Le lion de la Kabylie
C’est en pleine guerre d’Algérie que Lounès Matoub voit le jour le 24 janvier 1956 dans un village de Kabylie, Tawrirt Moussa des At Douala. C’est une période difficile pour tout le monde. Dans les villages kabyles de cette époque de sang et de misères, survivre est déjà un miracle. Dans la journée, l’armée française impose sa loi ; la nuit venue, les maquisards du FLN-ALN prennent souvent possession des lieux. Dans son ensemble, la population est pour le combat libérateur des maquisards même si les méthodes de ces derniers sont également dures et impardonnables. Les enfants deviennent alors, dans de telles conditions, rapidement des adultes, la guerre détruit même les rêves des plus petits. Cette période marquera à jamais Matoub Lounès qui reviendra, plusieurs fois, sur cette époque d’affrontements et d’espoirs, dans plusieurs de ses chansons. Tel un chercheur en Histoire, Matoub Lounès tentera, dans plusieurs de ses chansons, de faire la lumière sur des événements de cette période, sur des hommes devenus légendaires qui ont commis de terribles erreurs.
Mais la nuit coloniale terminée, l’Algérie nouvelle de l’indépendance ne trouve pas facilement son chemin. La liberté, la justice sociale, la démocratie ne sont pas au rendez-vous.
Au mois d’août 1962, l’armée des frontières sous la houlette du clan d’Oujda prend, de force, le pouvoir après tué près de 1500 vrais maquisards de l’intérieur ; ainsi le GPRA (le Gouvernement provisoire de la République algérienne) est mis à la touche. Le règne de l’arbitraire et de la force commence. Un règne qui continue encore aujourd’hui puisque jusqu’à l’an 2018, il n’y a jamais en d’alternance politique en Algérie. Une année après la fameuse indépendance, la Kabylie s’embrase de nouveau : le FFS (Front des forces socialistes) est créé par, entre autres, Abdelhafid Yaha, Mohand Oulhadj et Hocine Ait-Ahmed, pour s’opposer la confiscation de la révolution. La lutte armée entre les insurgés kabyles et l’armée du colonel Boukharouba Mohamed (qui a pris le pseudonyme de Houari Boumediène) et de son président Ahmed Ben Belle est féroce. Cette guerre fratricide laissera des traces indélébiles dans la mémoire kabyle. Morts, injustices, viols, racismes peupleront ces mois de la révolte. Ces traces malheureuses hanteront à jamais l’adolescent Lounès Matoub qui se pose des tas de questions mais qui ne trouve de réponses chez personne. Dans une extraordinaire chanson intitulée, Akut ay arrac negh (Réveille-toi notre jeunesse), Lounès Matoub rappelle, à travers une belle mélodie et des mots bien ficelés, que des hommes et des femmes ont bravé, les mains vides, les armes à feu, au moment où les soldats envoyés par le régime d’Alger incendiaient les oliviers. Les lions que les rivières ont mangés, c’est ainsi qu’il catalogue ceux qui ont donné leur vie pour la dignité, pour la liberté, pour la démocratie. Toujours dans cette chanson, Lounès Matoub appelle la jeunesse kabyle à s’unir autour de l’essentiel. Ce thème de l’union sacrée sera récurrent dans l’œuvre de Lounès Matoub. Dans cette chanson-programme, réveille-toi notre jeunesse, Matoub Lounès crie sa détresse, pour ensuite appeler à un changement de mentalités.
« En cette année 1963
tous les villages ont été secoués
le souvenir est encore vivace
qui donc apporta le malheur
et le distribua comme cadeau ?
des hommes de valeur en sont morts
nos oliviers ont été brûlés
nos collines ont tremblé
nous avons fait face aux balles
poitrine nue, mains vides
même s’ils sont morts
ce mot qui nous fait mal
que nous gardons dans nos cœurs
aujourd’hui je vais le leur dire
La vérité qui nous blesse est pure
le temps ne peut nous faire oublier cette affaire
ils se sont révoltés pour trois lettres
les lions que les rivières ont mangé
aujourd’hui, nous sommes leurs enfants
sous l’eau, ils ne cessent de battre le tambour
Comme des fèves sur une planche
séparés, nos chemins se dispersent
sur nos figuiers, les plaies sont encore là
les corbeaux rodent dans le coin
l’ennemi ne veut pas nous épargner
nous nous contentons des restes
L’un est mort, l’autre est content
Mohand lève les mains
il se présente devant ses frères
pour qu’ils suivent sa démarche
nous espérions son secours
il ne se gêna pas pour retourner ses armes contre
nous
Personne ne peut cacher la vérité
le chemin vers elle est toujours libre
ses balles nous percèrent le dos
l’injustice c’est sa force de frappe
il mit ses bottes et ses chaussettes
il fit de ses frères ses ennemis
Réveille-toi notre jeunesse
rassemblez vos bras
pour que notre maison soit habitable
il faut de solides fondations
nous nous mangeons entre-nous
comme si nous n’étions pas des frères »
Mohand qui lève les bras est le colonel Mohand Oulhadj ; il s’était engagé dans l’ALN dès 1955, il avait succédé au colonel Amirouche, après sa mort en 1959, à la tête de la wilaya III. Après des combats contre ceux qui avaient détourné la révolution sous la bannière du FFS, il s’était rallié à Ben Bella et Boumediène à la suite du conflit frontalier entre l’Algérie et le Maroc.
La guerre de 1963 fera des milliers de blessés et plus de 400 veuves ; ces maquisards de la première heure pour la libération de l’Algérie, tués par leurs frères, seront ignorés par les dirigeants algériens, lesquels, dans bien des cas, n’ont pas toujours été, ironie du sort, des animateurs importants de ce combat libérateur. Le FFS, ces trois lettres que chante Matoub Lounès dans Réveille-toi notre jeunesse, subira les foudres du régime de Ben Bella et de Boumediène durant des années. Revenu sur la scène politique, après l’ouverture politique générée par les tragiques événements d’octobre 1988, le FFS ne fera pas de la réhabilitation des martyrs de 1963 une priorité.
À l’école, le jeune Matoub Lounès tente d’apprendre l’essentiel mais il ne s’y sent pas bien : sa langue maternelle n’est enseignée nulle part dans les cursus scolaires de son pays. C’est l’effroyable blessure dont il ne guérira jamais. Matoub Lounès se réfugie alors dans les chants de sa maman, dans les contes qu’elle sait raconter avec poésie, dans les compositions de chanteurs reconnus tel Slimane Azem, un homme...