CHAPITRE III
l’Occupation
Et voilà que Villiers surgit devant mes yeux, immuable dans mon souvenir et paré d’un charme inoubliable. Encore enfant, sans doute mûrie par ces visions de la Débâcle qui m’avaient heurtée, je le découvrais soudain comme je ne l’avais jamais vu. Je sentais, confusément sans doute et par contraste, le privilège qui m’avait été donné de naître dans un endroit si beau.
Il fallait pour l’atteindre suivre une route de banlieue encastrée entre des blocs de béton et des pavillons en meulières, puis longer un mur crénelé de lierre qui s’interrompait sur une très haute grille, l’entrée du domaine. Passé cette frontière entre un monde et un autre, l’on se trouvait sous la voûte en berceau d’une allée de tilleuls (déjà sur les plans de Turgot) qui plongeait en avant, droite, interminable. La double rangée de troncs nus scandait la perspective et soutenait les branches qui se rejoignaient en ogive à contre-ciel. L’été cette longue nef se noyait dans l’opacité d’un fond marin. L’hiver, d’une succession de colonnes nues, des arcatures s’élevaient à griffer les nuages. Le moindre mouvement, le moindre promeneur faisait surgir des vols de corneilles qui croassaient de rage.
Les derniers arbres, enfin, s’écartaient en demi-lune. Une autre grille se dressait entre de hauts piliers de pierres coiffés d’urnes. Elle reliait entre eux deux pavillons aux toits mansardés d’où partaient des ailes basses enserrant symétriquement la cour de graviers.
La maison semblait nous attendre, sereine et un peu triste. Ses bâtiments en fer à cheval encadraient une façade d’un étage sous la ligne du toit d’ardoises que découpait un fronton triangulaire. Je me rappelle la grâce saisissante qui en atténuait les signes de décrépitude. Que çà et là, des pierres fussent disjointes, que çà et là il y eût des écaillures, importait peu mais conférait à cette architecture d’une simplicité et d’une grâce souveraines, un charme poignant. En cette Ile de France, dans le fourmillement d’une banlieue étouffante, après les périples de l’Exode, Villiers survivait, tel qu’en lui-mêm : une île en France.
Traversant la cour et montant le perron, on entrait dans un vestibule aérien pour accéder au Salon Blanc. Là, du parquet aux marqueteries en étoile montaient des boiseries à pilastres blanc et or, des miroirs opposés donnaient au décor des perspectives infinies et rendaient innombrables le lustre de cristal. Je sais, pour l’avoir vécu un peu plus tard, qu’ici, même seul, on devenait foule et que même vide, la pièce devenait palais aux mille colonnes.
De part et d’autre du cœur inaltéré de la maison, des pièces avaient été redécorées au fil du temps. Ainsi, poussant les portes, l’on arrivait au Salon Vert (vert très sombre) dont les murs étaient pavés des cimaises au plafond de tableaux fumeux aux cadres rutilants que des plaques gravées sous-titraient d’appellations hardies : Titien, Bronzino, Poussin… Et d’autres encore que tous je trouvais admirables.
Une autre pièce avait été mise au goût de son jour, celui d’un néo-gothique troubadour aussi flamboyant que sans retenue. Une chicorée en délire et en chêne massif s’épanouissait jusqu’au plus petit repose-pied. Les rayonnages d’une monumentale bibliothèque étaient soutenus par des colonnettes aux chapiteaux tourmentés d’acanthe et de liserons grimpants. Des miroirs étaient pris dans des sculptures effervescentes et le plafond était multicolore. Tout était féodal et Walter Scott, tables, cathèdres, cheminée, pinces et pelle à feu. Mais ces fantaisies rénovatrices furent bientôt trop coûteuses et n’allèrent pas au-delà car elles dépendaient des revenus de la Martinique. Le commerce du rhum et du sucre fut longtemps florissant. Après une période faste vint une période de cyclones. Les revenus familiaux diminuèrent et avec eux les dépenses somptuaires qui eussent sans doute défiguré Villiers. Et en 1902, après l’éruption de la Montagne Pelée, appelée : la Catastrophe, on frisa la pénurie.
De toutes les pièces la salle à manger était la plus surprenante. Elle occupait une des deux ailes. Construite pour un mariage juste avant la Révolution, elle était dallée de noir et blanc, ses murs étaient en pierre nue, et la lumière la traversait, déversée par six grandes fenêtres en vis-à-vis. À l’opposé, dans des niches profondes, des colonnes supportaient des vasques flanquées de macarons aux visages de faunes grimaçants et lubriques. Tout autour, sortant du plat des murs, en ronde-bosse et grandeur nature, des nymphes à demi nues dansaient et riaient, brandissant des cymbales, des coupes et des grappes de raisins. Une joie païenne secouait ces corps en suspens. Le moindre bruit claquait dans cet espace minéral. Le soir, dans cette salle parcimonieusement éclairée, les formes blanches semblaient s’animer et je me rappelle que quelques années plus tard, souvent seule, assise à la grande table d’acajou, je dînais au cœur d’une bacchanale qui ne tournait que pour moi.
L’autre façade de la maison répétait celle de la cour d’arrivée. Un semblable fronton triangulaire coiffait les fenêtres centrales et abritait une déesse aux seins nus qui badinaient avec des amours. Le parc, en pentes douces et herbeuses s’en allait finir, au loin dans de grands bouquets d’arbre.
Henri et moi retrouvions nos habitudes, avec quelques changements, mais sans que nous ayons à en souffrir. Une routine très tolérable.
Un jour, mon père réapparut. Il n’était pas blessé et ne s’était pas laissé faire prisonnier longtemps. Il y était parvenu, me raconta-t-il, de la manière la plus simple du monde. Son régiment avait été fait prisonnier et marchait… mais il fallait bien qu’il y eût des pauses. Durant l’une d’elles, il remarqua un boqueteau. Il ouvrit très ostensiblement sa braguette, puis dégrafa son ceinturon, s’écarta pudiquement de quelques pas, comme à la recherche urgente d’un buisson, d’un autre encore, un peu plus loin, pour atteindre un arbre, puis un autre jusqu’à se trouver à couvert dans un bois. Et là, hors de vu, être oublié.
Ce château, serti comme un joyau dans un vaste parc en pleine région parisienne, qui offrait un cadre idéal pour une Kommandantur ou devenir le siège d’un État-major, ne fut jamais occupé. Il suscita pourtant l’intérêt de l’armée allemande tout juste victorieuse et très envahissante. Ailleurs c’était la Débâcle et Villiers, toutes portes ouvertes, était alors vide, sauf pour Granny et sa fidèle et vieille Marie. Prévoyant le pire, elles imaginèrent quelques manœuvres sournoises contre les envahisseurs. Les Allemands avaient un défaut à leur cuirasse : férus d’hygiénisme, ils craignaient maladies et microbes. Granny décida de se servir de son mal pour établir autour d’elle un périmètre aussi inviolable que la zone sanitaire d’une léproserie. Lorsque des officiers pénétrèrent en force et avec autorité, ils furent dès l’entrée, accueillis par une Marie à l’aspect plus repoussant que de coutume. Elle portait très ostensiblement et leur mettait sous le nez, une bassine où traînait ce qui ressemblait à des glaires sanguinolentes. Elle les avertissait à voix basse que la vicomtesse était très malade, poitrinaire, qu’elle crachait beaucoup, qu’il leur fallait se mettre un mouchoir sous le nez tant elle était contagieuse. Et c’est presque de force qu’elle les introduisit dans la chambre où, rideaux tirés, du fond d’une totale obscurité, Granny se forçant juste un peu, toussait cavernicolement, à en perdre les derniers restes de ses poumons. Déjà au comble de l’inquiétude, les plus raides des officiers trébuchaient en se butant les pieds à des tabourets traîtreusement disposés, ce qui achevait de les déstabiliser. L’effet fut dissuasif à souhait, les Allemands s’enfuirent et c’est à Corbeil qu’ils établirent leur Kommandantur. Ainsi, deux vieilles femmes avaient, à elles seules, repoussé l’envahisseur mieux que toute l’armée française réunie.
Mais, plus tard, au début de l’Occupation, les Allemands firent quelques tentatives d’incursions chez nous. Je me souviens particulièrement de celle où nous vîmes s’arrêter devant la grille, des voitures militaires aux fanions de sinistres couleurs, entourées d’une nuée de side-cars. Des officiers de haut rang se présentèrent à la grille qui leur resta fermée. Gilonne tenait le terrain dans la cour de graviers, ses lévriers devant elle, ses deux enfants à ses côtés. Elle était d’une humeur massacrante. Les Allemands ne se méfiaient pas. Ils se mirent à parler. Gilonne se tourna vers Henri et moi et nous commanda : « Traduisez-moi ce que ces gens me disent. » Nous restâmes cois. Il n’avait pas fallu un an pour que nous oubliions les rudiments que Fraulein Paula nous avait inculqués de sa langue. Gilonne tourna le dos aux Allemands, et, comme s’ils n’existaient pas, se mit à nous tancer de la plus extrême manière, comme elle savait le faire. Sa voix montait, ses mains volaient en l’air jusqu’à nos joues, les lévriers aboyaient. Bref, ce fut un tel vacarme et un tel spectacle, que les Teutons en perdirent toute leur superbe et décampèrent. Ils jugèrent sans doute qu’une Gräfin de cet acabit, qui se comportait ainsi avec ses enfants, serait ingérable. Ils n’avaient pas tort.
Les lévriers reniflant le gravier vérifiaient...