenaires reconnus dans les dĂ©cisions qui sont prises, dans les rĂ©formes engagĂ©es [
] la vision entreprenariale de l’hĂŽpital, les soins et les patients sont des marchandises, les mĂ©decins ont subi et n’ont pu empĂȘcher ces dĂ©rives. Ce qui existe dans les hĂŽpitaux n’est pas de la mĂ©decine, c’est la distribution plus ou moins rĂ©ussie de traitements qu’on compte pour ce qu’ils rapportent
 » (Ibid. p. 14). DĂšs lors, les conditions de travail des soignants deviennent quasi insoutenables, accentuant encore davantage la faible prise en compte des propos des patients. En effet, comme le rappellent ces auteures, qui rĂ©clament davantage d’écouter les malades, dĂšs 1999 une Ă©tude avait montrĂ© que, lors des consultations, les mĂ©decins orientaient les dires des patients aprĂšs 23 secondes de prise de parole en moyenne (Marvel et alii, 1999), alors mĂȘme que lorsque ces derniers parlaient sans ĂȘtre interrompus, la durĂ©e maximale n’était que de 2 minutes en moyenne (Langewitz et alii, 2002).
L’analyse des rĂ©sultats sanguins a dĂ©clenchĂ© le protocole de soins, entraĂźnant ainsi le transfert d’un centre hospitalier gĂ©nĂ©ral Ă  un centre rĂ©gional universitaire, dotĂ© d’un centre spĂ©cialisĂ© dans la lutte contre le cancer, situĂ© Ă  plus d’une heure de route du lieu d’habitation de Carla : « donc je suis restĂ©e cinq semaines Ă  X, dans une chambre stĂ©rile, parce que j’étais en aplasie et sans sel aussi » ; « parce que
 j’étais
 enfin je devais avoir des traitements enfin sans sel, donc en corticoĂŻde et euh
 avec des traitements lourds
 ». Pourtant, Carla nous apprend que ce n’est ni le transfert d’un hĂŽpital Ă  un autre, ni l’isolement en chambre stĂ©rile, ni les traitements lourds, qui lui ont fait prendre conscience de la gravitĂ© de son Ă©tat de santĂ©. En rĂ©alitĂ©, ce fut la rĂ©action Ă©motionnelle de son frĂšre lors de leur rencontre au CHU. « Ben en fait, bizarrement
 j’ai
 mais je me rendais pas compte. Mon frĂšre quand il est venu le deuxiĂšme jour
 il s’est mis Ă  pleurer et moi je lui ai dit ’t’inquiĂšte pas, ça va aller’, sans
 enfin, sans m’en rendre compte quoi
 je me rendais pas compte que j’étais malade en fait ». Dans ce rĂ©cit, nous allons nous appesantir sur le sentiment de surprise, considĂ©rĂ© par Husserl (V° Recherche Logique) comme un vĂ©cu intentionnel qui s’inscrit dans la vie affective globale du sujet fortement ancrĂ©e dans sa chair, parallĂšlement aux vĂ©cus perceptifs ou plus largement thĂ©oriques tels que les souvenirs, images, jugements, croyances (Depraz, 2016, § 8).
C’est effectivement la surprise de voir son frĂšre en pleurs qui a dĂ©clenchĂ© la prise de conscience de la maladie chez la jeune fille. Loin de la perturber, cette situation a contribuĂ© a mobilisĂ© chez elle, au contraire, une attitude bienveillante Ă  l’égard de son frĂšre afin de le rassurer et le protĂ©ger, plutĂŽt qu’à se mettre Ă  pleurer elle aussi ou s’effondrer sur elle-mĂȘme. L’effet de surprise s’apprĂ©hende ici en tant que sentiment d’« ĂȘtre frappĂ© », auquel pourrait correspondre ce que Depraz (2016) a pointĂ© chez Husserl comme un « sentiment au sens de sentiment en tant qu’acte vĂ©cu intentionnel, qui en tant qu’acte intentionnel, a en propre un objet de rĂ©fĂ©rence. Un tel sentiment renvoie Ă  un Ă©tat quasi physique de manque, ou un blocage plus ou moins vif, qui va de pair avec le « sentiment d’ĂȘtre-frappĂ© » et de l’attente trompĂ©e (Depraz, 2016, § 37). Le fait que son frĂšre pleure constitue un fait objectif de rupture, auquel semble rĂ©pondre un vĂ©cu subjectif de manque. Ce sentiment de surprise, compris comme « ĂȘtre frappĂ© », prend soudain une importance paradoxale dans la prise de conscience par Carla de son Ă©tat de santĂ©, alors qu’elle-mĂȘme ne se sentait pas gravement malade. L’attente trompĂ©e pourrait se situer au niveau de l’écart entre la joie de la rencontre d’un membre proche de sa famille dans un lieu de soin particuliĂšrement sous surveillance et la tristesse qui s’exprime alors.
En rĂ©alitĂ©, pour Carla, l’inquiĂ©tude Ă©prouvĂ©e, qui taraude de façon lancinante lors d’une atteinte de maladie grave, ne sera Ă©voquĂ©e qu’au milieu du traitement, lorsque persisteront les « soucis dans la bouche » et la prise de poids « je prenais du poids
 parce qu’au dĂ©part, mon traitement il se passait bien
 parce que je devais passer une semaine Ă  X pour euh
 une chimio
 ». L’apparition des effets secondaires, qui se sont alors rĂ©vĂ©lĂ©s, Ă©voquent deux hypothĂšses, soit l’éventualitĂ© de leur apparition n’a pas Ă©tĂ© annoncĂ©e ; soit, leur Ă©vocation antĂ©rieure n’a pas Ă©tĂ© entendue par Carla. Sans doute, se retrouver dans cette situation rend-il peu disponible pour apprĂ©hender d’autres rĂ©alitĂ©s futures encore plus prĂ©judiciables que l’actualitĂ© mĂȘme d’une telle maladie, tant le phĂ©nomĂšne de sidĂ©ration est mentionnĂ© de façon rĂ©currente lorsque le malade comprend qu’il est atteint d’un cancer. DĂšs lors, nous comprenons combien il peut ĂȘtre dĂ©licat de dĂ©cider Ă  quel moment il convient ou non d’annoncer l’évolution des symptĂŽmes d’autant plus sensibles en pĂ©riode adolescente, tant l’image de soi et l’image de son corps en transformation constituent des points nĂ©vralgiques. Voir son corps se mĂ©tamorphoser sans que le sujet ait le sentiment qu’il puisse y faire grand-chose, s’accentue d’autant lorsque les traitements mĂ©dicamenteux viennent interfĂ©rer en positif comme en nĂ©gatif avec l’évolution physique et psychique liĂ©e Ă  cet Ăąge.
Pour autant, la vie ne s’arrĂȘte pas Ă  l’hĂŽpital, et Ă  l’issue de sa chimiothĂ©rapie, Carla passe et dĂ©croche avec succĂšs son brevet des collĂšges. Elle Ă©voquera cette rĂ©ussite sans s’y attarder, comme si cela n’avait pas grande importance.
AprĂšs ce premier traitement de cinq semaines, qui ne devait durer qu’une, Carla retourne chez elle, pour ĂȘtre suivie dans son centre hospitalier d’origine. Les pĂ©riodes de traitement se sont succĂ©dĂ© non sans alĂ©as : « aprĂšs toutes mes cures se sont enchaĂźnĂ©es, sauf qu’il y a eu des cures j’ai eu un plus de soucis que d’autres
 j’ai eu des aplasies, j’ai eu des problĂšmes dans la bouche
 » Le traitement durera un an, alors qu’« il devait durer neuf mois ». Carla Ă©voque cette pĂ©riode sur le ton des expĂ©riences acquises par rĂ©pĂ©titions, comme si elle avait complĂštement intĂ©grĂ© non seulement les possibles symptĂŽmes rĂ©currents des effets des traitements, mais Ă©galement les fluctuations des durĂ©es de soin. Aucune expression de surprise n’émerge Ă  ce moment du rĂ©cit de son parcours de soin.
Depuis, Carla est en rĂ©mission, mais l’épreuve vĂ©cue de la maladie a radicalement changĂ© sa vision de la vie, sa relation aux autres et au monde. Plusieurs mĂ©tamorphoses ont ainsi ponctuĂ© son parcours ; elles font Ă  prĂ©sent partie intĂ©grante de son histoire.
Pourrions-nous dire que Carla a subi un traumatisme via la leucĂ©mie ? Ferenczy (1927/2006) a explorĂ© le phĂ©nomĂšne du traumatisme « le “choc” est Ă©quivalent Ă  l’anĂ©antissement du sentiment de soi, de la capacitĂ© de rĂ©sister, d’agir et de penser en vue de dĂ©fendre le soi propre. Il se peut aussi que les organes qui assurent la prĂ©servation de soi abandonnent ou du moins rĂ©duisent leurs fonctions Ă  l’extrĂȘme. (Le mot ErschĂŒtterung [commotion psychique] vient de SchĂŒtt [dĂ©bris] ; il englobe l’écroulement, la perte de sa forme propre et l’acceptation facile et sans rĂ©sistance d’une forme octroyĂ©e, “à la maniĂšre d’un sac de farine” » (2006, p. 33). Il est possible que dans la sidĂ©ration du choc traumatique, « l’anĂ©antissement du sentiment de soi » et « l’acceptation facile d’une forme octroyĂ©e » se retrouvent chez Carla au moment de l’annonce de la maladie et du dĂ©but des soins intensifs. Quand elle dit : « 
 je me rendais pas compte que j’étais malade en fait », cela ne renvoie-t-il pas Ă  cette acceptation sans rĂ©sistance de son Ă©tat de malade ?
Pour autant, Ferenczy annonce d’autres caractĂ©ristiques du traumatisme qu’il nous faut encore interroger : « [
] 1° le cours de la paralysie sensorielle sera et restera durablement interrompue ; 2° durant celle-ci on acceptera sans rĂ©sistance toute impression mĂ©canique et psychique ; 3° aucune trace mnĂ©sique ne subsistera de ces impressions mĂȘme dans l’inconscient, de sorte que les origines de la commotion sont inaccessibles par la mĂ©moire. Si toutefois on veut les atteindre (ce qui semble Ă  peu prĂšs impossible), alors il faut rĂ©pĂ©ter le traumatisme lui-mĂȘme, et dans des conditions plus favorables, l’amener, pour la premiĂšre fois, Ă  la perception et Ă  la dĂ©charge motrice » (2006, p. 40). Chez Carla, les trois indicateurs de Ferenczy sont Ă  nuancer : la paralysie sensorielle et l’absence de traces mnĂ©siques ne sont que partielles : elle se souvient de ses Ă©tats de fatigue rĂ©pĂ©tĂ©s, elle se souvient d’une absence initiale de prise de conscience de la gravitĂ© de la maladie. Elle peut en outre situer le moment de sa prise de conscience. Mais celle-ci est-elle effective au moment des pleurs de son frĂšre venu la voir Ă  l’hĂŽpital ou bien est-elle liĂ©e Ă  l’entretien existentiel de recherche lui-mĂȘme ? Ici surgit un impensĂ© qui aurait pu faire l’objet d’un entretien d’explicitation pour inviter Carla Ă  s’efforcer de rĂ©activer les souvenirs des Ă©prouvĂ©s de ce moment.

Savoirs sur la maladie et sur soi

Elle sait qu’il existe plusieurs types de leucĂ©mies : « il existe plusieurs leucĂ©mies, donc la B1, la B2. Donc la B1 c’est euh [
] sans greffe de moelle osseuse, la B2 c’est avec greffe de moelle osseuse ». Elle prĂ©cise qu’elle a eu une maladie du sang, sans greffe osseuse, et dit ne pas trop pouvoir expliquer davantage. Elle ajoute qu’il s’agit de « mauvaises globules installĂ©es » dans son « sang », que le traitement permet d’éliminer. Carla a Ă©tĂ© prĂ©venue de la perte des cheveux. Mais comme elle l’explique « cette maladie-lĂ , on perd ses cheveux dĂ©jĂ , moi donc j’ai eu de la chance je les ai perdus plus tard. Normalement, on perd aussi ses sourcils et puis ses cils, moi je [ne] les ai pas perdus ». Pour Carla, ce ne sont pas les vomissements, mais les malaises qui ont Ă©tĂ© gĂȘnants « je me sens partir quoi et puis je tombe », ainsi que la fatigue qu’elle Ă©prouve. Un lien de corrĂ©lation est Ă©tabli entre l’éprouvement d’une lassitude et d’une fatigue, qui la laisse sans force corrĂ©lativement aux taux d’hĂ©moglobine et de leucocytes : « quand par exemple mes plaquettes Ă©taient basses ou quand mes globules rouges Ă©taient bas parce que j’étais trĂšs fatiguĂ©e
 quand je me levais ça tournait un petit peu
 enfin je me rendais compte quoi
 j’en ai pas fait beaucoup mais des fois on fait des aplasies, c’est quand les globules blanches elles sont trop basses pour que je reste dehors en fait, donc je suis en chambre stĂ©rile
 Ă  ma derniĂšre cure, c’était euh en avril-mai, j’ai fait troi...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Collection « (Auto) biographie ∞ Éducation »
  4. Titre
  5. Copyright
  6. Conseil scientifique international
  7. Remerciements
  8. Sommaire
  9. Introduction
  10. PREMIÈRE PARTIE – PORTRAITS D’ADOLESCENTS MALADES CHRONIQUES
  11. DEUXIÈME PARTIE – ANCRAGES ÉPISTÉMOLOGIQUES ET CONSTRUCTIONS MÉTHODOLOGIQUES
  12. Conclusion générale
  13. Bibliographie générale
  14. Ouvrages parus dans la mĂȘme collection

Foire aux questions

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