
- 170 pages
- French
- ePUB (adaptée aux mobiles)
- Disponible sur iOS et Android
eBook - ePub
Ă propos de ce livre
Cette histoire des modĂšles sociaux montre que ce n'est pas en redistribuant les revenus qu'on rĂ©duira la fracture sociale mais en redistribuant le capital. Comment? En donnant aux jeunes un capital de dĂ©part pour les aider à « s'installer » et dĂ©marrer dans la vie. Facile Ă financer et Ă mettre en Ćuvre, cette mesure aurait des effets bĂ©nĂ©fiques dans tous les domaines (familles, Ă©conomie, sociĂ©tĂ©..). Ce serait en outre la vraie bonne rĂ©ponse Ă l'analyse marxiste du systĂšme capitaliste.
Foire aux questions
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Informations
PREMIĂRE PARTIE
Les modĂšles sociaux
Ă travers lâHistoire
Plus vous saurez regarder loin dans le passé,
Plus vous verrez loin dans le futur.
Plus vous verrez loin dans le futur.
Winston Churchill
CHAPITRE 1
Le modĂšle social tribal
Le problĂšme de la rĂ©partition des richesses et des ressources ne sâest vraiment posĂ© que lorsque nos ancĂȘtres, qui menaient une vie de nomades ou de semi-nomades vivant de la chasse, de la pĂȘche et de la cueillette, se convertirent Ă lâagriculture et Ă la vie sĂ©dentaire, il y a dix mille ans. Apparue quelque part au Proche-Orient, cette rĂ©volution a Ă©tĂ©, aprĂšs la maĂźtrise du feu et lâapparition du langage, lâune des grandes Ă©tapes de lâĂ©volution de lâHumanitĂ©.
Dix mille ans câest beaucoup, mesurĂ© Ă lâaune des jours et des mois, mais câest trĂšs peu Ă lâĂ©chelle de lâHistoire. Si lâon considĂšre que la durĂ©e de vie dâun homme est aujourdâhui de prĂšs dâun siĂšcle, dix mille ans ne reprĂ©sentent quâune centaine de vies humaines mises bout Ă bout. Câest bien peu Ă©galement au regard des trois millions dâannĂ©es qui nous sĂ©parent de lâapparition de lâhomme sur notre planĂšte. Si on ramĂšne ces trois millions dâannĂ©es Ă une annĂ©e civile, nos ancĂȘtres, apparus sur terre le 1er janvier, se sont convertis Ă lâagriculture le 29 dĂ©cembre et nous sommes le 31 !
Bizarrement qualifiĂ©e de « nĂ©olithique » (terme créé au XIXe siĂšcle pour dĂ©signer lâĂąge de la pierre polie), la rĂ©volution quâa Ă©tĂ© la conversion des hommes Ă lâagriculture et Ă la vie sĂ©dentaire a eu des consĂ©quences considĂ©rables dans tous les domaines. Sur le plan dĂ©mographique, câest le point de dĂ©part dâune expansion qui va transformer les hordes primitives en tribus pouvant compter plusieurs centaines de milliers, voire des millions dâindividus. Sur le plan culturel, câest un essor spectaculaire des arts et des techniques. Les hommes vont inventer la cĂ©ramique, le tissage, la statuaire, la mĂ©tallurgie de lâor et du cuivre, et rĂ©vĂ©ler dans tous ces domaines dâĂ©tonnantes dispositions artistiques. Sur le plan religieux, câest lâapparition des divinitĂ©s agricoles : la dĂ©esse terre, le dieu soleil, le dieu de la fĂ©conditĂ©, ainsi que le culte des ancĂȘtres. Sur le plan de lâhabitat, câest lâapparition dâune multitude de villages, enserrĂ©s dans lâespace cultivĂ©, avec leurs maisons Ă greniers et leur population de paysans. Et sur le plan social, câest la naissance des premiĂšres institutions. La sociĂ©tĂ© humaine sâorganise.
Et elle sâorganise autour de la famille. Le village nĂ©olithique, symbole universel de cette humanitĂ© nouvelle, est dans lâimmense majoritĂ© des cas un groupe dâhabitats unitaires. Mais la cellule de base quâest la famille va donner naissance, en se dĂ©multipliant, Ă un vĂ©ritable tissu social. On distinguera bientĂŽt la famille unitaire formĂ©e par le couple et ses enfants, la famille patriarcale, constituĂ©e par les descendants dâun aĂŻeul encore vivant, le clan dont les descendants se rattachent Ă un ancĂȘtre disparu mais dont les exploits restent dans les mĂ©moires et enfin la tribu qui regroupe tous ceux qui se rĂ©clament dâun ancĂȘtre encore plus lointain, en gĂ©nĂ©ral mythique ou lĂ©gendaire.
La sociĂ©tĂ© tribale ignore encore lâĂtat en tant quâinstitution mais ce nâest plus une sociĂ©tĂ© sans pouvoir. Celui-ci existe et il est exercĂ© par les anciens. Câest lâun des grands changements intervenus au nĂ©olithique : on ne supprime plus les « vieux ». Ils sont devenus les maĂźtres. Dans chaque village, chaque clan, chaque tribu, le conseil des anciens administre la communautĂ© et dĂ©signe en son sein un chef dont les pouvoirs sont limitĂ©s. La tribu nĂ©olithique est « rĂ©publicaine ».
Et elle est désormais régie par des rÚgles strictes. Pour régler la vie sociale et gérer la croissance, on a codifié le mariage, inventé les rÚgles de parenté, qui conditionnent les alliances, les rÚgles de filiation, qui déterminent la transmission des biens patrimoniaux. Enfin, en se fixant au sol, il a fallu établir des rÚgles de propriété et de répartition des richesses (la terre) et des revenus (les récoltes).
En se convertissant Ă lâagriculture et Ă la vie sĂ©dentaire, en effet, nos ancĂȘtres ont du rĂ©soudre trois problĂšmes quâils ignoraient jusquâalors : le partage du travail, le partage des rĂ©coltes et le partage de la terre. Si le partage du travail sâimposait, câest quâil fallait dĂ©sormais dĂ©fricher, clĂŽturer, protĂ©ger les rĂ©coltes contre les animaux et les intempĂ©ries, arroser, rĂ©colter, stocker⊠autant de tĂąches fastidieuses et rĂ©pĂ©titives qui nĂ©cessitaient discipline et organisation. Le partage des produits se posait lui aussi en termes entiĂšrement nouveaux. Il ne sâagissait plus seulement de rĂ©partir entre les membres du groupe le tableau de chasse ou la cueillette du jour mais une rĂ©colte censĂ©e assurer leur survie pendant des mois. Fallait-il la partager sur le champ (sic) ou la stocker dans des greniers collectifs et la redistribuer au jour le jour ? La terre enfin, devenue capital productif, prenait une nouvelle dimension. Allait-on maintenir son statut de propriĂ©tĂ© collective ou la partager entre les individus et les groupes, et selon quels critĂšres ? Pour rĂ©soudre ces trois problĂšmes, deux voies Ă©taient possibles. La premiĂšre consistait Ă aller dans le sens du collectivisme, avec la mise en commun du sol et des rĂ©coltes, une organisation autoritaire du travail et une rĂ©partition Ă©galitaire des ressources. La seconde consistait Ă partager la terre et Ă laisser Ă chaque famille le soin de cultiver son champ et de partager entre ses membres le travail et les rĂ©coltes.
Nous savons aujourdâhui que nos ancĂȘtres ne choisirent ni le collectivisme ni le chacun pour soi mais quâils trouvĂšrent un habile compromis entre ces deux extrĂȘmes. Et ce compromis, cette troisiĂšme voie, fut identique dans le monde entier. Alors que les hommes vivaient sur des continents sĂ©parĂ©s, isolĂ©s les uns des autres, cette troisiĂšme voie consista partout Ă appliquer au sol un statut diffĂ©rent selon lâusage qui en Ă©tait fait. Câest ainsi que lâancien territoire de chasse, avec ses landes, ses forĂȘts, ses marais, ses riviĂšres, continua comme par le passĂ© de relever de la propriĂ©tĂ© tribale et collective. Sur ces parties communes (que lâon appellera un jour les « communaux »), chacun put continuer Ă chasser, pĂȘcher, faire paĂźtre son troupeau. Aux habitations et aux parcelles attenantes, on appliqua le rĂ©gime de la propriĂ©tĂ© personnelle, hĂ©rĂ©ditaire. Enfin, pour les terres cultivĂ©es, le principe retenu fut celui de lâallotement pĂ©riodique. Chaque jeune couple recevait un lot de terre dont il avait lâusufruit sa vie durant et qui en fin de vie revenait Ă la collectivitĂ©. Les ethnologues connaissent bien ce mode dâorganisation sociale quâils ont baptisĂ© « communautĂ© de village ». Ce modĂšle social, quâon appellera ici tribal, Ă©tait fondĂ© sur trois principes :
â la propriĂ©tĂ© collective du sol
â la redistribution pĂ©riodique du capital productif : les terres cultivables.
â Ă chacun selon son travail et ses capacitĂ©s.
Cet ingĂ©nieux systĂšme offrait de nombreux avantages. Il permettait Ă la collectivitĂ© de garder le contrĂŽle de la rĂ©partition des terres tout en maintenant une Ă©conomie dĂ©centralisĂ©e fondĂ©e sur lâexploitation familiale. Sur le plan social, il permettait dâassurer lâautonomie de la famille tout en garantissant lâintĂ©gration des jeunes dans la communautĂ©. La communautĂ© de village ne connaissait ni exclus ni laissĂ©s pour compte et rĂ©ussissait Ă concilier la libertĂ©, lâĂ©galitĂ© et la solidaritĂ©. Les vertus de ce modĂšle social expliquent probablement pourquoi il a survĂ©cu si longtemps Ă la disparition du monde nĂ©olithique.
Lâallotement des terres est prĂ©sent dans toute lâhistoire de la Chine. TombĂ© en dĂ©suĂ©tude Ă lâĂ©poque fĂ©odale, il fut rĂ©habilitĂ© par le confucianisme et adoptĂ© par lâEmpire. La rĂ©forme agraire rĂ©alisĂ©e par lâempereur Wen ti, en 583 de notre Ăšre, attribua Ă chaque Chinois un lot de terre hĂ©rĂ©ditaire ainsi quâun lot prĂ©caire dont il avait lâusufruit jusquâĂ lâĂąge de soixante-dix ans. Sous la dynastie suivante, celle des Tang, les lots prĂ©caires Ă©taient redistribuĂ©s tous les cinq ans. Ce nâest quâau IXe siĂšcle que la propriĂ©tĂ© privĂ©e sâimposa dĂ©finitivement.
Les institutions des Germains, avant quâils nâenvahissent lâEmpire romain, Ă©taient Ă©galement communautaires. Germania, le livre que leur a consacrĂ© lâhistorien latin Tacite dĂ©crit des villages composĂ©s de trois parties : les maisons individuelles et les parcelles attenantes, qui relevaient de la propriĂ©tĂ© privĂ©e (câest lâallod qui deviendra « alleu » en vieux français), les communaux (mark) qui relevaient de la propriĂ©tĂ© collective, et les parcelles de terre cultivable qui faisaient lâobjet dâun allotement pĂ©riodique.
Toute lâAmĂ©rique du Sud vivait sous le rĂ©gime de la communautĂ© de village lorsque le continent fut envahi par les Espagnols et les Portugais au XVIe siĂšcle. Chez les Incas, chaque paysan recevait en se mariant lâusufruit dâun lot de terre qui sâaccroissait Ă chaque naissance nouvelle. La communautĂ© de village existe encore aujourdâhui au PĂ©rou, lĂ©galisĂ©e par la loi agraire de 1969. Elle existait Ă©galement chez les AztĂšques et a survĂ©cu au Mexique en dĂ©pit des efforts entrepris par les pouvoirs publics pour y mettre un terme. En 1856, une loi tenta dâimposer la propriĂ©tĂ© privĂ©e, mais rien nây fit. Face Ă lâattachement des paysans Ă leurs traditions communautaires, lâ« ejido » fut officialisĂ© par la rĂ©volution de 1910.
En Russie, ce sont vingt millions de paysans qui, au dĂ©but du XXe siĂšcle, vivaient encore dans le cadre de la communautĂ© de village russe : le mir. FondĂ© sur la propriĂ©tĂ© indivise, le mir Ă©tait dirigĂ© par un conseil des anciens qui redistribuait les terres tous les cinq ans. Pour permettre Ă ses membres, et en particulier aux jeunes, de sortir de lâindivision, une loi leur offrit en 1906 la possibilitĂ© dâopter pour la dissolution des communautĂ©s et lâadoption du rĂ©gime de la propriĂ©tĂ© privĂ©e mais une minoritĂ© seulement vota dans ce sens. Le mir russe ne disparut que lorsque Staline imposa la collectivisation complĂšte de lâagriculture.
On pourrait multiplier les exemples. Sur tous les continents, on constate lâexistence, Ă lâaube des temps modernes, de communautĂ©s villageoises fondĂ©es sur la propriĂ©tĂ© indivise du sol et lâallotement des terres, qui ne peuvent ĂȘtre que les vestiges du monde nĂ©olithique et des tribus rĂ©publicaines qui ont vĂ©cu sur la planĂšte entre 8 000 et 2 000 ans av. J.-C. Vestiges peut-ĂȘtre de cet « Ăąge dâor », de ce paradis terrestre dont le mythe subsiste encore dans la mĂ©moire collective des peuples. Le caractĂšre universel de la survivance des communautĂ©s villageoises sâimposa Ă la fin du XIXe siĂšcle, grĂące Ă des ouvrages comme Village Communities in the East and West publiĂ© par lâAnglais Sumner Maine en 1871, ou encore Lâhistoire de la PropriĂ©tĂ© du Français Charles Letourneau en 1885. Ces livres Ă©voquaient lâexistence dâune civilisation agraire antĂ©rieure au monde fĂ©odal et fondĂ©e sur un modĂšle social dont le mĂ©canisme essentiel Ă©tait lâallotement du capital productif.
Pourquoi ce modĂšle social est-il restĂ© ignorĂ© des Ă©conomistes, des historiens, des politiques, alors que lâaffrontement entre partisans et adversaires du capitalisme et de la propriĂ©tĂ© privĂ©e Ă©tait alors Ă son paroxysme ? Tout simplement parce quâĂ la fin du XIXe siĂšcle le dĂ©bat politique europĂ©en Ă©tait dĂ©jĂ enfermĂ© dans un tĂȘte Ă tĂȘte exclusif entre marxistes et libĂ©raux et que ce modĂšle social dĂ©rangeait les uns et les autres. Il dĂ©rangeait les libĂ©raux qui nây virent quâune menace pour le droit de propriĂ©tĂ©. Mais il dĂ©rangeait surtout les marxistes qui avaient dĂ©jĂ fait le choix du collectivisme. Or la communautĂ© de village montrait quâil y avait peut-ĂȘtre une autre rĂ©ponse que lâappropriation collective du capital Ă la critique marxiste du systĂšme capitaliste. Il suffisait en effet de donner aux jeunes non pas une ferme et des terres, mais un capital, pour Ă©radiquer la pauvretĂ© et mettre fin Ă la lutte des classes. Karl Marx ne changea pas dâavis pour autant. PressĂ© par les communistes russes de prendre position sur lâattitude Ă adopter Ă lâĂ©gard du mir, il rĂ©pondit dans une lettre Ă Vera Zassoulitch : « La commune russe⊠peut devenir le point de dĂ©part direct du systĂšme Ă©conomique auquel tend la sociĂ©tĂ© moderne ». Autrement dit, pour Marx, le mir russe nâĂ©tait quâune Ă©tape vers le socialisme vĂ©ritable, le socialisme « scientifique », celui du kolkhoze.
La rĂ©vĂ©lation du caractĂšre universel de lâancien modĂšle social de la communautĂ© de village avait une autre consĂ©quence importante : elle jetait le discrĂ©dit sur lâidĂ©ologie marxiste et le postulat sur lequel elle Ă©tait fondĂ©e depuis le Manifeste du Parti communiste de 1848 : « lâhistoire de toute sociĂ©tĂ© jusquâĂ nos jours, câest lâhistoire de la lutte des classes ». Or, avec la meilleure volontĂ© du monde, il Ă©tait difficile de dĂ©celer dans la communautĂ© de village ne seraient-ce que les prĂ©mices dâune quelconque lutte des classes. Comment Marx avait-il pu fonder sa doctrine sur une contre-vĂ©ritĂ© aussi grossiĂšre ? Tout bonnement parce quâen 1848, les EuropĂ©ens ignoraient encore les grandes lignes de lâĂ©volution.
Parce quâil dĂ©rangeait marxistes et libĂ©raux, le modĂšle social incarnĂ© par la communautĂ© de village et qui a rĂ©gnĂ© sur la planĂšte pendant cinq mille ans a Ă©tĂ© discrĂštement enterrĂ©. Les rares ouvrages sur le sujet ont disparu des bibliothĂšques. Les programmes scolaires lâignorent. Le mot « allotement » lui-mĂȘme a disparu du vocabulaire et des dictionnaires comme si, en faisant disparaĂźtre le mot, on avait voulu faire disparaĂźtre la chose. Mieux encore : les historiens ont dĂ©cidĂ© Ă la fin du XIXe siĂšcle que ce que nous appelons communĂ©ment lâHistoire avait commencĂ© avec lâinvention de lâĂ©criture, câest-Ă -dire avec la naissance des sociĂ©tĂ©s diffĂ©renciĂ©es ou « sociĂ©tĂ©s de classes », et donc aprĂšs la disparition des civilisations agraires du nĂ©olithique. Cette dĂ©cision Ă©tait abusive et en contradiction flagrante avec la rĂ©alitĂ© historique. Mais elle prĂ©sentait lâavantage de relĂ©guer nos ancĂȘtres paysans et leurs institutions dans les tĂ©nĂšbres de la « prĂ©histoire ». Les marxistes pouvaient continuer Ă enseigner sans Ă©tats dâĂąme que « lâhistoire de toute sociĂ©tĂ© jusquâĂ nos jours, câest lâhistoire de la lutte des classes ! » Or, lâhistoire de toute sociĂ©tĂ© jusquâĂ nos jours nâest Ă©videmment pas lâhistoire de la lutte des classes. Câest lâhistoire qui a commencĂ© il y a dix mille ans lorsque nos ancĂȘtres se sont convertis Ă lâagriculture et Ă la vie sĂ©dentaire et ont créé les institutions qui sont toujours les fondements de notre sociĂ©tĂ© : la famille et la propriĂ©tĂ©. Pendant cinq millĂ©naires, ils ont dĂ©boisĂ©, dĂ©frichĂ©, construit des villages dont beaucoup sont encore habitĂ©s, mis en culture la terre et façonnĂ© les paysages qui nous sont familiers, tracĂ© des chemins quâempruntent la plupart de nos routes. Nous les connaissons mal car leurs connaissances, leur philosophie, leurs poĂšmes, leurs lĂ©gendes, se transmettaient par voie orale, mais cela ne doit pas nous faire oublier le rĂŽle quâils ont jouĂ© dans lâHistoire. Comme lâa Ă©crit Alain DaniĂ©lou dans lâintroduction de son Histoire de lâInde, « lâHistoire qui ne tient pas compte de lâhĂ©ritage des civilisations plus ou moins volontairement oubliĂ©es ne sera jamais quâune fiction faussement scientifique ». Mais si nos ancĂȘtres du nĂ©olithique mĂ©ritent de retenir notre attention, ce nâest pas seulement parce quâils ont posĂ© les fondations de notre civilisation. Câest parce quâils ont vĂ©cu au sein de tribus « rĂ©publicaines », Ă©galitaires, fondĂ©es sur un systĂšme de rĂ©partition du capital (la terre) et des revenus (les rĂ©coltes) qui leur a permis de concilier libertĂ©, Ă©galitĂ© et solidaritĂ© collective. Cinq mille ans aprĂšs leur disparition, nous nâavons toujours pas rĂ©ussi Ă en faire autant.
CHAPITRE 2
Le modÚle social féodal
Pourquoi les tribus du NĂ©olithique, Ă©galitaires et rĂ©publicaines, se sont-elles transformĂ©es, vers 3 000 ou 3 500 av. J.-C. (cinq mille ans aprĂšs lâapparition de lâagriculture) en royaumes hiĂ©rarchisĂ©s, autoritaires et inĂ©galitaires ? Tout laisse Ă penser que la rĂ©ponse Ă cette question tient en un mot : la guerre.
La guerre occupait une place restreinte dans la vie des chasseurs collecteurs du palĂ©olithique (pĂ©riode antĂ©rieure au nĂ©olithique). Peu nombreux, dissĂ©minĂ©s sur de vastes Ă©tendues, absorbĂ©s par la recherche de nourriture, ils ignoraient lâesprit de conquĂȘte et ne possĂ©daient pas de richesses susceptibles dâintĂ©resser les prĂ©dateurs. Certes, nous disent les ethnologues, chaque ethnie Ă©tait en conflit latent avec ses voisins et lançait des incursions sur leur territoire pour leur voler des femmes ou de la nourriture. Mais il ne sâagissait que de simples razzias qui mobilisaient un petit nombre de combattants et faisaient peu de victimes. Ătant donnĂ© leur armement rudimentaire, aucun ne disposait des moyens permettant dâexterminer lâautre.
Si la rĂ©volution nĂ©olithique a créé une situation entiĂšrement nouvelle, câest dâabord en mettant fin aux conditions dâexistence et aux pratiques malthusiennes qui, chez les chasseurs collecteurs, limitaient les naissances. La vie sĂ©dentaire permettait dĂ©sormais aux femmes dâavoir une famille nombreuse. Les paysans avaient par ailleurs besoin de bras pour travailler la terre, et comme lâagriculture permettait de nourrir une population beaucoup plus nombreuse, toutes les conditions Ă©taient rĂ©unies pour que la natalitĂ© explose, entraĂźnant une forte croissance dĂ©mographique. Les ethnologues estiment que la population mondiale a dĂ©cuplĂ© pendant les cinq mille ans du nĂ©olithique, passant de cinq Ă cinquante millions dâhabitants, avec les consĂ©quences quâon imagine : nĂ©cessitĂ© permanente de dĂ©fricher de nouvelles terres, de crĂ©er de nouveaux villages, de rĂ©duire la taille des parcelles, jusquâau jour oĂč le manque dâespace poussa certaines tribus Ă sâemparer des terres de leurs voisins. Il ne fallut alors que quelques siĂšcles pour que lâinsĂ©curitĂ© prenne une place croissante dans la vie des peuples. LâarchĂ©ologie le confirme : Ă la fin du nĂ©olithique, les villages sâentourent de murs et de fossĂ©s alors quâils Ă©taient jusque-lĂ dĂ©pourvus de systĂšmes de dĂ©fense.
Un autre facteur déterminant a été le prog...
Table des matiĂšres
- Couverture
- 4e de couverture
- Titre
- Copyright
- SOMMAIRE
- INTRODUCTION
- PREMIĂRE PARTIE â Les modĂšles sociaux Ă travers lâHistoire
- DEUXIĂME PARTIE â La suite de lâHistoire