« L'homme extraordinaire, c'est l'homme ordinaire » professait Georges Bernanos. Cette maxime s'applique on ne peut mieux à l'homme qui est cœur de ce récit: Ridha Khadler. Cet immigré tunisien, issu d'une famille de modestes agriculteurs est devenu l'un des artisans les plus en vogue de la capitale.Né à Tunis, débarqué à Paris à l'âge de 15 ans, il travaille d'abord dans la boulangerie de son frère qui lui enseigne les rudiments du métier, avant d'ouvrir son propre commerce en 2010. Trois ans plus tard c'est la consécration: il remporte le concours de la meilleure baguette, devenant ainsi le fournisseur officiel de l'Élysée, Matignon et du Quai d'Orsay.Ce succès, il le doit d'abord à sa mère qui lui prodigue les meilleurs conseils, mais surtout à un travail sans relâche, de jour comme de nuit. Enfin, pour parvenir à l'excellence, il dispose du meilleur des carburants: un enthousiasme à toute épreuve!À l'heure où certains jeunes perdent la tête et versent dans la haine, où le terrorisme djihadiste sème la terreur et suscite en retour des fantasmes populistes et racistes, l'exemplarité de la vie personnelle et la réussite professionnelle de Ridha Khadher nous offre une formidable leçon de vie.

- 200 pages
- French
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eBook - ePub
La baguette de la République
À propos de ce livre
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Informations
Éditeur
Fauves editionsISBN de l'eBook
9791030212211
Année
2017Chapitre 1
Je traverse l’avenue du Maine, remonte le boulevard du Montparnasse, j’y suis presque. Le boulevard des Invalides est pratiquement désert. Je suis content, cette matinée commence sans encombre. Sur un fond d’Oum Kalthoum, je me sens emporté par la légèreté envoûtante de la dame à la voix d’ange. Mais, sur l’avenue de Marigny, un livreur garé en double file met fin à mon élan. La musique s’arrête. Une crainte assaille mon esprit. J’ai peur d’être en retard. Je déteste ça. « La ponctualité, c’est la politesse du roi. » Je pense au président et à son hôte. Je suis stressé, je ne veux pas le décevoir, je ne veux pas les décevoir. Je klaxonne sans trop d’espoir. Les voitures s’agglutinent derrière moi. J’ai le sentiment d’être encerclé. Un bourdonnement citadin retentit. Les automobilistes actionnent avec insistance leur sirène. C’est un concert d’avertisseurs en tout genre qui résonne dans tout le quartier. Un jeune finit par surgir en courant, indifférent à la cacophonie qu’il a engendrée. Il s’engouffre dans son véhicule, fait un signe de la main pour s’excuser. Les bruits assourdissants se taisent, la circulation reprend, la voie est libérée. Paris roule. Je regagne ma sérénité. Les baguettes seront livrées à temps.
Me voilà au 55 rue du Faubourg Saint-Honoré. Je progresse vers l’entrée des artistes, celle des coulisses du palais. Je sonne, l’Élysée m’ouvre ses portes. Je me dirige vers les cuisines. Je connais les couloirs par cœur. Mon arrivée est prévue. L’intendant et le chef cuisinier vérifient comme à leur habitude la qualité de mes produits. J’attends religieusement leur verdict. Ma mère m’a appris à être réceptif aux critiques. Elle aimait à répéter : « Préfère les mots durs aux paroles mielleuses. Les premiers te feront toujours progresser, les secondes tenteront de te faire chavirer ».
Toutes les remarques de ma maman ont accompagné ma vie. Il me semble aujourd’hui encore sentir sa présence, elle continue de me murmurer des conseils à l’oreille. Je les ai tous recueillis comme des trésors, des balises semées sur mon chemin pour faire de moi un homme heureux. Elle m’a prédestiné à officier comme boulanger. Il faut dire qu’en Tunisie, le pain est une affaire de famille. Chacun met la main à la pâte. Tous les enfants originaires du pays aux senteurs de jasmin se souviennent de la cérémonie quotidienne du « khobztabouna » cuit au feu de bois sur un tajine en fonte : un grand récipient posé sur une table ronde, de la farine, de l’eau, du sel, un peu de levain et des doigts de gamins qui pétrissent la préparation sous l’œil avisé d’une maîtresse de maison enjouée. Sans s’en rendre compte, les mères tunisiennes forment des décennies de futurs boulangers. Au gré des courants migratoires, ils emportent avec eux ce savoir-faire, le mènent à leur tour vers d’autres horizons. Pour preuve, il n’y a qu’à regarder le nombre de boulangers tunisiens dans la capitale française. Au Maghreb, le Tunisien est défini comme berger. C’est à mon sens à moitié vrai puisque nous sommes également boulangers. Ce métier, nous y avons été familiarisés très tôt. C’est en quelque sorte pour nous un jeu de nos jeunes années qui se perpétue. Hélas, les nouvelles générations sont de moins en moins attirées par cette profession. Pourtant, est-ce que nourrir son semblable n’est pas la plus noble des activités ?
À mes débuts, quand j’étais apprenti, cet emploi me semblait rude. Je trouvais les conditions de travail inhumaines. Le brouhaha de la machine à pétrin m’agaçait. J’avais l’impression de ne jamais sortir du fournil, que les sacs de farine pesaient des tonnes. Mes mains n’en pouvaient plus de façonner des boules. Je crois que, à l’époque, ce qui m’était le plus pénible, c’étaient les horaires. Difficile pour un adolescent de se mettre au fourneau à l’heure où ses copains allaient se coucher. Désormais, c’est pour moi le plus beau métier. Le boulanger est une espèce d’alchimiste. Il modifie les quatre éléments : l’eau, l’air, le feu et la terre. Il compose avec eux de manière subtile. Il ne faut pas forcer la nature. Elle se meut à son propre rythme. La pâte et le levain décident du tempo, rien ne sert d’aller plus vite que la musique. Le boulanger est un mélomane qui s’ignore, à la croisée de toutes les origines du monde.
Chapitre 2
Comment un immigré tunisien a-t-il pu devenir le fournisseur officiel de l’Élysée ? Parfois, je me pose la question tellement j’étais loin de m’imaginer ce que la vie me réservait.
Même si j’ai une petite sœur, on m’a de tout temps défini en tant que « cadet », car j’ai continuellement bénéficié de toutes les faveurs et attentions de ma mère. Je n’ai cessé d’être son petit protégé. Alors, pour se moquer un peu, on m’a affectueusement affublé du sobriquet de « petit dernier ».
Maman a été mon premier maître d’apprentissage. Mon grand frère, Ali, qui a eu et continue d’avoir un rôle important dans ma vie, lui a emboîté le pas. C’est comme si tous deux s’étaient liés pour me tracer une voie, à l’époque insoupçonnable. Ils avaient une relation indéfinissable. Ils étaient proches et complices. Mon frère était plus ou moins son bras droit, son confident. Elle s’adressait à lui d’égal à égal. Il a réalisé beaucoup de ses rêves. Elle souhaitait que ses terres soient les plus belles de la région, il en a fait un éden. Elle était fière de lui, il ne déméritait pas. Avec Ali, les grands discours n’avaient pas lieu d’être, il avait la maturité pour comprendre ses attentes, y compris les plus silencieuses. Lorsqu’elle nous a quittés, lui qui avait tout mis en œuvre pour la rendre heureuse s’est avéré inconsolable. C’est la vieillesse qui l’a emportée, son existence a été bien remplie : elle a eu le bonheur d’être plusieurs fois grand-mère et même arrière-grand-mère. Toutefois, à nos yeux, elle est partie trop tôt, nous n’y étions pas préparés. J’ai toujours égoïstement souhaité que mes parents vivent éternellement. Ma mère et mon père étaient inséparables. Un couple soudé. Quelques jours après sa disparition, papa est allé la rejoindre, certainement au paradis. Ces deux-là n’ont jamais su vivre loin l’un de l’autre. C’était dans l’ordre des choses qu’ils se retrouvent assez rapidement dans leur dernière demeure. Ils sont en moi, je conserve leurs mots. Ils m’ont laissé en héritage le goût de la vie et de mon prochain. Certains vont sûrement penser que j’exagère, mais non. Je fais partie de ceux qui ont eu l’immense privilège d’être baignés d’amour. Mes parents m’ont assené que les douceurs du quotidien s’acquièrent grâce au travail. Ils ne supportaient pas l’oisiveté, ils étaient toujours affairés. Cette philosophie, je la lègue à ma fille Sara. Quand je suis assis à mon bureau et que je m’arrête sur le portrait de ma mère, entouré de photos sur lesquelles je prends la pose avec des hommes d’État, je me remémore ce conseil : « La pâte, il faut la pétrir sans relâche ! Elle doit devenir aussi douce que le lait du matin ».
Cette réflexion a été la clé de mon succès. Le meilleur s’obtient à force de patience. C’est peut-être là une des plus grandes leçons offertes par ma condition d’enfant de paysans. Nous avons toujours respecté le rythme de la nature, qui porte en elle tous les enseignements du monde. Elle nous contraint à la modestie. Brûler les étapes, c’est aller à son encontre, surtout en boulangerie. « Une graine semée devient un beau fruit après moult attentions, il en est de même pour une bonne pâte. » C’est également ce que j’ai appris d’Ali. Lui et ma mère étaient tellement en accord qu’il me semble qu’ils m’ont sans cesse parlé d’une seule et unique voix. Combien de fois lui et moi avons évoqué par nostalgie toutes ces vérités énoncées par nos aïeux et que l’expérience est venue confirmer ? Nos parents imaginaient la vie. Ils l’exprimaient généralement avec des paraboles et des proverbes hérités de traditions multiséculaires. C’était leur manière de nous instruire. Ils étaient agriculteurs et bergers. Ce n’est pas un mythe : celui qui mène paître les bêtes devient par la force des choses poète. Ils étaient donc de grands poètes.
C’est à la sueur de leur front qu’ils ont acquis chaque centimètre carré de terre cultivée. Ils ont fini par devenir de vrais propriétaires terriens. Ils nous ont transmis leur penchant pour l’effort. Ils ne se plaignaient pas. Pourtant, combien de sacrifices ont-ils dû faire ! Jamais ils n’ont quitté cette région de Sousse où j’ai grandi. Je me souviens que mes grands frères et mes sœurs les secondaient. Moi, j’aidais un peu. Néanmoins, je n’ai jamais été attiré par le métier d’agriculteur. Malgré cela, j’ai en moi la fierté d’être fils de paysans.
Comment sont-ils parvenus à nous inculquer à tous ce désir de dépassement de soi ? Je crois que leur propre histoire, constituée d’épreuves, de renoncement et de persévérance, a fait que nous avons été obligés de respecter et de suivre leur parcours. Les parents portent en eux l’exemplarité. Pour qu’une petite pousse puisse se transformer en arbre fort et inébranlable, il lui faut des racines profondes et résistantes, les nôtres l’étaient. Mon père nous racontait souvent que, à son entrée dans la vie active, il gagnait à peine de quoi se nourrir. Un employeur lui a accordé une parcelle. Il a pris soin de l’ensemencer, de la travailler sans relâche et a fini par récolter les premiers fruits de son pénible labeur. Il a gardé une partie de la récolte pour sa propre consommation et a vendu le surplus. C’est là qu’il a commencé à épargner, centime après centime. Au fil du temps, le simple journalier qu’il était a eu suffisamment d’argent pour s’acheter un champ jouxtant celui qu’on lui avait concédé. Puis, il s’en est approprié un autre, puis une brebis, puis une autre, puis un olivier et ainsi de suite. Orphelin, il a eu très tôt conscience de ce que signifiait avoir des responsabilités. Il a dû se débrouiller pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses sœurs, restées sans tuteu...
Table des matières
- Couverture
- 4e de couverture
- Copyright
- Titre
- Préface
- Chapitre 1
- Chapitre 2
- Chapitre 3
- Chapitre 4
- Chapitre 5
- Chapitre 6
- Chapitre 7
- Chapitre 8
- Chapitre 9
- Chapitre 10
- Chapitre 11
- Chapitre 12
- Chapitre 13
- Chapitre 14
- Chapitre 15
- Chapitre 16
- Chapitre 17
- Chapitre 18
- Chapitre 19
- Chapitre 20
- Chapitre 21
- Chapitre 22
- Post-scriptum