Un capital
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Un capital

Réponse à Karl Marx

  1. 170 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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Un capital

Réponse à Karl Marx

À propos de ce livre

Cette histoire des modĂšles sociaux montre que ce n'est pas en redistribuant les revenus qu'on rĂ©duira la fracture sociale mais en redistribuant le capital. Comment? En donnant aux jeunes un capital de dĂ©part pour les aider Ă  « s'installer » et dĂ©marrer dans la vie. Facile Ă  financer et Ă  mettre en Ɠuvre, cette mesure aurait des effets bĂ©nĂ©fiques dans tous les domaines (familles, Ă©conomie, sociĂ©tĂ©..). Ce serait en outre la vraie bonne rĂ©ponse Ă  l'analyse marxiste du systĂšme capitaliste.

Foire aux questions

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Informations

Éditeur
SPM
Année
2017
ISBN de l'eBook
9782336805665

PREMIÈRE PARTIE

Les modĂšles sociaux
à travers l’Histoire

Plus vous saurez regarder loin dans le passé,
Plus vous verrez loin dans le futur.
Winston Churchill

CHAPITRE 1

Le modĂšle social tribal

Le problĂšme de la rĂ©partition des richesses et des ressources ne s’est vraiment posĂ© que lorsque nos ancĂȘtres, qui menaient une vie de nomades ou de semi-nomades vivant de la chasse, de la pĂȘche et de la cueillette, se convertirent Ă  l’agriculture et Ă  la vie sĂ©dentaire, il y a dix mille ans. Apparue quelque part au Proche-Orient, cette rĂ©volution a Ă©tĂ©, aprĂšs la maĂźtrise du feu et l’apparition du langage, l’une des grandes Ă©tapes de l’évolution de l’HumanitĂ©.
Dix mille ans c’est beaucoup, mesurĂ© Ă  l’aune des jours et des mois, mais c’est trĂšs peu Ă  l’échelle de l’Histoire. Si l’on considĂšre que la durĂ©e de vie d’un homme est aujourd’hui de prĂšs d’un siĂšcle, dix mille ans ne reprĂ©sentent qu’une centaine de vies humaines mises bout Ă  bout. C’est bien peu Ă©galement au regard des trois millions d’annĂ©es qui nous sĂ©parent de l’apparition de l’homme sur notre planĂšte. Si on ramĂšne ces trois millions d’annĂ©es Ă  une annĂ©e civile, nos ancĂȘtres, apparus sur terre le 1er janvier, se sont convertis Ă  l’agriculture le 29 dĂ©cembre et nous sommes le 31 !
Bizarrement qualifiĂ©e de « nĂ©olithique » (terme créé au XIXe siĂšcle pour dĂ©signer l’ñge de la pierre polie), la rĂ©volution qu’a Ă©tĂ© la conversion des hommes Ă  l’agriculture et Ă  la vie sĂ©dentaire a eu des consĂ©quences considĂ©rables dans tous les domaines. Sur le plan dĂ©mographique, c’est le point de dĂ©part d’une expansion qui va transformer les hordes primitives en tribus pouvant compter plusieurs centaines de milliers, voire des millions d’individus. Sur le plan culturel, c’est un essor spectaculaire des arts et des techniques. Les hommes vont inventer la cĂ©ramique, le tissage, la statuaire, la mĂ©tallurgie de l’or et du cuivre, et rĂ©vĂ©ler dans tous ces domaines d’étonnantes dispositions artistiques. Sur le plan religieux, c’est l’apparition des divinitĂ©s agricoles : la dĂ©esse terre, le dieu soleil, le dieu de la fĂ©conditĂ©, ainsi que le culte des ancĂȘtres. Sur le plan de l’habitat, c’est l’apparition d’une multitude de villages, enserrĂ©s dans l’espace cultivĂ©, avec leurs maisons Ă  greniers et leur population de paysans. Et sur le plan social, c’est la naissance des premiĂšres institutions. La sociĂ©tĂ© humaine s’organise.
Et elle s’organise autour de la famille. Le village nĂ©olithique, symbole universel de cette humanitĂ© nouvelle, est dans l’immense majoritĂ© des cas un groupe d’habitats unitaires. Mais la cellule de base qu’est la famille va donner naissance, en se dĂ©multipliant, Ă  un vĂ©ritable tissu social. On distinguera bientĂŽt la famille unitaire formĂ©e par le couple et ses enfants, la famille patriarcale, constituĂ©e par les descendants d’un aĂŻeul encore vivant, le clan dont les descendants se rattachent Ă  un ancĂȘtre disparu mais dont les exploits restent dans les mĂ©moires et enfin la tribu qui regroupe tous ceux qui se rĂ©clament d’un ancĂȘtre encore plus lointain, en gĂ©nĂ©ral mythique ou lĂ©gendaire.
La sociĂ©tĂ© tribale ignore encore l’État en tant qu’institution mais ce n’est plus une sociĂ©tĂ© sans pouvoir. Celui-ci existe et il est exercĂ© par les anciens. C’est l’un des grands changements intervenus au nĂ©olithique : on ne supprime plus les « vieux ». Ils sont devenus les maĂźtres. Dans chaque village, chaque clan, chaque tribu, le conseil des anciens administre la communautĂ© et dĂ©signe en son sein un chef dont les pouvoirs sont limitĂ©s. La tribu nĂ©olithique est « rĂ©publicaine ».
Et elle est désormais régie par des rÚgles strictes. Pour régler la vie sociale et gérer la croissance, on a codifié le mariage, inventé les rÚgles de parenté, qui conditionnent les alliances, les rÚgles de filiation, qui déterminent la transmission des biens patrimoniaux. Enfin, en se fixant au sol, il a fallu établir des rÚgles de propriété et de répartition des richesses (la terre) et des revenus (les récoltes).
En se convertissant Ă  l’agriculture et Ă  la vie sĂ©dentaire, en effet, nos ancĂȘtres ont du rĂ©soudre trois problĂšmes qu’ils ignoraient jusqu’alors : le partage du travail, le partage des rĂ©coltes et le partage de la terre. Si le partage du travail s’imposait, c’est qu’il fallait dĂ©sormais dĂ©fricher, clĂŽturer, protĂ©ger les rĂ©coltes contre les animaux et les intempĂ©ries, arroser, rĂ©colter, stocker
 autant de tĂąches fastidieuses et rĂ©pĂ©titives qui nĂ©cessitaient discipline et organisation. Le partage des produits se posait lui aussi en termes entiĂšrement nouveaux. Il ne s’agissait plus seulement de rĂ©partir entre les membres du groupe le tableau de chasse ou la cueillette du jour mais une rĂ©colte censĂ©e assurer leur survie pendant des mois. Fallait-il la partager sur le champ (sic) ou la stocker dans des greniers collectifs et la redistribuer au jour le jour ? La terre enfin, devenue capital productif, prenait une nouvelle dimension. Allait-on maintenir son statut de propriĂ©tĂ© collective ou la partager entre les individus et les groupes, et selon quels critĂšres ? Pour rĂ©soudre ces trois problĂšmes, deux voies Ă©taient possibles. La premiĂšre consistait Ă  aller dans le sens du collectivisme, avec la mise en commun du sol et des rĂ©coltes, une organisation autoritaire du travail et une rĂ©partition Ă©galitaire des ressources. La seconde consistait Ă  partager la terre et Ă  laisser Ă  chaque famille le soin de cultiver son champ et de partager entre ses membres le travail et les rĂ©coltes.
Nous savons aujourd’hui que nos ancĂȘtres ne choisirent ni le collectivisme ni le chacun pour soi mais qu’ils trouvĂšrent un habile compromis entre ces deux extrĂȘmes. Et ce compromis, cette troisiĂšme voie, fut identique dans le monde entier. Alors que les hommes vivaient sur des continents sĂ©parĂ©s, isolĂ©s les uns des autres, cette troisiĂšme voie consista partout Ă  appliquer au sol un statut diffĂ©rent selon l’usage qui en Ă©tait fait. C’est ainsi que l’ancien territoire de chasse, avec ses landes, ses forĂȘts, ses marais, ses riviĂšres, continua comme par le passĂ© de relever de la propriĂ©tĂ© tribale et collective. Sur ces parties communes (que l’on appellera un jour les « communaux »), chacun put continuer Ă  chasser, pĂȘcher, faire paĂźtre son troupeau. Aux habitations et aux parcelles attenantes, on appliqua le rĂ©gime de la propriĂ©tĂ© personnelle, hĂ©rĂ©ditaire. Enfin, pour les terres cultivĂ©es, le principe retenu fut celui de l’allotement pĂ©riodique. Chaque jeune couple recevait un lot de terre dont il avait l’usufruit sa vie durant et qui en fin de vie revenait Ă  la collectivitĂ©. Les ethnologues connaissent bien ce mode d’organisation sociale qu’ils ont baptisĂ© « communautĂ© de village ». Ce modĂšle social, qu’on appellera ici tribal, Ă©tait fondĂ© sur trois principes :
– la propriĂ©tĂ© collective du sol
– la redistribution pĂ©riodique du capital productif : les terres cultivables.
– Ă  chacun selon son travail et ses capacitĂ©s.
Cet ingĂ©nieux systĂšme offrait de nombreux avantages. Il permettait Ă  la collectivitĂ© de garder le contrĂŽle de la rĂ©partition des terres tout en maintenant une Ă©conomie dĂ©centralisĂ©e fondĂ©e sur l’exploitation familiale. Sur le plan social, il permettait d’assurer l’autonomie de la famille tout en garantissant l’intĂ©gration des jeunes dans la communautĂ©. La communautĂ© de village ne connaissait ni exclus ni laissĂ©s pour compte et rĂ©ussissait Ă  concilier la libertĂ©, l’égalitĂ© et la solidaritĂ©. Les vertus de ce modĂšle social expliquent probablement pourquoi il a survĂ©cu si longtemps Ă  la disparition du monde nĂ©olithique.
L’allotement des terres est prĂ©sent dans toute l’histoire de la Chine. TombĂ© en dĂ©suĂ©tude Ă  l’époque fĂ©odale, il fut rĂ©habilitĂ© par le confucianisme et adoptĂ© par l’Empire. La rĂ©forme agraire rĂ©alisĂ©e par l’empereur Wen ti, en 583 de notre Ăšre, attribua Ă  chaque Chinois un lot de terre hĂ©rĂ©ditaire ainsi qu’un lot prĂ©caire dont il avait l’usufruit jusqu’à l’ñge de soixante-dix ans. Sous la dynastie suivante, celle des Tang, les lots prĂ©caires Ă©taient redistribuĂ©s tous les cinq ans. Ce n’est qu’au IXe siĂšcle que la propriĂ©tĂ© privĂ©e s’imposa dĂ©finitivement.
Les institutions des Germains, avant qu’ils n’envahissent l’Empire romain, Ă©taient Ă©galement communautaires. Germania, le livre que leur a consacrĂ© l’historien latin Tacite dĂ©crit des villages composĂ©s de trois parties : les maisons individuelles et les parcelles attenantes, qui relevaient de la propriĂ©tĂ© privĂ©e (c’est l’allod qui deviendra « alleu » en vieux français), les communaux (mark) qui relevaient de la propriĂ©tĂ© collective, et les parcelles de terre cultivable qui faisaient l’objet d’un allotement pĂ©riodique.
Toute l’AmĂ©rique du Sud vivait sous le rĂ©gime de la communautĂ© de village lorsque le continent fut envahi par les Espagnols et les Portugais au XVIe siĂšcle. Chez les Incas, chaque paysan recevait en se mariant l’usufruit d’un lot de terre qui s’accroissait Ă  chaque naissance nouvelle. La communautĂ© de village existe encore aujourd’hui au PĂ©rou, lĂ©galisĂ©e par la loi agraire de 1969. Elle existait Ă©galement chez les AztĂšques et a survĂ©cu au Mexique en dĂ©pit des efforts entrepris par les pouvoirs publics pour y mettre un terme. En 1856, une loi tenta d’imposer la propriĂ©tĂ© privĂ©e, mais rien n’y fit. Face Ă  l’attachement des paysans Ă  leurs traditions communautaires, l’« ejido » fut officialisĂ© par la rĂ©volution de 1910.
En Russie, ce sont vingt millions de paysans qui, au dĂ©but du XXe siĂšcle, vivaient encore dans le cadre de la communautĂ© de village russe : le mir. FondĂ© sur la propriĂ©tĂ© indivise, le mir Ă©tait dirigĂ© par un conseil des anciens qui redistribuait les terres tous les cinq ans. Pour permettre Ă  ses membres, et en particulier aux jeunes, de sortir de l’indivision, une loi leur offrit en 1906 la possibilitĂ© d’opter pour la dissolution des communautĂ©s et l’adoption du rĂ©gime de la propriĂ©tĂ© privĂ©e mais une minoritĂ© seulement vota dans ce sens. Le mir russe ne disparut que lorsque Staline imposa la collectivisation complĂšte de l’agriculture.
On pourrait multiplier les exemples. Sur tous les continents, on constate l’existence, Ă  l’aube des temps modernes, de communautĂ©s villageoises fondĂ©es sur la propriĂ©tĂ© indivise du sol et l’allotement des terres, qui ne peuvent ĂȘtre que les vestiges du monde nĂ©olithique et des tribus rĂ©publicaines qui ont vĂ©cu sur la planĂšte entre 8 000 et 2 000 ans av. J.-C. Vestiges peut-ĂȘtre de cet « Ăąge d’or », de ce paradis terrestre dont le mythe subsiste encore dans la mĂ©moire collective des peuples. Le caractĂšre universel de la survivance des communautĂ©s villageoises s’imposa Ă  la fin du XIXe siĂšcle, grĂące Ă  des ouvrages comme Village Communities in the East and West publiĂ© par l’Anglais Sumner Maine en 1871, ou encore L’histoire de la PropriĂ©tĂ© du Français Charles Letourneau en 1885. Ces livres Ă©voquaient l’existence d’une civilisation agraire antĂ©rieure au monde fĂ©odal et fondĂ©e sur un modĂšle social dont le mĂ©canisme essentiel Ă©tait l’allotement du capital productif.
Pourquoi ce modĂšle social est-il restĂ© ignorĂ© des Ă©conomistes, des historiens, des politiques, alors que l’affrontement entre partisans et adversaires du capitalisme et de la propriĂ©tĂ© privĂ©e Ă©tait alors Ă  son paroxysme ? Tout simplement parce qu’à la fin du XIXe siĂšcle le dĂ©bat politique europĂ©en Ă©tait dĂ©jĂ  enfermĂ© dans un tĂȘte Ă  tĂȘte exclusif entre marxistes et libĂ©raux et que ce modĂšle social dĂ©rangeait les uns et les autres. Il dĂ©rangeait les libĂ©raux qui n’y virent qu’une menace pour le droit de propriĂ©tĂ©. Mais il dĂ©rangeait surtout les marxistes qui avaient dĂ©jĂ  fait le choix du collectivisme. Or la communautĂ© de village montrait qu’il y avait peut-ĂȘtre une autre rĂ©ponse que l’appropriation collective du capital Ă  la critique marxiste du systĂšme capitaliste. Il suffisait en effet de donner aux jeunes non pas une ferme et des terres, mais un capital, pour Ă©radiquer la pauvretĂ© et mettre fin Ă  la lutte des classes. Karl Marx ne changea pas d’avis pour autant. PressĂ© par les communistes russes de prendre position sur l’attitude Ă  adopter Ă  l’égard du mir, il rĂ©pondit dans une lettre Ă  Vera Zassoulitch : « La commune russe
 peut devenir le point de dĂ©part direct du systĂšme Ă©conomique auquel tend la sociĂ©tĂ© moderne ». Autrement dit, pour Marx, le mir russe n’était qu’une Ă©tape vers le socialisme vĂ©ritable, le socialisme « scientifique », celui du kolkhoze.
La rĂ©vĂ©lation du caractĂšre universel de l’ancien modĂšle social de la communautĂ© de village avait une autre consĂ©quence importante : elle jetait le discrĂ©dit sur l’idĂ©ologie marxiste et le postulat sur lequel elle Ă©tait fondĂ©e depuis le Manifeste du Parti communiste de 1848 : « l’histoire de toute sociĂ©tĂ© jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes ». Or, avec la meilleure volontĂ© du monde, il Ă©tait difficile de dĂ©celer dans la communautĂ© de village ne seraient-ce que les prĂ©mices d’une quelconque lutte des classes. Comment Marx avait-il pu fonder sa doctrine sur une contre-vĂ©ritĂ© aussi grossiĂšre ? Tout bonnement parce qu’en 1848, les EuropĂ©ens ignoraient encore les grandes lignes de l’évolution.
Parce qu’il dĂ©rangeait marxistes et libĂ©raux, le modĂšle social incarnĂ© par la communautĂ© de village et qui a rĂ©gnĂ© sur la planĂšte pendant cinq mille ans a Ă©tĂ© discrĂštement enterrĂ©. Les rares ouvrages sur le sujet ont disparu des bibliothĂšques. Les programmes scolaires l’ignorent. Le mot « allotement » lui-mĂȘme a disparu du vocabulaire et des dictionnaires comme si, en faisant disparaĂźtre le mot, on avait voulu faire disparaĂźtre la chose. Mieux encore : les historiens ont dĂ©cidĂ© Ă  la fin du XIXe siĂšcle que ce que nous appelons communĂ©ment l’Histoire avait commencĂ© avec l’invention de l’écriture, c’est-Ă -dire avec la naissance des sociĂ©tĂ©s diffĂ©renciĂ©es ou « sociĂ©tĂ©s de classes », et donc aprĂšs la disparition des civilisations agraires du nĂ©olithique. Cette dĂ©cision Ă©tait abusive et en contradiction flagrante avec la rĂ©alitĂ© historique. Mais elle prĂ©sentait l’avantage de relĂ©guer nos ancĂȘtres paysans et leurs institutions dans les tĂ©nĂšbres de la « prĂ©histoire ». Les marxistes pouvaient continuer Ă  enseigner sans Ă©tats d’ñme que « l’histoire de toute sociĂ©tĂ© jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes ! » Or, l’histoire de toute sociĂ©tĂ© jusqu’à nos jours n’est Ă©videmment pas l’histoire de la lutte des classes. C’est l’histoire qui a commencĂ© il y a dix mille ans lorsque nos ancĂȘtres se sont convertis Ă  l’agriculture et Ă  la vie sĂ©dentaire et ont créé les institutions qui sont toujours les fondements de notre sociĂ©tĂ© : la famille et la propriĂ©tĂ©. Pendant cinq millĂ©naires, ils ont dĂ©boisĂ©, dĂ©frichĂ©, construit des villages dont beaucoup sont encore habitĂ©s, mis en culture la terre et façonnĂ© les paysages qui nous sont familiers, tracĂ© des chemins qu’empruntent la plupart de nos routes. Nous les connaissons mal car leurs connaissances, leur philosophie, leurs poĂšmes, leurs lĂ©gendes, se transmettaient par voie orale, mais cela ne doit pas nous faire oublier le rĂŽle qu’ils ont jouĂ© dans l’Histoire. Comme l’a Ă©crit Alain DaniĂ©lou dans l’introduction de son Histoire de l’Inde, « l’Histoire qui ne tient pas compte de l’hĂ©ritage des civilisations plus ou moins volontairement oubliĂ©es ne sera jamais qu’une fiction faussement scientifique ». Mais si nos ancĂȘtres du nĂ©olithique mĂ©ritent de retenir notre attention, ce n’est pas seulement parce qu’ils ont posĂ© les fondations de notre civilisation. C’est parce qu’ils ont vĂ©cu au sein de tribus « rĂ©publicaines », Ă©galitaires, fondĂ©es sur un systĂšme de rĂ©partition du capital (la terre) et des revenus (les rĂ©coltes) qui leur a permis de concilier libertĂ©, Ă©galitĂ© et solidaritĂ© collective. Cinq mille ans aprĂšs leur disparition, nous n’avons toujours pas rĂ©ussi Ă  en faire autant.

CHAPITRE 2

Le modÚle social féodal

Pourquoi les tribus du NĂ©olithique, Ă©galitaires et rĂ©publicaines, se sont-elles transformĂ©es, vers 3 000 ou 3 500 av. J.-C. (cinq mille ans aprĂšs l’apparition de l’agriculture) en royaumes hiĂ©rarchisĂ©s, autoritaires et inĂ©galitaires ? Tout laisse Ă  penser que la rĂ©ponse Ă  cette question tient en un mot : la guerre.
La guerre occupait une place restreinte dans la vie des chasseurs collecteurs du palĂ©olithique (pĂ©riode antĂ©rieure au nĂ©olithique). Peu nombreux, dissĂ©minĂ©s sur de vastes Ă©tendues, absorbĂ©s par la recherche de nourriture, ils ignoraient l’esprit de conquĂȘte et ne possĂ©daient pas de richesses susceptibles d’intĂ©resser les prĂ©dateurs. Certes, nous disent les ethnologues, chaque ethnie Ă©tait en conflit latent avec ses voisins et lançait des incursions sur leur territoire pour leur voler des femmes ou de la nourriture. Mais il ne s’agissait que de simples razzias qui mobilisaient un petit nombre de combattants et faisaient peu de victimes. Étant donnĂ© leur armement rudimentaire, aucun ne disposait des moyens permettant d’exterminer l’autre.
Si la rĂ©volution nĂ©olithique a créé une situation entiĂšrement nouvelle, c’est d’abord en mettant fin aux conditions d’existence et aux pratiques malthusiennes qui, chez les chasseurs collecteurs, limitaient les naissances. La vie sĂ©dentaire permettait dĂ©sormais aux femmes d’avoir une famille nombreuse. Les paysans avaient par ailleurs besoin de bras pour travailler la terre, et comme l’agriculture permettait de nourrir une population beaucoup plus nombreuse, toutes les conditions Ă©taient rĂ©unies pour que la natalitĂ© explose, entraĂźnant une forte croissance dĂ©mographique. Les ethnologues estiment que la population mondiale a dĂ©cuplĂ© pendant les cinq mille ans du nĂ©olithique, passant de cinq Ă  cinquante millions d’habitants, avec les consĂ©quences qu’on imagine : nĂ©cessitĂ© permanente de dĂ©fricher de nouvelles terres, de crĂ©er de nouveaux villages, de rĂ©duire la taille des parcelles, jusqu’au jour oĂč le manque d’espace poussa certaines tribus Ă  s’emparer des terres de leurs voisins. Il ne fallut alors que quelques siĂšcles pour que l’insĂ©curitĂ© prenne une place croissante dans la vie des peuples. L’archĂ©ologie le confirme : Ă  la fin du nĂ©olithique, les villages s’entourent de murs et de fossĂ©s alors qu’ils Ă©taient jusque-lĂ  dĂ©pourvus de systĂšmes de dĂ©fense.
Un autre facteur déterminant a été le prog...

Table des matiĂšres

  1. Couverture
  2. 4e de couverture
  3. Titre
  4. Copyright
  5. SOMMAIRE
  6. INTRODUCTION
  7. PREMIÈRE PARTIE – Les modùles sociaux à travers l’Histoire
  8. DEUXIÈME PARTIE – La suite de l’Histoire