
- 226 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Ă propos de ce livre
Constitué à partir de recherches francophones dans différentes disciplines des sciences humaines et sociales, cet ouvrage questionne l'évolution et la diversité des formes du vieillir. Il propose d'examiner la maniÚre dont la période actuelle, les lieux et les espaces, les milieux sociaux et les conditions de vie, le genre et les normes morales configurent des vieillesses différenciées et des mondes en recomposition permanente.
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Informations
Sujet
Social SciencesSujet
SociologyI
Le vieillissement au prisme
des effets de milieu et de contexte

Vieillir ailleurs et autrement :
styles de vie et « effets de milieux »
dans les espaces ruraux
Catherine Gucher
Introduction
Les espaces ruraux se trouvent aujourdâhui trĂšs fortement â mais inĂ©galement â concernĂ©s par les phĂ©nomĂšnes de gĂ©rontocroissance et de vieillissement (Dumont, 2005). En France, la population de lâespace rural est globalement plus ĂągĂ©e quâailleurs : la part des plus de 55 ans dans ces territoires atteint 30,6 % Ă 33,1 % selon les zones, contre 25,4 % Ă lâĂ©chelle nationale (Sabau, Blasquiet-Revol, Lenain, 2010). Cependant, les effets de repeuplement, qualifiĂ©s par certains auteurs de « renaissance du rural » attĂ©nuent ces processus, notamment pour ce qui concerne les communes situĂ©es dans lâaire dâinfluence des zones urbaines (Pietri-Biessy, Hilal, Schmitt, 2001). Ce regain dĂ©mographique sâappuie sur les politiques dâamĂ©nagement des territoires qui tendent à « dĂ©senclaver » les espaces ruraux et Ă soutenir de nouvelles initiatives Ă©conomiques dont un volet concerne le dĂ©veloppement de services aux populations. Ainsi, attractivitĂ© et pĂ©riurbanisation caractĂ©risent aujourdâhui lâespace rural dans son ensemble. Est-il possible alors dâencore penser ces territoires ruraux comme un ailleurs, câest-Ă -dire un lieu essentiellement caractĂ©risĂ© par son « Ă©cart » gĂ©ographique, social et culturel ?
Au-delĂ des images stables et parfois archaĂŻques qui la caractĂ©risent encore parfois, la ruralitĂ© sâest progressivement Ă©loignĂ©e de la culture paysanne et recouvre aujourdâhui des rĂ©alitĂ©s trĂšs diverses. La loi relative au dĂ©veloppement des territoires ruraux (LDTR) du 23 fĂ©vrier 2005 fait mention de situations trĂšs contrastĂ©es en France. Trois types de campagnes sont ainsi identifiĂ©s : « les campagnes fragiles » (comprenant « le rural agricole vieilli et peu dense » et le « rural ouvrier ») ; les « campagnes des villes » (comprenant le « rural en voie de pĂ©riurbanisation » et le « pĂ©riurbain de proximitĂ© ») et les « nouvelles campagnes » (comprenant le « rural Ă Ă©conomie touristique », « le rural Ă attractivitĂ© touristique rĂ©sidentielle et entrepreneuriale », « le rural en transition »).1
Du fait de ces Ă©volutions et des nouvelles dynamiques de peuplement, des groupes de populations diffĂ©rentes coexistent dĂ©sormais dans les espaces ruraux. Ils sont dâĂąges, de gĂ©nĂ©rations, de cultures et dâorigines sociales et gĂ©ographiques diffĂ©rents. Pour ce qui concerne les retraitĂ©s, trois groupes ont pu ĂȘtre identifiĂ©s : « natifs », « revenus au pays », et « installĂ©s sur le tard » qui partagent ces espaces ruraux en mutation.
Les campagnes françaises traversĂ©es par des mutations profondes supportent-elles encore des maniĂšres originales de vivre et de vieillir au regard des modĂšles et des pratiques dominants, inscrits dans lâurbanitĂ© ? Câest Ă ces deux questions interrogeant lâailleurs et lâautrement que nous nous proposons dâapporter une rĂ©ponse en nous fondant sur des matĂ©riaux empiriques issus de trois recherches dĂ©veloppĂ©es entre 2007 et 2011 : sur un canton de Savoie (73)2, un canton dâArdĂšche (07) et une communautĂ© de communes de Creuse (23)3.
Présentation des territoires
| Résumé statistique | Canton Montpezat-sous-Bauzon (0712) | Canton La Rochette (7322) | EPCI de la CC Marche Avenir (242 313 609) |
| Population en 2009 | 1 844 | 7 900 | 1 680 |
| DensitĂ© de la population (nombre dâhabitants au kmÂČ) en 2009 | 9,3 | 75,1 | 17,6 |
| Superficie (en kmÂČ) | 198,9 | 105,2 | 95,2 |
| Variation de la population : taux annuel moyen entre 1999 et 2009, en % | 0,4 | 1,9 | -0,1 |
| âą dont variation due au solde naturel : taux annuel moyen entre 1999 et 2009, en % | -0,9 | 0,2 | -1,1 |
| ⹠dont variation due au solde apparent des entrées et sorties : taux annuel moyen entre 1999 et 2009, en % | 1,3 | 1,7 | 1,0 |
| Nombre de ménages en 2009 | 852 | 3 221 | 794 |
| Naissances domiciliées en 2011 | 19 | 90 | 12 |
| DécÚs domiciliés en 2011 | 28 | 66 | 3 |
Sources : Insee, état civil et estimations de population au 31 janvier 2013. Insee, RP 2009 et RP 1999 exploitations principales.
Le corpus ainsi rĂ©uni se compose de notes et journal dâobservation, et de 36 entretiens menĂ©s auprĂšs de personnes dont lâĂąge sâĂ©chelonne entre 68 et 93 ans. La constitution du panel a Ă©tĂ© faite Ă partir des indications dâemployĂ©s municipaux (secrĂ©taires de mairie principalement), dâĂ©lus, de responsables associatifs et Ă partir de repĂ©rages dans les espaces publics.
Un ailleurs comme milieu de vie ?
Les espaces ruraux dans lesquels se sont dĂ©roulĂ©es nos enquĂȘtes prĂ©sentent certaines caractĂ©ristiques communes : on y constate un dĂ©clin de la population agricole et un accroissement dĂ©mographique limitĂ©4. Ils ne sont pas Ă proprement parler enclavĂ©s ; cependant, le temps dâaccĂšs Ă certains services administratifs et de santĂ© â centres hospitaliers notamment â demeure important (de 45 minutes Ă plus dâune heure)5. Ils sont caractĂ©risĂ©s par leur Ă©tendue â de 95 Ă 198 km2 â et une faible densitĂ© de population â de 9 Ă 75 habitants au km2. Un relief de montagne caractĂ©rise partiellement deux dâentre eux. Le climat hivernal y est rude, et peut rendre difficilement praticables certaines voies de communication.
Oui, lâhiver câest morne, câest moche. Oui, lĂ on le dit, lâhiver on reste des jours et des jours sans voir personne. On est un peu coupĂ© du monde. (Monsieur D., 236)
De surcroßt, les caractéristiques socio-économiques des populations demeurent en dessous des standards urbains (notamment pour ce qui concerne le revenu annuel moyen des ménages et le niveau de qualification des populations).
Ainsi, ces territoires ruraux peuvent ĂȘtre compris comme un « ailleurs », câest-Ă -dire Ă distance spatiale et sociale des lieux oĂč sont produits les modĂšles de vie dominants dâune sociĂ©tĂ©. Cet ailleurs est dĂ©limitĂ© par la frontiĂšre invisible qui sĂ©pare ceux qui, liĂ©s entre eux, partagent les secrets et la mĂ©moire longue dâune communautĂ© restreinte dans laquelle rien nâest Ă©tranger Ă rien (DibiĂ©, 2005), et ceux qui demeurent Ă lâextĂ©rieur, dans des mondes rĂ©gis par dâautres codes et dâautres savoirs. Ces territoires constituent un systĂšme de « places Ă lâĂ©cart » et rĂ©sultent dâune production sociale inscrite dans une trame dâhistoricitĂ© (Aldhuy, 2008). Ils se prĂ©sentent comme « milieux », cette notion Ă©tant dĂ©finie comme « unitĂ© de vie collective constituant un cadre de rĂ©fĂ©rence auquel sont associĂ©es des images et des pratiques spĂ©cifiques » (Grafmeyer, 1991, p. 17). Cependant, les contours et les formes de cet ailleurs varient selon les populations qui lui donnent vie. Lâautochtonie et lâimmobilitĂ© sont les principes fondateurs de cet ailleurs pour les retraitĂ©s natifs qui ont toujours vĂ©cu sur ces territoires. Pour les installĂ©s sur le tard, cet ailleurs reprĂ©sente une ligne dâhorizon qui justifie le dĂ©placement.
On nous a dit quâon Ă©tait complĂštement fous ! [rires] [Câest qui, on ?] La rumeur. Les amis de Reims. Vous ne vous rendez pas compte, Ă votre Ăąge, partir comme ça, vous ne retrouverez pas dâamis, vous allez ĂȘtre complĂštement isolĂ©s, vous allez⊠et en fin de compte, bon, ben, on trouve des⊠des gens dans le village, qui sont quand mĂȘme des gens sensĂ©s. Jâai retrouvĂ© des amis, et puis⊠Et puis au bout de⊠de six mois ou dâun, oh oui, au bout de 6 mois que jâĂ©tais au cours de gym, ils ont vu que jâĂ©tais dynamique, que jâaimais ça. PremiĂšre rĂ©union : on mâa nommĂ©e prĂ©sidente du cours de gym ! [rires] Donc, dâĂȘtre prĂ©sidente du cours de gym, ça mâa introduit un petit peu, si vous voulez, dans, dans le village, dans les rĂ©unions oĂč il fallait ĂȘtre prĂ©sent⊠(Madame H., 07)
Ailleurs en « autochtonie »
Si ruralitĂ©, agriculture et paysannerie sont souvent associĂ©es, câest quâelles ont longtemps dessinĂ© le visage des zones non urbaines.
Bien que la place du secteur agricole se soit fortement amoindrie dans les territoires que nous Ă©tudions, il constitue encore un cadre de rĂ©fĂ©rence structurant les façons de faire et de penser, notamment pour les populations natives ĂągĂ©es, dont la socialisation a Ă©tĂ© marquĂ©e par le contexte de lâagriculture paysanne. Au-delĂ du capital dâautochtonie (RetiĂšre, 2003), dĂ©tenu et revendiquĂ© par certaines Ă©lites locales, demeure la qualitĂ© objective dâĂȘtre natif du lieu comme justification dâentreprises de diffĂ©renciation et de sĂ©grĂ©gation. Le localisme et le familialisme fondent les attitudes des habitants de ces lieux, le plus souvent issus de classes populaires, et fonctionnent comme « rĂ©gulateurs de vie et analyseurs dâexpĂ©riences » (Verret, 1986). Ă dĂ©faut dâautres formes de capitaux sociaux ou culturels, les ressources liĂ©es Ă lâenracinement local apparaissent comme nĂ©cessaires et suffisantes pour faire face Ă toutes les Ă©preuves du parcours de vie, et notamment de lâavancĂ©e en Ăąge. Câest ainsi que les distances sâĂ©tablissent entre le « pays » et lâailleurs, ici et lĂ -bas. Les frontiĂšres qui sâappuient sur la situation dâĂ©cart gĂ©ographique reposent avant tout sur la spĂ©cificitĂ© des systĂšmes dâaction, qui sâorganisent localement et qui encadrent la vie des vieilles personnes.
Lâailleurs sâĂ©tablit dans lâopposition entre « eux et nous » (Hoggart, 1970), qui renvoie tout Ă la fois Ă une conscience claire dâhabiter un espace gĂ©ographique distant et Ă la conscience floue dâappartenir Ă un espace social spĂ©cifique dans lequel se dĂ©ploie lâethos des classes populaires. Cet ailleurs des natifs se rĂ©vĂšle dans les discours et les pratiques. Nos entretiens soulignent les caractĂ©ristiques dâun parler rude et parcimonieux qui sâĂ©loigne parfois des codes de la langue française pour emprunter aux patois rĂ©gionaux et qui vĂ©hicule maintes maximes hĂ©ritĂ©es.
Jâai Ă©tĂ© acceptĂ© dâune drĂŽle de façon. JâĂ©tais chez le voisin, on faisait connaissance⊠tout le bazar, et puis, ils parlaient patois, mais en parlant patois, ils Ă©taient en train de se foutre de ma gueule. Je leur ai dit : je sais peut-ĂȘtre pas le parler, mais je le comprends, câĂ©tait fini, jâĂ©tais acceptĂ©, je comprenais leur langue. (Monsieur C., 23)
Dâune façon gĂ©nĂ©rale, la parole est Ă©vocatrice dâune mĂ©moire et se concentre sur lâanecdote et les faits concrets (Hoggart, 1970 ; Gucher, 2009). Les corps rĂ©vĂšlent Ă©galement une hexis qui signale Ă lâobservateur lâusage qui en a Ă©tĂ© fait, dans une vie de travail physique, exposĂ©e aux rigueurs du climat. Les blouses des femmes et les bleus ou les velours des hommes illustrent cet ailleurs qui repose sur une « mĂ©moire longue », transgĂ©nĂ©rationnelle (Zonabend, 1999). La tradition orale et le partage de lâhistoire locale contribuent Ă en Ă©tablir les lignes de dĂ©marcation.
Ailleurs en transfuges. La campagne comme horizon au terme de trajectoires résidentielles et sociales
Un autre groupe de retraitĂ©s habite dĂ©sormais les campagnes fragiles et en voie de pĂ©riurbanisation. Le plus souvent issus de zones urbaines et climatiques peu favorisĂ©es, le dĂ©mĂ©nagement apparaĂźt comme un rebond dans un processus de dĂ©prise (Caradec, 2007), et de rĂ©amĂ©nagement de lâexistence.
Si jâĂ©tais restĂ© Ă Paris, je serais devenu un ivrogne, il nây avait rien Ă foutre, un balcon dâun cĂŽtĂ©, la mosquĂ©e de lâautre, le cimetiĂšre, lâautoroute, un peu plus loin lâhĂŽpital, il y avait le bistrot en bas, alors fallait bien sortir, automatiquement câĂ©tait le bistrot, jâai pas Ă©tĂ© mĂ©content, faites-moi confiance⊠(Monsieur B., 23)
Cette perspective dâune rĂ©implantation sâinitie dans un vĂ©cu difficile dans le lieu de vie antĂ©rieur et se trouve sous-tendu par un ensemble de reprĂ©sentations positives du lieu dâinstalla...
Table des matiĂšres
- Couverture
- 4e de couverture
- Dans la mĂȘme collection
- Titre
- Copyright
- Remerciements
- Introduction Penser les vieillesses : regards sur des contextes pluriels et en mutation Sylvie Carbonnelle
- I â Le vieillissement au prisme des effets de milieu et de contexte
- II â La vieillesse au regard des solidaritĂ©s et de la protection sociale
- III â Vieillir Trouble dans le corps Trouble dans le genre ?
- Table des matiĂšres